tel, le mariage d’un autre. La vieille Koadër est bien âpre, et condamne
sévèrement ceux qui perdent leur argent, ceux qui se ruinent; elle
admire, au contraire, les riches, même quand elle veut les blâmer, et
qu’elle en cite des duretés peu louables. La vieille Koadër est déjà une
bourgeoise: elle a le souci de l’épargne; elle est fière de ses petites
rentes; elle est sûre qu’on les lui envie. L’autre, la bonne paysanne,
vénère sans doute cette sage économie, et l’ordre qui règne chez sa
commère; mais on dirait qu’elle regrette plus encore sa jeunesse, son
temps de danses, son homme enseveli... et ses enfants divisés, les uns
qui se querellent, les autres loin d’elle, le plus jeune même en Asie...
Toutes les deux s’accordent à ne plus reconnaître les mœurs du vieux
temps dans les jeunes filles d’aujourd’hui... Et elles ne tarissent pas
d’anecdotes... Puis, elles s’inquiètent de Sœur Camille, qui est malade,
perdue, a dit le médecin: on l’a opérée d’un cancer; elle va mourir...
Que deviendront les pauvres et les malades du pays? Elle en savait plus
long que les médecins de la ville. Elle avait mon âge, dit l’une des
deux vieilles: elle est venue jeune fille dans la maison religieuse,
d’où elle ne sortira que morte...
Soudain, comme le soleil se couche, éclate un grain: la violente pluie
d’octobre tombe large, épaisse, longue. Les dernières flammes du jour
s’éteignent. Le ciel gris semble descendu, et se suspendre comme un
voile morose entre la mer, les arbres et la lande confondus...
XXXIV
LA NUIT DES FÉES
Le petit bois de Ker-Mor. 5 septembre.
J’ai vu les fées, par cette douce nuit.
J’allais sur le chemin, qui monte et descend par la lande, bordé de
vastes champs, et semé de beaux arbres, de loin en loin. J’allais par le
sentier, que l’on perd dans l’herbe; je marchais sur le tapis frais et
touffu de la prairie; et l’herbe était glauque au clair laiteux de la
lune.
L’exquise joie de la nuit d’été, suspendue, était muette. Seule, là-bas,
au delà des sables blancs comme la neige, la berceuse de la mer
soupirait doucement son murmure... La vague expirait sur la grève comme
le souffle enchanté de cette nuit.
Il était tard, déjà; et l’arc de la lune tirait ses flèches de perles
déjà plus bas que le front des arbres; au bord de l’oreille, l’arc rieur
jetait ses traits dans les cheveux. Toute la mer lointaine brillait de
cette lumière, pareille à un bouclier tremblant sur une gorge
voluptueuse. Et la vague pâmait.
Près d’un ruisseau, sous les vieux ormes, dans une litière d’ombre, un
vieux cheval dormait... Et la brise tiède inclinait les feuilles, qui
frémissaient sans bruit, comme les lèvres de la jeune fille qui va
sourire...
Les haies sentaient la mûre, et le miel des fleurs chaudes. De toutes
parts, l’odeur des feuillages mouillés s’élevait délicieuse, frais
encens de minuit, rosée amoureuse de la terre endormie. Le vieux cheval
tousse; il lève la tête et change de pied; il doit rêver.
Et comme je tournais sur le chemin, m’élevant peu à peu selon la pente,
sur le haut de la côte le bois de pins apparut. Et c’est alors, ô fées,
pensant à vous, que je vous ai revues.
* * * * *
La lune brille au travers des pins, dont les pieds entrelacés se
croisent dans la clarté. Entre les longs couples, au port si svelte et
si fin, le ciel d’argent bleuâtre coule; et le clair de la lune est
comme un lac suspendu sous les branches. Les ombres de velours et les
rayons de blonde opale glissent plus doucement que l’aile du cygne,
lorsqu’il plane. Les arbres mariés font un temple au clair de lune.
La pluie d’or des étoiles tombe plus pâle sur les pins.
J’entends vos pas, et votre lente danse, ô fées. Les lucioles, au bord
des haies, ce sont vos yeux, quand l’une de vous se couche sur l’herbe,
ou se baisse pour détacher sa robe de lune prise aux épines, et que les
autres, penchées sur elle, l’entourent. Ou bien, quand deux de vous se
cachent sous les feuilles, pour se caresser.
