frappaient l’homme au visage, et lui couvraient le front. Herry
tremblait de la tête aux pieds, d’un seul tenant, tel un tronc d’arbre à
la dérive. Il sentait son bras raidi pendre comme une poutre à son
épaule, et d’un poids écrasant qui entraînait tout le corps. Il avait
les yeux pleins de sel, piqués de mille aiguilles; et ses lèvres cuites
lui étaient amères.
Il ne souffrait pour ainsi dire pas: l’accablement émoussait sa
souffrance. Sans espérer rien, il ne désespérait que par éclairs: car il
luttait; et la lutte, comme la vie, toujours espère. Cependant, il lui
semblait, peu à peu, ne plus sentir, ne plus savoir... Où était-il? Une
torpeur semblable au sommeil l’envahissait: allait-il dormir?...--Puis,
une terreur profonde le fit frissonner, une pensée coupante et noire,
qui le traversa comme un couteau enfoncé par en bas dans le ventre; une
énergie farouche, jaillie des entrailles, le remettant à flot, il eut
une sorte de joie; et, d’un coup d’épaule, il lui sembla surgir de
l’effroi où il venait de s’enfoncer...
... Et voici que le grand Herry vit s’ouvrir le brouillard; et, dans
l’éclaircie, les vagues séparées lui faisaient un chemin...
L’entrée de la rivière est là... Quoi, à son insu, si près de terre? à
quelques brasses de chez lui?... Mais oui: voici le port, le quai gris,
et la place familière, avec l’église et le clocher derrière le vieux
hêtre..
Mais la voici surtout, Marie, Marionik, la petite Marie... Bien sûr,
inquiète, elle est venue à sa rencontre... O ma Douce... c’est elle!...
C’est elle, la plus aimée... Dans son inquiétude, elle n’a plus voulu
attendre. Elle a laissé la maison; elle est là, sur la roche, à l’entrée
de la baie, pour découvrir au loin si son ami arrive... Chère petite
Marie, ma Douce...
Sa jupe flotte au vent, et d’une main sous le menton, elle retient sa
coiffe...; de l’autre, devant le front, elle protège ses yeux, ses doux
yeux qui cherchent...
Herry la devine à ce geste... car il ne distingue pas ses traits... Il
la voyait mieux, tout à l’heure. Le vent roule comme un fou dans la
bruine, qui tourne et s’éparpille en sens contraires, poussière de
fumée...
III
Rêve-t-il? Ou voit-il? Une amère nausée secoue la poitrine de l’homme;
et il croit vomir le gouffre qui l’étouffe... «Je vis», pense-t-il
joyeusement.
Certes, c’est elle! Elle est là, qui l’attend, la Douce. Elle lui fait
signe: sans doute, elle l’appelle. Et il lui sourit...
Tout à l’heure, tout à l’heure!... Rien qu’un instant encore... Elle
sourit aussi, Marionik, celle qui attend et qui demeure, celle qui donne
la vie et qui la garde, la douceur d’aimer, la fleur et le parfum de la
terre natale, celle qui renouvelle les caresses de la mère, et qui les
fait naître dans le cœur de l’homme...
Elle est là, celle qu’il a vue, après deux ans d’absence, dans les pays
étranges, sur l’autre bord du globe, où le marin passe comme un songe,
sans jamais croire qu’on puisse vraiment y vivre, ni même qu’on y soit
tout à fait des hommes. Il la rencontra, et pensa la voir pour la
première fois. Elle le regarda longuement, baissa les yeux et rougit...
...Ils vont se promener sur la lande. Le soir tombe; et la bruyère est
violette. L’ombre se penche sur les ajoncs, comme une femme qui écoute
un enfant lui parler à l’oreille... Ils marchent côte à côte, et ne se
disent presque rien; mais ils se regardent, s’arrêtant un peu de temps,
et ils se sourient. Et ils vont lentement, se tenant par le petit doigt.
