derrière moi le grand arbre au bord du lavoir, la façade rustique, le
cierge de lierre, la petite porte, le mur feuillu, et le buisson de
rouges houx sur le toit bas. Le silence parle de plus près encore: une
étrange tendresse monte de tout cela pour tout cela, pour la terre
brune, le murmure de l’eau, les fleurs et les baies odorantes: il semble
que toute cette vie ait attendu patiemment votre vie, et qu’elle
l’appelle...
La voix de Crozon se fait entendre: il cause en bas avec les deux
paysans; tantôt elle se perd et s’éloigne; tantôt elle sonne plus
distincte. Le rideau des arbres se ferme sur mes pas. Je marche en
écartant les branches. Tout d’un coup, voici le vieux pilote, et l’anse
d’eau mystérieuse où le canot attend.
LIV
PONTIQUES
Au bord de l’eau. Entre Begmeil et l’Ile. Août.
Une nuit blonde, un délice de volupté sereine, et de vie tranquille. Il
fait tiède et frais, comme dans une serre ouverte. La mer chante; la
haie sent la violette. La lune ruisselle de clarté, comme une source
aérienne. Il fait si clair que les coqs, dans la lande, chantent l’heure
de minuit. Le dernier qui réponde sonne haut, de si loin, qu’on dirait
l’écho d’une trompette.
La lune, la mélodie des flots, les perles de la clarté sur le col
changeant de la mer... Et, dans le lait bleu du ciel, les douces étoiles
si lointaines...
On se sent un cœur qui adore. Une religion naît dans l’âme, de la beauté
du monde. Où est le Père, qu’il soit béni par l’adoration de sa
merveille? La perfection de l’art saisit le cœur d’un désir passionné
d’en connaître l’artiste.
A toute cette beauté, un temple de silence.
--Au matin, vers le temps d’août, il est une heure toute trempée
d’humidité, une heure fraîche comme les yeux de la jeune fille, une
heure pure et lavée, une heure jeune, une heure bleue.
Une rive boisée et blonde au soleil; la mer calme et lisse, une soie
azurée où courent, caprices de la trame, de longs rubans d’argent. Un
bouquet d’arbres grêles, quelques feuilles délicates comme des cils sur
le ciel cendré... Ces matins de Bretagne ont la douceur d’avril dans les
campagnes ombriennes, et m’y font penser.
Et la merveille, c’est la fleur, la rose ou l’œillet, éclose avec le
jour, et dont les pétales retiennent les gouttes de rosée.
* * * * *
--Un beau mendiant.
Il est grand et maigre. Il a la barbe grise, mêlée d’or qui brille
encore, large et touffue, qui se confond avec les cheveux bouclés, plus
blancs: on dirait des coins de blé parmi l’avoine.
Il est droit comme un jeune homme. Ses loques sont ajustées, et bien
serrées aux chevilles: il en paraît plus nerveux, et les jambes plus
fines. La couleur de ses vêtements est si usée, qu’elle flotte
indistincte du gris à l’ocre. Il semble que ce soit celle du voyage
même, et des grandes routes. Il a un sac de toile bise, passé en besace
de l’épaule droite sous l’aisselle opposée. Son teint est de brique; et
son nez droit, maigre, paraît sculpté. Il a un regard calme et muet. Il
sent la mer, les aventures, les soleils lointains, les péripéties
monotones des chemins; il a un air de voile,--de ces voiles tannées,
rapiécées, si belles, quand la brise les tend sur le mât d’un vieux
lougre. Ce pourrait être Ulysse naufragé.
* * * * *
--Couchant.
Un peu avant le coucher du soleil, tout l’occident est envahi par
d’immenses nuées grises, qui se réunissent en un seul éventail, dont la
pointe est cachée sous l’horizon, et dont les plis couvrent le ciel
entier. Seul reste libre, et d’une douce clarté bleue, le bord oriental
de la mer. Or, le soleil ayant disparu, tout l’éventail se teint de sang
qui fume, et le ciel semble l’aile aux plumes sanglantes d’un oiseau
sans pareil, qui enfonce sa tête sous l’horizon.
