»--Je n’aurais pas cru... donc... Ma foi, non, je ne croyais pas que

Rostillec eût cette tournure... Mais il n’y a pas moyen de coucher

ici!... faisait-elle. Elle n’était pas trop contente.

»Je crois bien: la cabane n’a même plus de toit...»

LXII

GÉORGIQUES

En août, et en automne.

Sortant du bourg, plus d’une fois j’ai vu venir sur le chemin montant

une grande Bretonne, au maintien grave, imposante par la taille et la

tournure. Son air est celui d’une femme qui ne peut rien craindre, et

d’une jeune fille qui ne brave pas ce qu’elle ne redoute point: mais,

s’il le faut, elle le regarde en face. Elle est très grande, et d’un

blond cendré. Elle est très pâle; et dans son visage aux longs traits la

vie tient surtout à la bouche longue, aux lèvres fines, dont les coins

sont un peu abaissés. Elle marche d’un pas moins menu qu’à l’ordinaire

des femmes. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans; et, quand sur la route

cette belle paysanne à la mode de Fouesnant rencontre quelques jeunes

hommes de Paris qui la regardent de trop près, elle ne rougit point ni

ne s’arrête. Mais, poursuivant sans se hâter, elle passe près d’eux; et,

tournant à peine la tête, la jeune fille leur donne un long regard, un

seul, railleur et tranquille, dont le mince sourire des lèvres relève

imperceptiblement la dédaigneuse ironie... «Je ne suis pas celle que

vous croyez... Je ne suis pas pour vous... Je ne vous admire pas... Il

m’est indifférent d’être admirée... Je ne tiens pas à vous plaire», dit

ce léger sourire.

Et son noble port, au plus haut du chemin, où elle est seule, s’avançant

d’une démarche si ferme et si calme, révèle une reine rustique.

* * * * *

--Le charme des matins est celui de la vie enfantine et virginale. La

beauté des couchants est celle de la mélancolie pensive. L’amour y

respire également: tendresse allègre, amour du matin; amour du

crépuscule, volupté sensuelle, déchirante souvent et maladive. Les

matins sont heureux. Les soirs sont intenses et passionnés.

La délicieuse virginité est la plus matinale des choses. Les matins ne

sont si gais qu’à cause de leur trame légère: toute la vie n’y semble

qu’à la surface; ainsi la jeunesse est un voile jeté sur une amère

profondeur qui n’a point d’âge.

Les matins bondissants sont plus tranquilles que les soirs; et les

bruits n’y choquent point. Le crépuscule ardent, le couchant harmonieux

n’aspire qu’au silence, et ne l’obtient pas.

Si vraie est la gaieté du matin sur les champs qu’elle n’est pas faite

de rires. L’éclat de rire est encore trop violent, et ne dure pas. Les

matins ont l’air riant. Comme les enfants, ils ont ces traits épanouis

où rayonne le bonheur simple de la créature, qui, pour être mieux senti,

n’a garde de se connaître, et en effet ne se connaît pas.

* * * * *

--Après trois jours de pluie et de nuits noires, où l’été semble s’être

enseveli,--au tard d’une journée venteuse la lune vierge vient de

paraître, svelte et neuve à ravir.

Elle est à la fin de sa course, quand tombe le crépuscule. Très penchée

sur son déclin, elle ne luira dans l’ombre pas plus d’une heure. Elle

naît au milieu des nuages, près d’une planète au regard fixe, et descend

sur les arbres, rapide, ne laissant plus à la mer, pour sillage, que

quelques perles d’argent.

Son arc, mince et long, brille comme la nacre bleuâtre. Les cornes fines

sont tournées vers le Sud; et, dans l’espace clair, on les voit qui

serrent, et semblent déborder, le globe noir de l’astre.

L’arc, brillant d’une volupté froide, est posé sur la tête des grandes

nues couchées. Et l’on cherche, sous les voiles, le front chaste de

Diane.

* * * * *

--Sur la place, devant la petite église, je vois un géant mutilé, le

plus beau des infirmes, et plus beau dans sa misère que le reste du pays

dans sa santé. C’est un orme admirable, que des barbares ont décapité;

ils lui ont tranché les bras, le col, et la moitié du corps; ils l’ont

laissé là sur ses pieds inutiles, faits pour soutenir une taille de

géant. Je m’étonne de cette cruauté: car j’aime un arbre plus qu’un

homme. L’ormeau était, il y a trois ans encore, plus haut que le

clocher. Ses bras couvraient l’église d’ombre, et portaient toute une

chapelle d’oiseaux. Les branches, me dit-on, touchaient la façade de

trop près; et les gouttières étaient obstruées par les feuilles mortes.

