Elle est bretonne, capricieuse, honnête, sauvage, pleine de dignité

rustique, et peu s’en faut, dans son amour de la mer, qu’elle ne soit

matelot. Elle passe sa vie à courir de la lande à la grève, et des

rochers sur le sable. Quand ses maîtres poussent le canot ou mettent à

la voile, si elle n’embarque pas avec eux, elle les supplie de ne pas la

laisser à terre; elle leur dit, deux ou trois fois: «Et moi?» d’un aboi

doux et sourd, la gueule presque fermée. Elle ne hurle pas, quand elle

est en peine ou en colère: elle est trop fière pour se plaindre; elle ne

voudrait pas gémir à la façon des chiens domestiques. Non; mais elle se

rappelle formellement à l’esprit de ceux qui lui manquent: «Et moi?»

fait-elle donc. Elle voit le bateau qui s’éloigne déjà de quelques

brasses... Elle est là, le corps penché sur la rive en pente, les pattes

de devant collées à une roche que le flot couvre et découvre en

murmurant, les griffes trempées dans l’eau. Elle regarde, avec une

attention que rien ne saurait détourner, l’homme à la barre... Elle

espère encore: c’est un ami; s’il fait un geste de son côté, s’il la

nomme, aussitôt sa queue, relevée en cerceau, rigide jusque-là, se

détend et bat l’air de deux ou trois coups rapides. Mais le bateau fait

du chemin; la distance s’accroît: Fidèle réfléchit. Elle sait qu’on ne

l’appellera plus; elle prévoit qu’on la chassera peut-être: n’importe!

elle veut aller en mer; il n’est pas possible qu’on la laisse seule à

terre et qu’on la prive de cette promenade. Elle prend son parti. Elle

mesure l’intervalle; elle saute sur une pierre vêtue de varechs, à fleur

d’eau; et, ramassant ses reins cambrés, elle s’élance; elle plonge d’un

bond sûr et souple... Elle reparaît au delà des roches, la tête sur le

flot, la gueule bien serrée, les oreilles basses pendant à demi dans la

mer. Elle nage en battant la vague, et l’on voit ses pattes brunes qui

s’agitent en cadence, dans l’eau verte. Elle se hâte de toutes ses

forces, pleine d’une grâce rapide. Enfin, elle touche à l’arrière du

canot; c’est le moment de la plus dure épreuve: si on ne la saisit pas

par le cou, si le maître ne lui prête pas la main, c’est qu’on ne veut

décidément pas d’elle. Et, le plus souvent, l’aventure tourne encore

plus mal pour son brave cœur: on la menace de la canne, ou de l’aviron.

Elle ne veut pas y croire, et cherche un point d’appui sur la quille;

chassée de nouveau, il lui faut admettre que c’en est fait: aujourd’hui,

elle n’ira pas à l’Ile. Elle vire de bord; et rebrousse chemin. Au

retour, la pauvre Fidèle nage plus lentement; elle ne suit plus la ligne

droite; de temps en temps, un secret espoir se ranimant en elle, Fidèle

tourne la tête: ne lui fait-on pas signe?... Non, on ne la rappelle pas;

et déjà le canot est très loin... Voici la grève: elle sort de l’eau,

humiliée et piteuse. Tout en se secouant, elle regarde encore la mer;

elle prend de longs souffles d’air, la gueule largement ouverte; et elle

éternue fortement, chassant l’eau salée par les naseaux. Le poil frisé,

les oreilles, la queue, toute la fourrure lui colle au corps, dégouttant

d’eau. Ses pattes mouillées se chaussent de sable jaune; elle joue

lentement de la langue dans sa bouche fermée, pour retrouver de la

salive; et, fâchée sans doute, mais soumise à la cruelle volonté des

puissants, elle reprend, sans se presser, par le ravin à pic, le chemin

de la maison.

* * * * *

Le temps vint qu’elle fut pleine: elle ne l’avait encore jamais été.

