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RELATION
DU
GROENLAND.
[Marque d'imprimeur: CURVATA RESURGO]
A PARIS,
Chez AUGUSTIN COURBÉ, dans la
petite Salle du Palais, à la Palme.
M. DC. XLVII.
ADVERTISSEMENT SUR LA CARTE DU GROENLAND.
_Je puis dire que Monsieur Chapelain est le veritable Autheur de cette
Carte, en ce qu'il l'a jugée absolument necessaire, pour l'intelligence
de ma Relation, & que je n'ay peu faillir en suivant le conseil d'une
Personne qui est dans une si haute, & si universelle approbation._
_J'ay dressé cette Carte sur quatre Elevations qui m'ont esté
particulierement connuës; du cap Faruel, de l'Islande, du Spitsberg, &
de cét endroit de la Mer Christiane, où les glaces arresterent le
Capitaine Munck, qui est icy marqué, & nommé, _Port d'hyver de Munck_._
_J'ay pris les longitudes de tous ces lieux, sur le Meridien de l'Isle
de Fer des Canaries, par l'advis de Monsieur Roberval, Mathematicien de
grand nom, & de Monsieur Sanson, excellent Geographe, que j'ay consultez
pour la construction de cette Carte._
_La longitude du port d'hyver de Munck, m'a esté plus precisément connuë
que les autres, par une Ecclypse de Lune, qui est rapportée dans la
Relation mesme de ce Capitaine, qui dit l'avoir veuë estant à ce port,
sur les huit heures du soir, du vingtiéme Decembre, de l'année mil six
cents dix-neuf. Elle dût paroistre à Paris, suivant les Tables des
mouvemens celestes, sur les trois heures du matin, ou environ, du 21. du
mesme mois. Mais parce que cette Ecclypse dura trois heures, & plus, &
que le Capitaine Munck ne dit pas s'il la vid, ou à son commencement, ou
à son milieu, ou à sa fin; Monsieur Gassendy, à qui j'ay eu recours
touchant cette difficulté, & dont la suffisance est connuë de tous ceux
qui font profession d'aymer les belles lettres, m'a conseillé, pour la
vray-semblance de la conjecture, & pour ne pas tomber dans l'un, ou
l'autre extreme, de poser que cette Ecclypse fut apperçeuë au port de
Munck, entre son commencement, & sa fin; c'est à dire, vers le milieu du
temps qu'elle dura, & à l'heure, ou environ, qu'elle dût paroistre à
Paris. D'où il resulteroit que lors qu'il est trois heures du matin à
Paris, il n'est que huit heures du soir, du jour precedent, au port de
Munck; & qu'il y a sept heures de difference, d'un lieu à l'autre. Or,
en prenant quinze degrez pour chaqu'heure, selon les regles de la
science; il s'ensuivroit aussi que le Meridien du port de Munck, seroit
esloigné du Meridien de Paris, de cent cinq degrez; & que mettant Paris
au vingt-troisiéme degré, & 1/2 de longitude, le port de Munck devroit
estre mis au deux cents septante-huitiéme degré, & 1/2; c'est à dire,
81. degré, & 1/2 au delà du Meridien des Canaries. Et il seroit evident
par la mesme raison, qu'à compter douze lieuës communes de France, pour
chaque degré de ce Parallele, dont les degrez sont, d'environ la moitié,
plus petits que les degrez des grands Cercles; ce port seroit esloigné
de Paris, d'environ 1260. lieuës._
_J'ay divisé la partie Meridionale du Groenland, prise au cap Faruel, en
deux Isles, de la façon qu'elles sont icy representées. Ce que j'ay
fait, non pas sur les Relations Danoises, dont je me suis servy pour ma
Relation, car elles n'en parlent point; mais sur une Carte de la
Bibliotheque de MONSEIGNEUR LE CARDINAL MAZARIN, que Monsieur Naudé
(l'Ame, de ce grand Corps d'excellens Livres, & de curieuses recherches,
qui composent cette illustre Bibliotheque) m'a fait la grace de me
communiquer. Ces mots sont escrits au pied de cette Carte: _Hæc
delineatio facta est per Martinum filium Arnoldi, natum in Hollandia,
civitate dicta, _den Briel_, qui bis navigationem ad _Insulam_, dictam,
_Antiquam Groenlandiam_, instituit; tanquam supremus gubernator, anº.
1624. & 1625._Ce Martin fils d'Arnould, appelle le Groenland, _une
Isle_; quoy que l'on ne sçache pas encore, s'il est Isle, ou Continent,
ou composé d'Isles. Il dit que c'est la Carte du _Vieux Groenland_. Il
pouvoit dire, du vieux, & du nouveau; car on n'en connoit point d'autre.
Et ce que nous en connoissons devroit plustost estre appellé, le
nouveau, que le vieux; La raison est, qu'encore que le vieux Groenland
ait esté certainement placé en quelque endroit de la Terre qui est icy
descrite, & à l'Ouest de l'Islande; on ne sçauroit neantmoins determiner
cét endroit, & qu'il n'est pas connu des Norvegues mesmes d'aujourd'huy,
quoy que leurs peres l'ayent trouvé, & habité des siecles entiers; comme
il sera plus particulierement deduit dans cette Relation._
_Ce qui est icy representé de la liaison du cap Faruel, avec le destroit
Christian, & la mer Christiane, & du port d'hyver de Munck; a esté tiré
sur une Carte que le Capitaine Munck fit faire de son voyage, qui est
imprimée avec sa Relation. Je l'ay suivie d'autant plus volontiers,
qu'elle a du rapport avec la Carte mesme du Capitaine Hotzon, qui
descouvrit le premier ce destroit, & cette mer; que Monsieur Chapelain,
aussi courtois, que curieux, a tirée de son cabinet, pour me la mettre
en main, & la conferer tout à loisir, avec celle que j'ay du Capitaine
Munck._
_Je n'ose pas asseurer que toute la coste de la mer Christiane, & du
Couchant, qui est icy descrite, entre le golfe Davis, & le port d'hyver
de Munck, soit du Groenland; parce qu'il se peut faire qu'il y ait
quelque Riviere considerable, ou quelque Destroit, que je ne connois
pas, qui coupe cette Terre, & separe le Groenland, de l'Amerique. Ce qui
me rend plus irresolu sur ce point, est, que je n'ay pas ouy dire en
Danemarc, que toute cette coste fust du Groenland, comme je l'ay ouy
affirmer de toute la coste du Nordest, qui est entre le cap Faruel, & le
Spitsberg. Je laisse la resolution de ce doute, à ceux qui en auront
plus de connoissance, par les Relations Angloises, & Hollandoises;
n'ayant fait dessein que d'escrire icy ce que j'ay appris de cette
Terre, par les Livres Danois, & les conversations que j'ay euës en
Danemarc._
_Fautes survenuës à l'Impression._
Page 4. ligne 2. effacez, de. Page 7. ligne 2. golfe Davis, lisez cap
Faruel. Page 8. ligne 14. vous remarquer, lisez vous faire remarquer.
