l’éclat sombre et gris d’un regard de triomphante haine. Les rocs se
font de plus en plus noirs, et se penchent sur leur ombre, comme des
monstres en méditation.
Un aigre souffle humide passe sur la terre. On frissonne. Il est temps
de revenir sur ses pas, car le gouffre de la nuit va bientôt s’ouvrir
sur le gouffre de l’étendue. Et tout déjà se fait abîme.
XXIV
ARCADIE
De Benodet à Beg Meil. En août.
Matin.
Un chemin désert, en pente sinueuse, tout trempé d’ombre violette. Le
soleil matinal n’éclaire encore la cime des arbres que d’un côté, de
loin, comme un tireur mal assuré qui s’exerce. Au bas de la route, un
cheval alezan, que tient par la bride une bonne femme en coiffe. Le joli
animal est immobile, la tête baissée contre le mur, la queue épaisse et
longue, d’un poil plus foncé que le robe; il attend sur trois pattes, et
ploie la jambe gauche de derrière en accent circonflexe: le sabot noir
ne semble pas toucher le sol; et le beau membre replié, dont la branche
haute s’élargit à la cuisse, se détache dans l’ombre comme un fragment
de statue inimitable: dans le repos bat le rythme merveilleux de la vie.
La bonne femme tient la bride à bout de bras, prudente et gauche. Elle
est noire près du beau cheval blond. Une porte s’ouvre: toute la route
s’illumine d’or vert: la muraille a fait place à un voile de feuilles
rondes qui tremblent au soleil; elles sont rondes comme des doublons, et
d’un vert si jeune qu’elles paraissent transparentes; on les dirait
faites de rayons, et les disques de lumière qui dansent avec elles, d’or
végétal. C’est le soleil entre les arbres, qui fait largesse de pièces
d’or et de feuilles. Puis, comme la brise courbe une branche, derrière
ce voile aux blondes mailles, se montre couchée, riante, à demi rêveuse
encore, la mer bleue comme les yeux.
Midi.
Le soleil brûle. La vieille Mar-Jann, plus noire que sa jupe, parle à sa
vache couchée sur le flanc. «Qu’avez-vous? lui dit-elle... Je vois bien
que depuis lundi vous n’allez guère... Vous ne mangez plus, donc?...
Vous ne voulez plus manger?... Et qu’est-ce que je ferais, alors?... Je
vous mènerai le médecin, peut-être?... Vous le voulez, dites?... Mais
s’il ne veut pas, lui?... Ah! mon Dieu, mon Dieu... Et il faudra que je
paie pour vous? Et combien donc?... Mais comment ferai-je, dites?... Je
ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre femme, donc. Vous êtes malade,
je le vois bien... Quel malheur... Il vaudrait mieux que ce fût moi...
J’en étais sûre, j’aurais dû faire à ma tête, et envoyer votre queue à
saint Herbot... Pourtant, je ne vous ai pas fait travailler, ni les
bœufs, ni les chevaux au temps du pardon, et les jours durant toutes les
bêtes se sont reposées... Attendez-moi là, et ne remuez pas, donc... je
vais prier pour vous... Il faut que je vous recommande au bon saint
Herbot... On dit qu’il a pitié des pauvres paysans... C’est sûr, alors,
qu’il les écoute. Le petit pain de saint Tugean m’a bien guérie du mal
de dents, et mon homme encore...»
Nuit.
Le lune, au bas de sa course, descend rapide derrière les arbres. On
dirait une tête brillante et pâle, qu’on tire au bout d’un fil
invisible. Voilée d’une fumée légère, elle descend d’un glissement égal,
impassible et ne s’arrête pas. Elle semble vouloir être vue à travers
les branches, et ne pas voir. Elle ne tourne pas la tête pour regarder
qui la regarde. Elle descend entre les feuilles, triste et belle. Dans
sa pâleur brillante, elle rayonne de passion et de rêverie; la légère
fumée qui la voile, chaude, rappelle la buée des larmes. Que les arbres
noirs, découpés en ombre chinoise devant elle, paraissent grands dans
leur repos que pas un frisson ne trouble! Le bord des branches s’argente
seul d’un reflet lunaire. Le ciel bleu règne, profond et sombre. Un
crapaud flûte dans un coin. Comme un lac, s’étend le large calme.
La mer dort. Toujours plus bas, sous les arbres maintenant, voici
descendre la lune...
XXV
CALVAIRE
Au Drennec. 29 octobre.
