mollement le cœur. L’Église est sage d’avoir mis le temps des morts en
ce temps-ci. On se sent mourir. L’hiver dépouillé est bien moins triste.
Hier encore, ce n’était que la maturité; et l’an mûr donnait ses fruits:
vendémiaire est plein de joie, et va même à l’ivresse. Mais novembre a
la tristesse désespérée de l’agonie.
C’est le dernier combat sans espoir, sans ressources, qui est bien plus
morne que la défaite. La mort a le repos. Ou, du moins, on y compte.
Mais une lutte suprême et sans merci a la réalité misérable du deuil,
dont la mort n’est que l’emblème. Il est dur de se sentir mourir: et
c’est alors que l’on se sent le plus vivre, par le terrible effort qu’on
y fait.
Les dernières palpitations du cœur, la nature en connaît aussi
l’épouvante confuse. C’est un pouls qui s’affaisse, c’est un corps qui
se refroidit,--cette lumière tiède, ces regards si lointains du soleil
sur les feuilles qui tombent. Et quand vient le soir, on se sent frémir
au vent humide de la nuit.
La lande est plus sombre, et les ajoncs plus noirs parmi les bruyères
rousses. On voit de longues prairies d’or, semées de mares d’un vert
dense comme l’encre. Les feuilles de la bruyère ne semblent plus
végétales: elles restent étalées et roides, pareilles à du métal; et ces
feuilles d’or fin, vers le soir, sont violettes. Cependant, des ajoncs
sur les haies sont en fleurs...
Et de la mer elle-même monte une senteur plus pénétrante. Le maërl et le
goémon sur les pierres ont un parfum âcre et pourrissant. Et les roches
aussi participent d’on ne sait quelle odeur funèbre.
* * * * *
Nuit brumeuse et lourde. Tantôt on étouffe, et tantôt on frémit de
froid. Si je ferme les yeux, toute sorte de visions funestes s’offrent à
moi, comme si mes idées et la plainte de la mer prenaient corps.
J’ouvre la fenêtre. Dans les ténèbres, où tout le pays est noyé, un seul
feu luit fixement sur l’autre rive, le fanal de quelque navire à
l’ancre: la lumière douloureuse se brise sur l’eau en un long sillage
fumeux... Et par delà les masses confondues du ciel et des hauteurs
obscures, lugubrement, longuement mugit la sirène de Penmarc’h, cette
voix enrouée de la brume.
* * * * *
Les matins d’octobre sont trempés de brume et d’incertitude. Parfois, au
soleil levant, les voiles humides se dissipent, sous les flèches d’une
lumière plus rose que l’aurore au printemps. On croit que la magie
riante d’avril va donner encore une journée à la féerie. Et soudain, les
brouillards dissipés se reforment en nuages; le soleil se drape de
gris; et la gaieté s’éteint sur la terre, restée froide.
La beauté d’octobre est au couchant. Automne est une amoureuse brûlante,
dont les jours sont comptés, qui se meurt de poésie et qui, chaque soir,
incline de plus près vers la tombe. Chaque soir ramène la fièvre dans ce
beau corps qui s’épuise, et le sang sur sa face pâlie. Une divine ardeur
saisit cette mourante: le divin crépuscule ruisselle de son sang.
Elle appelle un baiser; elle implore la caresse passionnée qu’elle
offre, de ce cœur inassouvi que l’adieu rend plus insatiable encore. Et
si tout le sang lui vient aux lèvres pour le baiser qu’elles cherchent,
c’est qu’il sera le dernier peut-être...
* * * * *
A la basse mer, vers le temps de l’équinoxe, le flot qui se retire
laisse la rive peuplée d’une foule étrange. L’estan paraît immense; et
tous les rochers, couverts de goémons, donnent l’idée d’une assemblée
chevelue, comme si une nation singulière avait pris rendez-vous sur la
grève. Ils sont tous là, immobiles et noirs, la crinière trempée qui
pend le long de leurs corps roides. Sont-ce des animaux marins? Des
phoques au cuir jaune? Ou les démons punis de la marée?--Les lignes de
menhirs font aussi penser aux squelettes d’une de ces peuplades,
pétrifiée.