Page 11. ligne 15. ROVSSEATV, lisez ROUSSEAU.
_Monsieur l'Ambassadeur, de qui il est souvent parlé dans cette
Relation, est, MONSIEUR DE LA THUILLERIE, qui a fait la Paix celebre des
deux Couronnes du Nord._
[Illustration: Carte de Groenland]
RELATION DU GROENLAND A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_.
MONSIEUR,
Je voy bien qu'il ne me suffit pas de vous avoir escrit une longue
lettre de l'Islande; il est juste que je tienne ma promesse, & que je
vous envoye une Relation du Groenland. Ne vous estonnez pas du temps que
j'ay mis à passer de l'un à l'autre. Si vous considerez les difficultez,
& les perils, qui se rencontrent dans cette Navigation; vous trouverez
que j'ay eu raison de ne me pas haster, & de m'informer tout à loisir de
la route que je devois prendre, pour trouver cette Terre Septentrionale,
qui merite mieux le nom d'Inconnuë, que la Terre Australe. Ce n'est pas
que les Norvegues ne l'ayent habitée, & que durant l'espace de cinq ou
six cents ans, ils n'y ayent entretenu leurs commerces, & leurs
colonies. Mais ne confondons point les choses, & ne mettons pas à la
teste de ce Discours, ce qui en doit composer le corps. Je vous diray ce
que j'ay appris de cette Terre, comme inaccessible, avec tout l'ordre
que j'ay peu tirer de ce qui m'en a esté raconté, & que j'ay peu
comprendre des escrits les plus confus, je ne dis pas que j'aye jamais
leus, mais qui m'ayent esté expliquez, d'une langue que je n'entends
pas; comme sont les livres Danois, que M. Rets Gentilhomme Danois, a eu
la bonté de lire en ma presence, & de m'en donner en mesme temps
l'explication. Vous le verrez bien-tost à Paris; car le Roy de Danemarc
l'a nommé, à cause de son merite & de sa vertu, pour estre son Resident
en France; & il vous certifiera ce que je vous vay escrire.
LE GROENLAND est cette Terre septentrionale qui serpente du Midy au
Levant, declinant vers le Nord, depuis le cap Faruel de l'Ocean
Deucaledonien; tout le long des costes de la mer Glaciale, qui tirent
vers le Spitsberg, & la Nova Zembla. Quelques uns ont dit, qu'elle se va
joindre avec les terres de la Tartarie; mais la chose est incertaine,
comme vous entendrez cy-apres. Elle a donc à l'Orient, la mer Glaciale;
au Midy, l'Ocean Deucaledonien; à l'Occident, le destroit Hotzon, ou
Christian, & la mer Hotzonne, ou Christiane, qui la separent de
l'Amerique; sa largeur est inconnuë du costé du Septentrion. La
Chronique Danoise dit à ce propos, que c'est l'extremité du Monde vers
le Nord, & qu'au delà il ne se trouve point de Terre plus
septentrionale. Il y en a qui croyent que le Groenland est continent
avec l'Amerique, depuis que les Anglois, qui ont voulu passer le
destroit Davis, pour chercher par là une route dans le Levant, ont
trouvé que ce que Davis avoit pris pour un destroit, estoit un golfe.
Mais j'ay une Relation Danoise, d'un Capitaine Danois nommé Jean Munck,
qui a tenté ce passage du Levant par le Nordouest du cap Faruel, & selon
ce qu'il en a dit, l'apparence est grande que cette Terre est tout à
fait separée de l'Amerique. Ce que je vous feray voir en son lieu, lors
que je vous parleray de ce voyage. L'elevation du Groenland, prise au
cap Faruel, qui est sa partie la plus meridionale, suivant la mesure
qu'en a prise le Capitaine Munck, matelot fort entendu, est de soixante
degrez trente minutes. Ses autres parties sont beaucoup plus eslevées,
selon qu'elles s'approchent plus du Pole; & je n'en ay point de
determinée que celle de Spitsberg, que les Danois content entre les
Terres de Groenland, & disent estre de septante-huit degrez, ou environ.
Je ne vous parle pas de la longitude de cette Terre, parce que mes
Relations n'en parlent point, & que je n'en ay rien appris de plus
particulier que ce que nos cartes en disent. Il me suffit de vous faire
remarquer, que le cap Faruel est au delà des Canaries, & de nostre
premier Meridien.
Je me suis principalement servy pour l'Histoire du Groenland, de deux
Chroniques, l'une Islandoise, & l'autre Danoise; la premiere ancienne, &
l'autre nouvelle; la premiere en prose, & l'autre en vers; & toutes deux
escrites en langage Danois. L'original de l'Islandoise est Islandois,
composé par _Snorro Storlesonius_, Islandois, qui a esté _Nomophylax_,
comme l'appelle Angrimus Jonas, ou Juge souverain de l'Islande, en
l'année 1215. C'est le mesme qui a compilé l'Edda, ou les fables de la
poësie Islandoise, dont je vous ay autresfois parlé. La Chronique
Danoise a esté composée en vers Danois, par un Prestre Danois, nommé
_Claude Christophersen_, qui est mort depuis quinze ans, ou environ.
Cette Chronique Danoise raporte, que des Armeniens agitez par une grande
tempeste, furent emportez dans l'Ocean du Nord, & aborderent par hazard
en Groenland, où ils demeurerent quelque temps, & de là passerent en
Norvegue, où ils habiterent les rochers de la mer Hyperborée. Mais cela
n'est appuyé que sur la fable, & l'ancienne coustume de faire venir des
Peuples esloignez pour fonder des origines. L'Histoire est plus receuë,
& plus certaine, que les Norvegues ont passé en Groenland, qu'ils l'ont
descouvert; & habité, de cette sorte.
