charmante, blanche, finement veinée, et chez quelques-unes brillant d’un
reflet d’or, duvet imperceptible. Elles ont de longues jambes, déjà
pleines plutôt que maigres; et la naissance des cuisses a déjà le galbe
de la fleur adolescente. Cette peau, si fraîche et si neuve, est
tentante à voir comme un fruit.
* * * * *
Tandis que ces enfants s’amusent, et s’envoient de la main quelques
fusées d’eau, un pêcheur en canot, la pipe au coin de la bouche, la main
à la barre, double le phare et les regarde. Les petites baissent les
yeux; les plus jeunes n’en prennent pas le soin, et sourient à la
barque. Les Religieuses ne font mine de rien. Mais, comme peu de temps
après, un étranger s’arrête et s’accoude à la grille du phare, les
petites filles s’effarouchent; plusieurs rabattent leurs jupes; et à
celles qui ont négligé de le faire, les Religieuses l’ordonnent d’un
signe rapide. L’homme qui est là ne paraît pas être du pays; il n’est
vêtu ni comme un paysan, ni comme un matelot: c’est l’ennemi. Les
petites sortent de l’eau; une, qui veut aller trop vite, glisse; et dans
l’effort qu’elle a fait pour se retenir, elle se découvre un peu: elle
rougit, près de pleurer. Toutes ont repris leurs bas, et se sont
chaussées.
Les Religieuses ramènent leur troupeau en silence. Ces petites, si
jolies tout à l’heure, décoiffées, demi nues, sont maintenant ingrates,
lourdes et tristes sous leurs habits de deuil. Dans leurs sabots, elles
font des pas énormes, qui sur les pierres rendent un gros bruit. Tant
qu’elles se croient en vue, elles se hâtent et se taisent. A peine
ont-elles dépassé la barrière, et sont-elles à travers champs, elles se
reprennent, bavardes, gaies, à rire et à parler. Sous la petite coiffe
qui leur serre la tête, les cheveux forment une boule blonde au soleil;
et, marquant lourdement le pas avec les sabots, toutes s’en allant avec
lenteur, d’une démarche balancée, pesantes dans leurs jupes trop larges,
elles ressemblent à une bande de petites vaches rousses.
XLVII
LE SOIR SUR LA LANDE
A Kerloc’h. Fin septembre.
Le ciel est comme un miroir de magie, où se réfléchissent les feux de la
lumière absente: la dune, qui sépare la lande de la mer, lui cache
l’horizon. Au-dessus de cette lande creuse, le ciel est tout l’espace,
toute la mer, toute la lumière: lui seul, et ce cirque désert, enfermé
entre les bouquets d’arbres; lui seul, et sa palpitante rêverie. Il est
du vert le plus tendre, plus soyeux que la soie, plus tiède que les
larmes, plus profond que les océans,--et pourtant si proche qu’on le
dirait posé sur la cime des arbres. Vert comme le Nil des rêves, il se
teinte d’orange et de lilas: une buée féerique, une immatérielle vapeur
d’argent et d’or tremble comme une haleine sur les contours de ce poème
de l’intime douceur.
Tout est solitaire, depuis la dune plus blanche que la craie, jusqu’à la
route noire sous les hêtres feuillus, aux branches abaissées. On ne voit
rien, ni homme, ni maison; à peine si l’on distingue, au creux de ce
cirque, le fossé où la mare luisante ouvre un sombre regard entre les
aulnes morts. On ne voit rien qui vive; on n’entend rien qui parle. Les
arbres seuls; et sous l’étendue palpitante du ciel, rien que l’étendue
rigide de la lande. L’herbe, courte, malade et rare, fait un damier avec
le sable blême. Sur la tête noire des arbres, entre leurs masses
immobiles, le ciel est d’un bleu si pensif et si vivant qu’on le vénère,
et qu’on se sent l’âme pieuse, comme à la rencontre des yeux immuables
d’un Dieu qui prie. Et, comme pour ne pas faire de bruit, on marche avec
précaution sur l’herbe noire.
L’air est doux. Suave, le silence...
Et l’heure, religieuse. Une âme d’angoisse sublime et presque
bienheureuse plane sur la lande. C’est la fièvre du ciel, et ce ciel est
toujours plus proche. Voici le moment venu, qu’il semble descendre des
arbres mêmes, et qu’on l’a sur les épaules...