Puis, le paysan et la paysanne, une fourche à la main, les jambes nues,
le geste féroce et brusque, arrachent les boucles brunes à ces têtes de
pierre. Ils en font des tas, au pied de chaque roc, pareils aux
dépouilles d’un ennemi scalpé. Et, le soir venu, ils en chargent leur
chariot, emportant une meule de varechs pour fumer leur terre.
* * * * *
Le ciel clair, tout d’un coup, se charge de nuées violettes. Un vent
violent se lève: le grain tombe, une pluie battante. Les paysans, qui
travaillent dans la lande, s’en vont, la bêche, la fourche ou la
faucille sur l’épaule, en faisant le dos rond sous l’averse. Des femmes
accourent, en claquant des sabots, pour serrer le linge blanc, étendu au
soleil, sur les bruyères. Tous fuient.
Et deux vaches oubliées, la noire et la rousse, appellent en beuglant.
On ne vient pas les prendre; la pluie redouble. Elles descendent alors
dans le fossé; elles cachent leur tête baissée sous la haie, le mieux
qu’elles peuvent; elles se serrent l’une contre l’autre; et la pluie bat
longtemps leurs larges flancs relevés, qu’elle lave, ruisselant sur le
damier des poils, du roux au noir, et du noir au blanc.
XXIX
L’ILE
Un jour de Régates, en juillet.
Blonde et bleue, la journée pétille. Le soleil est d’or dans le ciel
bleu. La mer à l’ombre est plus bleue que le ciel, et verte à la
lumière. Elle frise à la brise. Elle rit.
Les yachts sont blancs; les yachts sont bleus. Ils sont gais et rapides
sur la mer verte. Ils sont fins comme des aiguilles. Ils sont longs, et
semblent n’avoir pas d’épaisseur. Ils trempent dans l’eau jusqu’aux
bords, et leurs voiles en paraissent plus vastes. Pareils à des oiseaux
qui ne sont qu’ailes, les leurs sont blanches comme la soie, et plus
nettes que des habits de fête. Elles s’articulent sur des mâts clairs et
fins, qu’on dirait de bois précieux. Elles sont immenses, d’une
envergure qui fait parfois rêver, en souriant, à des mouettes ailées de
blancs nuages. Les unes ont la candeur éclatante du linge au soleil. Les
autres sont rayées de lignes noires, ou d’un pointillé bleu. Elles sont
élégantes comme des femmes; et comme elles, différentes. L’œil exercé
distingue les nations: celle-ci vient de Cowes ou de Ryde en Angleterre;
celle-là est bretonne; une autre est normande; plusieurs sont galloises
de Kemper même. Elles ont des pavillons qui s’agitent, brillants comme
des plumes et des aigrettes. Elles se disputent le prix sans clameur, et
sans hâte apparente. Ces oiseaux magnifiques glissent dans l’air blond,
ne donnant qu’à de longs intervalles leur grand coup d’ailes, et,
suivant, sans la quitter, une route oblique.
Au plus loin, le juge sévère des jeux va et vient, aussi noir que ces
voiles sont blanches; et crachant la fumée par une cheminée sombre:
c’est le torpilleur, le monstre marin en forme de grand squale, ou
d’obus démesuré... Telle une arme au fourreau, il est menaçant sous sa
carapace, et sent la guerre.
Parmi les voiles coquettes, les bateaux des pêcheurs courent aussi,
rustiques comme des paysannes dans un bal de marquises en gaze blanche,
et les bras nus. Il y a là des lougres plus bruns que l’écorce des vieux
chênes, aux voiles triangulaires, rouges et noires: leur image dans
l’eau est celle d’une nuée d’orage, ou d’un haut goéland, le bec en bas,
qui pêche. Il y a de grands canots verts, et d’autres ont la couleur des
chaumes: leurs voiles rousses semblent de cuir; quelques-unes sont
pareilles à la peau mûre du brugnon, où le jus perce; et d’autres au
soleil sont fauves comme le cuir, chaudes comme les belles chevelures.