* * * * *
--La femme au bain.
Dans la profonde nuit sans lune, la nuit bleuâtre, un canot s’avance au
milieu de la rivière. On entend la cadence des rames. Bientôt, le bruit
mesuré s’arrête. Une forme blanche s’élève de la barque, et glisse sur
le bord. Elle plonge; et la pâle apparition s’étend sur l’eau, comme une
flamme droite qui se couche. Est-elle nue, cette femme si souple, et
voluptueuse, longue écume de la vague?--L’ombre cache son visage, et
fait à sa tête un voile de cheveux. La baigneuse frappe l’eau d’un geste
lent et doux. Je l’écoute qui respire, ravie de la fraîcheur qui la
caresse et du fluide embrassement qui l’entoure...
* * * * *
--Temps de Sud-Ouest.
C’est la tourmente. Le soleil ne s’est pas levé. Depuis deux ou trois
heures après midi, on ne saurait plus dire à quel moment du jour l’on
est. Une lumière morte, une couleur éteinte et indécise. Le ciel roule
très bas sur l’Océan livide. Des bourrelets noirs, des nuages épais en
forme de voiles grises carguées sur des vergues d’encre s’amassent vers
la rivière. La mer a l’air et la couleur des convulsions: blême d’écume
sur la crête des vagues, elle pousse des lames verdâtres à l’horizon, et
déferle presque noire.
Une rumeur effrayante, un tremblement lointain, une menace pleine de
douleur, de colère longtemps contenue et de rage qui se hâte. L’Océan,
l’Océan roule dans la tourmente; et il arrive, implacable; inlassable
dans la vengeance, comme la nuit sur un champ de bataille.
* * * * *
--A l’aube, souvent, l’on entend un bruit plaintif et lamentable. Les
oiseaux se taisent. Le silence accroît ce long gémissement, et parfois
il s’enfle jusqu’à remplir tout l’espace. On dirait d’une bête énorme
que l’on saigne, et dont la vie rétive ne s’en veut pas aller avec le
sang. L’heure est morose; les collines livides; et la lande à demi
ténébreuse est propice au va et vient des fantômes. Sont-ce eux qui
s’enfuient, en faisant ce roulis de chaînes et de métal?
L’aurore rose glisse ses clartés de flamme fraîche sur les hauteurs
opposées à l’orient. Et l’on voit, sur la mer, une goélette qui mouille
ses ancres ou qui les lève, les voiles qu’on fait tomber ou que l’on
hisse: c’est le bel oiseau de mer qui poussait de si longs cris, et
sortait du sommeil en soupirant.
* * * * *
--Pêcheurs.
Deux femmes de l’Ile débarquent sur la cale: cottes retroussées, elles
déchargent les lourds paniers où le poisson frétille. Grandes, maigres,
desséchées, elles sont jeunes encore. Elles se hâtent, actives et
vigoureuses, en noir. Dans le canot, une nichée de petits enfants,
qu’elles tirent l’un après l’autre du fond, où ils sont assis sur des
cordages et des voiles. Ce sont les deux belles-sœurs, qui ont perdu
leurs hommes, les deux frères, dans la même tempête, l’an passé. Le même
jour, dix-sept hommes sont morts à la mer, tous les mâles valides d’une
petite société. Ils ont laissé huit veuves et quarante-trois
orphelins...
La forte race des pêcheurs, les plus simples, les plus braves et les
meilleurs des hommes sous l’aspect le plus rude. Ils sont cent mille en
France, dont les trois quarts sont Bretons. C’est à eux que la marine
doit ses équipages, l’une des meilleures troupes qu’il y ait au monde,
la plus fidèle et la plus solide. Quelque folie où l’eau-de-vie les
pousse, ils ont toujours du cœur; et dans les plus endurcis même, qui se
donne la peine de le chercher, l’y trouve.