Un Gentilhomme de Norvegue, nommé TORVALDE, & son fils ERRIC, surnommé
LE ROUSSEAU, ayans commis un meurtre en Norvegue, s'enfuyrent en
Islande, où Torvalde mourut. Son fils Erric, homme impatient & cholere,
tua bien-tost apres un autre homme en Islande. Et comme il ne sçavoit où
aller, pour eschaper la rigueur des Juges qui le poursuivoient, il se
resolut de chercher une Terre, qu'un nommé _Gundebiurne_, luy dit avoir
veuë à l'Ouest de l'Islande. Erric trouva cette Terre, & y aborda par
une emboucheure que font deux Promontoires, dont l'un est au bout d'une
Isle, qui est vis à vis du continent de Groenland, & l'autre dans le
continent mesme. Le promontoire de l'Isle s'appelle, _Huidserken_; celuy
du continent, _Huarf_; Et entre les deux il y a une tres-bonne rade,
nommée _Sandstafm_, où les vaisseaux sont à couvert du mauvais temps, &
en grande seureté. _Huidserken_, est une prodigieusement haute montagne,
sans comparaison plus grande que _Huarf_. Erric le Rousseau l'appella du
commencement, _Mukla Iokel_, c'est à dire, le grand glaçon. Elle a esté
depuis appellée _Bloserken_, comme qui diroit, chemise bleuë, & pour la
troisiéme fois _Huidserken_, qui signifie chemise blanche. La raison de
ces deux derniers changemens de noms, est vray-semblablement celle-cy;
que les neges qui se fondent & se glaçent en méme temps, composent du
commencement une glace qui est de la couleur de la mousse, ou de
l'herbe, ou des petits arbres qui croissent sur les rochers. Mais comme
par une longue cheute de neges, qui s'entassent les unes sur les autres,
la glace devient extraordinairement espaisse, elle reprend sa couleur, &
la blancheur qui luy est naturelle. Ce que je vous dis par l'experience
de ce qui se fait en Suede, où nous avons veu des rochers qui nous ont
paru bleüastres, & blancs, par la mesme raison. Je ne vous dissimuleray
pas, & Monsieur l'Ambassadeur le certifiera, qu'en revenant ce mesme
hyver de Suede en Danemarc, & passant en carrosse sur la mer, qui est
entre Elsenur & Coppenhague, nous avons veu de grandes pieces de glace
amoncelées en divers endroits, dont les piles entieres nous
paroissoient, les unes extremement blanches, les autres comme teintes du
plus bel azur qui se puisse voir, de quoy nous ne pouvions rendre aucune
raison; car elles estoient faites de mesme eau, & nous les voyons toutes
d'un aspect qui ne nous sembloit pas assez different, pour causer cette
difference de couleurs. Ce vers de Virgile me revint à la memoire, où il
parle des deux Zones froides, en ces termes.
_Cærulea glacie concretæ, atque imbribus atris._
Mais je croy que _Cærulea glacies_ se doit prendre en ce lieu, pour de
la glace noire, telle que Virgile se l'est figurée dans des pays noirs,
& tenebreux; selon le sens de ce mesme Poëte en un autre endroit,
_Olli cæruleus supra caput adstitit imber._
Et de cét autre,
---- _stant manibus aræ,
Cæruleis mæstæ vittis, atraque Cupresso._
Revenons à nostre propos. Erric le Rousseau, devant que de s'engager
dans le continent, jugea à propos de reconnoistre l'Isle, & y descendit.
Il la nomma, _Erricsun_, c'est à dire, l'Isle de Erric, & y demeura tout
l'Hyver. Le Printemps venu, il passa de l'Isle au continent, qu'il nomma
GROENLAND, c'est à dire, _Pays verd_, à cause de la verdeur de ses
pasturages, & de ses arbres. Il descendit à un Port, qu'il nomma
_Erricsfiorden_, c'est à dire le port de Erric; & non guere loin de ce
port fit un logement, qu'il nomma _Ostrebug_, c'est à dire, bastiment de
l'Est. L'Automne suivant, il alla du costé de l'Ouest, où il fit un
autre logement, qu'il nomma _Vestrebug_, c'est à dire, bastiment de
l'Ouest. Mais, soit que la demeure du continent luy parût plus froide, &
plus rude que celle de son Isle, ou qu'il y trouvast moins de seureté,
il retourna l'Hyver d'apres à Erricsun. L'Esté suivant Erric passa au
continent, & alla du costé du Nord, jusques au pied d'un grand rocher,
qu'il nomma _Snefiel_, c'est à dire, rocher de nege, & descouvrit un
Port, qu'il nomma _Ravensfiorden_, c'est à dire, le port des Corbeaux, à
cause du grand nombre de Corbeaux qu'il y trouva. Ravensfiorden respond
du costé du Nord à Erricsfiorden, qui est du costé du Sud, & on va de
l'un à l'autre par un bras de mer qui les joint. Erric retourna dedans
son Isle sur la fin de l'Automne, & y passa le troisiéme Hyver. Le
Printemps revenu, il se resolut d'aller en personne en Islande, & pour
obliger les Islandois, avec lesquels il avoit fait sa paix, de le suivre
en Groenland, publia les merveilles de la nouvelle Terre qu'il avoit
descouverte. Il raporta qu'elle abondoit en gros & en menu bestail, en
pasturages excellens, en toute sorte de chasse & de pesche. Et les
persuada si bien, qu'il retourna en son pays de conqueste, avec grand
nombre de Vaisseaux, & d'Islandois, qui le suivirent.
Le fils d'Erric nommé Leiffe, ayant passé de Groenland en Islande avec
son pere, passa d'Islande en Norvegue; où, selon ma Chronique
Islandoise, il trouva le Roy Olaus Truggerus, & lui dit la bonté de la
Terre que son pere avoit trouvée. Ce Roy de Norvegue, qui depuis peu
s'estoit fait Chrestien, fit instruire Leiffe au Christianisme, &
l'ayant fait baptiser, l'obligea de demeurer l'Hyver suivant à sa Cour.
Il le renvoya l'Esté d'apres, vers son pere en Groenland, & luy donna un
Prestre pour instruire Erric, & le peuple qui estoit avec luy, dans la
Religion Chrestienne. Leiffe estant de retour chez son pere en
Groenland, fut appellé par les habitans du lieu, _Leiffdenhepne_, c'est
à dire Leiffe l'heureux, parce qu'il avoit eschapé de grands perils dans
son voyage. Il receut un mauvais accueil de son pere en arrivant, de ce
qu'il avoit amené des estrangers avec luy. Ces estrangers estoient
quelques pauvres matelots, qu'il avoit trouvez sur la quille de leur
Vaisseau, jetté par l'orage, & renversé en pleine mer, sur des rochers
de glace. Leiffe esmeu de compassion pour des miserables, que la mesme
Tempeste qui l'avoit battu, avoit fait perir, les avoit receus dedans
son navire, & menez en Groenland. Erric estoit faché de ce que Leiffe
avoit, disoit-il, enseigné à des estrangers la route d'une Terre qu'il
ne vouloit pas faire connoistre à tout le monde. Mais ce fils genereux
adoucit l'esprit farouche de son pere, & luy fit entendre les devoirs de
l'humanité qui fait les hommes. Il luy parla en suite de la Charité qui
fait les Chrestiens, & le pria d'écouter le Prestre que le Roy de
Norvegue luy avoit donné. En quoy il reüssit de telle sorte, qu'il luy
persuada de se faire baptiser, luy, & le peuple qui estoit sous luy.
