Obscurément, les petites Bretonnes le sentent aussi. A la vue de la

compagnie armée pour le rite des crevettes, les fillettes aux pieds

sales s’alignent sur la lande, et contemplent de loin les fillettes aux

pieds propres; elles regardent, la bouche ouverte et les yeux ronds.

Les autres passent, dédaigneuses et se montrent du doigt les petites

Bretonnes. Et celles-ci, comme ayant peur, ou éperdues, ou confuses,

prennent une course désespérée; elles détalent, sans rien dire, la plus

grande emportant cette fois le poupon assis contre le mur, qu’elle

ramasse au vol comme un paquet.

LXVII

FEUILLES MORTES

Heures d’octobre, en Kerne...

Matin.

La campagne sent doucement la mort. Mais la terre est divine: elle est,

et ne sait pas. Sa magnifique ignorance a le calme des pôles, et

l’immuable certitude. Son odeur d’octobre est celle de la bonne fin, du

terme nécessaire et pacifique, de la mort bénie,--la mort qui est sûre

de la résurrection pour le troisième jour.

Attentives et engourdies, les perdrix se chauffent au soleil. Les

pauvrettes, à l’abri, immobiles, les ailes serrées en pointe, semblent

de petits tas de cendres sur la brande. Puis, elles s’éveillent, et

défilent en piétant.

La fougère est trempée par la rosée de l’aube. Un froid duvet de brume

flotte sur la haie. On entend des herbes sèches qui criquent. Et voici

la petite laitière qui cueille une branche de houx, et la trempe dans

son pot au lait, où flottent encore les bulles d’écume du flot neigeux

qui vient d’être trait.

* * * * *

--Sur le bord de la mer verte, au plus haut de la roche, trois grands

chardons se dressent, sur une tige de métal, cuirassée d’argent, et

feuillue de dentelle guerrière; leur cœur brille épanoui, profond et

chenu. Une pâle églantine de l’arrière-saison fleurit, naïve, devant

eux. Et, dans le soleil, les trois grands chardons sont pareils aux Rois

Mages qui débarquent, et viennent, en habits de fête, faire visite à la

Vierge.

* * * * *

--La grève déserte.

Un pays malade, à la face tirée, et dont la peau livide est marbrée

d’ombres. Il ne pleut pas. La désolation est silencieuse. Le ciel tombe

sur la mer de sombre jade. Un trait noir file le long d’un nuage, et

ourle l’espace: un vol d’hirondelles, qui fuient... Et tout s’efface.

Ni une bête, ni un homme, ni rien qui vive. Pas même une croix sur un

calvaire. Courte, trapue, déjetée, une maison grise, au bord du chemin,

semble un bloc de granit qui s’est éboulé dans la douve.

La contrée basse languit sous le ciel jaune; les sables humides, tigrés

de mares noires et de flaques, ont eux-mêmes la couleur douteuse de

l’eau croupie. La brume naissante erre par flocons qui flottent,

suspendue dans l’air calme: le ciel jaune et la plage stagnante sont

pareils aux draps écrus, vieillis sans lavage, tendus pour recevoir,

dans la couche d’octobre, un blessé morne, la contrée de Plomeur, le

pays malade...

Midi.

Le cheval gris, taché de son, tire de toute sa force sur le collier, et

monte douloureusement la côte boueuse. D’une voix rauque, marquant le

temps comme un balancier, le charretier hurle ses ordres à la bête qui

peine: parfois, elle semble près de s’abattre, et fléchit tout d’une

pièce sur les boulets; elle souffle violemment par ses naseaux veloutés,

où le duvet blanc a le frémissement d’une écume d’eau bouillante. Dans

l’air humide et déjà froid d’octobre, l’haleine du cheval sort des

narines en deux jets de fumée, deux pinceaux longs et réguliers, pareils

aux cônes de vapeur qui jaillissent en sifflant d’une machine. Le cheval

marche dans son haleine brumeuse, qui s’éparpille au moment où il y

pousse sa tête d’esclave, toujours retombante, toujours baissée après

l’effort qui la soulève. Il tire; il s’écartèle à moitié, épouvanté par

les jurons de l’homme, par le bruit des roues et des pierres qui se

heurtent dans le tombereau, et plus terrifié encore par la crainte de

s’abattre. Sa queue souillée de boue lui colle entre les jambes,

écartées en compas. Son ventre s’enfle comme un ballon, et, tendu,

semble aller au-devant du fouet qui claque; et parfois, sous le poids

qui l’accable et le tire en arrière dans la boue de cette pente roide,

on voit le cheval faire des pointes sur les deux pieds: il se tient sur

le bout des sabots, manquant terre, le plat du fer en l’air, les touffes

de poil saillantes, esclave misérable qui, crevé à demi, fait semblant

de danser.