* * * * *
--Ciel à la Vernet.
Un bleu de porcelaine pâle, sans chaleur ni profondeur d’espace,--trop
uni, trop limpide, comme des yeux sans pensée. Là-dessus, de gros nuages
blancs, tachés de gris, tous séparés, se promènent: ils ont l’air jetés
sur cette eau bleue, comme des paquets d’ouate où l’on aurait essuyé des
doigts salis par la mine de plomb. Dans le fond, à l’horizon marin, un
tas d’autres paquets blancs, démesurés et lourds, renflés à la base et
finissant en l’air par une boule,--tels, des ours blancs, ébouriffés,
qui prennent leurs ébats.
* * * * *
--Au tomber du jour, un immense escadron de nuages violets courait vers
l’Ouest, avec le soir, au ras des arbres, crinières éparses, le col
levé, les garrots frémissants, en cavalcade victorieuse. Et tout le
champ du ciel était semé de nuages roux étendus, pareils à des peaux de
bêtes, à des fauves écorchés, les pattes droites et la queue étalée...
La mer immobile était violette; et sous le furieux galop des nuées,
c’est elle qui paraissait le ciel renversé.
* * * * *
--Grandeur de la mer.
Elle est accablante, parce qu’elle n’a rien pour l’espoir, rien pour la
vie en quelque sorte,--et que tout en elle invite au rêve. Elle est trop
puissante pour les faibles cœurs,--et ils n’aiment la mer douloureuse,
que s’ils se trouvent au comble du bonheur: elle leur plaît alors par
le contraste; tant elle fait valoir par sa désolation ce bonheur, qu’ils
l’en goûtent mieux à leur insu. Leur ivresse va seule avec cette
solitude si terrible. La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en
contact avec l’infini touché.
LV
SUR LE TERTRE
Au Coq, le 27 août.
Au grand trot des voitures bruyantes, la noce passa sur le chemin, entre
la mer et la lande. Ventre à terre, les petits chevaux prirent la course
comme s’ils allaient charger l’ennemi. Sur leurs deux roues, juchés
haut, les chars à bancs sautaient, et la banquette de derrière semblait
devoir, à chaque heurt, se détacher et rester en route. Pêle-mêle,
flottant au vent comme les herbes de la mer que pousse le flot, les
rubans de velours noir, les lacets des coiffes et les nœuds fixés à
l’oreille des chevaux s’agitaient, confondus, pavois épars au galop sur
le chemin doré par la lumière. Les femmes criaient et riaient, chacune
au côté d’un homme maître des guides, et qui faisait claquer le fouet.
--Mon Dieu, disaient les vieilles, ils vont nous faire verser!...
Les jeunes avaient peur; mais elles jouissaient de leur émoi. Les roues
sautaient par-dessus les grosses pierres; et parfois le léger équipage
penchait tout à coup sur le rideau en pente des ajoncs, qui le séparait
seul du précipice: la route fait un coude à pic sur les grandes roches
noires qui bordent la grève; et une jeune fille, ayant soudain mesuré la
hauteur, tout en riant, se signa.
Enfin, devant la barrière, les hommes arrêtèrent les chevaux. Tous,
aussitôt, se jetèrent en bas des voitures rustiques, ornées de fuseaux
en bois, et dont les couleurs vives resplendirent au soleil. Entre les
deux pointes rocheuses, la baie heureuse rayonnait d’or bleu et de
sourires.
Ils venaient de Pont-l’Abbé; et plus d’une auberge, depuis le matin,
avait reçu leur visite. Sur le talus herbeux de l’ancien fort, ils se
proposaient de danser; bras dessus, bras dessous, chacun avec sa chacune
se dirigea vers le tertre. On se dispersa dans la lande. Les uns
coururent au phare et en firent le tour. Les autres les rappelèrent.
Tous enfin, se séparant, se mirent à gravir la butte roide, en glissant.