Tout est resserré dans ce petit espace; et tout pourtant est infini. On
dirait que le monde tient sur cette lande. Ni les plaines sans fin, ni
les mers, ni les steppes d’Asie, rien n’est plus vaste que ce cirque où
la tristesse repose, entre la dune grise et une ceinture de hêtres
noirs. Et lorsque, ayant tourné la tête, à la faveur d’une lucarne
ouverte dans la muraille des sables on revoit un coin de la mer
violette, il semble que ce ne soit plus qu’une feuille tombée de la
voûte céleste...
XLVIII
LE VENT
Au Coq... Fin septembre.
Grand vent.
Le vent est un despote terrible. Le vent est le prince de la folie. Il
se déchaîne tout d’un coup. Il tombe tout d’un coup. Sa colère dure une
heure ou un mois. Quand sa folie persiste, elle m’affole. Je ne sais
comment font les pêcheurs qui y résistent. Ce hurlement continu accable.
Il confond les idées; il hue nos sentiments. La clameur fatigue d’autant
plus qu’elle module davantage. La même note, longtemps tenue, ferait
moins mal aux nerfs: on finirait par l’oublier, peut-être. Mais le vent
est chromatique et chanteur de gammes. Le cri monte et descend; et c’est
de reprendre sans cesse après qu’il tombe, qu’il est surtout
intolérable. Il va et vient sur l’échelle, du grave à l’aigu; il a sa
fondamentale. On attend la reprise; et la tête, hantée de bruit, sonne à
l’octave. Malgré soi, on le suit, on l’accompagne. Il siffle; et le
délire s’accroît de tous les sons. Là-bas, une porte bat, ou un vantail
de fenêtre. Les branches se froissent et craquent. Tout tourne à
l’obsession de ce monstre. Il semble une mer invisible, qui rugit et qui
déferle mystérieusement entre le ciel et la terre. Et l’ennui irrité que
sa rage produit, la nuit plus que le jour encore, est pareille à la
douleur lancinante que le mal de dents provoque, quand la tête sur
l’oreiller ne peut trouver un seul instant de répit sans angoisse.
Le vent tourbillonne autour du phare, qu’il frappe d’une vague emportée
de sable et de feuilles mortes. Le vieux gardien secoue la tête:
--Ce phare est trop haut, dit-il. L’an dernier, si l’ouragan avait duré,
il m’aurait enlevé mon phare...
--Vous voulez rire?
--Non. Pourquoi pas? Le vent peut bien briser tout là-haut, et
m’emporter la lanterne. Rien ne tient contre le vent, prononce Crozon
d’un ton solennel. Le vent fait ce qu’il veut. Le vent est le maître.
Quand vous avez le vent debout en tempête, vous n’avez qu’à obéir, et
qu’à fuir devant lui, comme un chien sous le fouet, la queue entre les
jambes. C’est ainsi... Et même alors, s’il est dans sa rage, vous coulez
au fond de l’eau. Le vent est le maître de tous. Il n’y a de plus fort
que lui que le bon Dieu...
XLIX
ESTAMPE DANS LE GOUT DU JAPON
Au bord de mer... En novembre.
La grande marée, en se retirant, a laissé un merveilleux tapis de sable.
La grève est déserte. Pas un pas n’a marqué l’empreinte humaine sur la
belle pente humide, qui a la couleur de la noisette. Si haut est allée
la vague, que les cabines le long du sentier, au sommet de la dune, sont
encore mouillées d’eau. Le sable fin couvre le palier de pierre où elles
sont posées, et les marches qui y mènent. Point de fente, où il ne soit
logé, et ne brille faiblement. Sur les escaliers, tous les poux de mer,
peuple qui grouille dans le varech et le sable, se sont donné
rendez-vous. Ils pullulent, et sautent en l’air de tous les côtés,
blanchâtres et pareils eux-mêmes aux grains de sable que le vent
éparpille. Il y en a de toutes les tailles, depuis la tête d’une épingle
jusqu’à la grosseur d’une guêpe: les plus gros, qui sont les plus
lourds, font des sauts d’un demi-mètre sur leurs huit pattes; et, le
corps oblong, un peu voûté, veiné de vert, ils semblent des haricots
blancs qui dansent. Jusqu’au bord de la dune, le collier des goémons
serpente à perte de vue, et marque le point où les flots ont monté le
plus également: on dirait d’une vague interminable, figée d’un bout du
pays à l’autre en une dentelle jaune et noire, aux longs festons
réguliers.