Elle se fit très grosse ou plutôt épaisse; elle perdit de ses formes

longues, taillées pour la course; ses flancs élargis s’abaissèrent; la

courbe creuse de son ventre s’effaça sous le poids de la portée; et ses

longs poils touchaient le sol, comme les franges d’une besace en forme

de cylindre. Fidèle, pesante, parut surprise du fardeau qu’elle

soulevait à chacun de ses bonds; mais elle n’en bondissait pas moins,

toujours prompte à sauter sur les rocs, par-dessus les haies, et à se

lancer dans la vague. Rien ne l’arrêtait; je ne pouvais l’empêcher de me

suivre. Un soir, qu’elle avait couru pendant plusieurs heures sur mes

pas, comme folle de mouvement, elle disparut tout d’un coup. En vain, on

la héla. A l’aurore, épuisée, souillée de boue, et les pattes humides,

on la trouva sous un pommier, près d’un petit chien noir qu’elle

léchait, en agitant faiblement la queue. Elle avait semé cinq autres

petits dans le potager, l’un dans un chou rouge, un autre dans les

pommes de terre, un encore sous les laitues; deux étaient morts.

On lui fit une crèche dans l’écurie. Sur la litière de paille odorante,

elle resta couchée avec ses petits cachés sous elle. Mais elle n’y

consentit que deux jours, où elle buvait très volontiers du vin sucré;

lasse, elle levait sur son maître un regard d’une lumineuse douceur,

brillant de cette naïveté sans bornes, qui fait l’attrait des humbles

créatures. «Voilà ce qui m’arrive», semblait-elle dire; il y a ces

petits, là, sous mon ventre, qui ne me laissent pas un instant de repos;

et je les lèche parce qu’ils sont humides, et qu’ils ont mon odeur...»

Trois jours après, il fallut l’enfermer dans l’écurie; elle voulait

sortir, et renouveler ses courses sur la lande. Quand elle entendait mon

pas, et me sentait passer, elle aboyait de toutes ses forces; elle

m’appelait; elle protestait avec colère, indignée que je ne la prisse

plus à la promenade; et, pour la rendre plus patiente avec ses petits,

je dus lui permettre de me suivre. Le soir, je la menais à l’écurie, et

elle ne cherchait pas à éluder son devoir: la queue basse, elle me

voyait ouvrir la porte, et la refermer sur elle, déjà en proie à ses

petits, rampant vers leur nourrice.

* * * * *

Aveugles, sourds, pareils à de gros vers noirs, à quatre tronçons

d’anguille montés sur de petites pattes trop faibles et ployant sous le

poids, les quatre cabots, la gueule à peine ouverte, poussaient, en

frétillant, de petits sanglots, un mince soupir aigu. Ils se

précipitaient à tâtons sur la mère; ne sachant rien, ne voyant rien, le

tout-puissant instinct leur indiquait la route, leur descellait les

babines, leur dressait le museau jusqu’aux mamelles de la mère; ils

suçaient goulûment, avec un air de possession admirable et terrible; ils

se levaient sur leurs pattes de derrière; la plante molle de leur pied

pesait sur le pis gonflé, et le pressait pour en chasser le lait. Ils y

allaient d’une telle force, d’une telle fureur avide, que parfois leur

arrière-train mal assuré, cédant tout à coup, ils culbutaient: ils

tiraient encore le bout du pis dans la culbute.

Arc-boutés sur le trépied courbe de deux pattes et d’un rudiment de

queue, les petits tettent droits leur mère; ils sucent si fort qu’ils

s’étranglent; ils avalent avec une espèce de sanglot; on entend le lait

qui coule dans leur gorge; ils boivent avec une furie effrayante. Elle,

fatiguée, bâille, et de loin en loin, elle lèche celui qui tette sa

mamelle la plus haute. Et les petits se battent déjà à qui mangera le

plus: lâchant un pis, ils se ruent à en saisir un autre; à tous quatre,

ils font un nœud de têtes et de pattes: chacun d’eux, buvant, pousse le

voisin et parfois le chasse. Ils geignent tout le temps qu’ils ne

dorment ni ne boivent. Fidèle les prend au chaud sous elle: gorgés, les

yeux toujours fermés, ils sommeillent, la grosse tête de l’un posée sur

le dos de l’autre. Et ils semblent grossir à vue d’œil.

* * * * *

Fidèle m’adorait. Je vins, le plus doux et le plus fantasque des dieux.

Aucun des immortels ne l’avait encore caressée si doucement; aucun ne

lui avait tant ni si patiemment parlé: pour la première fois,

pensait-elle, un dieu daignait la comprendre. Elle me suivait partout.