Ils se poussaient; ils s’ébranlaient ou se renversaient les uns les
autres; la chute de l’un en entraînait deux ou trois. Quand ils furent
sur la plate-forme, ils dansèrent. La mariée était restée à mi-côte:
comme elle trébuchait, le mari se mit à rire silencieusement, se hâtant
de la retenir, et l’enlaça...
En bas, les vieilles femmes, attentives à ne pas se souiller, s’étaient
assises sur des pierres, près des petits chevaux qui piaffaient: il y en
avait un, tout velu, plus _bigouden_ encore que les autres, qui semblait
ne pouvoir se tenir en place, qui secouait la tête, agitait ses rubans,
hennissait, et, les lèvres retroussées, voulait rire. Les petits
enfants, dans leurs belles robes, trottaient autour des mères-grands,
pareils à des poupées merveilleuses qui marchent: leurs cheveux
sortaient du serre-tête rouge, comme un flot d’or coulerait d’une coupe
renversée; et leurs yeux sans pensée s’ouvraient si candides et si
fixes, qu’on eût dit des gouttes de la mer bleue, laissées par le jusant
dans les coquilles roses de leurs paupières.
Cependant, sur le tertre, la danse ne cessait pas. Ils avaient mené un
sonneur avec eux: assis droit contre le terre-plein, l’homme soufflait
avec zèle, d’un air sérieux; et l’aigre biniou déchirait l’air de sa
mélodie nasillarde. Un peu à l’écart, une jeune fille, en coiffe de
Kemper, se promenait en mordillant un brin de bruyère; et son long col
de lait, cerclé d’un velours noir d’où pendait une croix, semblait
parfois secouer une pensée importune.
La mariée dansait avec tous. La brise de mer jouait dans les cheveux,
sur les tempes, et parmi les rubans. Après avoir beaucoup tourné,
quelquefois une fille tombait droit sur son séant, au milieu de ses
lourdes cottes.
L’herbe verte et courte, sans un caillou, se pliait sans bruit sous les
pieds pesants. Toutes ces femmes jeunes, et si larges dans leurs triples
jupes, dansaient avec une furie légère. Leurs yeux brillaient; et leurs
lèvres s’entr’ouvraient, humides. Leurs regards naïfs disaient un
étrange goût du plaisir, une prochaine ivresse.
L’après-midi finissait dans un rêve. Un air tiède et teinté, eût-on dit,
d’ardeurs en poussière, tremblait entre le ciel et la mer, pareil à la
couleur de l’héliotrope. Sur toutes choses frémissait le regard enivré
de la vie. Et sur la mer amoureuse, il semblait qu’en un instant fût
tombée à l’infini une pluie de violettes.
* * * * *
On appela d’en bas les paysans, qui dansaient. Ils ne se décidaient pas
à partir. Les uns firent encore un tour, et descendirent la colline déjà
sombre. Une femme, à dessein, roula sur le sol, riant et rougissant de
faire voir ses jambes, qu’elle avait voulu montrer. Toute parole avait
un écho plus long. Le rire tintait comme sa propre plainte... Tous
semblaient se taire plus volontiers: là-haut, sans s’en douter, quelques
couples rêvaient; et peut-être ils regardaient le jour qui s’en va
lentement, en tenant un doigt sur sa bouche.
Le soleil avait disparu. Toute la mer n’était plus qu’un champ de trèfle
incarnat et de glycines fauchées, où traînaient des rubans d’or. Le
biniou s’arrêta de sonner sur une note longue, aiguë et grêle. Ils ne
riaient plus, et gardaient un silence visionnaire. Ils s’en furent
lentement, comme le crépuscule s’étendait large et sûr. Et ils
semblaient descendre le talus vert, à l’herbe déjà noire, poussés par
l’ombre...
LVI
COMBAT DES DIEUX
Le 9 juillet.