C'est tout ce qui se lit, & que j'ay peu apprendre d'Erric le Rousseau,
de son fils Leiffe, & de ces premiers Norvegues qui ont habité le
Groenland. La Chronique Islandoise met le depart de Torvalde, & d'Erric
le Rousseau son fils, du port de Iedren en Norvegue, au temps de _Hakon
Iarls_, dit le _Riche_, qui est le commencement de cette Chronique; & au
regne d'Olaus Trugguerus Roy de Norvegue, qui se raporte à l'an de grace
982. ou environ. Mais la Chronique Danoise va plus avant, & la met en
770. Je vous ay fait voir dans ma Relation de l'Islande, que cette
derniere supputation est plus apparente que la premiere, par une Bulle
du Pape Gregoire IV. d'environ l'an de grace 835. adressée à l'Evesque
Ansgarius, pour la propagation de la Foy, dans toutes les terres du
Nord, & notamment de l'Islande, & de Groenland. Je ne m'arresteray pas
sur cette dispute, & vous diray seulement deux choses à ce propos. La
premiere, que la mesme Chronique Danoise porte, que les Roys de Danemarc
s'estans faits Chrestiens, sous l'Empire de Louys le Debonnaire, le
Groenland faisoit grand bruit dés ce temps-là. La seconde, que M.
Gunter, Secretaire du Roy de Danemarc, homme docte, d'excellent esprit,
& mon intime amy, m'a dit avoir veu dans les Archives de l'Archevesché
de Bréme, une vieille Chronique escrite à la main, dans laquelle estoit
une copie de la Bulle qui constituoit l'Archevesque de Bréme
Metropolitain de tout le Nord, & par exprés de la Novergue, & des Isles
qui en dependent, _Islande_, & _Groenland_. Qu'il ne se souvenoit pas
precisement de la datte de la Bulle, mais qu'il estoit asseuré qu'elle
estoit de devant l'an 900. de nostre salut.
La Chronique Danoise dit, que les successeurs d'Erric le Rousseau,
s'estans multipliez en Groenland, s'engagerent plus avant dans le pays,
& trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des prairies, &
des rivieres. Ils diviserent le Groenland en _Oriental_, & _Occidental_,
selon la division qu'en avoit faite Erric, par les deux bastimens
_d'Ostrebug_, & _Vestrebug_. Ils bastirent à la partie Orientale une
Ville qu'ils nommerent _Garde_; où, dit la Chronique, les Novergues
portoient toutes les années diverses marchandises, & les vendoient aux
habitans du pays, pour les y attirer. Leurs enfans allerent plus avant,
& bastirent une autre ville, qu'ils appellerent Albe; Et comme le zele
s'augmentoit entre ces nouveaux Chrestiens, ils edifierent un Monastere
sur le bord de la mer, à l'honneur de sainct Thomas. La ville de Garde
fut la Residence de leurs Evesques, & l'Eglise de sainct Nicolas, patron
des matelots, bastie dans la mesme ville, fust le Dome, ou la Cathedrale
de Groenland. Vous verrez la suite, & le catalogue de ces Evesques, dans
cette partie du _Specimen Islandicum_ d'Angrimus Jonas, où il parle du
Groenland, depuis leur establissement jusques à l'année 1389. Et
Pontanus remarque dans son Histoire de Danemarc, qu'en la mesme année
1389. un nommé Henry, Evesque de Garde, assista aux Estats de Danemarc,
qui se tenoient à Nieubourg en Funen, sur les bords du grand Belt. Comme
le Groenland relevoit des Roys de Norvegue pour le temporel, ses
Evesques relevoient des Evesques de Drunthen en Norvegue, pour le
spirituel; & les Evesques de Groenland passoient bien souvent en
Norvegue, pour consulter les Evesques de Drunthen, sur les difficultez
qui leur survenoient. Le Groenland a vescu selon les loix d'Islande,
sous des Vice-Roys que les Roys de Norvegue y ont establis. Vous sçaurez
les noms de ces Vice-Roys, & les gestes de semblables heros Islandois,
aux champs Groenlandiques, dans le _Specimen Islandicum_, où le bon
Angrimus, ardent compatriote, ne les a pas oubliez; & où je vous
renvoye, n'ayant pas jugé à propos de vous escrire ces galenteries, puis
qu'elles sont imprimées.
La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1256. le Groenland se
revolta, & refusa de payer le tribut au Roy Magnus de Norvegue. Le Roy
Erric de Danemarc, à la priere du Roy Magnus, qui avoit espousé sa
niepce, equippa une armée navale pour cette expedition. Les habitans de
Groenland voyant rougir les estendars Danois, & reluire les armes sur
les vaisseaux, eurent si grand peur, qu'ils crierent mercy, &
demanderent la paix. Le Roy de Danemarc ne se voulut pas prevaloir de la
foiblesse du Roy de Norvegue, & luy laissa le Groenland, en faveur de sa
niepce, & de ses petits neveux. Cette paix fut faite en mil deux cens
soixante-un. Et Angrimus Jonas qui en a fait mention, raporte les noms
des trois principaux habitans de Groenland qui signerent le traitté en
Norvegue. _Declarantes_, dit Angrimus, _suis factum auspiciis, ut
Groenlandi perpetuum tributum Norvego denuo jurassent_.
La Chronique Islandoise, qui est une petite rapsodie d'autres Relations,
fait un chapitre intitulé, _Description du Groenland_. Et cette
Description est de l'estat ce semble, le plus florissant des Norvegues
dans cette terre. Je vous transcriray mot à mot, ce qui est escrit dans
ce chapitre, selon qu'il m'a esté expliqué de Danois en François; Et ne
me demandez ny année, ny ordre dans ce discours; car je ne vous garentis
ny l'un ny l'autre.