Soir.

Un soir, vêtu de brouillard léger, s’avance sur la rade. A l’horizon de

terre, entre les arbres, la fumée hésite; et, sur la mer, le soleil

vient de se coucher dans un réseau de nuages.

Le ciel est une peau de tigre qui ruisselle de sang. L’astre disparu est

un dieu écorché, là-bas, qui saigne dans sa cage; et le flot pourpre

fait la mare entre les barreaux noirs. De longues bandes sombres

courent, rectilignes et parallèles d’un bord du ciel à l’autre bord. Peu

à peu, la fourrure ensanglantée perd de son feu, et l’incarnat se lave

dans l’eau grise du crépuscule. En un instant, la peau du tigre vieillit

de plusieurs siècles. Une brume rose s’étend sur l’espace, pluie de

pétales desséchés à travers une claie obscure;--et la dépouille du

fauve, tantôt, n’était pas si tragique à voir, que sur la mer ténébreuse

la large rose noire qui s’effeuille...

* * * * *

--La chèvre rousse sur la lande.

Elle lève sur moi sa tête à la barbe pointue, et ses yeux verts qui

pétillent, frais et vifs plus qu’une pierre précieuse; et si gais!...

Ces yeux, où brille une innocente diablerie.

Elle vient sentir ma main, elle flaire, naïve. Que n’y ai-je du sel?...

Elle s’éloigne tranquille, les jambes écartées pour laisser place aux

belles tétines grises, pareilles à deux énormes figues pendues par la

base, et la queue renversée.

* * * * *

--Crépuscule.

Les haies semblent fuir à reculons, et les ajoncs rentrer sous terre.

Comme les saules se courbent!... Les arbres font oraison.

La prairie regarde de côté, tristement, comme un étang. On ne distingue

plus la veine claire, qui fend le cœur oblong du trèfle. J’ai laissé

l’heure s’écouler. L’illusion du bonheur n’est pas rare, là où est la

beauté, dans le silence des champs, loin de la ville. J’ai cherché le

trèfle à quatre feuilles, et vingt fois, ici, je le trouvai; mais le

soir va venir et je ne l’ai pas cueilli.

* * * * *

Un reste de clarté luit aux carreaux de l’étroite fenêtre; le verre a le

reflet oblique et morne de ces yeux vitreux que voile la cataracte. La

porte basse est entr’ouverte: la chambre est pleine d’ombre. L’obscurité

épaisse est tendue comme un dais, qui tombe des solives. Et, au fond de

l’âtre, un feu lointain rougeoie.

* * * * *

Je vais m’asseoir au côté de la vieille paysanne. Elle est pliée en deux

sur sa chaise, son front cherche ses genoux; maigre et couturée de

longues rides, elle semble une idole en vieux bois; elle a les deux

mains à plat sur le tablier, et ses doigts sont pareils à la patte des

poules, qu’habille une peau cornée.

A la lueur rougeâtre, ses yeux presque clos errent sur les éteules d’une

vie monotone. C’est une vieille pleine de souvenirs funèbres et de

secrets; elle a connu toutes les misères; elle ne se plaint pas; et elle

aime à ne plus parler. Le soir, seulement, elle s’assied et somnole,

attendant l’heure où l’on dort. Et, devant elle, dans le foyer en

tisons, par deux yeux ronds, deux trous de braise, un hibou de feu

regarde sous l’âtre...

LXVIII

ARCADES AMBO

En août, à Pont Aven.