Un chien, qui a couru par là, a laissé sa trace légère et mesurée, sous
forme d’étoiles rondes, pareilles à la figure de blason qu’on appelle
mollette. Et l’on est curieux de suivre l’empreinte de ces griffes,
comme si l’on y avait un intérêt véritable, et qu’on fût à la piste d’un
coupable en fuite.
C’est, sans doute, que la vie étonne sur cette grève, où l’ombre
s’incline, où tout est clair obscur comme le sable même, et qui s’étend
si calme après la tempête, sous un ciel désolé. Jamais le ciel n’a plus
qu’alors cet air étrange de folie et de haine, que lui donne la double
ligne des nuages reculés aux deux bords opposés de l’horizon, et qui le
ferment, se joignant vers le fond de la mer: c’est là, de l’Est et de
l’Ouest, que les nuées violettes se précipitent, elles-mêmes semblables
à l’ombre courroucée d’autres nuées. Droites, suspendues comme les
silhouettes sur un écran, elles courent, figures colossales de bêtes,
gueules béantes de lions géants, crinières, griffes et queues étalées
sur l’eau transparente du firmament.
Et quand l’ombre couvrant de plus près la terre, l’on porte les regards
sur la route, pour le retour, là-bas derrière les arbres, une lueur
rougeâtre, au reflet sanglant, étonne la pensée qui ne l’avait pas
prévue. C’est la lune qui monte, pleine, énorme et rapide, telle qu’une
puissance mauvaise, un monstre inattendu en quête de sacrifices. Plus
haute que les pins, la voilà qui s’élève dans le ciel. Et de son globe
orangé, d’instant en instant plus pâle, tombe une lumière cruelle et
glaciale, qui semble donner la fièvre à la dune blême.
L
L’ANGELUS
Septembre, près de P...
Le soleil a disparu; et tout rayonne encore de sa fuite. Tout se
recueille,--et semble se retirer. La vie au crépuscule est pareille à la
méditation dans le désert. Et du clocher, vient l’appel doux et clair de
l’heure, qui sait dire, en tintant: «Prions.»
Les deux voisines, vêtues toujours de noir, et les mains modestes
croisées sur le tablier noir, poussent la barrière derrière elles; et
l’homme met l’écrou. La cloche sonne.
--C’est l’Angelus, dit la mère.
Elle prononce: l’«Andgéluss», d’un accent étrange qui convient à sa
figure calme et maigre, à ses vêtements noirs, au silence de cette
maison.
Avant d’entrer, elle et sa fille quittent leurs sabots noirs sur le
seuil.
--Vous êtes prêt? dit en breton de Léon, la femme à son mari, Léonard
comme elle.
Il ne répond pas,--un grand homme dur, maigre et roux, sévère. Il se
baisse, et se lave les mains, pieusement, à la fontaine. Puis, il laisse
à son tour ses sabots près des quatre autres en ligne; et il passe le
seuil. Il ferme la porte avec soin. Il ôte sa casquette, et se signe.
Les deux femmes se mettent à genoux. Et la mère, à voix basse et claire,
murmure lentement:
--_Ave, Maria_...
L’homme prie avec une ferveur grave. La femme avec une joie douce, comme
celle des religieuses dans un cloître: la fille d’un air rêveur et
soumis, avec une sorte d’onction tendre, qui met un reflet sur son front
étroit de petite fille vieillie.
Les dernières lueurs du jour errent, douloureuses, sur la lande,--calmes
et paisibles dans cette chambre.
LI
LE FJORD
13 novembre, à Benodet.
Dès l’aube, il bruine. Les brouillards lointains se condensent au-dessus
de la baie, entre les rives, et s’éparpillent en poussière humide. Il
fait doux, silencieux et triste. Si l’on sort, on ne sent presque pas la
pluie; mais au bout d’un moment, on en est tout trempé, et les vêtements
s’en imbibent. Partout où l’on met la main, on la mouille; et la terre
ne semble plus faite que d’une pâte pétrie.
Tout a la couleur blanchâtre de la fumée; la mer est blanche; la rivière
est blanche; et les arbres disparaissent à demi sous la buée. La fumée
des toits ne s’élève point, et retombe mêlée à l’haleine brumeuse, qui
flotte entre les bras fins des peupliers et les branches étendues des
ormes.
