lune... Il fait si chaud, que je ne pourrais pas dormir; j’aime bien
mieux faire le voyage à pied; et d’ailleurs, il faut que je sois à
Kemper demain, au point du jour, pour mes affaires.
»--Vous avez raison, lui dis-je; et je sais bien que pour un homme comme
vous, ce n’est rien de faire la route... Vous n’en avez pas pour cinq
heures de chemin... Mais, si vous m’en croyez, vous ne partirez pas...
Ce n’est pas prudent...
»--Ma présence est nécessaire là-bas, demain matin, à la première
heure...
»--Rien ne vaut mieux que la vie, monsieur Pénerff.
»--Que me chantez-vous là, enfin? Quel danger courrais-je?... Il fait
clair comme en plein jour...
»--Monsieur Pénerff, croyez-le ou ne le croyez pas, depuis quelque temps
il y a un revenant qui hante la route: il se tient caché dans les
buissons, au coude du chemin; et personne ne voudrait risquer de s’en
faire suivre, _bamm_!
»Il se mit à rire; il leva les épaules:
»--Vous êtes fou, Crozon...
»--Je vous demande pardon; c’est vous qui n’êtes pas sage...
»--Les revenants ne sortent pas au clair de lune...
»--La lune n’en a plus pour longtemps; elle sera couchée avant une
heure...
Enfin, quoi que j’aie pu lui dire, il est parti. Le revenant de ce
temps-là, à ce qu’on croit, était l’ancien sacristain, un voleur, une
canaille, qui avait pillé l’église de La Forêt; ou bien quelque autre
mauvais chrétien, une âme damnée dans tous les cas, qui n’avait pas de
repos dans sa châsse...
--Un revenant, c’est un homme en enfer, dit Yawen, en clignant gravement
de l’œil. Quand elles ne sont pas contentes en paradis, les âmes
reviennent après la mort.
--Bah! dit l’esprit fort Guillaume, qu’est-ce qu’elles viendraient
faire?...
--Et vous, qu’est-ce que vous faites ici?
--Oui, qu’est-ce que nous y venons faire?... Dites-le, si vous le
savez?... Eh bien, Crozon, qu’est-il arrivé à l’ingénieur?
--Un conducteur des ponts, monsieur André... Mais, il n’était pas encore
sorti du bourg, monsieur, qu’il se sentit inquiet. Il m’a tout raconté,
depuis, _bamm_!... Passé la croix, il eut l’idée de tourner la tête, et
là... qu’auriez-vous fait, hein?... il vit une ombre qui se cachait dans
le mur, comme un rat. Plusieurs fois, il regarda derrière lui, et
toujours l’ombre lui échappait. Il pensa qu’il avait dû se tromper.
Après une heure de marche, il fut persuadé qu’il était suivi: il
n’aurait pas su dire pourquoi; mais il en était bien sûr, allez... Il
n’osait plus bouger la tête, sans quoi, me dit-il, peut-être serait-il
revenu sur ses pas; il se repentait d’être parti, _bamm_! Il courait,
tant il avait d’effroi; il ne marchait plus. A la moitié du chemin, il
sentit qu’on lui soufflait dans le dos, et sur la nuque; il tremblait de
peur. Il voulut heurter à la porte d’une ferme: mais est-ce qu’on le
peut, quand on a une canaille de revenant sur les talons? On ne lui
répondit pas. Enfin, je n’ai pas besoin de vous dire, mot pour mot, tout
ce qu’il a souffert pendant cette nuit. Il a fait le trajet, peu s’en
faut, aussi vite qu’en voiture. Quand il eut touché aux premières
maisons de Loc Maria, il s’est cru sauvé; et, pensant se débarrasser du
revenant, il a pris sur lui de se retourner, et de le regarder en face.
Eh bien... il en est tombé à la renverse, comme mort: il avait devant
lui L’HOMME SANS TÊTE,--un homme noir, grand, les bras en avant comme
pour vous saisir, et sans tête... Oui, _bamm_!