S’ils n’étaient que deux, ils ne seraient point; mais il y en a deux

peuples, dans l’Arcadie de Fouesnant, entre Beg Meil et Pont Aven. Cette

campagne naïve et verte pullule de Yankees et de comédiens. Les

Américains sont peintres, à ce qu’ils disent. Et les comédiens donnent

la comédie: car, s’ils ne jouaient la comédie, que feraient des

comédiens?

C’est une espèce excellente de singes, et le propre gibier des esprits

curieux de la nature humaine, et des dédaigneux aussi. Comme dit

Montaigne, ou à peu près, tous nos emplois sont de comédie; et les

comédiens de profession sont deux fois plus hommes que les autres. Le

spectacle est incomparable d’une ingénue, qui joue son rôle, en

vacances, à la campagne: au bras de son mari, ou d’un amant, comme elle

compose savamment ses gestes, son attitude, ses paroles, et jusqu’au son

de la voix... Oui, vraiment: ils ont une voix différente pour chaque

heure du jour: à l’aube, c’est le trille de l’alouette, on ne sait quoi

de frais, de puéril; et à mesure que le crépuscule tombe, quelle gravité

croissante, quel ton ému et passionné... Ah! certes, au clair de lune,

ils ne se promènent pas moins amoureusement, sous de vrais arbres,

qu’ils ont jamais pu faire entre les portants d’une forêt brossée par un

maître; et la lumière électrique elle-même n’a jamais éclairé de plus

dignes jeunes premiers: une merveille de naturel; et, rentrant chez soi,

après une sortie sans reproche, ils ont bien le droit de se féliciter,

l’un l’autre, d’un immense succès. Rien n’est plus propre à prolonger la

paix de ces unions heureuses. Et le matin, dans la prairie, ces

Juliettes et ces Yseults ne volent-elles pas, légères comme l’oiseau,

sur les herbes mouillées, en robes blanches, ou même en chemise, encore

mal éveillées de leur rêve, les cheveux dénoués au long de l’épaule, sur

les bords de l’Aven ou de la Laïta? Ne sont-elle pas innocentes comme la

fleur des champs, et même un peu folles de simplesse, quand elles font,

au pied levé, Ophélie murmurant une ballade, et rougissantes, si elles

rencontrent un passant à qui doit plaire ce style?--Ou, au contraire,

provocantes, lasses de passion mais non rassasiées, hardies, riant au

jour de leur victoire nocturne, si elles devinent sur l’autre rive, ou

derrière la haie, un spectateur épris d’amours tragiques? Mais Yseult ou

Ophélie, toujours sûres de leurs effets... Et le bon comédien, leur

amant et leur maître, est là qui leur donne la réplique, et leur dit

paternellement: «C’est bon. Vas-y, ma fille.»

J’aime les naïfs histrions, cette race innocente: plus ils se fardent,

et moins ils dissimulent: honnête miroir où la vanité de tout a sa

fidèle image. C’est du moins leur métier que le déguisement.

* * * * *

Mais que dire de ces Américains, la cohue la plus odieuse du

monde?--Leurs femmes et leurs filles ne donnent pas la comédie: elles

l’imposent. Ce n’est point Ophélie qu’elles figurent au bord de la

rivière: mais c’est Shakspeare qui les a prises pour modèle. Elles font

«de l’Art», comme ils disent, et sans doute voilà le plus vil métier où

se soit jamais appliquée la malice humaine. Il n’y a plus un bel arbre,

plus une douce vallée, plus un rocher baignant dans l’eau, où l’on ne se

heurte au chevalet d’un de ces hommes ou d’une de ces femmes. Ils ne

mettent aucune discrétion à gâter de leur présence, de leur vie, de tout

ce qu’ils traînent avec eux, une contrée où ils sont à peine moins

déplacés et moins haïssables qu’à Florence. Leur langue s’entend de tous

côtés, et ce nasillement intolérable qui, au Pardon de Sainte Anne,

finit par donner de l’inquiétude au bon Yann, sonneur de biniou: les

cornemuses se mettaient-elles à parler?--Leur ligne serrée se déploie

devant chaque paysage, de manière à le confisquer, selon la doctrine de

Monroë. Et, quand le soir est venu, il faut encore qu’ils fassent main

basse sur la nuit: leur gaieté est plus intempérante que celle des

Chinois et des chiens dans les rues de Constantinople. Les éclats en

blessent la douce majesté du silence étoilé. Et parfois, les gens du

pays paraissent à la fenêtre, pour savoir à qui en ont ces Barbares.