Ils ont rencontré un vieil homme déchaux et crotté, qui les a bénis...
La feuille maigre des genévriers était noire sur la roche, et leurs
racines tordues s’y accrochaient comme des griffes. Et sur la haie, le
fruit des aubépines rougeoyait comme des gouttes de sang... et d’autres
baies se distinguaient entre les branches, gros yeux d’insectes qui
regardaient fixement, à travers le buisson, passer les fiancés. Il
faisait doux; la lande sentait le miel; et le ciel était vert.
Ils chantaient à demi-voix. Elle disait:
Que chante
L’oiselet sur la lande?
Et il lui répondait:
Il chante et chante son aimée.[I]
Et, un soir, elle lui murmura: «Oui, mon mignon.» Et ce soir-là, leurs
bouches se baisèrent. Les lèvres de Marionik tremblaient.
Douce, douce elle était; et douce est son nom. Douce et tendre, parmi
les hommes durs, au milieu de la vie dure; douce et blonde, claire dans
la brume de l’hiver, comme les meules sur la terre brune; jeune et
souriante dans la maison noire, aux murs de vieille pierre; la plus
aimée, celle dont les lèvres sont chaudes comme la plume et caressantes
comme le velours; celle qui, dans la salle obscure, où flotte le fumet
de l’âcre saumure et du sel marin, a l’odeur du trèfle au soleil. Le
trésor et le luxe de l’homme, la femme qui aime, la Douce enfin...
Comme elle était pâle, quand il l’a quittée une fois encore... Mais elle
l’attend. Elle sait bien qu’il est fidèle. L’heure du revoir est venue;
elle l’a devinée, sans qu’on le lui dît; elle a ses pressentiments,
comme celles qui aiment; elle a compris qu’elle devait être là, ce soir,
sur la grève; elle l’a reconnu; elle l’appelle. Voici le bienheureux
moment tant attendu... Ah! ils rentreront à la maison ensemble...
Herry tremblant se rappelle ce baiser, si différent de tous les autres
baisers. Il retrouve l’ardeur de la caresse, qu’elle lui donna, les yeux
fermés, si timide et si ardente, chaste et passionnée, ô chère Marie...
* * * * *
Une vague pesante, blême et haute comme un rempart de ville sous la
pluie de l’aube, roula contre le grand Herry. Il voulut crier; il sentit
un coup violent qui lui ferma les yeux avec la bouche. La porte du jour
et de la vie claqua sur ses paupières. Étouffé, et sombrant, il pensa:
«Marie, Marie..., mon Dieu..., ô très Douce!...» Et il mourut.
XLII
SPECTACLE
A LA SANGUINE.
Pardon de Benodet. En septembre.
Ils n’avaient encore jamais vu les chevaux de bois.
Un double, un triple cercle de spectateurs entourait le manège. Ils
étaient inquiets, surpris, ravis. L’appétit de tourner les gagnait un à
un. Ils ne craignaient pas d’être ridicules, mais de n’avoir pas
l’adresse nécessaire à profiter d’un si beau jouet. Ils hésitaient, en
proie à un chaud désir; et ils se sentaient éblouis. Les hommes
fumaient, les mains dans les poches; et d’anciens matelots expliquaient
le jeu, en haussant les épaules: ils en avaient vu bien d’autres. Mais
les femmes, les enfants, les paysans étaient dans la joie. Rien de si
brillant n’avait jamais paru au pardon. Aussi, avait-on mis le voyage à
deux sous. Pour deux sous, le plaisir était bien court: mais quoi? On
les eût fait payer, pour voir seulement tourner la machine, ils
l’eussent compris. Ils ne la quittaient pas du regard, jusqu’au moment
où la fatigue leur faisait cligner les yeux.