Elle courait devant moi dans la lande et sur les dunes; elle faisait

vingt fois le chemin sur mes pas, tirant de tous les côtés, bondissant,

se roulant, me précédant, revenant au galop, et se plaçant enfin sous ma

main pour une caresse. Alors, elle levait vers moi ses yeux pleins

d’intelligence; elle riait, découvrant ses dents; son mufle brillant et

humide frémissait; la folle joie des êtres jeunes étincelait dans ses

prunelles bleuâtres; et elle aboyait éperdument, si je m’asseyais ou si

je ne m’occupais pas d’elle. Elle ne criait que dans le transport de sa

gaieté. Quand je pressais sa tête contre moi, de la main, je sentais les

grands coups de son cœur dans la poitrine; et j’écoutais avec une

émotion étrange aller et venir ce pendule magnifique de la vie. Ou bien,

je mettais ma main dans la gueule de la chienne, qui grognait de

plaisir, s’excitant, tournant, agitant la queue, incapable de me mordre,

feignant de vouloir le faire; et je sentais encore la vie, la chaude

vie, dans cette langue tiède, mouillant mes doigts, et me pressant le

poing, entre les dents acérées, les voûtes humides du palais...

* * * * *

Ainsi, la bonne Fidèle me parlait dans mes courses:--une créature divine

et nulle comme toutes les créatures... Et, sur cette terre dont la

beauté me touche jusqu’à l’épouvante, j’écoutais dans cette bête la

palpitation directe de la vie.

LXXII

LA SAINTE

A N..., après-midi de novembre.

I

Je rencontrai cette jeune fille sur la lande, comme elle allait à

l’église. Je l’aurais aimée, si elle avait voulu l’être. Mais rien, à

vrai dire, n’avait de prix pour elle; toute sa vie tenait dans la petite

chapelle, au pied du pilier, où elle aurait souhaité de demeurer sans

cesse. Quand elle sortait de sa maison, elle marchait légère, d’un pas

qui vole, vers la demeure de son désir. Et là, entre ces murs gris,

humides, dans cette cave sans jour, à l’odeur obscure de tombeau, elle

ignorait tous les palais de la terre.

La musique l’enchantait. Elle avait un frère, son aîné, de six ou sept

ans, qu’elle préférait aux autres: il chantait d’une voix très claire et

juvénile. Il avait été matelot.

Grand, fort et bien en chair, il ne ressemblait point à sa sœur, sinon

par son amour du chant; il n’était pas pieux; mais il avait ses jours

de muette mélancolie: alors, il était brusque et taciturne. Il avait

l’oreille longue et charnue: sous le bonnet, vallonnée de plis

profondément découpés, et brillant d’un duvet blond, cette oreille était

pareille au quartier de la noix fraîche, quand on la tire de la coque.

Le frère et la sœur me plaisaient; et je les gagnai par la musique. Lui

aussi l’aimait ingénument. Les orgues, dans les villes où il avait

entendu la messe, l’avaient bien plus ému que la pompe des cérémonies et

le clergé nombreux: «Et pourtant, disait-il, à Saint-Pol, j’ai vu six

évêques.»

Elle portait avec grâce un nom disgracieux, qui étonnait

d’abord,--Barbe. Elle était toujours triste, d’une tristesse égale et

douce. Elle était sujette aux syncopes. Elle avait les yeux d’un gris

presque noir, et d’une douceur immuable, ils donnaient pourtant à la

physionomie une expression décidée, un air de résolution inflexible. Sur

un front haut et laiteux, régnaient des cheveux admirables, plus dorés

et plus roux au cours de leur souple ruisseau qu’à la racine.

Elle était la dernière née. Sa mère n’était pas pieuse. Son père était

mort en mer. Les grands-parents, durs et avares, avaient une ferme. Tous

ses frères étaient de la plus belle venue, hautes pièces d’hommes, sans

lourdeur et sans tares. Un d’eux avait laissé ses os au Sénégal. Le

cadet, dont on disait qu’il avait disparu dans une tempête, avait

déserté. Pour mener la maison, l’aîné. Il ne riait jamais. Il

travaillait infatigablement; mais deux ou trois fois par an, il buvait

pendant trois jours, se ruant à l’assaut d’une joie furieuse, aveugle,

superbe.