Quel dieu ennemi a donc livré l’Arcadie de Bretagne à la fureur des

aquarelles?--Le contraste des comédiennes et des femmes de Fouesnant,

des ingénues de Paris et des filles de ferme n’était que plaisant; et

l’on pouvait ne s’en irriter qu’à ses heures. Mais l’Amérique est, en

vérité, de trop ici. Du reste, tous ces Américains y passent pour des

Anglais; et l’erreur part d’un sentiment plus juste que la prétendue

sagesse des politiques ne le sait. En qualité d’Anglais, ils sont tous

détestés du Breton, qui, sur toute nation, hait l’Angleterre.

J’entendais sur eux ce mot d’une paysanne, qui me parut plein de sens:

--Ces Anglais-là, sont encore pires que les autres. Ils se font plus

mauvais, tous les jours...

Et hochant la tête, elle répétait avec obstination:

--Tous les jours...

LXIX

LES PHARES

A Benodet, le 17 septembre, et bien d’autres fois.

Comme le feu rouge luit ardemment au milieu des ténèbres!...

* * * * *

C’est une lueur liquide, qui coule de haut, telle du sang. Je reviens,

chaque soir, de la grève; et, chaque fois, laissant le phare derrière

moi, je tourne la tête pour revoir la lanterne et son œil brûlant, au

coude du sentier. Chaque fois, elle me surprend par son air tragique, et

cet étrange regard qu’on croirait vivant.

A mesure que l’été s’éloigne, l’ombre nocturne se fait dense. Sur les

chaudes journées, la nuit vient dans un manteau de crêpe et de vapeur

déjà lourdes. Ce soir, la nuit est épaisse comme un goudron de houille;

et ses chaudes profondeurs, grasses et opaques, sont de velours noir.

Que la lueur du phare est émouvante dans l’ombre compacte et le silence

taciturne: c’est un cœur saignant qui palpite sur des étoffes

ténébreuses.

Le phare brille, étoile aux yeux du marin: il fait sa route sur elle;

celle-là, du moins, n’est pas inaccessible. Le phare est une pensée de

la terre, qui vient au devant de l’homme, errant sur le désert de

l’Océan. C’est un foyer qui veille, quand tout est éteint. Et l’amant

n’a pas vu, avec plus de bonheur, s’allumer pour lui une lampe dans la

chambre de sa maîtresse, que ne fait le marin, lorsqu’au travers de la

nuit pesante, après un long voyage, il découvre la lueur lointaine, et,

lui donnant un nom, qu’il compte les heures et les minutes, une à une,

jusqu’au moment béni d’atterrir.

Je suis dans le monde comme un marin dans la nuit brumeuse. Sans cesse,

je m’absente et j’erre infiniment loin. Puis, je sors du rêve et de

l’ennui, du voyage aux Iles d’Or, et de la furieuse tempête, me guidant

aussi sur les froides étoiles, confidentes glacées de l’orgueil et de la

solitude. C’est pourquoi je rentre, dans cette vie peuplée d’ombres, à

la manière du navigateur qui a fait le tour du monde; et, chaque soir,

j’aime la lueur des phares, où je crois voir brûler aussi pour moi

l’ardeur sanglante de la tendresse humaine...

* * * * *

A minuit, le bon gardien sautera de son lit et viendra s’assurer si ses

lampes marchent. Et, à trois heures du matin, il fera sa dernière ronde.

Dès le coucher du soleil, et jusqu’à l’aube, les gardiens de phare

mènent à terre la vie du matelot à bord. Nulle part, on ne trouve de

meilleurs hommes; presque tous sont d’anciens marins; ils sont simples,

dévoués et forts; ils savent le danger d’une négligence; de braves gens

qui ne rêvent point, et que leurs lampes n’induisent point à la

tentation de songer.

Un d’eux, comme je lui demandais s’il ne croyait point que le feu rouge

de la lanterne fût du sang, et jaillît de la poitrine d’un prince

supplicié,--me répondit gravement:

--La flamme tremble? C’est que le pétrole n’est pas bon. Je m’en suis

plaint.