Une longue barque, aux voiles aiguës, croisées en forme de ciseaux,
abandonne la course et sort de la ligne. Comme on en longe le bord, on
voit les huit marins rouges, cuits au soleil, suant: un simple tricot
sur le corps, ils ont l’air de la brique qui sort du four. Ils
expliquent leur échec: ils ont fait erreur sur la route; et pourtant _la
Renée_ aurait bien mérité le prix: elle n’a pas sa pareille. Ils
s’éloignent; et, dans sa robustesse, en effet, le svelte bateau a l’élan
allongé de l’hirondelle.
Plongé dans le soleil, je suis des yeux l’hirondelle de mer; je regarde
vers l’Ouest et le Nord. A l’horizon de terre, je n’ai vu jusque-là
qu’une longue plage, du sable étincelant noyé dans un miroitement de
fumée lumineuse. Une ville paraît surgie dans le mirage. Elle émerge à
peine de l’eau. Elle est blanche dans la mer glauque. La clarté de l’été
n’est pas plus claire qu’elle. L’ombre grise y brille comme une étoffe
légère, au creux d’une statue. C’est une ville de pierre, éclatante
comme une des Cyclades, transportée dans la mer de Bretagne. Devant la
rivière de Pont-l’Abbé et la lagune, faisant face aux ombrages de
Loctudy, cette ville d’Orient est mouillée, tel un bateau de pierre
blanche. Pas un arbre; pas un verger; pas un jardin. On ne distingue, au
pied du mur d’enceinte, rempart contre les vagues, qu’une ceinture de
rocs énormes, des blocs noirs et une grève couverte de goémons. Les
maisons sont pressées les unes sur les autres; on ne voit point de rues,
ni de sentiers. Cet amas de bâtisses a le grain scintillant du granit.
Par-dessus les toits, seul et fin comme un doigt qui le détermine, le
clocher grêle de l’église...
Aride, ensoleillée et blanche dans la mer verte, c’est Tudy: c’est
l’Ile.
XXX
LE PHARE
A la pointe du Coq, en Benodet.--En tout temps.
Le phare a vu des nuits terribles, et d’un charme désespérant. Là, j’ai
connu un abîme de délices, et une douceur mortelle.
Ce petit phare est posé sur le bout d’une langue rocheuse, à l’entrée de
la baie. Pareil à l’avant d’une antique galère, il mouille dans la mer
de trois côtés. Sa tour ronde se dresse sur un socle de pierre; les
blocs de granit l’entourent; les roches couvertes de goémons sont
serrées à sa base, et font penser, dans l’ombre, à un amas de têtes
dures entassées là, après avoir été tranchées, au soir d’une bataille de
géants. Quand la mer est basse, les récifs et les pierres font un grand
ossuaire de crânes, mouillés et chevelus de varech noir, où rougeoie le
maërl sanglant. Et, à la haute mer, la vague vient mourir contre le
phare même, cachant tous les rochers. Son murmure finit là seulement;
elle soupire, régulière, monotone et sans fin sur les cubes taillés de
blanche pierre. Et, lorsque le vent est fort, la vague bondit par-dessus
les bases de la tour. Elle jaillit sur l’étroite terrasse qui mène,
entre deux grilles, du chemin en terre à la porte du phare.
Tous les soirs, je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la
douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie
du socle; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet
autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la
pierre, je passe des heures et des heures; et je veille dans la passion
de mon ennui.
La tête renversée, je me tiens immobile; et la splendeur terrifiante du
ciel coule dans mes yeux. L’espace infini engendre le vertige. Et
délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s’enivre et roule avec
la mer,--la mer, qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous
l’œil profond de la nuit.
Souvent, quand j’arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j’en
sens la tiédeur sous ma tête, comme d’un oreiller dur. Le souffle de
l’air salin me gerce parfois les lèvres; et l’odeur de la mer parfume le
repos. J’écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse.
Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une
s’éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit,
rentrent noirs et glissant à la façon des ombres.
Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du phare, pour moi, ne se trahit
par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur
tourbillon m’emporte: c’est une roue, et dont les rais sont faits
d’étoiles. J’étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la
pierre ne font également qu’un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les
ténèbres frémissantes pullulent d’astres.