Tout le jour avait été d’une douceur alanguie, et d’une clarté presque
pesante. Les yeux étaient fatigués de voir; et les objets frappaient les
regards avec la même violence endormie que les coups sourds de la
fièvre. La mer violette sommeillait, reine lasse, voluptueuse au repos
dans un lit d’or fin, brodé de lents sourires.
Soudain, il y eut un souffle amer, un coup de vent bas et terrible. Il
vint du large, comme une faux rapide; et la lumière tomba, comme la
fleur tranchée du jour. Puis, le coup de faux, s’allongeant, passa plus
brusque que l’éclair, au delà des bois. Et tout se tut. Mais la blonde
clarté parut vieillie; et le pressentiment se répandit sur la contrée
d’une heure dangereuse et d’une issue mortelle.
Le vent de la faux ne se levait pourtant plus. Et la mer semblait dormir
encore, d’un sommeil moins heureux, où entrait le cauchemar, d’un vol
perfide... C’est alors, enfin, que le faucheur parut.
Un nuage noir, épais et dense comme un bloc de charbon, s’avança venant
de l’Est: d’abord, on ne vit qu’un pan du manteau; l’autre aile émergea
du Sud; et bientôt, la tête et le corps monstrueux du Géant. La mer
violette s’obscurcit, et devint noire: elle était prise de convulsions,
comme dans une maladie soudaine; et la crête des vagues avait la couleur
sinistre de l’anthrax. La marée montait. Le flot commença de se plaindre
lugubrement sur les roches.
Une colère immense s’amassait à l’horizon. L’ardeur du courroux enfla
les vagues, et les poussa en désordre les unes sur les autres, comme les
paroles de menace sur les lèvres amères d’un tyran. Enfin le faucheur se
coucha à travers l’espace,--et tout le ciel fut noir,--noire la mer,
épaisse et noire. Entre ces deux abcès mûrs de la tempête, l’espace
tremblait sans bruit, dans l’épouvante, morne, hagard, livide. L’écume
des vagues fouettait les bords du ciel, comme un nid de vipères dressées
contre une coupe de houille. Et la terreur des flots se brisait sur les
îlots sombres.
* * * * *
Comme la rumeur d’une ville prise d’assaut, où les femmes et les enfants
crient en larmes, tandis qu’on les violente, et où les hommes rendent la
vie dans un lourd sanglot, que la mort écrase,--l’Océan retentissait
d’une plainte lointaine, et d’un grondement toujours plus proche. Les
goélands, qui sont vêtus de deuil, fifres rauques du naufrage,
plongeaient de lame en lame, vol alterné de plumes blanches et de
plumes noires. Et l’aile blafarde des mouettes sautait et retombait sur
la crête des vagues, comme un corps d’écume solide, lancé par les
embruns.
En toute hâte, tirant des bords, voici, forçant contre le vent, les
barques qui rentrent, poussant de l’Ouest. Elles fuyaient, telles des
bêtes dans l’angoisse, quand elles s’élancent dans les fourrés, et
traquées par les aboiements plus proches de la meute, s’efforcent,
haletantes, de dépister la chasse. Les voiles claquaient; et la quille
soulevée se couchait sur le flanc, contre la lame. Les matelots sérieux,
les lèvres serrées, calculaient la route et le danger. Enfin, ils n’ont
plus qu’à doubler le phare... Et, comme ils disparaissaient à l’entrée
du port, la rafale se déchaîna, roulant sur la mer avec la nuit noire;
des quatre coins de l’horizon la tempête échevelée bondit, comme une
folle qui hurle, précipitée du ciel, emplissant de tumulte et de rage
tout l’Océan.
LVII
PAVOIS
A Ker-Joz... Dimanche, juillet.
Le joli matin d’été rit sur la mer et sur les arbres. Déjà la route
blonde coule au soleil, comme un ruban de miel, entre les haies, claires
d’un bord et de l’autre encore ombreuses. Le ciel est une fleur de lin.