II

Je passais près d’elle. Sa petite coiffe en dentelles, en forme de

coquilles ajustées, lui prenait la tête comme la gaine ajourée d’une

noisette. Elle laissait voir de ses cheveux, seule parure.

D’abord désappointée de la rencontre, elle ne m’évita point, et répondit

volontiers. Elle se cachait pour prier. Elle adorait Dieu, surtout au

crépuscule: «Je vais voir Dieu», disait-elle.

--Pourquoi êtes-vous si triste?--lui demandai-je.

--Et vous?--fit-elle, en me regardant de ses yeux clairs.

--Vous allez à l’église: moi, je n’y vais pas,--lui dis-je évasivement.

--Ah! soupira-t-elle,--je voudrais n’en pas sortir.

--Vous voudriez donc être morte? Pourtant votre vie est douce.

--Je n’aime pas vivre.

--Vous n’aimez peut-être rien...

--J’aime le Paradis.

--Voyez comme ce soir la lande est belle. Les ajoncs ont l’odeur du

miel... Le ciel est une lentille d’émeraude... N’êtes-vous pas touchée?

--Le monde est beau, dit-elle pensivement.--Mais que me font tous les

trésors du monde, si c’est le Paradis que j’aime?

--Que savez-vous, pourtant, du Paradis?

--Comment?... Tout ce qu’on m’en a appris. La vérité est dite en de

saints livres. Et je la sais bien, puisque je connaissais déjà ce que M.

le Recteur m’en a fait lire...

--Dites-moi un peu, s’il vous plaît, Barbe, le bonheur de ce Paradis.

--Je pense qu’en Paradis, dans la vue de Notre-Seigneur, la vie

éternelle est douce, douce... comme au mois béni, quand, le matin, on se

sent mourir de joie...

--On meurt donc sans cesse?

--On meurt sans mourir, dans le cœur de Notre-Seigneur Jésus.

--Voilà ce que vous souhaitez...

--Je n’en suis pas digne, fit-elle tristement. D’autres l’ont été, les

bienheureuses... Elles sont dans la gloire.

--Elles sont mortes... Vous n’auriez point de peur?

--Et de quoi?

--De douter?...

--Dieu peut tout ce qu’il veut, dit-elle d’une voix basse et

ardente.--Douterais-je de ce que j’aurais le bonheur de voir, moi qui ne

doute pas de ce que je n’ai pas vu?

--Vous parlez des miracles?

--Oui, dit cette simple fille avec tendresse. Ces saintes, vous savez,

avaient le corps couvert de plaies, et cependant il embaumait la

violette et les roses. Elles ont vu leurs anges, la nuit, à leur chevet;

et la Très Sainte Vierge Marie a essuyé, elle-même, leurs larmes...

C’est ainsi.

--Qui n’envierait de les verser? Et l’on souffrirait volontiers toute

sorte de supplices, n’est-il pas vrai?

--On ne les souffrirait pas, dit-elle. On en ferait sa joie. Je voudrais

être déchirée de tout mon corps, pour être pansée par les anges, et que

Jésus approchât ma peine de son cœur... Est-ce là endurer? Ne meurt-on

pas de joie, si l’on est, pauvre femme, jugée digne de voir un miracle?

--Barbe, vous attendez-vous à des miracles?

--Oh! soupira-t-elle, que ne suis-je moi-même un miracle!...

Elle se tut un moment; puis elle reprit avec tristesse:

--Vous ne me croyez pas.

Alors, je lui dis:

--Vous ne me comprenez point... non plus.

--Mais, dit-elle, je sais que vous n’avez point de bonheur...

--Personne encore n’a senti mieux que vous ce que j’éprouve.--(Je la

regardais avec insistance.)--Je suis comme vous seriez, si vous n’aviez

ni l’église, ni le Paradis, ni Votre Seigneur Jésus...

Elle eut peur, et joignit les doigts. Nous fîmes quelques pas. Nous

étions seuls derrière la haie en fleurs, au parfum si calme de terre et

d’encens. Elle me donna un petit baiser, ou plutôt, prenant ma main

entre les siennes, elle fit semblant de toucher ma joue de ses lèvres.