Il rentra dormir chez lui. Je demeurai. Et j’allai sur la dune, où les

feux des îles répondent à ceux de la côte. Dans la nuit noire, sur un

rythme que mesurait la respiration lente de la mer, c’étaient, rouges ou

blancs, des regards douloureux et fixes, et d’étranges clins d’yeux...

LXX

QUÊTE POUR LA BONNE GUÉRISON

Aux environs de L. F... en août.

Dans la ruelle, on entendait les cris de l’homme: un gémissement

continu, un grondement sourd, qui montait peu à peu, se faisait plus

aigu et finissait sur une longue plainte, une sorte d’appel au secours.

Puis la clameur tombait; et, de nouveau, le gémissant murmure.

Au fond de la chambre, le malheureux était assis, la tête entourée de

linges. A l’agonie peut-être, il n’était pas couché; et, la dernière

nuit, il n’avait même pas gardé le lit plus d’un moment: étendu,

l’ulcère qui lui dévorait le crâne semblait le ronger plus à l’aise,

comme une araignée monstrueuse suçant vive une mouche engluée dans la

toile. Tenant le haut de la tête entre ses mains, et la roulant sans

répit, battant la mesure de ses plaintes, l’homme s’était presque

accroupi dans le fauteuil: une proie saignante aux pattes du cancer. La

plaie lui avait évidé un côté du visage. Il ne se laissait plus panser;

et on ne l’en pressait guère: il importunait tout le monde. Les bandes

de toile, imbibées de sanie et de pus, ne couvraient pas tout l’ulcère

et s’agitaient entre l’oreille et la mâchoire, palette sordide où le

carmin du sang était mêlé aux jaunes et aux verts de l’infection. On

pouvait voir un coin du monstre rongeant, qui rougeoyait dans la face

blême, comme un feu sinistre à l’angle d’une maison grise, le soir,

quand le couchant enveloppe une façade lépreuse, d’où le plâtre se

détache.

Le malheureux hurlait: «J’ai faim...» répétait-il, au milieu de ses

appels désespérés. Après deux ans de lents progrès, le mal avait vaincu:

depuis plusieurs jours, le supplicié ne pouvait plus rien prendre; il

avalait un peu de lait pour toute nourriture; et il avait faim: du

moins, il sentait une sorte d’appétit; et peut-être, lui plaisait-il d’y

croire. Une de ses filles, assise tête à tête, ne l’aidait à rien et ne

lui parlait même pas; mais elle criait avec lui: on eût dit qu’elle

avait mis son amour-propre à doubler l’affreux sanglot de son père, et

qu’elle fût heureuse de prouver par là toute sa tendresse.

* * * * *

Les gens, dans la maison, restaient impassibles. Entre eux, ils ne

faisaient que peu de réflexions sur le malade: ils paraissaient en avoir

pris leur parti, en vrais Bretons, et s’attendre au besoin à ce que

cette clameur, désormais, ne cessât plus de hanter leurs oreilles. Mais,

dans la rue, quand ils se retrouvaient avec les voisins, ils plaignaient

le malheureux. On souhaitait d’en avoir bientôt fini avec lui; bien peu

y mettaient de l’acrimonie: ils haussaient les épaules.

--Croyez-vous? disait-on; pour lors, on ne peut plus dormir donc... Ce

pauvre Dennès!... Il n’a guère que quarante-sept ans...

--Quarante-neuf donc...

--On l’entend de la place...

--La Louise crie plus que lui...

--Celle-là, il faut toujours qu’elle en fasse plus que les autres!

--Oui, mais c’est son père après tout.

--Et la vieille Emilie, que dit-elle?

--Emilie? Elle ne sait plus, la pauvre vieille... Elle est toujours là

qui rit, et fait ses prières. Sa tête n’y est plus: son fils, sa fille,

elle ne reconnaît personne. Elle rit dans son coin...

Et au malade tous souhaitaient la mort.