La Ville la plus orientale de Groenland est appellée _Skagefiord_; où il
y a un rocher inhabitable, & plus avant dedans la mer il y a un escueil,
qui empesche que les navires n'y entrent, si ce n'est au gros d'eau. Et
à ce gros d'eau, où, quand l'orage est impetueux, il entre dans ce port
quantité de Balenes, & autres poissons, que l'on péche en abondance. Un
peu plus haut vers le Levant, il y a un port, nommé _Funchebuder_, du
nom d'un Page de sainct Olaus, Roy de Norvegue, qui y fit naufrage avec
plusieurs autres. Plus haut encore, & proche des montagnes de glace, il
y a une Isle nommée, _Roansen_, où il se fait grande chasse de toutes
sortes de bestes, & entre autres de quantité d'Ours blancs. Il ne se
void au delà que des glaces, tant par mer que par terre. Du costé
Occidental se trouve _Kindelfiord_, qui est un bras de mer, dont la
coste est toute habitée. Du costé droit de ce bras de mer, est une
Eglise nommée _Korskirke_, c'est à dire, Eglise bastie en croix, qui
s'estend jusques à _Petresuik_, où est _Vandalebug_; & au delà un
Monastere de Religieux consacré à sainct Olaus, & à saint Augustin. Ce
Monastere s'estend jusques à _Bolten_. Proche de Kindelfiord est
_Rumpesinfiord_, où il y a un Convent de Religieuses, & diverses petites
Isles, où se trouvent quantité d'Eaux chaudes, & si chaudes en Hyver,
que l'on n'en peut approcher; elles sont temperées en Esté. Ces eaux
sont tres-salutaires, & l'on y guerit de beaucoup de maladies. Proche de
là est _Eynetsfiord_. Entre _Eynetsfiord_ & _Rumpesinfiord_ il y a une
maison Royale nommée _Fos_, & une grande Eglise dediée à sainct Nicolas.
Dans _Lunesfiord_ il y a un promontoire nommé _Klining_; & plus avant un
bras de mer, nommé _Grantevig_. Au delà, une maison appellée _Daller_,
qui appartient au Dome de Groenland. Le Dome possede tout Lunesfiord, &
nommément la grande Isle qui est au delà d'Einetsfiord, appellée
_Reyatsen_, à cause des Renes qui l'habitent. [En marge: Les Renes sont
une espece de Cerfs, qui se trouvent dans le Nord.] Dedans cette Isle se
trouve une Pierre nommée _Talguestein_, si forte, que le feu ne la peut
consumer, & si douce à couper, que l'on en fait des vases à boire, des
chaudieres, & des cuves, qui contiennent dix ou douze tonneaux. Plus
avant dans l'Occident il y a une Isle appellée _Langen_, où il y a huit
metairies. Le Dome possede toute cette Isle. Proche de l'Eglise
d'Einatsfiord il y a une maison Royale appellée _Hellestad_. Prés de là
est Erricsfiord; & dans l'entrée de ce bras de mer il y a une Isle
appellée _Herrieven_, qui signifie l'Isle du Seigneur, dont la moitié
appartient au Dome, l'autre moitié à l'Eglise, appellée _Diurnes_, qui
est la premiere Eglise qui se trouve en Groenland; & l'on void cette
Eglise quand on entre dans Erricsfiord. _Diurnes_ possede tout jusques à
_Midfiord_, qui s'estend _d'Erricsfiord_ en Nordouest. Proche de là est
_Bondefiord_, du costé du Nord. Et dedans ce Nord, il y a quantité
d'Isles & de ports. Le païs est inhabité & desert entre _Ostrebug_ &
_Vestrebug_. Proche de ce desert il y a une Eglise appellée _Strosnes_,
qui a esté le temps passé Metropolitaine, & la residence de l'Evesque de
Groenland. Les _Skreglinguer_, ou _Skreglingres_, tiennent tout le
Vestrebug. Il s'y trouve des chevaux, des chevres, des boeufs, des
brebis, & toutes sortes de bestes sauvages, mais point de peuple, ny
Chrestien, ny Payen. Iuer Bert a fait cette Relation. Il a esté
long-temps Maistre d'hostel de l'Evesque de Groenland. Il a veu tout
cecy; & fut un de ceux que le Juge de Groenland nomma pour aller chasser
les Skreglingres. En arrivant là ils ne trouverent personne, mais
quantité de bestail, & en prirent autant que leur navire en pût porter.
Au delà de Vestrebug il y a un grand rocher appellé _Himmelradsfield_, &
au delà de ce rocher il n'y a personne qui ose naviger, à cause des
Charibdes qui se trouvent dans cette mer.
C'est le contenu de tout le chapitre, que j'ay copié le plus ingenuëment
que j'ay peu. Et n'ayant pas de carte particuliere du Groenland, ny
d'autre Histoire, qui justifie, ou contredise ce discours; je ne sçay,
Monsieur, que vous en dire, & vous le donne de mesme que je l'ay receu.
Ce qui me choque en cecy est, que l'Eglise de Strosnes, bastie entre les
deserts d'Ostrebug & Vestrebug, ait esté du commencement de l'habitation
de Groenland, _Metropolitaine, & la residence de l'Evesque_; car il
n'est point revoqué en doute, que la ville de Garde n'ait eu cét
advantage de tout temps. La Chronique Danoise regrettant la perte de ce
pays, que l'on ne peut trouver, asseure que si la ville de Garde,
_Residence de l'Evesque_, estoit encore debout, & que l'on y peût aller,
on y trouveroit quantité de memoires, pour une grande & veritable
Histoire du Groenland. Angrimus Jonas méme, Islandois, parlant de cette
Residence, dit par exprés, _Fundata in Bordum_, (il faut lire, _in
Garden_) _Episcopali residentia, in sinu Eynatsfiord Groenlandiæ
Orientalis_. Je croy que l'Autheur de cette Relation estoit bon Maistre
d'hostel, mais tres-mauvais Escrivain. Et il n'a pas expliqué qui
estoient ces Skreglingres, contre lesquels il fut envoyé. Je vous diray
ce que le Docteur Vormius, le plus entendu de tous les Docteurs dans les
recherches du Nord, m'en a dit de vive voix, & par escrit. C'estoient
des Sauvages originaires de Groenland, à qui vray-semblablement les
Norvegues donnerent ce nom, & je ne sçay pourquoy. Ils habitoient
apparemment l'autre rive du bras de mer de Kindelfiord, de la partie
Occidentale de Groenland, dont l'une des costes estoit habitée par les
Norvegues. Et lors que ce Relateur a dit, que les Skreglingres tenoient
tout le Vestrebug, il ne l'a entendu que de la rive qui regarde le
Couchant; n'estant pas croyable qu'il ait voulu parler de l'opposée au
Levant, que les Norvegues occupoient. Or il est à presumer, que quelques
Avanturiers Norvegues ayans passé Kindelfiord en petit nombre, furent
battus par ces Skreglingres. Le Vice-Roy de Norvegue, que la Relation
appelle, _Juge de Groenland_, selon la façon de parler Islandoise,
voulant tirer raison de cét affront, y envoya un Party plus fort, &
equippa un bon Navire pour ce dessein. Mais les Sauvages qui virent
venir le Vaisseau, firent ce qu'ils ont accoustumé de faire lors qu'ils
se sentent les plus foibles; Ils s'enfuyrent, & se cacherent tous, ou
dedans des bois, ou dedans des rochers, ou dedans des tanieres. Les
Norvegues, qui ne trouverent qui que ce soit sur le rivage, rafflerent
ce qu'ils trouverent de butin, & l'emporterent dans leur navire. C'est
ce qui a obligé ce Relateur innocent d'escrire, qu'il se trouve chez les
Skreglingres des chevaux, des chevres, des boeufs, des brebis, &c. mais
point de peuple, ny Chrestien, ny Payen. M. Vormius croit que ces
Skreglingres n'estoient pas esloignez du golfe Davis, & que ce pouvoient
estre des Americains; ou bien que c'estoient les originaires habitans du
Groenland nouveau, que les Danois ont descouvert sous le regne de ce Roy
de Danemarc, Christian IV. & dont je vous parleray cy-apres. Qu'ils
estoient voisins du vieux Groenland, que les Norvegues ont habité, &
qu'ils occupoient une partie de Vestrebug, avant qu'Erric le Rousseau se
fut saisi de l'autre.