Entre les maisons noires, sur le sol inégal du carrefour, quel vire-vire
étincelant! Il semblait un incendie qui tourne, et le mouvement rapide,
la perpétuelle ronde, comme le vacarme de la musique, multipliaient
l’éblouissement. Un rouge flamboiement au milieu d’une vague sonore, qui
ronflait toujours égale à elle-même dans sa force assourdissante. Tout
était rouge comme le feu, comme le sang. L’or et les paillettes, les
drapeaux, les harnois, les figures peintes, flottaient dans le
tourbillon rouge comme les poils de la bête ou quelques débris de peau
dans la cuve pleine de sang. Les lampes suspendues aux courtines
tombaient sur une foule de petits miroirs, d’où l’étoffe reflétée et la
lumière jaillissaient en gerbes rougeoyantes de rayons, pareils aux
éclats de la fusée qui s’épanouit dans le ciel et se brise.
Ils ne voyaient pas le misérable cheval blanc, taché de jaune, aveugle,
la tête basse et bandée, l’esclave à la meule, toujours tournant, lié à
la roue du supplice près de l’orgue, piétinant dans un songe effroyable
une prairie de hurlements, une piste sans fin et sans une pousse
d’herbe, ne dressant même plus les oreilles, la queue morte entre les
cuisses. Ils ne voyaient pas davantage les deux hommes en loques,
criant, suant, récoltant les sous d’une main preste, les comptant d’un
œil de voleur, sales, demi-nus, couverts de poussière et de sueur
coagulées.
Ils admiraient les bêtes sellées, une ménagerie sauvage et bouffonne,
des oies, des tigres à têtes de mouton, des chameaux débonnaires, des
porcs pour rire, peinturlurés de rouge, de bleu, de jaune et de noire
crasse.
* * * * *
Les enfants restaient dans l’extase: les yeux écarquillés, la bouche
ouverte, plusieurs des plus petits un doigt au bord des lèvres,
restaient immobiles sur leurs pieds, tout ronds dans leurs robes rondes.
Et, quand on les faisait monter sur les chevaux, ils n’osaient pas y
croire: ils tâtaient d’une main flatteuse et lointaine la courroie dont
on les liait, timides avec leur monture comme on l’est avec ce qu’on
touche en rêve. Sur les bêtes peintes ou dans les voitures,--_Naples_
rose, _Alger_ blanche, et _Marseille_ bleue,--souriant dans le
ravissement, ils semblaient faire partie de ce meuble chimérique aux
couleurs éclatantes. Ceux qui n’étaient point appelés en paradis
demeuraient sans envie, bienheureux encore d’être admis à contempler les
élus dans leur gloire. Un mousse de quatorze ou quinze ans, très grand,
et musculeux comme un homme, était pétrifié dans la contemplation, avec
un bec de lièvre rouge, et des yeux aussi bleus, aussi vides que le
regard d’un enfant à la mamelle.
Les filles n’enjambaient pas les chevaux: elles le désiraient, et n’en
avaient pas l’audace. Au moment où elles prenaient place, elles
rougissaient depuis le tour de leur grand col blanc jusqu’à la coiffe
blanche. Puis, elles rangeaient les plis de leur robe noire; elles
riaient; et leurs yeux étaient brillants. Elles se tenaient assises
comme au théâtre, ou dans une cérémonie.
La clameur rugissante de l’orgue de Barbarie ne les assourdissait pas.
Ils regardaient les sons, pour ainsi dire: ils ne les entendaient pas.
C’était, à leurs oreilles, la voix même du spectacle et de cet incendie
tournant. Le bruit pourtant était terrible. Une petite vieille, bien
contente au côté de son grand fils, un matelot en congé, s’exaspérait de
ne pouvoir s’en faire entendre: elle criait en vain de sa bouche sans
dents. Elle en avait les larmes aux yeux...
Et le manège roulait: sous l’étoffe rouge et la pourpre illumination des
reflets dans les glaces, tous les assistants étaient rouges comme autour
d’une maison qui brûle; et les cavaliers semblaient emportés dans un
tourbillon de flammes.