Il fallait donc...

Voilà pourquoi l’on mutile un ancêtre, et les bonnes raisons qu’on a de

tuer une noble créature, deux ou trois fois séculaire. Ainsi les

sauvages de la Papouasie ont des raisons économiques de mettre à mort

leur vieux père.

* * * * *

--Dimanche. Le doux matin de septembre, tiède et plus calme que la

dernière heure de mai. Les feuilles au soleil ont l’air de dormir

encore; le plus léger frémissement seul en révèle la langueur: elles

s’enivrent de tendre lumière.

Dimanche. Pas un souffle de vent. Pas une voile sur la rivière. Les

pêcheurs et les femmes s’attardent à la maison. On s’habille pour la

messe. Ni les coqs, ni les enfants ne font de bruit. Un ravissant

sommeil flotte sur la matinée heureuse,--les yeux ouverts, c’est le rêve

amoureux...

La mer est de miroirs posés sur une écharpe de soie bleue... Le long de

la rade, l’eau est verte des pins et des chênes qui s’y penchent.

Dimanche. L’hirondelle passe dans l’air suave, et se laisse porter...

Le ciel pâle et si pur semble l’aile du papillon mauve qui veut périr,

collée à la lampe du soleil... Et la cloche de l’église, au loin, par

delà les arbres, tinte doucement, lentement, laissant tomber des sons de

cristal grave sur un tapis de velours.

* * * * *

--On n’a pas besoin de se connaître les uns les autres, pour se faire

souffrir. Ce luxe est inutile, sinon aux raffinements de la cruauté.

Ainsi, ce paysan qui vit côte à côte avec sa paysanne, depuis quarante

ans, il ne la connaît et ne s’en soucie pas plus qu’il ne pénètre les

pensées de sa vache. Il la mène; il la trait; et il la bat tous les

soirs. Elle, cependant, l’aime avec terreur, et se laisse battre. Assise

dans les cendres, quand le soir tombe, et qu’elle met la marmite à

bouillir sur le feu, elle pose une bouteille au giron de son tablier

noir; et, dit-elle, «pour se consoler», elle s’occupe à boire. Aux

lueurs des tisons, ses yeux minces brillent et sa peau rougeoie. Elle a

l’air d’une araignée qui file l’ombre et la fumée.

* * * * *

--Au déclin de la nuit tiède, l’aube arrive, ce matin, glaciale et

lugubre. Ce n’est plus la nuit. Ce n’est pas le jour. La brume épaisse

est de retour, après trois mois d’absence. A dix pas devant soi, l’air

et le sol fument. L’épaisse vapeur semble tomber du ciel, et ne devoir

jamais se dissiper. Elle a une odeur fade et étouffante, froide

toutefois, comme d’une ouate mouillée, dont on aurait plein le nez et

la gorge. Le soleil lutte contre ce troupeau compact de toisons grises,

et n’arrive pas à le percer. Enfin, un vent léger pousse les brebis

fumantes vers la mer. Elles descendent la rivière, pressées. Un rayon

rose, comme le reflet d’un incendie lointain, glisse au milieu des

nuées. Elles se font blanches; le ciel se découvre; et, plus rapides,

les vapeurs violettes roulent vers le large. L’Orient s’éclaire. A

travers la brume moins dense, se dessine la rive et une maison se devine

comme un palais de porphyre, dans un parc de nacre. Et soudain, le

soleil d’or lance un faisceau qui brûle, au plus épais de la mêlée: et

les toisons brumeuses, les flocons de laine sur les toits, la fumée

parmi les arbres, tout ruisselle de sang...

* * * * *

--Il y a très peu de lieux au monde qui soient aussi complètement

ingrats que le sont beaucoup de visages. C’est qu’à la longue on se met

dans les paysages, et que non pas dans les visages ingrats.

La figure des paysans plaît par un air d’indifférence. Elle tient de la

terre; elle en a les lignes rigides, et souvent la couleur. Les paysans

ne sont pas singes: cela repose des villes.

* * * * *

--Passe un grand homme maigre et brun comme sarment. Il mendie. Il jette

de mauvaise grâce le pain qu’on lui offre dans un sac bleu, qu’il porte

sous le bras: la besace est pleine de croûtons durs, et de cette

vieille mie dont les yeux sont jaunes, comme ceux du fromage sec.