* * * * *

Dennès l’appelait, machinalement. C’était midi. Le soleil d’août brûlait

les murailles; les pierres semblaient fumer, chauffées à blanc. Une

vapeur de cuisante lumière rayonnait de chaque objet sous le ciel, et du

ciel même sans un pli, sans une ombre, sans un nuage. Dans la chambre,

le supplicié souffrait la torture ardente. Comme si les jets d’une eau

bouillante la lui eussent traversée, les élancements du cancer lui

perçaient toute la tête; et tout son crâne était enveloppé par la

brûlure, comme si on l’avait flambé devant un grand feu. Dennès pleurait

sans larmes, aboyait sourdement, en bête déchirée. Il suppliait qu’on

priât Dieu de le faire mourir. Il demandait le secours des oraisons qui

intercèdent pour la bonne mort; et il exigeait même qu’on ne lui en

refusât plus l’assistance.

On fit enfin selon ses vœux. Le grand Moal, un charron aux membres

lourds, au dos large comme la poupe d’un canot, et Magdeleine Godoc, une

fille pieuse, forte et rouge, s’en furent de maison en maison. Ils

entraient dans le courtil des fermes, ou ils poussaient la porte,

murmurant les mots d’une prière cent fois répétée, et tendant une

assiette en faïence. Ils quêtaient pour une Messe, à l’intention de la

mort de René Dennès. Marmottant leurs patenôtres, on les écoutait d’un

air sérieux, sans mot dire; ou bien on accompagnait l’offrande d’un

souhait pour que la mort fût prompte, et que Dieu accordât bientôt sa

délivrance au pécheur. L’homme aux vastes épaules et la fille aux joues

rouges ne s’attardaient pas à parler davantage. Presque partout, on leur

donnait quelques sous. Ils sortaient d’une maison, et se dirigeaient en

silence, d’un pas carré, vers la plus proche.

* * * * *

Il fait une chaleur ardente, mais une chaleur ailée, comme la clarté du

jour. Tout est blond sous le ciel. Le long de la route, les arbres

immobiles semblent porter un feuillage de métal sur un écran d’argent

qui scintille. A l’ombre étroite d’une porte basse, qu’on ne doit jamais

ouvrir et dont les toiles d’araignée coupent les angles d’un crêpe gris,

une vieille mendiante est accroupie, toute vêtue de noir, en coiffe

noire, n’ayant de blanc qu’un rond de linge sur l’œil, comme une taie,

dans sa face large, ridée et rouge de chaleur: elle pose un débris de

nourriture sur ses genoux, et mange goulûment, la jupe noire tendue sur

ses jambes écartées. Un vieux chien jaune à ses pieds suit du regard

chaque morceau qu’elle porte à sa bouche, et happe les miettes au vol:

elles n’ont pas le temps de tomber à terre... Un pêcheur, souple dans

son vêtement de toile, un panier sous le bras, plein de rougets et de

grondins, poissons d’émail rose, marche rapidement sur la plante de ses

pieds nus, les orteils relevés: il tourne, en sifflant, sa tête maigre

et brune, au large nez d’où sort une touffe de poils gris, en mèche de

fouet. Et vers lui arrivent, grommelant la prière, la fille aux joues

rouges et l’homme aux vastes épaules, qui quêtent pour la Mort.

LXXI

FIDÈLE

Ker-Joz... en Benodet.

Fidèle est une chienne de deux ans, qui n’a pas sa pareille.

Bâtarde de caniche et de griffon, Fidèle est pourtant belle à sa

manière; pour sa taille moyenne, elle a une très grosse tête, ronde,

ébouriffée, et les yeux bleuâtres sous de gros sourcils roux; les dents

merveilleuses sont du lait qui brille.

Fidèle est une chienne en goémon: c’est la couleur de son pelage bouclé,

frisé, touffu et fauve. Elle a le bout des pattes blanc; les mèches de

soie blanche ne sont pas rares au milieu de ses boucles. Elle a une

longue langue, mince, recourbée en forme de flamme rose, que la salive

argente. Elle ressemble à une petite lionne, aux lions héraldiques de la

plus ancienne époque, quand ils hésitaient entre la femelle, le mouton

et l’ours. Au soleil, assise sur un rocher, tirant la langue, Fidèle est

un lion d’or, armé d’argent, lampassé de gueules.

Le livre de l'émeraude: en Bretagne · 第 13 / 15 段