--On raconte aussi que le revenant portait sa tête dans la main...
--Non, c’est l’Homme Sans Tête, que M. Pénerff a vu, répliqua Crozon
avec irritation; et c’est la preuve que ce revenant-là n’était pas le
sacristain de La Forêt... M. Pénerff en a fait une maladie.
III
Après un assez long silence, Yawen, clignant de l’œil, affirma:
--Il y a des revenants. Mon frère a vu le Vaisseau Maudit... et jusqu’à
trois fois...
--Le Vaisseau Fantôme?...
--Oui, monsieur. C’est un bateau, où ils sont tous damnés, un équipage
d’enfer. Ils ont perdu leur âme, ils l’ont vendue au diable, il y a des
temps et des temps... Il vient on ne sait comment. Il est là, mouillé
devant vous; il attire les autres; vous allez dessus, et vous touchez...
Votre bateau coule, et c’est fini de vous...
--Et votre frère?...
--C’est un chien noir, monsieur... Je dis celui qui trompait mon
frère... Tant qu’il a eu ce chien à bord, il était sûr de rencontrer le
Vaisseau Maudit, une nuit ou l’autre... A le voir, ce chien-là, vous ne
l’auriez pas dit... A la fin, il s’en est aperçu; et il a noyé le chien.
Et depuis...
--Mais le bateau?...
--Depuis, mon frère ne l’a plus vu: il vous le dira lui-même, si vous
allez au Guilvinnec... Mais je voulais vous dire... Un ami,--vous savez
qui, Guillaume, le parrain de votre dernier,--un ami m’a juré qu’on a
revu le chien à Belle-Isle: il répond à son nom, Fri, qu’on
l’appelait...
--Il en avait un de nez[J], celui-là, pour flairer les chrétiens...
Ils rirent aux éclats.
--Tout ce que j’ai à dire, poursuivit Yawen, d’un ton grave, c’est qu’on
fera bien de lui mettre la pierre avec la corde au cou...
Et, pour conclure, Yawen garda son œil droit un long moment fermé.
* * * * *
--Avez-vous peur des rats?... demanda soudain le jeune homme.
--Non, firent-ils...
--Mais les rats sont peut-être des démons... J’ai souvent pensé que les
rats, les serpents, les vers, toutes les bêtes qui rampent, sont des
revenants...
--Ah! dit Crozon, je ne le crois pas: parce que vous les tuez, et ils
crèvent...
--Et si c’était toujours le même?...
--Comme le crapaud de la fontaine, à Ker an Bléiz? Tinn l’a pris, et l’a
coupé en morceaux. Pour être plus sûr de ne pas se tromper, il a noué un
cordon rouge à une des pattes coupées. Le lendemain, ayant été en canot
à la fontaine, il a revu le même crapaud entier, frais comme l’eau; et
c’était bien le même: il avait son fil rouge à la patte... C’est un gros
crapaud, un sorcier... Il doit y être encore...
Guillaume voulut rire. Il ne sait pas s’il doute ou s’il croit;
pourtant, il croit moins qu’il ne doute; ou plutôt, il croit douter.
Beaucoup en sont là.
--Que diriez-vous, si vous trouviez un spectre sur la route?
--Je... je dirais ma prière, monsieur. Mais vous-même, avez-vous
rencontré des... comment les appelez-vous? des...
--Apparitions?
--Oui...
--Quelquefois...
--Comment sont-elles?...
Le jeune homme ne répondit pas, d’abord; il préférait interroger les
autres.
--Vous n’iriez pas cette nuit coucher au cimetière?...
--Ah! dame non... Pour rien au monde, s’écria Guillaume, non sans
trouble.
Et Crozon inquiet, toussant dans sa pipe, s’ébroua.
--Ni moi, fit Yawen,--pas pour cent pièces d’or... Et que se passe-t-il
là-bas, à votre idée, monsieur, quand il court des flammes sur les
tombes?