Je la vis rougir dans l’obscurité violette du crépuscule: non point une

vague de sang; mais son visage de fleur pâle se couvrit d’une ombre,

comme l’eau quand passe un nuage. Et ses mains brûlèrent. Elle s’en

fut, Dame de la Compassion.

III

«Mon amour, mon amour», pensais-je. Mais je ne murmurais point au bord

innocent de cette vie. J’aurais tremblé, au contraire, que le terrible

appel de ma nuit pût avoir un écho dans ce cœur plein de lumière. Car,

c’est bien le moins que l’homme, quand il tient par les deux fils les

rideaux de la vie, les ferme sur l’horreur du vide, et ne les tire pas

aux yeux de la créature confiante.

Je la regardais s’éloigner, si pure...

Il ne faut pas ravir au ciel sa douce proie.

LXXIII

L’AGNEAU

Un matin de Pardon. Fin août.

La lutte prit fin au milieu des cris: jusque-là, les assistants avaient

gardé le silence, suivant les péripéties du combat. On jugeait les coups

d’un mot, et d’un geste on donnait le signal des reprises. Le corps à

corps ne fournit pas le moindre prétexte aux disputes. Rouge et

respirant à gros coups de poitrine, tel un soufflet devant la forge, le

vainqueur de la lutte reprit sa veste aux mains d’un ami, et la passa

lentement en faisant le gros dos. A ses cheveux, fins et dorés, perlait

la sueur; le sang pressait d’une onde pourpre la peau du large cou rond,

comme s’il allait en jaillir; et sur la chemise collée par la sueur aux

épaules, on voyait, en un double sillon, la marque des étreintes qu’il

avait secouées. Il était joyeux, et fier; il riait sans faste, mais le

bon tremblement de la gaieté secouait son torse; et sa lèvre supérieure,

un peu retroussée sous la moustache blonde, montrait de larges dents

saillantes. Vains de lui, ses amis l’entouraient: le paysan l’avait

emporté sur le pêcheur. Ils se dirigèrent tous ensemble vers une ferme

voisine où, dans le courtil, le prix de la lutte était couché contre une

auge.

Suant aussi et rouge sous le hâle, comme une brique trop cuite, le

vaincu se rajustait. Il ne répondait pas à trois ou quatre camarades,

qui l’invitaient à venir boire. Il remonta sa ceinture et la boucla. Il

épousseta ses flancs chargés de poussière, s’enfonça la casquette sur

les sourcils, et s’éloigna. Il était humilié. Passant devant le courtil,

quoi qu’il voulût s’en défendre, il jeta de côté un regard sur son

rival, et détourna rapidement les yeux, craignant d’y laisser lire

l’envie.

* * * * *

Contre l’auge, l’agneau attendait son maître. Il était entravé, et les

mouches le piquaient aux paupières. Il fermait les yeux. C’était un bel

agneau, déjà fort et gras, au poil brillant, bouclé, à la queue large.

Il était blanc, et il bêlait. Le vainqueur entra dans la cour, ramassa

l’animal, le soupesa; puis, deux pattes dans chaque main, le chargea sur

son cou. Tous ensemble, ils sortirent encore et s’en furent à la Croix,

avec le vieux Malghorn, fumant sa courte pipe en terre blanche. Malghorn

devait bannir[M] l’agneau, et le vendre au plus offrant,--Malghorn, qui

est à la fois le fossoyeur, le sacristain et le héraut de la paroisse.

Sur le Calvaire, la Croix brillait dans l’air bleu; et la lumière

rayonnait si claire, que le bois noir luisait, le vernis bleuissant et

comme humide.

Au pied de la Croix, cependant, était étendu l’agneau. Tantôt, il

restait immobile, pareil à un jouet cassé; et tantôt il frémissait,

pressé par la vie. Il avait la notion confuse d’un vaste danger,

imminent, telle à peu près l’idée que les arbres ont de l’orage. Mais

surtout, il avait faim, il avait soif; il tirait un bout de langue

râpeuse entre ses babines rondes au poil plus lisse; il avait chaud, en

plein soleil; et ayant vu, sur l’autre bord de la route, à travers la

clôture en palissade, un large pré en pente, si frais et si vert à

l’ombre, il se secoua pour se mettre sur ses pattes, aller brouter: mais

il se sentit retenu, et plein de frayeur, bêla.