Chacun reste chez soi. Sur le chemin, sur la place, personne. Les
douaniers sont assis dans le corps de garde, derrière la porte poussée;
et nul ne vient lire, sous le grillage, les dernières nouvelles du
temps qu’il fait. A la maison, les murs, la rampe de l’escalier, la
poignée des portes, le bois de la table et des chaises collent aux
doigts qui s’y posent. Les volets sont brodés d’un nombre infini de
gouttelettes, toutes distinctes et rangées en longues colonnes, comme
des perles. Et les vitres, les glaces, les verres sont couverts de buée.
Il fait très doux; et pourtant l’on frissonne. Un silence nocturne
s’étend sur la lande. Pas un pas; pas un appel. De temps en temps, le
cri d’une pie; ou la voix lointaine d’une femme qui tousse. Et là-bas,
derrière les haies, parfois s’élève une vive dispute d’oiseaux: c’est,
peut-être, un épervier qui a fait des siennes? ou peut-être se
réjouissent-ils dans les breuils de n’avoir rien à craindre des chiens
ni de l’homme...
Le murmure de la mer lui-même est plus lent. Elle soupire avec fatigue;
et la vague meurt à demi-voix. Le ciel blanchâtre est bas sur la terre:
il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli; et les arbres frileux
y dérobent leurs têtes. La brume se fait plus épaisse au coude boisé de
la rivière, là où elle se cache plus avant dans le pays...
Est-ce Benodet et le fleuve de Kemper, si bleu, si gai à la lumière?
Est-ce un fjord en Bretagne?... ou en Écosse?... ou peut-être en
Norvège?
Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées, comme du
cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine; et les tourelles
rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur
éteinte des dernières roses...
Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine...
LII
CRÉPUSCULE D’OCTOBRE
Sainte-Marine, vu de Penfoul.
La petite ville languit dans la paix du soir. Près de l’eau dormante,
cinq maisons sous les arbres. Le ciel est triste, tendu de gris et bordé
de plumes violettes. Et la mer, immobile et muette, a sa couleur de
sombre ardoise.
La petite ville, et ses maisons étagées dans le fond de l’anse noirâtre,
semble déserte: la fumée ne monte point, bleuâtre, au-dessus d’un toit;
et l’on ne voit personne, sur la cale, si ce n’est un enfant assis dans
une barque vide.
Les bois noirs et roux, paisiblement, se détachent sur le ciel gris; et,
de place en place, à leurs pieds, une prairie en tapis descend vers la
mer, et brille sous les feuillages obscurs, d’un vert étrange, sans
lumière et sans gaieté, froid comme celui de la pomme dont la pelure
traîne sur le chemin.
La petite ville et les maisons sont blanches, d’une blancheur maladive,
où les trous noirs des portes semblent mystérieux... Dans l’eau
stagnante du petit port, les bateaux noirs, sans voile, sont à l’ancre;
et leurs mâts nus se dressent avec ennui, comme des fûts de croix, dont
les bras sont tombés.
Devant les maisons pâles, la grève de sable jaune, et les rochers
chevelus de sombres goémons, découverts sur un long espace, s’étendent
lugubres, et comme abandonnés.
Point de lumière. Point de nuit encore. Tout est clair obscur. Tout est
terne, tout est éteint.
LIII
SAINTE-BARBE
En Gwesnac’h, automne.
Pour la dernière fois, peut-être, de l’année, l’ardent soleil resplendit
dans le ciel sans nuage. Et tout l’été d’or ressuscite avant de
disparaître. La grande marée enfle l’estuaire, faisant de l’Odet un
fleuve puissant, qui pousse la mer salée jusqu’à Kemper, la ville
blanche et grise qui porte les tours de sa cathédrale comme une coiffe.
Au flot, la rivière monte à pleins bords; la large nappe, au cours
rapide, égal et balancé, semble gonflée de la saison passée et de sa
paix splendide. L’air rayonne de plaisante lumière. Entre deux nuits
vaporeuses et très fraîches, il fait une de ces chaudes journées où la
Bretagne est blonde et bleue comme l’Ombrie, dans sa parure verte.
Le vent souffle à peine, en enfant capricieux. Le canot monte avec le
flot, et je tiens en vain l’écoute. Dans le courant contraire, le vieux
Crozon prend les rames: il nage, sans courber son large dos; il enfonce
sa casquette jusqu’aux sourcils; la masse bouclée de ses cheveux gris
moutonne autour de sa tête, et son petit œil bleu reconnaît tous les
points de l’eau et des deux rives, où chaque pli, chaque pierre lui sont
familiers depuis un demi-siècle. Un à un, il nomme les aspects et les
lieux, en bon ordre, et chacun suivi d’une anecdote immuable ou de son
épithète due.