--C’est qu’ils pourrissent, mon brave Yawen.
--C’est donc vrai?...
--Rien de plus vrai. Les morts s’ennuient là-dessous... Voilà pourquoi
ils reviennent... Ou bien, ils sont dégoûtés,--continua le jeune homme,
avec un singulier mélange de conviction et d’ironie. Je me dis toujours
qu’ils doivent faire des efforts désespérés, pour sortir de cette
pesante ordure... Il doit y avoir quelque chose comme cela... Un mystère
misérable... Vous autres, vous voyez les morts en chair et en os, sur la
terre. Et moi, je pense à ce qu’ils sont; et, comme je pense, en
moi-même je vois. C’est toujours la même tristesse...
* * * * *
Il leur parlait moins, qu’il ne s’entretenait avec lui seul.
--Ainsi, une femme est peut-être assise, là-bas, sur la pierre, au pied
du phare... la tête penchée; et sur sa poitrine nue, elle cherche de
quoi elle souffre... Car elle est déchirée... Elle touche le bout de
son sein, et à la place elle voit une grosse araignée brune, qui va et
vient de sa peau à son cœur, à chaque battement... et elle crie... mais
personne ne l’entend... Qu’en dites-vous, Crozon?
--Une âme souffrante, celle-là, monsieur...
--Non, c’est une idée.
* * * * *
Une morne tristesse tombait dans la chambre, où rougeoyait la braise
sous l’âtre noir. Les ombres de ces hommes vacillaient sur le mur, au
gré des flammes tremblantes; et on les eût dites de suie, comme les pans
fumeux de la cheminée. Et c’était sans doute un étrange spectacle, de
ces vieux marins aux yeux inquiets, écoutant la rêverie de ce jeune
homme soucieux et pâle... On pourrit, et il y a des revenants...
Ils ne le comprenaient pas; et il en était aise; mais ils ne le
sentaient pas si loin d’eux qu’on l’eût supposé de bonne foi; et ils
avaient un peu peur de lui, peut-être.
--Hon! monsieur André, vous me feriez souci. Je vous demande pardon;
mais je n’aime guère de vous entendre parler noir, comme cela.
Guillaume ne riait plus: il essaya pourtant; il haussa les épaules, et
s’étant secoué, il s’écria d’une voix trop forte:
--Ha, il est temps d’aller dormir, ha!
* * * * *
Ils se levèrent; ils souhaitèrent la bonne nuit à leur hôte; et s’en
furent. Il les entendait pousser la porte, et fermer la barrière à
l’écrou. Ayant ouvert la fenêtre, il vit leurs ombres dans la nuit
épaisse. Bientôt les buissons parurent s’animer et se mouvoir
lentement...
La mer pleurait mollement; et les ténèbres ondulaient comme si elles
avaient été gluantes... Il s’enferma dans la salle, et donna un double
tour de clé à la porte. Puis il s’assit devant le feu; et longtemps, il
resta là, rêvant, et n’osant pas tourner les yeux.
LIX
PONT-L’ABBÉ
En divers temps.
Pont-l’Abbé est charmant. Pont-l’Abbé est fantasque. Pont-l’Abbé ne
ressemble à rien. On s’y dirait à la fois, qui sait comment, en Sicile,
en Irlande et en Suède. C’est une petite ville à souhait, pour en faire
la capitale d’une principauté paysanne et chimérique. Elle est rustique;
elle est gaie jusqu’à la folie; et tout de même elle prend un air
tragique, selon les jours. Les armes de l’ancienne baronnie, qu’on
rencontre à chaque pas, ont des couleurs assez parlantes: «d’or, au lion
de gueules», qui rappellent, en leur langue héraldique, la lumière et le
sang. Et la devise du Pont: HEP CHANG, qui est à dire: SANS
CHANGER,--par bonheur ne ment pas encore.