Malghorn, sans lâcher sa pipe blanche, avait mis l’agneau à l’encan; et

pour moins de deux écus, c’est le boucher qui l’obtint. Il s’approcha de

la bête couchée et la saisit par la peau du dos, comme un chat. Il

l’emportait; et, bêlant, l’agneau tournait vers l’homme sa tête humble,

effrayée, et ces yeux naïfs dont on ne sait jamais s’ils supplient,

s’ils se résignent, ou s’ils craignent.

A plusieurs qui lui parlaient, le boucher répondait d’un mot: «C’est

bien..--Entendu..--Venez ce soir..»

Cependant la vieille mère du cordonnier lui disait avec dépit:

--Vous m’aviez pourtant promis les pattes.

Le boucher lui répliqua:

--Tout est vendu, la mère grand! Mais j’ai pour vous la queue... Elle

est grasse.

Et maniant l’agneau plaintif, comme un paquet de laine, il le chargea

d’un coup de poing sur son épaule.

LXXIV

LA JEUNE FILLE A LA BAGUE

Près de Kemper. En juillet.

Le crépuscule avait jeté sur la journée grise un manteau royal de

brocart rose et d’or, lamé de soie lilas. Les nuées fastueuses du

couchant s’étendirent comme une chape sur le dos de la colline; et la

campagne, caressée par les reflets verts de la lumière, brilla dans

l’ombre bleue du soir.

Le long crépuscule de l’été invitait les bois et la prairie au rêve. La

clarté demeurait suspendue sur la tête des hêtres. Et lentement,

lentement, pareil à la marée, le soir venait sur la prairie déserte.

Seule, une jeune fille, à la lisière de la lande. A peine si elle paraît

vivante. Elle tourne le dos aux lueurs rouges du couchant; et sa forme

noire se dresse comme une ombre.

Elle était immobile près de la haie, et sa main reposait sur la

barrière. Grande et sombre, elle regardait obstinément vers la mer. Sa

coiffe, en forme de hennin carré, se retirait un peu sur le haut de la

tête; et les lacets en étaient rejetés sur les épaules... Les cheveux

brillaient doucement autour du beau visage blanc, comme sur un vitrail

un trait d’or serre une figure.

* * * * *

Un épervier, ayant tournoyé, plana bas, morne et lourd; suspendu au

dernier rayon de la lumière, on l’eût dit endormi au bout d’un fil

d’or...

Elle regardait vers la mer, immobile et rêveuse. Sa main, posée sur la

barrière, portait un anneau fin; et, de l’autre, elle jouait avec la

bague, la passant et la repassant au long du doigt inerte... Puis,

inattentive et toujours rêvant, elle laissa glisser à ses pieds l’anneau

qui roula dans l’herbe... Et ce n’est que longtemps après qu’elle le

ramassa.

LXXV

CHANT DE LA NUIT

A K... Fin septembre.

La splendeur douce de la nuit chante comme une femme.

La lumière nuageuse plane sans éclat: on dirait un écho, en long point

d’orgue.

La lune pâle est sur la dune et sur la mer. Les nuages de la pluie

récente se dissolvent dans l’espace, écume blanche et grise, vapeurs

effilées: le ciel semble duveté de plumes. La lune est nimbée d’argent.

L’air est tiède. La terre est mouillée. Les grillons grésillent... Et

les étoiles laiteuses tremblent faiblement...

Il tombe une forte rosée, une humidité presque chaude. Le silence est

vêtu de blanc. Il a la voix étouffée de la femme amoureuse qui chante,

lorsqu’elle baisse le ton, et que, par la fenêtre ouverte sur la mer,

vient au passant la mélodie voilée.

La nuit, qui ennoblit tous les traits et donne de la grandeur à tout,

dit ce soir la paix heureuse et le calme de la vie qui se voit

décliner. Le paysage l’accompagne en sourdine, et se surpasse pour

l’accompagner.