XLIII
FANTOMES
Près de Brest. En novembre.
Le Goulet est pareil à l’âme d’un canon, où traîne la fumée de la
charge. Les forts, la ville, les étages de pierre reculent et se
brouillent, comme une vision quand, vers le soir, l’esprit fatigué ne
distingue plus ce qu’il voit de ce qu’il se rappelle: alors, il regarde
dans la somnolence passer les souvenirs, comme à la dérive flottent les
épaves. Les rochers même s’effacent. Le brouillard gris n’ensevelit pas
la rade: il la voile.
Profonde et verte, l’eau de l’Océan coule rapide sous un glacis de mare
laiteuse, comme un œil vairon transparaît encore sous une taie opaque.
L’haleine lente de la brise porte l’accent maladif de l’automne; et
retombe aussitôt. Le crépuscule devance l’heure. La buée au mol
balancement berce un rêve profond et morose; elle lui murmure la parole
préférée, qu’il écoute: le conseil de dormir. Il l’oublie, et l’écoute
encore: Dors, dors...
Parfois, la fumée blanche s’amasse et bouche toute échappée: Quel
mystère veut donc cacher le ciel fondu en nuées traînantes? L’obscure
blancheur tournoie lentement, à la manière de linges impalpables que
l’espace dépouille. On se sent séparé de toute vie, et refoulé en
soi-même; il semblerait qu’on prît plaisir à se coucher sur le lit
changeant de ces nuages; et peut-être, serait-il doux d’y rester assoupi
pour jamais. La couche muette du repos invite à s’y étendre. Mais une
odeur âcre et cruelle, qui cuit aux yeux et fait tousser, une sorte de
saumure subtile monte aux narines, sale les lèvres et pique ses
aiguilles dans la bouche, ourlant d’un point aigu le voile du palais. Le
frisson secoue l’assoupissement: un drap humide, un linceul qui fleure
la terre et les feuilles pourries, colle à la chair et glace les os: une
visqueuse gencive mord et lèche la peau. Et plus l’on est plongé en
soi-même, plus le réveil est brusque de la rêverie. Dans l’humidité
glaciale qui pénètre les moelles, l’on sent brûler au dedans de soi
l’ardeur dévorante d’une pensée sans objet et sans cause: au milieu de
la brume, elle brûle et frémit comme une lame en fusion trempée dans
l’eau froide; et, dans cette vapeur, peut-être, c’est elle qui fume...
Parfois aussi, le nuage s’éparpille en tourbillon muet, une poussière
vaporeuse qui tournoie, une toile d’araignée qui se tend de haut en bas
et qui se fixe: d’autres fantômes défilent alors sous les mousselines
transparentes. Des arbres dentelés, pareils à des statues sans tête,
grand’gardes en faction, rigides sous le manteau de la cavalerie; des
roches qu’on croirait de brouillard figé, sans consistance; des murs
lisses, puits sans fond qu’emplit une ombre lunaire, et où doit sourdre
une eau dangereuse. Un bloc gris peu à peu se découvre et se fait plus
large: il se penche, tel un ours aux aguets, et qui sort d’un fourré, en
hochant la tête sur ses rondes épaules...
* * * * *
Le calme de la brume s’étend, une paix étouffée, et qui étouffe. Le ciel
ne respire plus; et la mer est à bout de souffle. Un silence lassé, où
passent des appels plaintifs de machines, pareils aux soupirs qui
s’étranglent dans la gorge d’un malade.
Un témoin inattendu surgit: il est là, on le touche, venu on ne sait
d’où. Un lougre aux hautes voiles passe dans le brouillard, spectre
blême: ce n’est qu’une ligne grise, une ombre sans largeur, une forme
longue qui n’a rien de solide. Lent et triste, il semble glisser sans
corps sur l’horizon, messager d’une amère nouvelle, qui ne veut pas être
surpris, et qui cherche à mouiller, sans avoir été vu, dans le port...