L’homme a le teint brûlé des écorces. Deux brosses rases, ses joues au

poil court. Son grand bâton d’homme des bois à la main, et les yeux

sombres, la bouche amère et méprisante, ce Breton a tout l’air d’un

Espagnol sinistre. Il s’éloigne en grondant, menaçant, retournant

plusieurs fois une tête farouche, haïssant et jetant des sorts...

LXIII

PORT DE GUERRE

En automne.

Brest, sévère et dur, fronce le sourcil au crépuscule.

Un soir d’automne, humide et tiède. Le soleil est descendu sur le

Goulet, comme une orange de feu sur une pente de jade; et, disparu, sa

lueur sous le ciel, à l’Occident, illumine les plumes des nuages: sur le

large, c’est un paon décapité, la tête en bas, qui fait la roue

sanglante.

Brest tout entier semble un gigantesque mortier de pierre, pointé pour

lancer son obus sur l’Océan. Le cours d’Ajot profile au loin ses arbres

alignés, comme les rayures de la puissante pièce. Les hautes murailles

courent roides, corset de la citadelle. Une ville sans âge et dans sa

force, vaste, royale et d’un caractère altier, un bastion qui veille, un

air d’acier, de roc et de canon.

Dans la rade, les cuirassés pèsent sur l’eau épaisse, beaux comme la

force et sombres comme elle. Et parfois, un reflet oblique de la

lumière qui meurt, éclaire la gueule noire, l’O d’ombre qu’ouvre un

monstrueux canon: il sort de la masse de fer comme le long col de la

tortue hors de la carapace. Et les mâts sans voiles se dressent pour

trouer le ciel comme des doigts pointus, aux phalanges baguées de hunes.

Gris et longs, les croiseurs sont posés sur le flot et brillent

étrangement, pareils à d’immenses tranchets sur l’étal de la vague.

* * * * *

Les canots et les baleinières fendent l’eau déjà noire, où s’allongent

des lueurs tristes. Les rames claires fauchent en mesure la plaine

lourde des vagues; et quand elles se relèvent, des gerbes de

gouttelettes en ruissellent; les matelots courbés font corps avec les

avirons, et leurs bras avec les rames se coudent à leurs troncs comme

les antennes d’un colossal insecte. Les cols bleus, les tricots, les

visages hâlés et imberbes, les canots, tout est net et fort; l’acier et

le cuivre brillent dans la pénombre; les coups de sifflet brefs percent

l’air, et les trilles roulent. Les officiers, sur le quai, ont la figure

impérieuse ou familière de ceux qui commandent. Les galons d’or,

parfois, luisent et s’éclipsent obliquement, comme ces lampes qui vont

et viennent brusquement derrière une fenêtre, la nuit... On entend le

cliquetis sec des armes... Et, là-bas, le tumulte grinçant des machines,

la basse sourde de l’Arsenal.

* * * * *

La ville s’illumine. Les rues sonnent sous les pieds lourds et les

bottes. Derrière les vitres suantes, les lumières jaunes s’étalent

comme un fruit écrasé; et les blanches lampes électriques éclairent

sinistrement, boules de neige étincelante. Dans la boue grasse, sous un

vent tiède, la foule des marins va et vient pesamment; les hommes se

balancent, hauts parmi les coiffes. Des tavernes qui s’ouvrent; et des

tavernes, dont on pousse la porte, en pesant du genou; des bouges

enfumés, un souffle d’eau-de-vie et de tabac... Des femmes peintes se

montrent aux hommes, et les frôlent en passant, les unes souriant comme

des poupées, les autres levant vers les mâles visages des yeux inquiets

ou rieurs.

* * * * *

Puis, des ruelles sombres où l’on tombe comme dans une cave; et un fin

brouillard bleu tremble aux carrefours. Une senteur de choux, d’égoût et

de friture. Une femme pleure sous un réverbère, et tient son front entre

ses mains; sa coiffe penchée, on dirait qu’elle prie. Des enfants se

serrent sous une porte basse, maigres et mornes: il y en a deux qui

viennent demander l’aumône; ils ont de doux yeux vides et suppliants.

L’un d’eux, une petite fille, suçait ses doigts; et, l’ayant tiré de sa

bouche pour tendre la main, son pouce, l’ongle mouillé de salive, avait

l’odeur moisie des champignons.

Des femmes rient, cependant; elles courent, poursuivies par des

matelots, la face rouge et luisante d’ivresse. On appelle d’une fenêtre;

un rire éclate encore, étrange et court, telle la fusée d’une amorce.