Les génies du feuillage, attentifs, et les petits dieux des charmes
mouillés vous regardent. Le flot paisible retient son haleine, et rit
mystérieusement sur les galets.. Et, par cette nuit si douce, sous les
pins de Kermor, je vous vois toutes, ô fées.
XXXV
GLAZIK
A L., en Briec. Septembre.
Il avait grand air; et quoique très vieux, tous ses gestes étaient d’une
harmonie charmante. Ce grand vieillard de soixante et dix ans avait la
retenue et la finesse courtoise que l’on suppose le propre des grands
seigneurs, dans l’ancien temps. Ses longs cheveux blancs brillaient
encore autour d’un front large et haut, blanc comme l’ivoire. Tout son
visage était décoloré: et l’éclat doux de ses yeux verts n’en paraissait
que plus ardent. Un sourire d’une dignité exquise écartait les coins un
peu bas de sa bouche très longue. Il respirait une bienveillance
discrète et noble, et cette politesse de nature que rien ne supplée.
Il ne parlait pas le français, quoiqu’il l’entendît. Mais comme il ne le
savait pas assez bien, il ne s’en servait pas, pour ne point balbutier.
Il s’avança vers moi, et m’offrit la bienvenue dans la ferme, d’un air
qu’on eût pu lui envier dans un palais. Et voyant, sous la porte de
pierre, ce grand vieillard, droit et maigre, aux longs traits blancs,
marqués comme les méplats d’une figure de marbre, je crus me retrouver
chez le roi Cymbeline, dans la forêt.
* * * * *
Le nom de Glazik est celui qu’on donne aux Bretons vêtus de bleu, qui
habitent l’intérieur des terres en Cornouailles, entre Kemper et la
montagne. Ce sont presque tous des paysans, et leurs terres comptent
parmi les mieux cultivées. Ils sont aussi fermiers et éleveurs de
chevaux. Le costume des hommes est sans doute le plus beau de Bretagne,
depuis que se perdent les modes luxueuses d’autrefois. Le vieillard, qui
me fit un accueil si affable, portait un vêtement de ce style, et du
goût le plus raffiné, quoiqu’il n’eût déjà plus les larges braies, ni la
culotte, et que l’étoffe de ses habits ne fût pas des meilleures. La
beauté de ce costume tenait à un choix exquis des couleurs.
Sur un gilet de drap noir roidi par une armure de toile, une première
veste carrée de drap blanc, ornée de larges bandes en velours noir,
débordait, serrée seulement à la taille, où elle était lacée
étroitement,--sur une seconde veste à manches, en drap bleu, moins
étoffée, d’où la première émergeait en gorgerin. La veste bleue était
parée, elle aussi, de large velours noir et de fils en soie jaune, à la
place des boutons. Rien n’eût mieux fait valoir le port élancé d’un
homme, ses vastes épaules, et sa figure rase à cheveux clairs, que cet
accord harmonieux de bleu, de blanc et de noir, piqué de quelques points
orangés. Voilà pourtant le costume d’un paysan, qui ne le portait pas
pour qu’on le vît, mais par habitude et par tradition. Qu’on y compare
le misérable habit des villes, et du plus riche bourgeois comme de
l’ouvrier.
Je m’étonne que les Bretons aient montré si peu d’aptitude à la
peinture, avec un si grand goût dans le choix des couleurs, pour le
vêtement. Peut-être ont-ils prodigué tout ce qu’ils en avaient, dans
l’invention qu’ils ont mise à se vêtir.
XXXVI
LE JOUR DES MORTS
2 novembre. Près de Kemper.
Les brumes blanchâtres se dispersent et courent de la lande sur la mer,
où le vent les emporte. Le soleil luit doucement. Un matin bleu,
parfumé, humide. Des corneilles, sur le toit de la maison déserte,
causent gravement, sans se regarder, le bec droit et magistral, le col
tendu comme des juges qui écoutent. Elles prononcent des arrêts
lugubres, où grince le bruit des chaînes: _Eh quoi?... Eh quoi?_...
font-elles. Au soleil, les fleurs d’ajoncs brillent, mouillées.
Mélancoliquement, la cloche tinte des glas.
Trois femmes viennent sur le chemin, deux vieilles et une jeune entre
les deux. Elles ont de gros bouquets à la main, des fleurs coupées trop
haut, qui paraissent trop grosses sur la tige trop courte. Et la
mosaïque de ces bouquets pressés semble faite au point, comme une
tapisserie. Un vieil homme paraît, un gros bouquet de dahlias entre les
doigts.