Pour vous dire ce qui m'en semble, il n'estoit pas besoin de faire venir
icy des Americains; & la derniere conjecture de M. Vormius est
tres-judicieuse, & veritable; à laquelle j'adjousteray, que par la mesme
raison, que le Vestrebug avoit ses originaires habitans, lors que les
Norvegues y arriverent, l'Ostrebug les avoit aussi: Et que comme la
partie de l'Est estoit plus proche de la mer glaciale, moins fertile, &
par consequent plus deserte, que celle de l'Ouest; les Norvegues qui
trouverent moins de resistance de ce costé-là que de l'autre,
s'emparerent plus facilement de l'Ostrebug, que du Vestrebug. Et c'est
pourquoy je ne voy pas dans mes Relations, qu'ils se soient opiniastrez
à tenter des passages du costé de l'Ouest, mais bien du costé du Nord;
où je remarque qu'ils ont marché huit jours entiers, sans descouvrir
quoy que ce soit, que des neges, & des glaces, dont les vallées sont
toutes pleines. De sorte, Monsieur, que vous pouvez juger par là, que
l'endroit que les Norvegues ont possedé en Groenland, a esté reserré
entre les mers du Midy, & du Levant; entre les montagnes du Nord,
inaccessibles à cause des glaces; & les Skleglingres, qui arresterent
leurs progrez du costé du Vestrebug. Vous noterez encore à ce propos,
que la Chronique Islandoise nous donne pour veritable, & constant, que
les Norvegues ont tenu si peu de chose dans le Groenland, qu'il n'eût
peu estre conté en Danemarc, que pour la troisiéme partie d'un Evesché;
& les Eveschés de Danemarc ne sont pas plus grands que ceux de France.
La Chronique Danoise dit la mesme chose en ces termes; Que tout le
Groenland est cent fois plus grand, que ce que les Norvegues y ont
possedé; Que divers peuples l'habitent, & que ces peuples sont gouvernez
par divers Seigneurs, dont les Norvegues n'ont jamais eu connoissance.
La Chronique Islandoise parle diversement de la fertilité de cette
Terre, selon la diversité des Relations qui la composent. Elle dit en un
lieu, qu'il y croist du meilleur froment qui se puisse trouver en aucun
autre endroit du monde, & des Chesnes si vigoureux, & si forts, qu'ils
portent des Glands gros comme des pommes. Elle dit en un autre lieu,
qu'il ne croist en Groenland quoy que ce soit que l'on y seme, à cause
du froid; & que ses habitans ne sçavent que c'est que de pain. Ce qui a
du rapport avec la Chronique Danoise qui dit, que quand Erric le
Rousseau entra dans ce pays, il ne vivoit que de pesche, à cause de
l'infertilité de la terre. Neantmoins la mesme Chronique Danoise
rapporte, que les successeurs d'Erric, qui s'avancerent dans le pays
apres sa mort, trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des
prairies, & des rivieres, qu'Erric n'avoit pas descouvertes. Et la
Chronique Islandoise qui se contrarie elle-mesme, n'est pas croyable en
ce qu'elle met en avant, qu'il ne croist quoy que ce soit en Groenland,
à cause du froid. La raison qu'elle allegue me fait douter de ce quelle
dit: Car il est asseuré que cette partie de Groenland que les Norvegues
ont habitée, est de mesme elevation que l'Uplande, qui est la plus
fertile province de Suede; où il est certain qu'il croist quantité de
beau & bon froment. Joint que par la mesme raison d'elevation, cette
mesme Chronique dit ailleurs fort veritablement, qu'il ne fait pas si
grand froid en Groenland qu'en Norvegue. Or il est constant qu'il croist
de fort beau bled en Norvegue; & ce que je vous diray à ce propos, vous
semblera estrange, mais des personnes croyables me l'ont certifié. Il y
a des endroits dans la Norvegue, où l'on fait double moisson en trois
mois de temps, par l'ordre, & la raison, que vous allez entendre. Ces
endroits sont des plaines opposées à des rochers, que le Soleil bat
continuellement, durant les ardeurs des mois du Juin, de Juillet, &
d'Aoust; & une telle chaleur reverbere de ces rochers dessus ces
plaines, qu'en six semaines, on laboure, on seme, & on recueille du bled
mur. Et comme ces terres ont beaucoup de graisse, & de suc, par la
quantité de neges fonduës qui les ont abreuvées, & que le Soleil a
cuittes; on les ensemence encore une fois, & au bout d'autres six
semaines, on ne manque pas de faire une seconde moisson, aussi bonne que
la premiere.
Il y a de l'apparence que la terre de Groenland est, comme toutes les
autres terres, composée de bons, & de mauvais endroits; de plaines & de
montagnes, les unes fertiles, les autres infertiles. Il est certain
qu'il y a quantité de rochers: Et la Chronique Islandoise dit notamment,
que l'on y trouve des Marbres de toutes sortes de couleurs. On demeure
d'accord que l'herbe des pasturages y est excellente, & qu'il y a
quantité de gros & menu bestail; quantité de chevaux, de lievres, de
cerfs, de renes, de loups communs, de loups cerviers, de renards,
quantité d'Ours, blancs, & noirs; & il se lit dans la Chronique
Islandoise, que l'on y a pris des Castors, & des Martres, aussi fines
que les Sobelines de Moscovie. On y trouve des Faucons blancs, & gris,
[En marge: _Gerfaus._] en tres-grand nombre, & plus qu'en autre lieu du
monde. On portoit anciennement de ces Oyseaux par grande rareté aux Rois
de Danemarc, à cause de leur bonté merveilleuse; & les Roys de Danemarc
en faisoient des presens aux Roys, & Princes, leurs voisins, ou amis;
parce que la chasse de l'Oyseau n'est du tout point en usage dans le
Danemarc, non plus qu'aux autres endroits du Septentrion.