Solennellement, Crozon s’avance en grand uniforme: la casquette enfoncée
sur le front; son épaisse tignasse moutonne en boucles grises autour des
oreilles et sur la nuque. Il est plus large, et roule plus que jamais
entre sa jambe infirme et la canne, dont il pique le sol. Sa veste de
drap bleue, fermée d’un seul bouton, ne fait que mieux saillir le cercle
de la poitrine, du dos et des épaules. La pipe aux dents, il fume et
porte de la main gauche un drapeau à demi déployé: jour de fête, jour du
Seigneur, beau temps; tout va bien: Crozon pavoise sa maison, avant
d’aller à la messe. Il croirait manquer à son devoir, s’il négligeait de
le faire, et porter malheur à ce bienheureux pâté de moellons, sa
conquête sur la terre, après quarante ans de travail. Au bout de la
barrière, un mât bleu et sa double corde: sans lâcher la pipe, Crozon
hisse le pavillon, et serre fortement la corde autour de la hampe. Il
regarde en l’air, clignant ses petits yeux bleus sous la visière; il est
content: la vieille étoffe aux trois couleurs, qui ne sont plus le
blanc, le bleu, ni le rouge, mais le gris, le lilas et le rose, tant le
soleil les a usées, flotte mollement au gré de la brise; elle tombe et
se lève, et retombe dans l’air plus bleu que jamais ne fut bleue chose
bleue... Et du même pas, dans le même roulis, pesant sur sa canne,
Crozon s’éloigne.
Cependant, les trois petits blonds surviennent en bondissant, eux aussi
vêtus en habits du dimanche. Ils se pendent à la corde; ils défont le
nœud; riant aux éclats, ils amènent le drapeau, le hissent et le
rehissent cent fois. Ils se roulent à terre, quand la corde cède trop
vite; et ils s’élancent avec le pavillon, quand il glisse sur la hampe.
Leurs yeux d’eau pâle, à fleur de tête, reflètent le mât rond et
l’étoffe flottante, comme l’œil fidèle des nouveau-nés et des poulains.
Et, tant ils rient, tant ils se démènent que la vache rousse, dans les
ajoncs, s’arrête et les regarde, un paquet d’herbe verte aux babines, et
demeurant un long moment attentive, sans achever sa bouchée.
LVIII
L’HOMME SANS TÊTE
A Ker Joz..., le 3 novembre.
I
--Restez ce soir avec moi, dit-il à ses Bretons; je ne me sens pas
bien... Entrez... Otez vos bonnets... Vous me conterez des histoires.
Ils s’informèrent de sa santé avec une sollicitude polie, et cette
déférence libre qui leur est propre.
Qu’avait-il? Était-il malade? On pourrait avoir le médecin: Guillaume
allait demain à la ville...
Il les rassura:
--Non. Je ne suis pas malade comme vous croyez. J’ai mes idées noires;
et je préfère, ce soir, ne pas être seul: car je ne dormirai pas.
Ils s’assirent tous trois près du feu. Il leur fit servir du thé chaud
et du rhum. Ils burent avec plaisir, aucun d’eux n’étant du reste grand
buveur; et ils ne revinrent pas à la bouteille plus d’une fois. Quand
ils eurent du tabac, ils bourrèrent leurs pipes, et, s’étant installés,
ces rudes hommes soupirèrent d’aise. Ils étaient contents; mais ne le
dirent pas.
--Je gage, monsieur André, fit le vieux Crozon, que vous voulez me
mettre sur le chapitre des revenants...
--Une bonne nuit pour eux, dit Yawen, clignant de l’œil, selon son tic.
Il fait noir comme dans un four; et nous sommes encore dans la semaine
des morts...
Ils se lamentèrent un peu sur le temps: il pleuvait trop, et le vent ne
cessait pas depuis plusieurs jours. Cependant, il était tombé avec
l’ondée du soir. Maintenant, la nuit était d’un calme sinistre.
D’immenses nuages couvraient le ciel, dont rien ne séparait les ténèbres
de la terre noire, comme si le couvercle était scellé sur la marmite.