--Je n’ai pas encore porté des fleurs à mes morts, dit-il.
--Nous non plus, font les femmes.
--J’y ai été, hier, après la messe...
--Nous aussi, disent-elles.
--Mais nous n’avons pas vu Yvonne, observe l’une.
--Ah! dit le vieux contrarié.
Après un court silence, où ils ne se regardent pas, où ils tournent dans
leurs mains les fleurs épaisses, pressées, nues sans une feuille,--une
des vieilles reprend:
--Un beau temps pour les morts...
--Un bien joli temps pour les morts... disent les autres.
--Tant mieux pour eux, il faut ça... décide le vieux avec une assurance
étrange.
--Ne nous mettons pas en retard, dit la jeune femme qui n’a pas encore
parlé.
--Nous avons le temps. La messe n’est pas encore sonnée. Mais ne
m’attendez pas, fait-il à la plus âgée.
--Vous ne venez pas? On n’est jamais trop tôt, là-bas...
--Je traîne la jambe, vous savez; je vais plus lentement que vous...
--A tout à l’heure. J’irai avec vous au cimetière, Loïk. Il fera bon
là-bas...
--Un beau temps pour les morts...
XXXVII
LE CHANT HUMILIE LES BÊTES
L’été, en Benodet.
L’âne, arrêté sur la route blanche qui brûle, les flancs piqués par les
mouches que rien n’écarte, ni les oreilles dressées, ni les coups de nez
brusques, l’âne tourne la tête et regarde fixement, de ses grands yeux
veloutés, les vaches dans la lande verte. Elles paissent indolemment,
évitant l’ortie qui pique, mais le front toujours baissé, en quête d’une
herbe fraîche et tendre, douce à mâcher, et douce à ruminer encore.
Et l’âne brait. Et les deux vaches beuglent, enviant de braire. Meuglant
de la sorte, et tenant la note, elles ne sont pas si loin du braiment.
Dans leurs larges yeux, à tous trois, comme en de rondes mares
suspendues, se reflète tout le pays, la lande verte et les haies, la
butte gazonnée et le mur hérissé de pierres.
Il y a un préjugé contre les ânes, qui ont les plus beaux yeux du monde,
du même velours que les Andalouses, et qui ont fait la réputation d’un
grand professeur de philosophie. Mais ce n’est point un préjugé de les
haïr, en musique: leur cri irrite; et puis il fait rire. Ce sont de
jeunes poètes sans modestie.
Comme il brait, ce petit âne! D’où tire-t-il tant de bruit?--La tête en
avant, il lance sa mâchoire et découvre ses dents: il ressemble à
Charles-Quint, la bouche ouverte, dans un fameux portrait. Mais
l’empereur d’Allemagne n’a pas l’air si content que lui. Le petit âne
gris ne craint pas la fatigue; et son idée étant de braire, il brait de
tous ses poumons, se fouettant doucement ses jolies jambes de la
queue...
Pour les musiciens, tous les animaux sont haïssables; et l’homme n’est
guère que le roi des animaux. Il n’est rien de si rare, sur la terre,
qu’une belle voix. Le beau son n’est pas de nature; et l’art presque
seul l’a fait.
Les pauvres bêtes n’ont point d’âme, quand elles parlent. Dès qu’on ne
les voit plus, on en perd la pitié. La nuit, elles se font détester. Ce
ne sont que machines à vacarme, et qui ne s’arrêtent plus, une fois
montées. L’oiseau même, à la longue, m’importune. Il n’est si bon chien
qui, aboyant à la lune, ne se fasse donner au diable. L’ami de l’homme
est mon ennemi, aussi souvent qu’il parle. L’oreille musicienne cherche
trop l’harmonie: passion qui engendre parfois la cruauté. Mais quoi?...
L’âne a l’oreille qu’il faut, à proportion de la voix. Ce n’est que dans
un porte-voix que l’âne entend ce qu’il se veut dire.
Les bêtes se font aimer des hommes, parce qu’ils y trouvent de leur
bestialité: elles se laissent faire, comme elles se laissent torturer.
Les hommes prêtent à tout des sentiments humains,--faute de mieux; et
les meilleurs consacrent aux bêtes des soins qu’ils marchandent aux
autres hommes. Ils ne voient pas la différence, et ont raison sans
doute. Mais ce ne sont pas des musiciens.