Bordée de fossés bruns et de haies rouillées, la route se fait plus
étroite et s’ouvre, comme l’entrée d’un parc seigneurial, en longue
allée couverte d’ombre. De très minces et très hauts pins, grands arbres
au fût nu qui ne portent de branches qu’à leur sommet, se suivent des
deux côtés, en perspective de noires colonnades. Leurs cimes sont si
noblement arrondies au-dessus des colonnes qu’elles semblent posées sur
le ciel triste et gris, tendu comme un voile bas entre les deux longues
lignes. Tout est mouillé; la terre épaisse est battue en boue aux
reflets louches d’eau dormante; et le long des troncs noirs coule
parfois une lourde goutte, pareille à une vieille larme trop longtemps
retenue. Sur un bord de l’allée, un carrefour d’où partent des sentiers
vers les landes, et le chemin désert. Par delà d’autres arbres, on
découvre un toit pointu et les pans aigus de quelques chaumes, dont le
poil d’or bruni brille obscurément sous la bruine: ainsi une note de
cor se prolonge chaudement, tandis que frémissent les violons en
sourdine.
Et un calvaire se tient, les bras ouverts, étrange et immobile, à la
croix des chemins, la face tournée vers les grands arbres.
Quatre marches de granit, hautes et larges, portent le socle, pareil à
une borne funéraire. Comme les degrés et la croix, le socle est tout
vêtu de mousse, un duvet court, plus vert que la feuille de mai, tissu
printanier que les ans, la vétusté et les pluies lentes ont strié de
raies noires, crêpe végétal de la pierre. Qui dira la tristesse
inébranlable de ce calvaire, dans la campagne? C’est une lourde croix,
aux bras pesants, à la taille trapue, d’un granit sombre aux angles
verdis: elle regarde la route et les pins d’un air éternel, plus triste
et plus gris que le ciel bas et la pluie grise. Le silence règne à
l’entour; et l’on dirait que rien jamais ne le trouble.
Une femme vint du fond de l’allée, paysanne au pas robuste, et l’air
paisible. Comme tant d’autres, elle n’avait pas d’âge; ses cheveux
étaient si serrés sous la coiffe, qu’on n’en eut pas su dire la couleur;
le visage était bruni par le hâle; mais, ayant baissé la tête, on vit la
peau laiteuse de sa nuque, là où commence le cou. Elle monta lentement
les degrés du calvaire, et fit longuement le signe de la croix; puis
elle se mit à genoux, ayant soin de s’agenouiller sur son tablier de
toile. Elle pencha le front jusqu’à toucher le socle, après avoir jeté
un rapide regard derrière elle, comme pour s’assurer d’être seule. Elle
priait sans bruit; ou, peut-être, sa prière était-elle sans paroles. De
loin en loin, elle poussait un fort soupir; et elle avait plaisir à
soupirer sans doute. Elle se prosternait, parfois, d’un élan brusque du
buste; et sa jupe courte laissait à découvert ses pieds, chaussés de
gros bas bleus dans les sabots.
* * * * *
Le vent bas de la pluie poussait les feuilles mortes dans le fossé... Le
calvaire brillait, avec ce morne reflet que les pierres humides
empruntent parfois aux maigres os des visages en larmes... Sous le ciel
gris et la bruine, cette croix était triste, avec cette femme à ses
pieds, et sur sa tête baissée ces deux bras de granit ouverts et
rigides.
XXVI
SEIGNEURS
En toute saison.
En canot, descendant la rivière, le vieux Crozon raconte ses souvenirs.
* * * * *
--Un bon seigneur, c’était M. de M***, qui vivait encore, il y a vingt
ans... Oui... il en aurait plus de cent aujourd’hui. Il était vieux
quand il est mort; mais il est parti bien trop tôt encore, _bamm_[F],
oui!... Il était connu de tout le monde dans le pays. Il n’avait pas son
pareil pour être un brave homme... On n’en voit plus de cette façon là,
_bamm_, non!... Il vivait sous l’œil du bon Dieu, et il le voit
maintenant en paradis. Tout le monde l’aimait, parce qu’il aimait tout
le monde. Il n’était pas dur aux pauvres gens... On allait le trouver,
et il disait: «Allons, qu’est-ce qu’il te faut? Tiens donc, qu’il
disait; prends cette pièce, prends; va-t’en à tes affaires; et viens me
voir le mois prochain... Nous verrons à te tirer de là... Sois honnête,
et prie Dieu de te venir en aide...» Et l’on s’en allait content,
monsieur. Oui, _bamm_! on se sentait tranquille...
Les jours de fête, donc, il laissait entrer qui voulait dans son
domaine. Et il y en avait qui n’étaient pas raisonnables, non,
_bamm_!... des gâte-tout qui n’avaient pas de soin, qui lui mettaient le
feu dans ses bois... ils ont brûlé souvent. Mais lui, il n’y faisait pas
attention. On lui disait:
»--Pourquoi ne fermez-vous pas la propriété, donc? Elle est à vous. Ils
vous brûleront le château, un de ces jours...
»--Hé, ils n’ont pas de campagne, et j’en ai une, qu’il répondait; il
faut bien qu’ils se promènent...