* * * * *

L’étroit chemin sous les arbres semble conduire au mystère d’une demeure

inconnue. Les pins et les chênes s’ouvrent en avenue: la nuit la rend

immense et sacrée comme elle-même. Sous la longue nef de l’ombre, entre

les arcs du noir feuillage, une lueur obscure est couchée, comme le

ruban d’une rivière. Je me retourne: là-bas, à l’autre bout de l’avenue,

la lune ronde pend comme une lanterne à la clé de voûte; et le sable

brille: c’est l’esplanade où, de côté, s’élève le palais de

l’enchantement...

Le mer est endormie. Les feuillages frémissent de loin en loin. La nuit,

au large style qui résume toutes les lignes, chante sous le ciel une

mélodie suave, et le clair de lune est son harmonie.

LXXVI

UN VIEUX BRETON

En Tréméoc. Novembre.

La route de Combrit est toujours belle: la lumière ou la pluie y joue

toujours avec la jeunesse des feuilles, ou avec leur agonie. Le chemin

va sans hâte entre les futaies et les pins: il monte et descend

doucement, il s’attarde, il s’arrête, comme une rêverie; et il n’est

point d’heure, même quand la saison des étrangers est venue, où l’on ne

jouisse encore, sur cette route charmante, d’un moment solitaire.

J’y ai rencontré un vieillard admirable, plus vert et plus robuste en sa

haute taille que les jeunes gens. Je l’avais vu riant sous le ciel

d’été, parmi la verdure chantante, ce peuple babillard du feuillage, qui

ne tient point en place, et n’a jamais de silence. Et je le revis, plus

grave et non moins heureux dans la paix muette de l’arrière-saison.

Que sa vie, pleine de calme et de silence, m’a paru belle en ce temps

des Morts... Dépouillé, montrant ses bras d’athlète, où la peau tendue

ne colle qu’à des os et des muscles, il était tout d’or; et même après

les marronniers de Kerséoc’h, ces géants voisins qui ne sont pas du

pays, c’est lui, le vieux Breton, qui règne ici, roi séculaire. Poussé

du roc, non pas d’une venue, mais tordu et noueux, le tronc moussu, tout

cannelé de rides vertes; dédaigneux des rameaux bas; plus large en

chaque élan, et semblant au plus épais de chaque nœud renouveler sa

base, et se reproduire lui-même en branches puissantes, que ce vieux

chêne est fort, et qu’il porte haut son front dur! En vain ployé par le

vent d’Ouest, il se redresse et tient tête. Il sort de la roche, grave

et noire, sous le capuchon de la terre, comme une fleur de la gaine; et

il porte l’âme du sol, comme la fleur porte la ressemblance du bourgeon.

Il vient du granit; et il cherche le ciel atlantique, qu’il soit vêtu de

lumière, ou tendu de pluie. Chaque souffle mouillé de l’air lui arrache

quelques boucles d’or; et il voit choir sa parure avec la même sérénité

qu’en sa verdeur il la voyait naître.

Une mendiante sans âge, en haillons, serrant contre elle un enfant

malsain, aux yeux morts, se tenait assise au pied de l’arbre. Et je

voyais la vie humaine, sinistre, condamnée et misérable, sur le bord du

chemin où il lui faut tomber. Ce fils de la femme semblait le fils de la

nature malade et de la honte, jeté contre la terre d’où sans passion

s’élève le fils de la nature impassible, et qui n’a point d’autre

volonté que celle où sa mère obéit.

La mendiante venait de loin, et se traînait depuis la montagne d’Arrez,

allant elle ne savait où; le terme était proche: encore une étape,

encore un étang; et elle aurait devant soi la mer et les rochers, ces

noirs complices qui, le soir venu, font le guet, immobiles, pour le

compte de la grande voluptueuse qui soupire, et qui, caressante, tue.

* * * * *

Lequel est le plus digne fils de la terre et du ciel pluvieux,--de ceux

qui fuient ce pays et se déguisent en gens des villes,--ou de ce noble

être, jailli dans toute sa force, comme une source, et qui purifie les

sucs obscurs de la glèbe, à mesure qu’ils montent dans son grand corps,

et qu’ils coulent, sève violente et sûre, nourriciers à travers lui?

O bel arbre, être puissant et calme sous le soleil et sous la brume, toi

qui dures, tu es celui qui sait vivre, et qui a connu le grand secret

sans le chercher.

LXXVII

LYS ET PAVOTS

Le livre de l'émeraude: en Bretagne · 第 14 / 15 段