Pont-l’Abbé a d’immenses places et de petites rues étroites. Tantôt, il
y a foule à Pont-l’Abbé; et tantôt Pont-l’Abbé est vide. Parfois, la
ville paraît grande; et parfois, il semble qu’on en ait fait le tour
d’un seul coup d’œil. On y a le sentiment exquis de l’immuable et du
caprice; et l’on sourit au paradoxe de les goûter ensemble.
On peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l’on veut. Pendant
les fêtes de la Tréminou, qui durent trois jours, la ville est une fille
folle; mais son délire de plaisir n’est point pareil aux autres: il
reporte l’esprit à des temps très anciens; cette folle est paysanne et
bretonne: on dirait que cette ville en fête ne compte pas un bourgeois.
Elle a les lèvres barbouillées des Ménades, et leur rire de pourpre;
elle bondit, et l’orgie puissante de la nature, l’âme païenne de
l’instinct font le rythme de la danse. On a la sensation si rare de
vivre un moment dans un royaume inconnu; et c’est à Pont-l’Abbé, comme
en certaines bourgades d’Ombrie ou de Toscane, que l’on pense avec
délices trouver ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et que bientôt on ne
trouvera plus.
Les hommes ont un costume qu’on ne rencontre nulle part, brillant et
bizarre. Les femmes portent trois jupes en étage, et une coiffe pointue
qui rappelle les symboles et les cultes orgiaques de la vieille Asie.
Les broderies jaunes, la coiffure, les mœurs, tout ici est singulier et
semble plus ancien que la Bretagne, elle-même si parfumée d’ancienneté.
Ici, le peuple est rieur,--ou morne, violent, mystique et sensuel: ces
paysans doux et polis, à l’ordinaire, sont quelquefois maîtres en
raillerie; capables de souffrir bien des maux, le plaisir les déchaîne.
Les femmes ont dans toute la Bretagne, et surtout à Kemper, la
réputation de folles amoureuses. Les Bigoudens[K] sont à ce point
particuliers parmi le reste des Bretons, qu’on leur prête une origine
différente, presque fabuleuse: les uns les font descendre des
Phéniciens: Tyr aurait envoyé une colonie sur ce point de la côte; les
autres les rangent au nombre des Mongols. D’autres, encore plus
incroyables, prétendent voir dans la Phénicie une colonie bretonne, et
se demandent si, par hasard, Jésus-Christ n’était point de sang breton:
sainte Anne d’Auray en serait sans doute bien contente. Rêveries, où il
faut voir pourtant le caractère singulier de ce petit peuple au milieu
de la race. Mais quoi? les clans bretons diffèrent entre eux, à
l’infini.
* * * * *
Le climat de cette terre est délicieux; et comme à Roscoff en Léon, il
n’est rien ici que l’on n’obtienne de la culture. C’est l’île de Wight
de la France; et sous la cloche du ciel marin, chargé des vapeurs
atlantiques, le sol garde presque en tout temps la tiédeur d’une serre.
La violence de l’Océan y aidant, voilà qui explique l’ardeur des
passions. A Penmarc’h, aux bouches même de l’ouragan, quelqu’un a eu
l’idée non commune de planter le roc en vignoble.
En Pont-l’Abbé les masures sont moins propres, sans doute, que les
fermes de Hollande, et non moins sales que les fermes en Écosse; mais
quoi, est-il rien de si sordide que les bouges où vivent, l’hiver, les
pauvres des grandes villes. Les bêtes, du moins, ne couchent pas,
dit-on, à Paris ni à Londres, avec les gens. Est-ce si sûr? Il n’y a pas
que les animaux domestiques. Il est aussi des hyènes, voire des
pourceaux à deux pattes.