Point de brume, toutefois: le cri ne se faisait pas entendre de la
sirène de Penmarc’h.
--Guillaume, vous qui n’avez peur de rien, dit le jeune homme,
voulez-vous vous mettre devant la porte? Par une telle nuit, je ne puis
voir une porte sans malaise. Ouverte ou fermée, elle fait peur... Et
c’est encore pis, si je lui tourne le dos: l’angoisse me tourmente...
--Pourquoi donc, monsieur?
--Il me semble toujours qu’elle va s’ouvrir; et que sur le seuil je vais
voir une apparition...
Crozon se prit à rire doucement:
--Voilà, je l’avais dit. Vous vouliez parler des revenants... Mais vous
n’y croyez pas, monsieur André... Vous vous moquez de moi, quand je...
--Pas du tout. Je ne me moque pas de vous. Je ne crois peut-être pas aux
revenants; mais je crois aux fantômes...
--Ah!...
--Oui: je sais qu’il y en a...
Crozon ne faisait pas la différence des revenants avec les fantômes; et
les autres non plus.
--C’est tout un, observa Guillaume qui n’avait encore rien dit.
--Vous avez raison, après tout... fit le jeune homme.
Guillaume sourit de côté dans son épaisse barbe; et ses yeux gais
jetèrent aussi, de côté, un regard malin: il est rieur, et croit
toujours qu’on veut rire.
--Bah, dit-il, vous vous amusez, monsieur.
--Non: tout est possible... Et qu’importe que les apparitions sortent de
terre, ou de ma tête, si je les vois?...
* * * * *
Ils ne répliquèrent rien, ne sachant pas ce qu’il entendait par là.
Crozon fixait le fourneau de sa pipe, écoutant immobile, l’air têtu et
les jambes allongées. Il attendait d’être interrogé; et il semblait
répondre à l’avance: «Quoi que vous puissiez dire, je sais ce que je
sais; et vous ne me ferez pas changer d’avis.»
--Dites-moi, Crozon, avez-vous vu des revenants?
Il secoua la tête:
--Non; pas moi, monsieur André...
Et tirant une bouffée de sa pipe, il reprit:
--Mais beaucoup d’autres les ont vus, _bamm_! et ne m’ont point menti...
--Contez-moi ce qu’ils vous ont dit...
--Vous savez toutes mes histoires, je vous en ai fait plus de vingt...
--Vous n’en avez pas encore une que j’ignore?...
--Hum... Si fait, il me semble que... Mais... Vous le voulez donc?
dit-il avec mauvaise humeur.
Sur le soupçon de n’être pas cru, il eût préféré de se taire. Il passa
sa large main cuivrée dans ses épais cheveux gris, aux boucles emmêlées,
et commença d’un ton maussade, qui s’anima bientôt, au cours du récit.
II
--Voici donc ce qui est arrivé à M. Pénerff, l’ingénieur, un savant,
celui-là, un conducteur des ponts. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni
d’hier... Vous vous le rappelez, Guillaume?... Il y a seize ans, deux
jours avant la Sainte-Anne, M. Pénerff vint me voir. Il demeura tout le
jour; et il soupa à la maison... Il faisait un temps sans reproche. On
était dans le plein de l’été, _bamm_!... Après souper, nous causions
tout comme ce soir; et M. Pénerff me dit qu’il ne croyait pas aux
revenants. Je lui faisais connaître comme à vous, monsieur André, ce que
je sais; mais il n’était pas d’accord; et il se moquait de moi... Bon...
Tant nous parlons, lui avec non, moi avec oui, qu’il s’était fait très
tard. On n’était pas loin de minuit... Je pensais bien qu’il coucherait
à la maison; et on lui avait préparé son lit. Je ne le croyais pas,
quand il me dit:
»--Crozon, bonsoir. Dormez bien. Je vais à Kemper.
»Et il prend son chapeau.
»--Par exemple, vous n’allez pas faire cela! lui dis-je...