On ne doit pas faire un reproche aux amis des bêtes, s’ils semblent
sensibles jusqu’à la niaiserie: il n’est guère que les artistes qui
puissent s’en étonner; ils seront toujours blessés de la voix que
prennent les pauvres bêtes pour dire merci.
On aime les bêtes d’un amour bien légitime: elles exercent admirablement
la sensibilité. Mieux encore que les enfants, elles acceptent tout et ne
peuvent rien rendre. La plus grosse bête est un enfant qui ne grandit
jamais. Elle est plus que machine: elle est montée une fois pour toutes.
La vie d’une bête fait peur à la pensée.
Voilà l’âne qui s’interrompt dans son concert; il avise un chardon dans
la bruyère. Et voici les vaches, les cornes enfoncées comme une fourche
dans les buissons, éternellement à la recherche de ce qui se mange. Les
pauvres bêtes sont des machines à manger, toujours à la tâche, toujours
courbées.
Elles n’ont pas le temps de chanter.
J’entends bien... Cependant, n’allez-vous pas vous taire, petit âne
gris?--
XXXVIII
DUNES
Au Trez. En octobre.
Les dunes ont la couleur de la misère, de l’envie et de la trahison.
Leur blancheur est livide à la lumière; et vers la fin du jour, elle est
verdâtre comme la fièvre. Elles sont faites de tas de sables, qui
s’isolent les uns des autres: un fossé les sépare, où des pierres sont
cachées, de ces belles pierres que la mer a monnoyées, qu’une grande
marée, un jour, a poussées jusque-là, pour qu’une autre, un jour, les
reprenne.
Les monticules de la dune se succèdent, le long de lignes parallèles que
divisent de mouvantes tranchées. Et, s’abaissant, se relevant, elles
vont jusqu’à ce qu’un rocher violent les arrête. Mais la falaise n’est
pas plus forte contre elles que la passion contre l’obscure patience.
Souvent elles contournent le roc; derrière lui, elles décrivent une
lâche courbe; et selon sa propre forme elles l’entourent de tous côtés.
Elles ont l’obstination invincible du sable; et elles se servent du
vent même qui les bouleverse.
La misère des dunes séduit par une beauté désespérée. Penché sur elles,
le ciel nulle part ne semble plus vivant, et n’a mieux les aspects d’un
océan fluide. Comme Jésus regarde Judas le baisant, à Padoue, chez
Giotto, le ciel regarde la dune. Et les nuages y courent, pareils aux
êtres puissants qui peuplent les rêves: et parfois, les voyant planer,
si distincts et si près de ma tête, je leur ai prêté l’oreille, comme
s’ils avaient dû me parler.
Polonius n’aime pas à se promener à travers les dunes; il n’est pas si
facile d’y dormir debout qu’au milieu des papiers d’État. On enfonce
dans un sol qui ne résiste point, et qui triomphe de la résistance:
matière sournoise que le sable, qui se fait plus forte d’être foulée. Il
pénètre les vêtements; il se glisse sous les bas; et se loge dans les
souliers. Les grains de sable écorchent la peau, et mordent l’os à
chaque pas, comme un dur insecte. On marche irrité; et l’on s’exténue de
sentir le sol céder sans cesse: on ne s’avance plus du bout des pieds,
mais du talon, des chevilles et de la moitié de la jambe. Dans les
dunes, il faudrait faire route pieds nus, en pèlerin...
* * * * *
A la crête, et sur les bords du chemin qui s’y forme, une vie puissante
et misérable se révèle. Il n’est point d’image de la misère qui vaille
celle-là,--ni de l’effort incroyable que la plus ingrate vie déploie
dans son obstination à vivre: là, poussent des ronces rousses, qu’on
croirait faites de métal rouillé, et plus résistantes que du fer: un
cheval les foule, un chariot les écrase, sans qu’elles rompent. Et sur
le sommet de la dune, tout un treillis de racines traçantes
s’entrecroise, faisant un humble chaume à ce toit des sables: c’est une
grille de fils de fer tendus, dont les mailles sombres font paraître
plus blêmes les sables au travers. On se prend les pieds dans ce réseau
serré de toutes parts, comme les lèvres de l’humiliation, et qui forme
un gazon mendiant au haut des pentes.
Et la dune elle-même, dans toute son étendue, paraît n’être que la vague
pétrifiée d’une marée colossale, où, comme les goémons fauves sur la
grève, sont restés accrochés une frange de ronces et un hideux gazon,
qui rampe.