Sur l’espace de quelques lieues carrées, l’on trouve presque toutes les
sortes de nature: la campagne bretonne, si verte et si sérieuse, les
cultures et les landes tournent à l’entour de la petite capitale, comme
l’idylle autour d’un plus grave sujet. De tous côtés, beaucoup de
vieilles murailles, à l’air ardent et passionné; et des ruines
tragiques. La mer de Loc Tudy semble une calme et voluptueuse lagune
d’Océanie, sous un ciel tendre; et l’océan de Penmarc’h est le roi des
épouvantements: là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés,
roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d’un ciel gros
de menaces, et des vagues sinistres. Plus terribles encore la désolation
de Plovan, où se penche l’œil vide de la mort, la grève de Saint-Vio et
le désert anxieux qui miroite le long de la baie d’Audierne: en quel
lieu le ciel a-t-il plus souvent la triste féerie que peuvent seuls
connaître les pays d’eaux stagnantes, et dans les sables les yeux
hagards des mares rêveuses?
* * * * *
Certes, une terre semblable est faite pour les poètes: car ce sont des
poèmes, tous les vrais paysages, ceux où l’ordre des émotions est ménagé
par un divin artiste, qu’elles soient humbles ou grandioses, discrètes
ou splendides,--depuis l’accord froid du matin jusques aux chaudes
harmonies du soir. Il n’est donc pas étonnant que le pays de Pont-l’Abbé
ait encouru le mépris des médecins: la réprobation des docteurs en
économie pèse sur les œuvres naïves de l’artiste divin, il faut en
prendre son parti. Ils l’ont condamné au nom de la science, du progrès,
de la banque et de l’hygiène, cette femelle de Moloch et plus
impitoyable que lui. Les apothicaires de la raison se sont grandement
indignés contre Pont-l’Abbé: car toute beauté est déraisonnable.
Mais quoi? Le soleil y rit; et côte à côte avec la joie violente, sous
une tente grise la mélancolie y demeure.
LX
LE VOYAGEUR
A Pors-Carn, en venant de P. 17 novembre.
Je les vis, de loin, sur la place déserte, grise et triste après ces
cinq jours de tempête, comme les marches usées, au crépuscule, qui
mènent au seuil de pierre d’une très vieille église.
Ils étaient neuf ou dix hommes et deux femmes, qui formaient un cercle
sombre, que bornait la mer presque noire. Un enfant et un chien
tournaient à l’entour. Le chien, ayant aboyé, d’un coup de pied on le
fit taire. Ils étaient tous silencieux; ou, s’ils parlaient, on ne les
entendait pas.
La clarté fumeuse d’un matin de brumaire traînait sur la côte basse. Là,
les sables font un damier avec les mares; et le regard louche de la
journée humide était pareil à celui d’un infirme qui mendie, et qui
épie, hargneux derrière sa taie, la main qui va lui faire l’aumône. Tous
ces hommes arrêtés paraissaient être des pêcheurs, venus du bourg caché
derrière les roches; et un canot était échoué au fond de la baie. Ils
devaient rentrer de la pêche, ou être allés en mer à l’aube; ils avaient
encore leurs bottes et les jambières de laine noire, à carreaux blancs;
ils étaient vêtus, les uns de tricot bleu, les autres de cette toile
cirée, que le temps a rougie, et qui a les reflets tantôt du sang
coagulé, et tantôt du sang qui coule. Une des femmes n’était pas du
pays: venue de l’Ile, l’ouragan l’avait sans doute retenue sur la Grande
Terre. Sa coiffe noire lui battait les tempes, comme fait le corbeau qui
s’élève.
Ils étaient tous penchés vers le sable; et, m’approchant, je vis ce
qu’ils contemplaient à leurs pieds. Je me penchai comme eux; et je me
tus, moi aussi.
* * * * *
C’était un noyé, que le courant avait porté sur la grève, comme il finit
toujours par faire, ici ou là. Et ainsi, il y a des charniers naturels
sur toute la côte, où le flot pousse les feuilles mortes de la tempête.
Les veuves viennent y chercher leurs hommes, et les fils y retrouvent
leurs pères. Mais encore faut-il qu’on puisse les reconnaître: souvent,
la mer mutile et la mort défigure. La mort pourtant, le grand peintre de
portraits.
Celui-là n’était qu’un passant, inconnu de ceux qui l’avaient découvert.