Sous un abri cintré, au flanc de la villa qui plonge de trois côtés dans
l’eau, s’ouvre une sorte de remise pour les bateaux de course: dans une
obscurité profonde et violette, le yacht désarmé dort sous l’arche à
l’ombre moelleuse... Voici Ker-Gouz, et Lan-Huron, des rochers couverts
de grands bois, des châteaux trop neufs et de vieilles demeures: le
Pérennou, qui fut une villa romaine, et Broc, où vit le souvenir d’un
homme excellent, l’abbé du Marallac’h, qui ouvrait sa maison et son
domaine aux paysans, les jours de fête.
Boisées jusqu’à la cime, parfois les rives se rapprochent; la rivière se
resserre, et le courant coule profond, avec un remous de hâte. Aux
coudes de la route transparente, il semble qu’on aille passer sous un
berceau de feuilles, une charmille suspendue sur une terre bleue et
liquide. Hautes et d’un trait aigu, les belles ombres de la forêt se
projettent sur l’eau, et vous viennent à la poitrine, noires et
lumineuses, pareilles à des chevaux qui voltent. Quand les hauteurs
s’abaissent, le flot de la marée touche les deux bords, lèche
sournoisement les prés verts qui s’inclinent, entoure les pommiers et
couvre les berges. Une vieille ferme est inondée, plus délabrée et plus
sombre dans cette eau riante: une eau de turquoise sous le ciel d’un
bleu si vif encore. On défriche une longue lande en pente douce, un beau
champ pour la culture: au milieu des souches d’ajoncs, sur le char
s’entasse la dépouille d’un vert presque noir: deux femmes, là-haut
juchées, reçoivent à la fourche l’herbe dure, que tranchent des hommes
genouillés et gantés de cuir: ils passent la faucille dans la lande,
comme les ciseaux sur une tête qu’on rase. Et une jeune fille, vêtue de
bleu, le sang aux joues et aux bras, regarde devant elle, immobile au
soleil, près de la charrette.
Comme un nid au creux d’un arbre, au pied de la colline s’ouvre une
petite anse, un port pour trois petits navires, un abri d’eau, miroir de
feuilles. Elle est cachée sous les arbres; les chênes trempent dans
l’eau, et les houx épineux s’y regardent. Quand j’arrive, deux grands
paysans noirs sont couchés sur la pente rapide, et les feuilles mortes:
leurs pieds touchent à la rivière; ils mangent du pain au lard, tout en
fumant, et surveillent une barque qu’emplit une meule fauve de goémons.
Deux gros blocs enfoncés sortent du flot, semblables à des menhirs,
balises naturelles. Mystérieuse, au bas de la hauteur abrupte et des
arbres à pic, c’est la verte retraite de Sainte-Barbe. Et le silence
ombreux, les vieilles pierres, et ces paysans graves, tout, ici, comme
aux plus anciens âges du monde, est disposé pour la demeure d’une sainte
en Occident, ou d’une fée.
On grimpe par le petit sentier, qui court en lacets, ruisseau de terre
brune, si étroit que l’on serait forcé de tenir sur son cœur celle qu’on
aurait pour compagne, la voulût-on garder à son côté. Et tandis que l’on
monte sous le couvert des branches, le bois solitaire chuchotte;
l’haleine est parfumée de ce merveilleux langage; déjà la mélancolie de
l’or végétal mêle son harmonie mineure et son ardeur triste à la
fraîcheur des vertes feuilles. Les grands houx, admirables par la taille
et la verdeur, penchent leur feuillage de métal, incrusté de fleurs
rouges. Les églantiers se serrent contre de petits chênes, où le gland
brun sort de la gaine, comme une tête est portée sur une fraîche
collerette. Derrière les bruyères et les orties sombres, les fins
peupliers, de loin en loin, se dressent, des mâts sur les frégates de la
forêt. Les fils de la Vierge flottent, aiguillées tendues de la
prochaine brume. Partout, les ajoncs noirs au bord du ravin; et de
clairs ruisselets errant entre les feuilles mortes. Là-bas, au fond de
la colline, ou peut-être de l’autre côté, j’entends la cloche sourde du
bûcheron, la cognée qui bat en mesure le tronc de quelque hêtre. Deux
oiseaux chantent, deux seuls, tout près de mon oreille, et cependant
invisibles. Le petit vent de terre rit aussi en sourdine sous les
arbres. La vue se repose sur un rideau confus de bruyères, d’ormes et de
marronniers. Les mûres grenues sont sur la haie, telles des mouches à
facettes, qui dorment. Des feuilles tombent lentement, incertaines, sur
d’autres feuilles. Trois hauts cerisiers, à la peau soyeuse, tigrée
d’ombre, se chauffent au soleil. Rien de trop âpre; rien de trop noir:
le ciel paraît partout; et le petit sentier, couleur de chaume, ne peut
conduire qu’à une douce demeure. Peu d’insectes; parfois une guêpe
ronfle en titubant; et sous les feuilles mortes, secouées d’un frisson
sec, la fuite d’une bête furtive...