XXXIX
MATIN EN MER
Entre Loc-Tudy et Mousterlin, le 21 juillet.
A la fin de la nuit, je vais trouver Jean-Marie le pêcheur. Il m’attend
sur la petite grève, je dois aller à la pêche avec lui; et, dès le soir,
il a mouillé son canot dans la crique, le chemin du phare; au
crépuscule, je voyais encore, de la fenêtre, le bout du mât et un pan
noir de voile.
L’aube poind à peine vers le levant, et sa lueur est encore souterraine:
dans la nuit admirable, dans le ciel calme où les constellations
renversées une à une s’éteignent, au bord de l’horizon, cette clarté
hagarde semble un spectre qui se lève dans son suaire, un frisson du
monde qui se réveille et qui pâlit au fond de l’ombre. Mais ce
frémissement du ciel est plein de joie; le trouble, qui agite la paix
des ténèbres, annonce la lumière; la pensée du souci s’efface devant
l’approche du jour, comme tout le passé du cœur disparaît sous l’ivresse
présente. Déjà le ciel noir est bleu. L’azur profond s’illumine de plus
en plus, comme un visage qui passe de la méditation au sourire, et que
le rêve des dieux envahit. Une félicité sans bornes se répand sur les
haies, sur la lande, sur les arbres, sur la mer. L’étoile du matin, si
passionnée tout à l’heure et si rêveuse a perdu son éclat. Et comme le
soleil paraît, le concert des oiseaux jaillit, cri de joie que semble
pousser la verdure.
Le canot double le phare. «Bon vent pour aller», dit Jean-Marie, «bon
vent pour le retour». Une brise délicieuse souffle de la terre, et porte
l’haleine des pins. La mer est presque aussi douce à la main que des
lèvres caressantes, et tantôt tiède comme elles, tantôt fraîche comme
les feuilles. Les vagues amoureuses sentent la violette: et leur courbe
est si souple, leur mol abandon d’une grâce si enchanteresse que, penché
sur elles, comme à l’appel des sirènes, on rêve de s’y laisser aller et
d’obéir à la séduction.
Tout est blanc. Tout est bleu. Et tout est d’or de ce que le soleil
touche. Le ciel est fait de trois grands fleuves lents, l’un d’or,
l’autre de soie bleue moirée de blanc, et l’autre d’indigo qui devient,
d’instant en instant, plus clair et plus lumineux. Sur ces fleuves
tranquilles passent les pétales en coquilles de grandes roses, quelques
nuages ourlés d’argent, vapeurs qui se dissipent, comme ces fleurs de
duvet qu’un seul souffle disperse.
Qui dira la chaste volupté de ces heures matinales? La joie de vivre se
confond bientôt dans un plaisir unique, un puissant accord où entrent le
murmure des vagues, le rythme des flots, la fraîcheur céleste de l’air
irrespiré, les parfums de la solitude marine et l’ivresse de la course.
On baigne dans le vent du large, comme dans une source lustrale. La
pensée erre et bondit sur les cercles de l’azur, jusqu’à cet infini où
l’on cesse d’être soi-même, et où l’on sent en soi la vie de toutes
choses. Alors, un flot qui se brise par-dessus bord, une mouette qui
frôle la voile, un rayon de soleil qui s’étend entre deux pièces de
bois,--tout prend une importance unique, et l’on en perçoit la félicité
respirante, comme si l’on était le corps de tous ces membres.
La brise fraîchit; vent arrière; le canot vole sur les jolies vagues,
comme sur un nombre infini d’ailes bleues qui palpitent, étalées... O
vie...
Entre les lèvres et la barbe jaune de Jean-Marie, la courte pipe fume.
Les pieds nus, appuyé sur un coude, il s’est couché sur l’avant; et la
tête levée, lui aussi, les yeux vagues, on dirait qu’il rêve...
* * * * *
Et, là-bas, les îles sont posées sur la mer,--six pierres blanches sur
une dalle bleue.
XL
SOIR D’AUTOMNE
Saint-Corentin, à Kemper. 25 septembre.
Que la cathédrale de Kemper nous parut, au crépuscule de ce jour
d’automne, d’une beauté touchante et triste!...