La Mer est tres-poissonneuse en Groenland. Elle est pleine de loups, de
chiens, & de veaux marins, & porte un nombre incroyable de Balenes. Je
ne sçay si je dois mettre les Ours blancs de Groenland entre ses animaux
terrestres, ou aquatiques; Car, comme les Ours noirs ne quittent pas la
terre, & ne se nourrissent que de chair; les blancs ne quittent point la
mer, & ne vivent que de poisson. Ils sont beaucoup plus grands, & plus
sauvages, que les noirs. Ils vont à la queste des loups, & des chiens
marins, qui font leurs petits sur les glaces, de peur des Balenes. Ils
sont avides de Baleneaux, & les trouvent friands sur tous les autres
poissons. Ils ne s'engagent pas volontiers en pleine mer, lors que les
glaces sont fonduës. Ce n'est pas qu'ils ne nagent, & ne puissent vivre
dedans l'eau, comme les poissons; mais ils craignent les Balenes, qui
les sentent, & les poursuivent, par une antipathie naturelle, parce
qu'ils mangent leurs petits. C'est pourquoy, quand les glaces sont
destachées du Groenland septentrional, & qu'elles sont poussées vers le
Midy, les Ours blancs qui se trouvent dessus, n'en osent sortir; & comme
ils abordent, ou dans l'Islande, ou dans la Norvegue, à l'endroit que
les glaces les portent, ils deviennent enragez de faim.
_Heu male tum solis Norvegûm erratur in oris._
Et il se dit d'estranges Histoires des ravages que ces animaux ont faits
dedans ces terres.
Le Groenland a esté de tout temps, tres-fertile en Cornes, que l'on
appelle de Licornes. Il s'en void en Danemarc beaucoup d'entieres,
quantité de tronçons & de bouts, & un nombre infiny de pieces, qui les
rendent tres-communes dans ce Royaume. Vous me demanderez qu'elles sont
les Bestes qui portent ces Cornes. Je vous diray, Monsieur, que ces
cornes, improprement dites cornes, n'ont rien de commun avec les
veritables, & proprement nommées telles, de quelque nature qu'elles
puissent estre; & que comme le nom de celles-cy est ambigu, il y en a
qui doutent encore, si les Bestes qui les portent, sont chair, ou
poisson. Vous noterez que les cornes de Licornes, que nous avons veuës
en Danemarc, soit entieres, soit en pieces, sont de mesme matiere, de
mesme forme, & de mesme vertu, que celles qui se voyent en France, &
autre part. Cette belle corne entiere, de laquelle je vous ay autrefois
parlé, & que j'ay veuë à Friderisbourg, chez le Roy de Danemarc, est
sans contredit plus grande que celle de sainct Denis. Il est vray
qu'elle n'est pas droite, & qu'elle est faucée à deux ou trois pieds de
la pointe; mais elle est, quant au reste, de mesme couleur, de mesme
figure, & de mesme poids, que celle de S. Denis. Pour les pieces de ces
cornes que nous avons veuës en divers endroits de Coppenhague, il est
certain que l'on les croit antidotes contre les venins, tout ainsi que
celles qui se voient à Paris, & ailleurs. Cela posé pour constant, que
toutes ces sortes de cornes qui se voyent en Danemarc, sont entierement
semblables à celles de France, & que celles de Danemarc viennent de
Groenland; il est question de sçavoir quelles Bestes ce sont qui portent
ces cornes en Groenland. M. Vormius m'a dit le premier que ce sont des
Poissons. Sur quoy je vous diray que j'ay eu de grandes disputes avec
luy, lors que nous estions à Christianople; parce que cela renverse
l'opinion de tous les anciens Naturalistes, qui ont traitté des
Licornes, & nous les ont dépeintes Terrestres, & à quatre pieds: & que
cela choque quantité de passages de l'Escriture Saincte, qui ne peuvent
estre entendus que des Licornes à quatre pieds. Le bon M. Vormius, exact
& sçavant dans les curiositez du Nord, me rescrivit de Coppenhague cette
Histoire, que je vous transcriray de sa lettre.
Il y a, dit-il, quelques années, qu'estant chez M. Fris, grand
Chancelier de Danemarc, predecesseur de M. Thomasson, qui l'est à
present; je me plaignis à ce grand homme, qui a esté durant sa vie,
l'ornement, & le soustien de sa patrie, du peu de curiosité qu'avoient
nos Marchands, & nos Matelots, qui alloient en Groenland, de ne pas
s'informer quels sont les Animaux dont ils nous apportent tant de
cornes; & de n'avoir pas pris quelque piece de leur chair, ou de leur
peau, pour en avoir quelque connoissance. Ils sont plus curieux que vous
ne pensez, me respondit M. le Chancellier, & me fit apporter sur l'heure
mesme, un grand Crane sec, où estoit attaché un tronçon de cette sorte
de corne, long de quatre pieds. Je fus saisy de joye, de tenir une chose
si rare, & si precieuse, entre mes mains; & ne pouvant assouvir mes
yeux, il me fut d'abord impossible de comprendre ce que c'estoit. Je
priay M. le Chancellier de me permettre de l'emporter chez moy, pour le
considerer tout à loisir; ce que volontiers il m'accorda. Je trouvay que
ce crane ressembloit proprement à celuy d'une teste de Balene; qu'il
avoit deux trous au sommet, & que ces trous perçoient dans le palais:
Que c'estoient sans doute les deux tuyaux, par lesquels cette beste
rejettoit l'eau qu'elle beuvoit. Et je remarquay que ce que l'on
appelloit sa Corne, estoit fiché à la partie gauche de sa machoire de
dessus. Je conviay mes amis les plus curieux, & les meilleurs Escoliers
de mon auditoire, de venir veoir cette rareté dans mon cabinet. Un
Peintre que j'avois appellé, s'y estoit rendu: Et je fis tirer en
presence des assistans, un portrait de ce crane avec sa corne, tel qu'il
estoit, de figure, & de grandeur: afin qu'ils peussent estre tesmoins,
que ma copie avoit esté prise sur un veritable original. Ma curiosité ne
s'arresta pas là. Ayant eu advis qu'un semblable animal avoit esté
porté, & pris en Islande, j'escrivis à l'Evesque de Hole, nommé _Thorlac
Scalonius_, qui a esté autrefois mon disciple à Coppenhague; & le priay,
comme mon amy, de m'envoyer le portrait de cette beste; ce qu'il fit, &
me manda que les Islandois l'appelloient _Narhual_, comme qui diroit,
Balene qui se nourrit de cadavres; parce que, _Hual_, signifie une
Balene, & que, _Nar_, signifie un cadavre. C'estoit en effet le portrait
d'un veritable poisson, qui ressembloit à une Balene. Et je vous
promets, de vous le faire voir à vostre retour de Christianople, avec
celuy du crane que j'ay eu de M. le Chancelier Fris.