Un corps sans nom, les jambes déchiquetées par les récifs, marbré de
heurts et de coups; les vagues avaient joué à la balle, avec lui; des
orteils avaient été arrachés à ses pieds crispés; il lui manquait une
oreille; ses mains étaient noires au bout des bras livides; quelques
longs rubans d’algues, brillantes d’une lueur sinistre, s’enroulaient à
ses épaules et pendaient sur sa poitrine; ce corps était gonflé; la
chair verdie se tigrait de taches brunes: il était nu, misérable, la
bouche ouverte pour un grand cri, que nul n’avait entendu, le front tiré
par un effroi terrible,--un homme enfin.
* * * * *
Le plus grave de ces pêcheurs, un long vieillard maigre, aux yeux naïfs
et tristes, se mit tout d’un coup à murmurer d’une voix sourde les mots
rauques d’une prière, tandis que les femmes se signaient, et que
l’enfant répétait les signes de croix, comme s’il s’était plu à ce jeu.
Le vieux pêcheur, son bonnet ciré entre les mains, disait les paroles
latines d’un accent étrange, et d’une voix lente: elles tombaient, comme
des larmes tranquilles, de sa longue bouche aux lèvres rases, dont les
coins abaissés, pareils aux bords penchés d’une fontaine, semblaient
faits pour les répandre...
LXI
FOIN DE ROSTILLEC
Un entre mille.
Un homme, sur le chemin du bourg, menant grand tapage, en gourmandait
deux ou trois autres, pêcheurs pieds nus, mais non chapeau bas.
--C’est votre faute, criait le personnage; c’est votre faute! Je me
plaindrai!... et nous verrons bien si l’affaire en restera là!... Le
préfet, entendez-vous, le préfet...
Il s’éloigna, menaçant, à l’abri du soleil sous une ombrelle blanche. Je
demandais aux marins quel était cet homme-là, et à quel titre il leur
parlait de si haut.
--Bah, fit l’un, c’est l’Oiseau Bleu...
--L’Oiseau Bleu?...
--Eh! oui, parce qu’il s’en croit, et qu’il n’a pas son pareil, à son
idée,--dit un autre en riant sans bruit.
--Et qui est-ce?
--Le marquis, donc!...
--Le marquis? Il est marquis?... Mais de quoi?...
--Le marquis de Rostillec, comme on l’appelle: d’abord, M. Le Foin,
c’était son premier nom...
* * * * *
Je regardais s’éloigner ce marquis: il était vêtu avec recherche; il
s’avançait comme un mime qui commence une danse sacrée. J’avais vu ce
visage, plein d’une ridicule importance: tout l’homme respirait la
sottise inaltérable, et cette dureté stupide que l’extrême vanité
possède en propre. M. Charles Le Foin s’était fait marquis, à
l’imitation de tant d’autres: il avait pris le nom d’une bicoque en
ruines, qu’il possédait au milieu d’un petit champ, dans son pays. Puis,
ce marquisat en poche, il l’avait fait épouser, en même temps que sa
personne, à la propre fille de M. Jourdain, fort riche et fort sotte.
Depuis ces noces, il était intraitable à l’égard des petites gens: elles
avaient le tort de lui rappeler sa roture, son père et sa mère. Il
aimait mieux ne descendre que de son titre, marquis Le Foin de
Rostillec: ainsi, dans son grand amour de soi, non content de se plaire
à lui-même et à son nom, il finissait par en manger.
Le même individu, au lieu de se faire oublier, cherchait à nuire aux
braves gens par oisiveté, pour se donner du poids. Il fallait qu’il les
prît à partie, qu’il se fît protecteur ou menaçant. Il voulait éblouir,
et n’y épargnait aucun mensonge. On le citait pour mentir sans cesse.