* * * * *
Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles. Leur palpitation
m’emplit d’une tristesse passionnée. Je regarde; je désespère; et je
sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Arcture
est rouge comme la guerre. Et l’ardente Cappella, à l’autre horizon, la
divine émeraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit.
Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l’axe de la tour. Le
sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si
fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb.
Je vois le ciel qui tourne. J’entends mourir la mer. Mais infiniment
plus, combien je me vois vivre et je m’entends mourir moi-même...
XXXI
EN FOUESNANT
Dans la saison des fraises.
Un des charmants pays qu’il y ait en Bretagne, c’est le pays de
Fouesnant. Il est couché et s’accoude sur la mer entre Kemper et
Kemperlé, la naïve villageoise. Kemper la douairière est à
Saint-Corentin; à Saint-Michel Kemperlé la Villanelle. La verte baie de
La Forêt s’ouvre en Fouesnant comme un lac. Concarneau est le port de ce
petit peuple, et a été sa place forte: mais la ville des marins est
aussi bourgeoise; et, comme presque partout en Bretagne, elle se
distingue de la contrée paysanne. La coiffe de Concarneau n’est pas
celle de Fouesnant qui, sans doute, est la plus élégante de toute la
Cornouailles.
Les bois sont semés dans tout le pays, depuis la rivière de Kemper
jusques à l’Isole et à l’Ellé, ces eaux aux noms si doux. Au vieux
temps, il est à croire qu’ils n’ont fait qu’une seule forêt: la roche
est encore vêtue de branches au bord même de la vague. Cette Bretagne
champêtre respire le tendre charme de la feuille mariée au flot. Elle
est pastorale comme les tableaux de Constable. Les vieux arbres y
viennent dans l’eau; et les chênes se baignent dans la marée.
Partout, la prairie et les pommiers. Les verdures sont fraîches comme
l’eau qui les fait naître. Sous la pluie d’été, avant la fenaison,
l’herbe brille, frémissante de vie heureuse; et les regains, plus tard,
sont aussi frais que le printemps. Prés et bois, cette terre est
toujours parfumée, soit qu’elle languisse d’ardeur sous le soleil, soit
que l’orage la détrempe; et l’odeur enivrante des foins, où la faux a
passé, ne l’emporte peut-être pas en suavité sur l’haleine de la chaude
prairie que la pluie argente.
Les pommiers s’arrondissent jusqu’au bord de l’eau et les rivières aux
eaux bleues coulent doucement entre deux rives de feuillages. Sous les
peupliers et les aulnes, les moutons tournent en mesure. Le clocher à
jours des chapelles se dresse finement entre les arbres, comme le thyrse
gris du bois en fleur. Les petites églises ont l’air doux et recueilli
des demeures vivantes; et peut-être ont-elles plus de charme encore,
quand leurs cloches sonnent dans la paix muette du ciel gris. Les vieux
chênes s’appuient, de leurs branches mêlées, les uns aux autres, et
leurs bras noueux sont jaunes de mousses, ou verts à l’ombre; et,
l’octobre venu, parmi les feuilles dentelées, les glands s’arrondissent
comme des noisettes sous leurs collerettes. L’Ellé et la Laïta dans les
vallons s’attardent en méandres ombreux, comme le Léthé dans la campagne
élyséenne. Ici, par un matin d’été, on attend, pour les surprendre au
bois, les Nymphes et les Naïades blondes.
Dans les villes, qui ne sont que de charmants villages, vit un peuple de
haute taille, blond et fort. C’est une race plus gaie et plus mobile
encore qu’ailleurs en Cornouailles. Les hommes sont railleurs, fiers et
souvent passionnés. Dans leur opinion, les gens de Fouesnant n’ont pas
leurs pareils en Bretagne: ils habitent le plus beau pays, où les
meilleurs pommiers donnent le meilleur cidre; et où les plus beaux gars
ont les plus belles filles, qui portent les plus belles coiffes. Ils
n’ont pas tort; et leur cidre même n’a pas de rival pour la saveur ni
pour la force. Mais leurs femmes sont de plus de prix encore: grandes,
sveltes, elles ont de longs visages aux traits purs, et qui le restent
même quand elles n’y ont plus droit; elles ont de longues lèvres, dont
le sourire est toujours un peu grave, et ces yeux changeants où l’on
aime à suivre les caprices du ciel.