M. Vormius ne manqua pas à nostre retour, de satisfaire à sa promesse, &
au delà; car il ne se contenta pas de me faire voir les portraits de ces
poissons: il me mena dans son cabinet, où je vy sur une table, dressée
pour cela, l'original & le crane mesme, avec la corne de cette beste,
que M. le Chancelier Fris, luy avoit autrefois confiée. Il l'avoit euë
sur sa promesse, d'un Gentilhomme de Danemarc, gendre de M. Fris, à qui
ce partage estoit escheu, qu'il estime huit mille risdalles; & l'avoit
fait porter de vingt lieuës de Coppenhague, pour la faire voir à
Monsieur l'Ambassadeur. Je vous advoüe, que je ne me pûs lasser
d'admirer une curiosité si exquise, & l'ayant rapportée à Monsieur
l'Ambassadeur, il la voulut voir dans le mesme cabinet. Son Excellence
considera cette rareté avec plaisir, & pria M. Vormius de la luy
prester, pour en avoir une exacte peinture, laquelle il a fait faire, &
qu'il emporte à Paris. Ce grand homme qui a des complaisances genereuses
pour tous les Vertueux, sera ravy de leur faire voir cette peinture, &
de leur communiquer ce qu'il apportera de plus curieux du Nord. Il a des
inclinations particulieres pour vous, Monsieur, & pour tous ces
Messieurs qui composent l'illustre Mercuriale de la Bibliotheque de M.
Bourdelot. Et je sçay que son Cabinet, qu'il veut rendre accomply, si
Dieu luy fait la grace d'arriver en France, vous sera ouvert, & à tous
ces Messieurs, avec une extreme joye.
Il est certain que le nom d'Unicorne est equivoque, & qu'il appartient à
plusieurs sortes d'animaux; tesmoin l'Orix, & l'Asne Indique, dont
Aristote a fait mention; & cette Beste farouche que Pline a descrite,
qui a la teste d'un cerf, le corps d'un cheval, & le pied solide comme
celuy d'un Elephant, qui est d'une legereté, & force, incomparables: Et
qui est en effet cette veritable Licorne, dont l'Escriture Saincte a
parlé en divers endroits: Si agile, qu'il est escrit par rareté, &
merveille, que Dieu fera sauter le _Schirion_, qui est une montagne du
Liban, comme le faon d'une Licorne; & si forte, que la force de Dieu
mesme, est comparée à la sienne: _Deus fortis_, disoit Moyse, _eductor
Judæorum, vires ejus ut Monocerotis_. Or il n'y a nulle apparence de
mettre nos Licornes du Nord, que nous connoissons aquatiques, sous
l'espece de ces Licornes, que l'on croid estre du Midy, ou du Levant, &
qui sont notoirement terrestres. Le Prophete Isaie, predisant aux Juifs
que Dieu les chasseroit de Jerusalem, eux, & leurs Roys, qu'il appelle
_Unicornes_. _Descendent_, dit-il, _Unicornes cum eis_. Ce qui ne peut
estre entendu que d'une descente terrestre. Et si le Prophete avoit creu
que les Licornes eussent esté des Poissons, il auroit dit
vray-semblablement, _natabunt_, au lieu de _descendent_.
Je poserois donc une espece d'Unicornes marins, comme l'on a posé des
especes de chiens, de veaux, & des loups marins. Et la chose ne seroit
pas nouvelle, puis que Bartolin, Autheur Danois, a fait un Chapitre
expres, des Unicornes marins, dans son traité des Unicornes. Mais il se
rencontre une difficulté contraire à cette position. Car il est question
de sçavoir, si ces Unicornes marins, dont nous parlons, sont
veritablement Unicornes; & si ce que nous appellons leurs cornes, sont
veritablement des Cornes, ou des Dents. La resolution de la premiere
doute depend de la derniere. Car si ce sont des dents, ces poissons ne
peuvent estre dits Unicornes, parce qu'ils n'auront point de cornes; &
si ce sont des cornes, ils seront notoirement Unicornes, parce qu'ils
n'auront qu'une corne. M. Vormius asseure que ce sont des dents, & non
pas des cornes. Et je voy qu'Angrimus Jonas les appelle des _Dents_,
dans cét endroit de son _Specimen Islandicum_, où il parle d'un signalé
naufrage que fit un Evesque de Groenland, nommé _Arnaud_, passant en
Norvegue, dont le vaisseau fut rompu par la tempeste, dedans l'Isthme de
l'Islande occidentale. Le naufrage arriva l'an de Christ 1126. Et dans
le dénombrement qui fut fait des choses recueillies du debris, _Reperti
sunt_, dit le bon Angrimus, _Dentes Balenarum pretiosi, & potiores,
maris æstu in siccum rejecti, ac literis Runicis, indelebili glutine
rubescentis coloris, inscripti; ut Nautarum quilibet suos, peracta
aliquando navigatione, recognosceret_. Et il est constant que ce
qu'Angrimus Jonas appelle icy, _Dentes Balenarum pretiosos_, est entendu
en Danemarc, & se doit entendre de ces cornes, que nous appellons de
Licornes, & dont nous parlons maintenant. Ce qui me fait croire que ce
sont des dents, & non pas des cornes, est qu'Aristote nous donne pour
veritable, & certain, que tous les Unicornes portent leurs cornes au
milieu du front, dans la region ordinaire des cornes, & que ces Poissons
portent, ce que nous appellons leurs cornes, au bout de leurs machoires,
& de leurs gencives, à l'endroit où se fichent les dents. Que les cornes
s'attachent au front, _per Symphysin_, que les dents s'enfoncent dans
les machoires, _per Gomphosin_; Et que nous avons veu clairement dedans
ce crane, que nous a monstré M. Vormius, que ce que nous avons pris pour
une corne, estoit enfoncé dans la machoire, environ un pied de
profondeur; Et qu'il estoit estendu en long au dehors, comme une lance
couchée; de mesme que le poisson Pristes porte sa Scie, & que l'autre
poisson Xiphias porte son Espée.