S’il n’avait pas été riche, on l’eût bien méprisé: il est dur qu’en
Bretagne aussi la fortune sauve son homme du mépris. Cependant, le
peuple apprécie très finement la sottise sous l’arrogance; et tout en
cédant à l’une, il n’est pas dupe de l’autre. Cette espèce pullule;
elle tire son prestige de l’argent; elle est une des formes de la
corruption que la richesse sans frein engendre.
* * * * *
Si Le Foin marquis apprend qu’un bon homme a loué sa maison pour l’été,
passant par là, lui qui ne s’intéresse pas plus à ce vieillard qu’à un
vice-roi de la Chine, il vient à Bargain; et, de haut, lui dit:
--Combien l’avez-vous louée?... 500 francs?... Pourquoi avez-vous loué
sans me le dire?... Pourquoi ne me l’avoir pas écrit?... Je vous en
aurais fait avoir cent francs de plus, si vous vous étiez adressé à
moi...
On ne l’en remercie même pas: chacun sait qu’il ment. Il n’a pas encore
tourné le dos, qu’on se dit les uns aux autres: «Allons donc! Ce n’est
pas vrai!... Des histoires!...» Le vieux Yann Modès, un paysan aux
admirables traits de pierre dure, faisait allusion au marquis, avec un
mélange indéfinissable de gravité et de raillerie, répétait souvent: «La
chanson est bien vraie qui dit: Les nouveaux gentilshommes sont mauvais;
les anciens étaient meilleurs maîtres[L].»
* * * * *
Un jour, il tempête sur le quai: il déclare à quiconque veut l’entendre,
qu’il a encore écrit au préfet pour se plaindre des passeurs du bac: ils
ne sont jamais là; ils ne font pas leur besogne; il ne le souffrira pas.
Il a dû attendre deux heures, hier, avec sa voiture, avant de pouvoir
passer sur l’autre rive. Son propre cocher, interrogé à demi-voix,
affirme que son maître ne dit pas vrai: les matelots, pauvres diables,
n’ont quitté le bac, sous un soleil de feu, qu’à midi pour aller manger.
Là-dessus, arrive en roulant le large Crozon, qui fume, heureux de sa
pipe et du beau temps. Le marquis se précipite, et pérore:
--Crozon, je vous en avertis...
--Et de quoi, donc?
--Ne m’êtes-vous pas témoin que les passeurs ont été absents du bac,
pendant trois heures?...
--Non, _bamm_! Je n’en suis pas témoin. Car ils étaient là.
--Et c’est vous qui êtes maître de port, ici?
--Oui, _bamm_! c’est moi...
--Eh bien, où étiez-vous? Que faisiez-vous?... Vous devriez toujours
être sur le quai! J’écrirai à Brest, pour vous faire casser.
--Écrivez, _bamm_!
--Soyez tranquille! Vous ne savez pas votre métier. Vous n’êtes pas
capable de faire un maître de port...
--C’est votre avis, monsieur.
Voilà le langage de Charles Le Foin, marquis, à un vieux marin qui a
près de soixante ans de pratique. Je vois bien que Crozon en hausse les
épaules; et c’est en haussant les épaules que tous ces matelots
répondent le plus souvent au marquis de Rostillec. Mais sait-on jamais
si un niais de cette sorte ne soutiendra pas la gageure de sa hâblerie,
et s’il n’est pas capable, un beau jour, de faire du mal à un brave
homme, uniquement par vanité?--Je dis à Crozon:
--Répondez-lui donc: «Faites attention, marquis de Rostillec; vous vous
oubliez. Prenez garde à qui vous parlez: c’est à Crozon, duc de
Benodet.»
* * * * *
La vengeance des bonnes gens consiste à raconter l’arrivée de la
nouvelle marquise dans son château de Rostillec. Inépuisable sujet de
rires.
«--Vous comprenez, c’était son voyage de noces; elle était partie, la
veille, de Paris. Quand elle vit cette cabane en ruines, elle regardait
de tous les côtés; elle cherchait partout; elle n’en revenait pas.
»--Alors, c’est ça, votre château? qu’elle disait au marquis...
»--C’est ça, Donc qu’il dit...