XLIV
LA DAME AUX OIES
Non loin de Loc-T... En automne.
La vieille Bourhis s’arrêta soudain de parler, se rangea contre la haie
et se tint coite. Le battement d’un cheval au galop se faisait entendre,
semblable au rythme sourd d’une forge en marche. Il se précipita et
retentit plus proche; le souffle de la bête scanda le dur accent des
sabots. Et le centaure parut, se mit au trot et, brusquement, fit halte.
C’était une femme bottée, casquée, éperonnée. Elle sauta de cheval et
parla fort. Elle avait l’accent étranger et nasillard. Ses cheveux
taillés court grisonnaient; sur ces mèches bouclées, elle portait une
espèce de chapeau gris, un feutre en forme de casque allongé, ou de
demi-courge, relevé sur un bord; une plume de coq se dressait contre la
coiffe, fixée par une agrafe de métal. Un bout d’étoffe noire flottait
par derrière, à la façon des crinières sur le dos des dragons. Cette
femme avait la peau rouge, les lèvres minces et de petits yeux bleus,
ronds et froids. Un carnier lui pendait au côté, et elle portait un
fusil en bandoulière; le cuir fauve de la buffletterie luisait sur le
drap gris de sa redingote. Elle entra dans l’auberge. On entendait sa
voix aiguë et impérieuse. Elle s’informait d’une famille pauvre qu’elle
voulait voir, disait-elle. On lui répondait peu, sèchement et de
mauvaise grâce. Presque sans aide, elle se remit en selle et repartit.
* * * * *
La vieille Bourhis la suivit des yeux avec malveillance. Elle soupira,
et dit:
--C’est la dame du Goasker... C’est des Anglais...
--Non, Américains, dit le tavernier.
--C’est toujours des Anglais... Madame Dicksonn, qu’on l’appelle.
--De braves gens, ils font du bien... reprit l’homme avec une moue de
dépit.
La vieille Bourhis n’y tint plus.
--C’est une païenne. Ils sont tous païens, maintenant, au Goasker.
--Vous feriez mieux de vous taire, observa Bourhis.
--Et elle monte à cheval, comme un homme. Oui, monsieur, me dit-elle.
Vous l’avez vue. Souvent elle est...--Elle tira une prise du cornet
qu’elle avait dans la poche, et, avant de la mettre dans son nez, elle
fit une grimace de dégoût.--Une pièce d’effronterie, conclut la bonne
femme, un morceau de malice...
--Ils font du bien, répéta Bourhis.
--On n’a pas besoin d’eux, dit un grand maigre attablé devant une bolée
de cidre.
--Oh! leur argent est pourtant bon à prendre, Pogam...
--Bon, oui: eh bien, on le prend.
--Que viennent-ils faire ici? demandai-je.
Les hommes n’avaient parlé qu’à contre-cœur. Bourhis répondit, de
mauvaise humeur:
--Ils viennent pour la religion. Ils prêchent. Ils ont des prêtres,
habillés comme vous, monsieur, et moi. Ils sont tous prêtres dans cette
religion, à ce qu’on dit.
Et il ajouta, comme à regret:
--Ils donnent beaucoup, c’est vrai: du linge, du bois l’hiver, des
remèdes... Ils dépensent.
--Ils en ont payé plus d’un, pour se faire protestant...
--Il y en a qui n’ont pas de cœur, dit madame Bourhis en colère.
--Ils s’imaginent qu’on se ferait Anglais, là, du soir au matin, avoua
le tavernier; ils ne nous connaissent pas.
--Bah! on fait semblant. On se moque d’eux. Quand ils ont bu les sous,
ils n’en sont pas moins bons chrétiens.
* * * * *
Ces Bretons disaient vrai; ils ne voulaient pas mentir. Plusieurs
étrangers se sont établis en Basse Bretagne; ils y secourent les
pauvres; ils viennent en aide à beaucoup de misères: et ils sont haïs.