Au-dessus des maisons, dans le canal du ciel quelques rares étoiles,

obscurcies et lointaines, pareilles à des pièces d’or perdues dans le

sable.

Et moi, je tourne le dos à la ville en rumeur. Je reviens sur le bord de

la rade. L’eau est noire comme du goudron. Ma pensée erre et revient sur

elle-même, comme un navire évite sous la poussée muette du jusant.

Je regarde le ciel sombre et la mer, miroir de l’ennui taciturne.

LXIV

LA FOI

A Go... en été.

On l’appelait, dans le pays, «le bon Hervé»: chacun le connaissait, et

les mendiants l’avaient en estime singulière. Quoique très pauvre, il

donnait toujours l’aumône; et l’un d’eux m’a dit avoir plus d’une fois

partagé le repas du bon Hervé, dans la même écuelle.

Hervé Tallec n’avait guère plus de cinquante ans; il était sabotier de

son état; il aimait surtout à faire de jolis sabots pour les enfants; il

y mettait une sorte d’art naïve et rustique: noirs, pointus du bout et

relevés à la poulaine, ces petits sabots étaient ornés d’une piqûre

délicate, où Hervé dessinait des rinceaux sur le modèle des feuilles de

houx et des bruyères; et lorsqu’un enfant, le dimanche, avançait

coquettement le pied, disant: «C’est les sabots du bon Hervé», il

souriait avec tendresse.

Il vivait dans une petite maison de pierre, où il était né, et où son

père avait vécu. Tous les siens étaient morts l’un après l’autre. Sa

femme avait trépassé, donnant le jour à une petite fille; et un malheur

suprême avait couronné ces infortunes: à dix ans, la petite était morte

d’une fièvre. Il était resté seul, inconsolable. Il avait le portrait de

la morte, qu’un mauvais peintre, passant par le pays, avait essayé,

séduit par le charmant visage de l’enfant. La petite était sérieuse, une

candeur de primevère et une gravité d’infante; ses cheveux étaient de

paille au soleil, et ses yeux, la fleur du lin dans le blé. Elle avait

dû mettre une attention religieuse à se laisser peindre; et sa

ravissante bouche, un peu gonflée, était pareille à un bourgeon qui

redoute de s’ouvrir. Elle aurait eu, maintenant, vingt-deux ans.

Hervé parut au Pardon, quand la procession sortit de l’église: il

portait une bannière; il semblait le porte-étendard d’une armée

triomphante, un chevalier de la Croix ou du Temple; et il n’eût pas

montré, bardé de fer, une mine plus haute ni plus solennelle. Quand la

cérémonie prit fin, et le cortège revenu, Hervé rentra dans la noire

église. Il faisait déjà sombre dans les angles; une odeur molle d’encens

et de tombeau flottait entre les murs humides; la vieille chapelle

s’affaissait sur un flanc, comme une octogénaire; et le silence était

pensif... Hervé priait d’une ferveur si ardente qu’on l’eût dit en

extase. Il était à genoux, la tête baissée, les yeux dirigés sur

l’autel, où brillait une faible lumière. De tout son corps prosterné,

seuls les regards s’élevaient, d’un essor enthousiaste, et brûlant d’une

tendre humilité. Il avait les jambes, les pieds et les talons joints; et

s’il lui arrivait, sans le vouloir, de faire un mouvement, il

rapprochait aussitôt ses membres, dans l’attitude du profond devoir, du

profond respect: et c’était celle, encore, de la confiance parfaite, de

la victime volontaire, pieds et poings liés. Ses mains aussi étaient

jointes, et pressaient le menton rasé. La nuque ployée, les cheveux un

peu longs, blancs et jaunes, collaient par la sueur au col hâlé. Et ses

yeux, ses yeux passionnés, étaient ceux de sa fille, un ciel où les

pluies ont passé...

* * * * *

Hervé, qui priait d’un si grand cœur, n’entendait pas la lettre de ses

prières: en elles, il se jetait tout entier, comme un naufragé se lance

dans la mer, en vue du rivage. A l’aide de ces mots étranges et obscurs,

que l’amour balbutie et ne se lasse point de répéter, il faisait le don

sans conditions de soi-même: il se livrait. Il suppliait. Et, nulle

oraison ne pouvait avoir plus de portée qu’une telle prière. Il parlait

à la Vierge plus qu’au Sauveur; et, à toute occasion, il se vouait aux

Saints et aux Saintes. Mais La Vierge, les Saints et les Bienheureux,

tout n’était pour lui que messagers divins; et, enfin, il voyait tout en

Dieu.