Ils sont fiers jusques à la violence. Leur mépris de tout ce qui n’est
pas du canton même commence à leurs plus proches voisins. Ils répugnent
aux alliances étrangères, et se marient entre eux. Dans leur douceur les
filles ont aussi de cet air hautain qui semble naturel à la grâce
virginale, et qui sied à la femme non soucieuse de plaire: trait de
noblesse véritable. Beaucoup de Bretonnes le tiennent d’une antique
contrainte, et d’une modestie imposée par la loi religieuse, pendant des
siècles; presque toutes en empruntent quelque chose au costume. En vain,
les jours de fête, l’ornement du tablier, les broderies et les perles,
prétendent égayer la sévérité ordinaire: leur jupe noire, le corsage
noir paré de velours, et la coiffe blanche participent du cloître.
La plupart de ces Bretonnes ont une grâce monacale; le parfum de leur
charme est ancien. Les coiffes paysannes ne sont que les hennins, portés
jadis par les grandes dames; et la jeune fille de Fouesnant rappelle à
la fois les Bernoises de Holbein et Flora la Romaine, qui tant fut belle
et qui est morte. A plus d’une, il manque très peu pour être belle
aussi, et vivre: une sorte de beauté intérieure séduit en elles, et
parle en leur faveur; faute de quoi, elles sont indifférentes. Peu de
femmes gagnent plus à être regardées longuement. L’habit et le voile des
nonnes, qu’elles ne vêtent pas, reparaissent dans leur maintien, et
souvent règlent leur démarche. Elles n’ont plus rien pour plaire, quand
elles sont immodestes; et leur charme le plus rare est peut-être fait du
contraste que l’on sent, quelquefois, entre leur réserve apparente, leur
mode chaste aux dehors anciens, et l’humeur passionnée d’un corps ardent
et tendre.
XXXII
ROUTE AU CRÉPUSCULE
En Clohars.--Fin septembre.
Avec le soleil, toute chaleur s’en est allée. L’ombre tombe humide; et
le crépuscule sent déjà la nuit. La route en lacets monte et descend,
bordée de champs et de landes. Parfois une chaumière, d’où un peu de
fumée s’élève avec lenteur, violette et timide; là, on prépare le repas
du soir; de là aussi, quelquefois, l’on entend venir un bruit de voix,
l’une plus rude qui gronde, et d’autres qui se plaignent; ou des cris
d’enfant, et moins souvent des rires.
On suit le chemin; et de plus en plus, le jour baisse. Un faible appel
d’oiseau; et le silence. On marche, la tristesse au côté. Tantôt l’on
presse le pas, étreint d’on ne sait quelle crainte; tantôt l’on
s’arrête, comme avide de tout ce qu’il reste encore de ce jour achevé,
et comme frémissant, du regret de le perdre,--de le perdre à jamais.
Les haies sombres ont un souffle humide; et l’odeur de la pomme
mouillée flotte au-dessus des ronces. La terre brune de la route est
molle sous le pied. Toute clarté, toute lumière est suspendue et s’étale
sur le ciel, qui semble mourir de sa rêverie: l’espace n’a plus la forme
d’une voûte, mais d’un lit douloureux où la mélancolie est couchée.
Et là-dessous, toutes choses s’assombrissent; et toutes prennent une
obscure majesté. Oh! que la lande est triste au crépuscule, sous la
prunelle verdâtre du ciel d’automne! Comme une plainte lointaine, de la
dernière maison cachée sous les arbres, arrive faiblement la voix d’une
femme qui berce son enfant.
Tout recule devant le mystère de la clarté mourante et de la terre
ensevelie. La ligne des buissons semble perdue à l’infini, un rempart
d’ombre où se brise l’horizon. Cette lande et ces champs, qui me sont si
connus, ont pris la vastitude d’un désert... Là-bas, là-bas, comme noyée
au bord d’une mare sombre, d’où à peine elle émerge, c’est ma maison, si
lointaine que je n’y atteindrai jamais. La masse des ajoncs et des
bruyères se confond avec la terre, et je ne sais plus si c’est elle qui
est si noire, ou si c’en est le tapis d’herbe.