Avec une sorte d’hypocrisie instinctive, Bourhis, tous ceux qui étaient
là, voulaient dire quelque bien de ces hérétiques, et ils en pensaient
du mal. Il y avait de l’hostilité jusque dans leur reconnaissance.
Parfois on sentait qu’ils eussent préféré ne rien devoir, peut-être, à
des protecteurs détestés: il fallait être réduit à l’extrémité pour
accepter l’appui de ces mains étrangères.
--Ils vous mettent aussi leur livre dans la poche, assura Pogam,
goguenard. _C’est l’Evangile, prenez-le, lisez-le_, qu’ils disent. Ils
vous le glissent dans la main.
--Moi, je l’ai lancé par-dessus la haie, son livre!
--Et moi, si la dame m’en donne encore un, je le lui jetterai à la
figure, donc!
--Voyons, Pogam, l’Évangile est aussi votre livre.
--Je sais, je sais, monsieur... Je ne puis pas vous dire... Il me semble
que notre Évangile et le leur, ce n’est pas le même...
--Non, pour sûr, ce n’est pas le même! affirma madame Bourhis.--Et vous
ne savez pas ce qu’elle aime le mieux, la dame?... Je l’ai vue au
manoir... Vous ne le croiriez pas...
--Ses enfants? La chasse?
--Non, non. C’est les oies!...
Ils se mirent à rire.
--Oui, monsieur. Elle élève des oies, elle les appelle. Elles courent,
en faisant leur cri, à vous étourdir. Elles lui sautent sur les genoux;
et elle les caresse, comme des enfants. Elle les embrasse, elle leur
lave le bec et le frotte contre sa joue; elle leur dit des mots doux,
dans sa langue. Elle ne leur parle pas si durement qu’aux gens, donc!
Elle aime bien moins les chrétiens que ses oies, croyez-le... Il ne faut
pas toucher à ses oies: elle vous tuerait.
--Que dites-vous là, Jeanne? gronda sévèrement Bourhis; mais il riait.
--Je dis qu’elle adore ses oies, donc.
--Les oies ont beaucoup de connaissance, vous savez bien...
--Oui; mais il n’y a que des païens pour adorer des oies. Voilà sa
religion, à votre dame. Les païens ont une bête pour bon Dieu, chacun la
sienne...
--Ne bavardez pas tant, Jeanne! reprit Bourhis, haussant les épaules, et
riant sans contrainte, cette fois.
XLV
UN CHAMP
ET
LE CHEMIN MONTANT
Près de Langol...
A perte de vue, au soleil, une plaine sanglante et sombre. On dirait une
laine noire, en boucles serrées, qui flotte sur un large lac de sang; la
toison de moutons sans nombre, qui reste suspendue sur le fleuve épanché
de leur gorge ouverte. C’est un champ de blé noir, aux épis d’encre et
de soie, dressés sur une hampe rouge. Ils ondulent, au souffle du soir.
Ils ont moins la couleur du deuil, que celle d’une majesté sauvage.
Quand le vent les incline, on les prendrait pour la crinière secouée des
chevaux invisibles qui galopent sous la terre. Et, il ne faut qu’un
menhir, quelqu’une des pierres mystérieuses et cruelles qu’on voit à
Karnac, veillant au milieu des blés noirs, pour que l’on prît peur de ce
champ, et qu’on y reconnût le labour des puissances maîtresses de la
nuit,--la récolte mûre du Tartare.
Le soleil disparu tout à coup, quelques vieux chênes et des houx
centenaires sur une roche nue se dressent démesurés. Sont-ce eux qui
jettent sur la plaine cette ombre immense? Une pie rauque criarde
méchamment. La pensée erre avec peine sur les sentiers battus de ce que
l’on croit connaître, et où l’inconnu, se dit-elle anxieusement, jamais
ne se rencontre. Mais comme les houx au pied du roc, le souci jette sur
les idées un manteau d’ombre. On se hâte... Et voici, frémissant, qu’on
entend sur ses pas un hibou sinistre qui hôle. Et l’on frissonne... Le
champ est noir.