Et voici la merveille rustique, la chapelle de Sainte-Barbe, sur une
place de terre brune, au creux d’un vallon désert, entre deux collines
en landes, et au-dessus des bois qui s’inclinent vers la rivière.
* * * * *
La chapelle est en ruine; elle a bien vingt pas de long; elle est très
basse, et à la manière bretonne, en forme de grand tombeau. Le clocher,
qui reste debout sur la façade par un caprice d’équilibre, est plus haut
que tout le bâtiment. Il y avait une nef et un transept. Qu’importe de
quel style? C’est maintenant le plus hardi et le plus ancien de tous:
celui de la royale nature. Le toit s’est écroulé, des murs entiers,
toute la couverture et presque tout un côté. Une église de feuillage
s’est élevée sur les débris de la chapelle en granit; elle porte la
marque de l’architecte divin: il a construit dans l’ordre de la forêt;
c’en est la grâce souveraine. Sur le sol, des fragments qui respirent
maintenant, des colonnes brisées, des chapiteaux, de la pierre qui vit:
tout est terreau à l’herbe; tout est mangé de lierres et de bruyères;
cette ruine est pétrie de feuillage.
Les arcs sont de lierre noir; la grande fenêtre de l’abside, une ogive
de lierre ouverte sur le ciel bleu: et, au delà, tordu par le vent et
tout vêtu de lierre aussi, un chêne fait une colonne torse de baldaquin.
La nef à ciel ouvert, la douce tombe moussue, est vêtue d’ombres vertes,
comme un sous-bois. Le pavé de la chapelle est une boue grasse et noire,
où les moulures, les éclats de colonne, les morceaux sculptés portent
des fleurs. Comment s’est posé sur le maître autel ce tronc d’arbre
abattu par la foudre? Dans un coin, sur une console poussiéreuse, une
petite image de la Vierge, aux couleurs violentes, quoique rongées par
la pluie: la statuette regarde son église de feuilles, tranquille et
d’un air impassible sous le grillage qui l’emprisonne. Au beau milieu
d’une fenêtre, dans le mur droit, sous un manteau de verdure, un arbuste
est planté, coudé comme une torchère de bronze: ici, le charmant petit
arbre fait le candélabre: d’entre les pierres, il sort du mur par des
racines en forme de griffe: cet être délicieux se courbe en spirale, et
comme les cinq doigts écartés d’une main sur un visage, il ne tend que
des rameaux très clairs, pour ne point cacher le jour du fond, fait de
ciel, de feuilles vives et de plaques d’or...
La façade tient bon, haute et verte: ce dût être une porte surmontée
d’un clocher pointu. C’est maintenant, ce clocher, un cierge aigu de
lierre, jusqu’au reste de la croix enveloppée de mousse. Par la nef,
là-bas, derrière la chapelle, je vois une vache noire qui se hisse, pour
brouter l’herbage de l’abside.
Un pré vert, semé de grandes bruyères, fait le tour de Sainte-Barbe: de
là, je regarde la rivière d’or et d’argent au soleil, qui court au bas
de la colline, et les bois noirs sur l’autre rive. Au bout du pré,
devant la façade, sous les arbres, un lavoir abandonné, et deux enfants
en robe, qui, sans rien dire, assis l’un près de l’autre, mordent dans
un morceau de pain, où disparaît jusqu’aux yeux leur figure...
Et sur la colline qui porte la chapelle comme au pli du coude, la lande
se presse, noire, touffue et dense, pareille à la toison d’un troupeau
qui court, en baissant la tête: au milieu de l’idylle, où sourit sainte
Barbe paysanne, de quel effet puissant n’est pas, limitée par les bois,
la sombre lande qui monte?...
* * * * *