Je marche les yeux levés sur la lumière expirante, et je sens les épines
de la lande ennemie qui la défendent contre tous mes pas. Un chariot
roule lourdement entre les ornières, attelé de chevaux que l’on
distingue à peine, guidés par un homme qu’on ne voit pas. Et, le long de
la haie, d’un pas rapide, une jeune femme, vêtue de noir, s’avance,
pareille à la pensée de mon rêve triste. C’est une paysanne; et,
peut-être, au jour, n’a-t-elle rien pour séduire. Mais, à cette heure,
son visage, sous la coiffe blanche et les lacets qui serrent les joues,
semble, en sa pâleur délicieuse, d’une grâce et d’une douceur étranges.
Elle passe, les mains croisées devant elle comme une ombre silencieuse
près de moi. La suivant des yeux, au détour du chemin, sous les arbres,
je vois la rivière qui brille, ruban d’argent gris, miroir livide.
Je suis seul dans l’immense étendue. Oh! que la lande est triste, quand
meurt le crépuscule!...
XXXIII
LES DEUX MAM GOUZ[G]
Dimanche à Ben... 14 octobre.
La vieille Madeleine Bihan est sortie de l’église après vêpres, avec la
vieille Koadër, sa commère. La vieille Bihan n’est plus venue au bourg
depuis sept ou huit mois: elle n’a guère le temps de quitter sa ferme en
Plo-Harnek, à quelques lieues dans les terres: sa bru ne s’est pas assez
ménagée après ses dernières couches, et depuis elle est malade. Il y a
des querelles aussi entre son fils aîné et sa femme,--qui n’est pas
mauvaise, si vous voulez; mais elle a été trois ou quatre ans à Kemper,
vous savez; et c’est une ville si dangereuse, Kemper! toutes les filles
s’y font coquettes...
--C’est bien pis, quand elles ont été à Brest, dit sévèrement madame
Koadër. A Brest, c’est la perdition comme à Paris, donc...
--Elles n’ont plus beaucoup de religion; et alors que voulez-vous
qu’elles fassent? dit la bonne Bihan, en manière d’excuse. Les femmes
n’ont pas plus de conduite que les hommes... Et les deux frères ne
s’entendent pas très bien, non plus, à la maison... Chacun veut sa
grosse part; quand je ne serai plus là, ils vendront le bien; et qui
sait s’ils n’iront pas à la ville?
--Ils iront, vous pouvez en être sûre...
--Cela me fait gros cœur d’y penser... Ah! l’absence du père se fait
trop sentir: quand il était encore là, tout le monde obéissait; et il
était juste...
--Oui, répond la commère; c’était un digne homme, le vieux Bihan... Tout
de même, voilà bien quatre ans qu’il est mort?... Dieu ait l’âme du
pauvre pécheur...
--Quatre ans pour la Saint-Michel... Je n’aurais pas cru laisser quatre
ans ma place vide en terre bénite, près de lui...
Les deux grand’mères causent, assises dans la petite cour pavée de la
maison. Elles se touchent presque des genoux, et les pans de leurs
tabliers noirs se confondent. La vieille Koadër, toute petite, noire,
menue, rabougrie, porte sous le bonnet de Concarneau une petite figure
ronde, plissée, pareille à une orange taillée dans un morceau de bois.
La vieille Bihan est bien différente: elle a les grandes coiffes de
Fouesnant; un long et doux visage pâle, une chair délicate qui se marbre
de rose par endroits; ses cheveux ont dû être très blonds, et blanchis,
ils brillent encore; elle est grande, large, molle et vaste. Elle semble
plus paisible, même quand elle se plaint; et la vieille Koadër plus
énergique: celle-ci paraît avoir de la malice, et comprendre ce que
celle-là se contente de déplorer et de subir. Toutes les deux tirent de
leur poche, chacune à son tour, une tabatière qu’elle ouvre, offrant une
prise à l’autre... Elles parlent, du même accent guttural, plus rauque
chez la vieille Koadër, plus gras chez la paysanne...
* * * * *