* * * * *
A Benodet, vue de la place. 3 octobre.
Tournant le dos à la mer, comme je sortais du canot, les yeux encore
éblouis de la promenade, le soleil était à son déclin, et, sur la place
de l’Église... je vis le chemin que j’avais pris cent fois, et n’avais
jamais vu jusque-là.
Un petit chemin, montant sans fatigue. Des pommiers près des maisons
basses, les unes rousses, les autres noires déjà. Entre les murs, la
terre brune comme le tabac, et chaude de vie: la délicieuse lumière
d’octobre était encore sur elle, la lumière de l’été mourant.
Un côté du chemin est doré; les arbres font de l’ombre à l’autre: mais
l’ombre elle-même est moelleuse, veloutée comme une joue brune. Une
femme dans la rue, seule: elle rentre chez elle, sans doute. La femme en
coiffe s’arrête sur le seuil, et regarde lentement, immobile.
Clair et vif, comme une soie bleue, au fond le ciel.
XLVI
LE BAIN
Au Coq, en Benodet... 24 septembre.
En rang, lourdes et mal vêtues, les petites filles suivent lentement le
sentier qui tourne entre les buissons, au-dessus de la grève. Elles
occupent, noires, toute la largeur du chemin courbe, pareilles à de
grosses fourmis dressées contre un obstacle. Elles font un ruban sombre
sur le sol blanc. L’air blond, que le soleil inonde, pétille. Trois
Sœurs, de noir vêtues, escortent le défilé; l’une, en tête, cause avec
les élèves; les deux autres, fermant la marche, semblent prier. De loin,
on dirait que ces petites filles sont des novices elles-mêmes. Puis,
arrivées au haut de la ravine qui descend presque à pic sur la grève,
elles se débandent, elles se précipitent et courent en bas, elles rient;
une tombe, et se relève en riant aux éclats.
Les Religieuses choisissent l’anse la mieux abritée des regards, cachée
sous le chemin. Elles observent attentivement si personne n’est là;
elles tiennent conseil: l’heure est bonne; à peine si l’après-midi
commence, et il fait un soleil ardent. Les petites attendent un ordre.
Enfin, il est donné: elles se jettent sur le sable, et ôtent leurs
souliers. Les Religieuses sont assises sur les roches, leur gros
parapluie au côté, et leurs mains sur les genoux. Les petites filles
tirent leurs bas: voici déjà les pieds nus et les jambes. Les plus
grandes ont des mines circonspectes; elles aident les autres à relever
leurs jupes, et les fixent par derrière avec des épingles. Toutes se
retroussent, les unes jusqu’aux hanches.
* * * * *
Elles jouent dans l’eau; elles s’avancent, gracieuses et maladroites, de
pierre glissante en pierre moussue; elles ont de l’eau jusqu’au genou;
elles cherchent des coquillages, les crevettes grêles et les crabes
trapus. Elles poussent de petits cris, ou des rires aigus, pleines de
joie. Elles s’amusent; elles sentent l’air tiède qui les caresse, et la
vague fraîche qui les chatouille. Quelques-unes sucent des algues, ou
des coquilles pêchées. Parfois, elles perdent pied, et l’on voit leurs
bras, en balancier incertain, qui se projettent de côté, pour tenir
l’équilibre; les bras sont nus aussi; et les cheveux, rompant leurs
liens, tombent en nattes ou en boucles sur les épaules, mal retenus par
les coiffes. Elles folâtrent, ces petites recluses... Les Sœurs en
cornette et en tablier noir, sur le roc, les suivent des yeux, ou
promènent autour d’elles un regard attentif, qui, au premier soupçon, se
fait sévère; et parfois, une religieuse appelle des petites par leurs
noms, et les gourmande.