Toute la vaste place était pleine d’air pur et bleu,--et de cette
lumière un peu hagarde, qu’on dirait celle, quand vient le soir, d’un
regard égaré. Aux derniers rayons du soleil, ardents et roux, la pierre
de Saint-Corentin était verdâtre, pâle de fièvre, et miroitante de
mélancolie comme la peau d’un étang qui frissonne...
Sous le porche, des mendiants en loques et des aveugles très polis, qui
bénirent abondamment l’aumônier, en palpant l’aumône au fond de leurs
chapeaux graisseux. Et je sentis, une fois de plus, quelle flatterie
sensuelle il y a pour le «moi» dans l’aumône, même quand on la fait avec
tout l’oubli de soi-même qu’il se puisse,--et que la main fait honte aux
yeux. On ne se sait pas gré; mais l’on est bien aise à l’idée que des
misérables vous en sachent: voilà-t-il pas qu’ils bénissent ceux qu’ils
devraient haïr?
J’entrai dans le vaisseau presque vide. Les rayons du couchant
n’éclairaient plus la nef que de côté. Ils passaient par les verrières,
comme des flèches lentes, s’attardant sous les arcs et au bord des
piliers, en douces plaies rougeoyantes et violettes. Le silence n’était
troublé que par le bruit d’une femme qui s’agenouille, ou d’une autre
qui repousse sa chaise. Dans le fond, un murmure lointain résonnait
lentement, que je percevais sans chercher à en savoir la cause.
La jolie cathédrale, si svelte et si pieuse, et pâle en son
recueillement fiévreux. Jamais je ne saisis mieux la raison mystique qui
a dressé les plans de ces églises, et en a fait la maison de Jésus, sur
le plan de la croix. Voilà pourquoi la cathédrale exprime une tendresse
d’une telle douleur, et tant de douceur touchante: elle incline, elle
aussi, la tête à gauche, comme Jésus sur la croix. Ce calcul est exquis.
Nulle part, la déviation de l’axe du chœur par rapport à l’axe de la nef
ne me parut plus marquée; en aucune autre église, peut-être, l’effet
n’en est plus parlant. Au delà du transsept, la courbe si sensible de
l’axe rend la perspective très mystérieuse. Et plus le chœur est long,
plus cette disposition me semble belle. Les nervures du berceau, surtout
au-dessus du chœur dévié, prêtent encore du corps à cette âme vivante,
par l’étrange apparence qu’elles ont de vertèbres sur le dos de la
voûte... Que la lumière est subtile, et qu’elle fait de rêves sous ces
longs arcs qui fuient!...
J’avançai; et le jour baissait à mesure. L’église est des plus longues
qui soient et des moins larges à proportion: cette maigreur maladive est
toujours élégante. Au delà du transsept et de cet arc, partout si beau à
voir, qui se dresse de toute la hauteur de l’édifice jusqu’aux
voûtes,--les chapelles absidales peu à peu s’animaient, la plupart
occupées de plusieurs fidèles en prières. Une femme en noir, le chapelet
aux mains, était admirable de ferveur, les yeux fermés: sa bouche mince
était scellée, mais l’on sentait transparaître le bouillonnement des
paroles intérieures; et de ses paupières closes je vis sourdre, témoins
muets, condamnés au silence, quelques larmes. Dans la chapelle la plus
reculée, j’écoutai les voix, fortes ici et nombreuses, dont j’avais
entendu, à l’entrée, le murmure, incertain. Je cherchais encore d’où
elles venaient, et n’aurais pas su le dire, quand, dans l’obscurité déjà
plus dense, à la dernière lueur du couchant, j’aperçus au ras du sol, à
demi enfoncés dans la pierre, des chanoines souterrains à leur pupitre,
qui, chaque soir, par obéissance à une tradition antique, récitent un
office spécial dans cette ombre presque mortuaire. Leur voix s’élevait
étrangement de ce lieu bas et nocturne. La femme prosternée n’avait pas
bougé plus qu’une statue tombale. Un peu de sang coulait sur un pilier,
suprême adieu de la lumière occidentale.
Oh! que la cathédrale semblait d’une beauté touchante et triste, au
crépuscule!...
XLI
LA «DOUCE»[H]
Sur la mer déserte.
I
La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la
poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé.
Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous
ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de
blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui
frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte
profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une
bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries,
tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du
Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre
monstrueux qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les
vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul
bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la
poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se
pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il
était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des
flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans
une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la
souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot;
parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même
horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la
masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre
d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin.
II