Il aimait toutes les bêtes; et avait grand pitié de toutes, contre la

coutume des paysans. Il avait nourri un vieux cheval de son père, bien

longtemps après qu’il fût devenu impropre à tout service; et c’était un

dicton dans la paroisse, de demander aux paresseux «s’ils se prenaient

pour le cheval au bon Hervé». Il ne vivait presque que de galettes au

blé noir, et de bouillie d’avoine; il mangeait la viande à contre-cœur,

et on en faisait faussement honneur à sa piété: ses amis le sachant, on

ne lui offrait pas du lard nouveau, ni du porc tué à l’occasion des

fêtes. Il buvait largement; et parfois il était un peu ivre: il n’en

paraissait pas honteux, et ne jurait point de ne jamais retomber dans

cet opprobre. Parfois, dans son travail, sous les arbres, il écoutait

les piverts et les coucous; il s’oubliait à contempler les hêtres; il

regardait le ciel entre les mains épineuses des houx: et, plein d’amour,

il s’affligeait de ne pouvoir parler aux houx, au ciel, aux coucous ni

aux hêtres. Il imitait, pourtant, jusqu’à tromper les passants, le

langage divers des bêtes, de celles qui glapissent comme celles qui

modulent en gazouillant. Pendant bien des mois, il avait eu pour hôte

familier un corbeau doctoral et sagace, qui sut bientôt, hochant la

tête, répondre en breton.--Mais surtout, il connaissait à merveille les

créatures du matin, les alouettes quand elles rient, et les oiseaux qui

s’éveillent. Tout vivait à ses yeux; et toute vie étant de Dieu, tout

était Dieu. Comme à sainte Anne et à saint Hervé, ses patrons, il

croyait aux âmes des morts, aux esprits qui errent tourmentés, aux

revenants et aux fées: les korrigans courent sur la lande, et les lutins

se cachent dans les fontaines; gare à qui jure, ou qui défie

imprudemment!... Tout est vivant: qui fait pousser l’herbe? C’est Celui

qui fait croître l’homme. Tout parle, et toute parole est divine. Aussi,

«l’espoir et le pardon sont proclamés partout...» et les spectres même

n’ont rien de redoutable: les pauvres démons n’auraient pas dû

désespérer de la miséricorde céleste; s’ils avaient bien cherché la

paix, ils l’auraient obtenue...

Il eût adoré le soleil, la lune et les étoiles, s’il n’eût pas été

contre l’usage de leur offrir un culte; mais, dans son cœur, vivait

l’adoration que ses lèvres avaient désappris de nommer. Il avait

beaucoup souffert, et beaucoup pleuré; il ne riait guère; mais il

n’était pas triste: sa certitude était sans bornes. Il ne connaissait

rien que par elle. Il croyait pour autant qu’il savait. Il ne doutait

pas plus qu’il dût vivre, qu’il ne doutait s’il vivait. Il avait pour

lui-même l’évidence que le grain qui germe a pour l’épi...

Il savait... il savait... il n’eût pas su dire quoi: sinon qu’une

espérance infinie vivait en lui, égale à son amour pour toutes choses,

et au mystère également infini où elle les prolongeait.

* * * * *

Il faisait presque nuit dans l’église.

Hervé était toujours là; et la clarté rêveuse du couchant ne coulait

plus sur les dalles, qu’à la manière d’une source qui se tarit.

Près de lui, il vit une jeune fille modeste, compatissante et douce:

c’était sa filleule, née dans le même temps que sa fille. Elle venait le

prendre pour dîner chez ses parents. Elle lui avait mis la main sur le

bras; et lui, encore agenouillé, la regarda un moment sans rien dire,

et, la reconnaissant dans son âme, sans doute, ici, ne la connut pas...

Puis il se leva, souriant avec une sorte de douloureuse contrainte.

Et, comme il la suivait, lui offrant l’eau bénite, dans ses yeux, encore

pleins de ferveur, passa la vapeur brûlante de quelques larmes.

LXV

LA LANDE D’OR

En Clohars. Novembre.

La lande est toute d’or, trempée d’humide argent. L’air gris

brille,--telle, entre deux feuilles de saule, la toile d’araignée après

la pluie. Dans le vallon roux, tous les ajoncs sont fleuris; sur le

tapis sombre de la lande, les fleurs d’or posées une à une comme des

clous brillants font penser à la prairie profonde de la nuit, quand elle

est fleurie d’étoiles.

Scintille-t-elle, la fleur d’ajonc?--Ou bien luit-elle sourdement, comme

une promesse de bonheur au fond de la pensée?--Son or est chaud, mais

voilé; c’est un métal très pur, dont les feux percent l’enveloppe, mais

qui n’a pas dépouillé toute la gangue.

La paupière du ciel est violette comme celle des morts. L’humidité

d’argent tremble à l’horizon des bois, en voile de dentelles. Au bord

d’un raidillon rocheux, les frênes, dont le tronc fendu laisse voir une

fibre si belle, sont baignés de la dernière pluie. Dans le lointain,

les grands châtaigniers sont assemblés en dômes, coupoles d’une

basilique d’Orient. Au plus loin, le manoir, et les fermes vêtues de

chaumes; tout est gris et d’argent sur la hauteur; tout est roux et d’or

dans la lande. Et là-haut, les maisons, à demi perdues sous de fins

nuages, ont l’air reculé, mystérieux, d’une cité en ruines.

Un pont de bois semble posé, entre deux piliers noirs de buissons, sur

une arche brumeuse. Les bruyères rousses, desséchées, sont roides, comme

faites d’un métal ciselé, et moins rouillé que d’une lumière éteinte. Au

pied des hêtres jaunis, les feuilles jaunes aux teintes maladives.

L’odeur de la feuille morte et la senteur noire de l’humus montent de la

terre. Un reste de prairie lève humblement un regard mouillé, où passe

la pâleur souffrante d’une colchique...

Les haies, en étages sur le fossé, et plus larges au sommet qu’à la

base, recèlent un noir trésor de sommeil: leur cercle sombre fait à la

lande une ceinture de mélancolie. Mais, trempée d’argent, la lande en

fleurs est une mosaïque d’or...

LXVI

LES FILLETTES

A Ker-Joz, en Ben.

Sautant par-dessus la haie, elles arrivent cinq, six, sept petites

filles, courant sur le chemin. Et la plus petite, qui tient un poupon

entre ses bras, s’impatiente d’être la dernière, et finit par pleurer de

voir détaler les autres. On ne sait trop quel âge elles ont: elles sont

toutes vêtues de noir, et portent toutes la même coiffe. Elles sont

pieds nus, et trottent maladroitement, cherchant à éviter les ronces et

les pierres. Les unes près des autres, et leurs cottes mal faites

gonflées par le vent, elles semblent une bande d’oiseaux noirs à tête

blanche. La plus petite rejoint enfin les aînées sur la lande: au

soleil, contre le mur éclatant de blancheur, elle dépose le poupon

coiffé du béguin rouge; et, si contente d’être délivrée, qu’elle fait

trois pirouettes sur elle-même, en tirant la langue. Elle a encore les

larmes aux yeux. Les autres, à cette vue, se mettent à rire de cette

voix si claire, qui, ce matin, parmi les ajoncs, sous le ciel bleu,

sonne de verre, comme l’alouette qui grisolle. Ce n’est pas un éclat de

rire, mais une longue fusée, franche, naïve. Puis, tandis que le poupon

cuit à terre, crie et pleure de toutes ses forces, les mains tendues

comme des moignons,--les petites, étant convenues de jouer, courent et

sautent d’un bout à l’autre de la lande, et se bourrent à grands coups

de poing, tout en courant.

* * * * *

Une heure après, voici venir de la mer cinq, six, sept petites filles;

toutes en blanc, un grand chapeau de paille fleuri de bluets sur les

cheveux pendants, une ceinture de soie à la taille, les jambes et les

pieds nus. Elles tiennent à la main des haveneaux et des tridents.

Toutes, du même côté, ont le même panier en forme de boîte, passé à

l’épaule en bandoulière du même cuir jaune. Deux institutrices les

escortent, rouges, grasses, bien nourries et court vêtues: elles ont

aussi les pieds nus, et, dans une main, le filet au bout d’une longue

perche,--mais la _Morning-Post_ dans l’autre.

Ces petites bourgeoises ont accompli, ce matin, le rite des crevettes:

car tout est rite dans leur vie. Elles s’avancent bavardes et plus

bruyantes qu’un nombre trois fois plus grand de petites Bretonnes. Comme

elles sentent Paris, la ville, et le droit absolu du plus fort, qui est

le plus riche...

Le livre de l'émeraude: en Bretagne · 第 12 / 15 段