»Toutes les noces de Kemper et du Pont-l’Abbé se faisaient chez M. de
M***. Ils venaient tous en bande dîner sur l’herbe dans le bois, et ils
allaient prendre le sel et le poivre au château. M. de M*** avait donné
l’ordre une fois pour toutes: «Vous ne refuserez jamais le sel et le
poivre», qu’il avait dit... Et souvent on goûtait aussi le cidre
nouveau... Pour un digne homme, _bamm_! c’était un digne homme.
»Et puis il a eu ses malheurs. «Dieu m’a éprouvé donc...» qu’il disait.
En rien de temps, il a tout perdu, sa femme et ses enfants. Il ne lui
est resté qu’une fille. Il avait pour lors ses soixante ans,
peut-être... Le pauvre bon Monsieur, il est entré dans les Ordres; et il
a encore été meilleur abbé que bon maître. Dans ce temps-là, il n’y
avait rien du tout aux Glénans, ni église, ni chapelle, ni rien donc...
Alors, le bon abbé de M*** a été faire un tour par là.
»--Ma foi, qu’il dit, ce n’est pas possible que des chrétiens restent
sans secours comme cela, et qu’ils n’aient pas même une petite cloche.
Ce n’est pas des païens, n’est-ce pas?...
»--Mais comment faire?
»--Je suis là, qu’il dit; et avec l’aide de Dieu, je ferai le
nécessaire.
» Et il l’a fait comme il l’a dit. Il a bâti une église dans l’Ile; on
l’a consacrée; et lui-même, le bon Monsieur, tous les dimanches il
s’embarquait, quelque temps qu’il fît, et il allait leur dire la
messe... Vous ne l’auriez pas retenu... Oui, _bamm_! un bien bon homme,
celui-là...
--Et depuis?
--Ah, depuis, ce n’est plus la même chose, _bamm_! On a vu du nouveau...
J’ai toutes les peines du monde à savoir quoi. Le vieux Crozon ne veut
plus rien dire. Il répugne toujours à juger autrui et à n’en pas faire
l’éloge: il voudrait ne connaître les grands de la terre, les riches,
les châtelains, les vieilles familles que par les beaux côtés. A la fin,
il avoue: car il n’est pas dupe.
--Hé donc, l’héritier ne ressemble guère à M. de M***. Il trouvait qu’on
lui gâtait son bien, qu’on lui brûlait ses bois. Il n’a plus voulu le
permettre, _bamm_! Il a tout fermé, la forêt, les collines, de tous les
bords... C’est son droit, donc, c’est son droit... Il a mis des gardes
partout, M. de P***. Personne ne peut plus entrer chez lui... C’est son
droit. Et les gardes, _bamm_! ils ont la consigne... Si quelqu’un passe
dans le bois, on lui tire dessus, comme sur un lapin... Attrape!...
Maintenant, on est sévère... Un coup de fusil,... comme sur un lapin...
Il se tait un instant; puis, comme s’il regrettait d’avoir jugé un plus
puissant que lui, pour effacer la médisance il conclut:
--C’est son droit, n’est-ce pas? Il est chez lui... La propriété est
bien mieux tenue, depuis; on ne peut pas dire le contraire...
XXVII
LE PAUVRE PÊCHEUR
Au G... En juillet.
La mer riait, comme une reine heureuse.
La cale était couverte de poissons. Au soleil déjà plus bas sur
l’horizon plus rouge, ils brillaient comme des émaux glacés d’on ne sait
quelle laque métallique et liquide. Rangés sur les deux bords de la
vieille pierre en pente, ils faisaient un chemin où les pêcheurs se
promenaient entre des pierres précieuses, des lingots d’argent et de
vermeil, incrustés de rubis. La mer clapotait contre la cale, et
mouillait en riant les filets et les rames. Entre les poissons, allaient
et venaient affairées les femmes, la cotte retroussée; et l’on voyait
dans les sabots humides les bas de laine noire ou bleue gonflés par les
grosses jambes. Quelques-unes couraient lourdement; d’autres criaient,
appelant avec des gestes. Les hommes couraient aussi, pieds nus,
montrant des jambes brunes, parfois très blanches, nerveuses comme
celles des jeunes chevaux; et plusieurs étaient marquées d’un sillon
noir, d’une plaie encore rouge, depuis la cheville jusqu’au jarret,
trace d’une chute ou d’une blessure. Les enfants marchaient entre les
tas de poissons; ou bavards et criards, les mains en avant, ils se
penchaient sur les bêtes frétillantes, les soulevant par la queue,
jusqu’à ce qu’une commère les menaçât; ou bien sérieux et muets, ils
allaient par deux ou trois, regardant décharger les paniers en
connaisseurs, se parlant du regard, les mains derrière le dos. Les
dorades et les maquereaux luisaient comme de l’argent et de l’émeraude
en fusion; les grands congres longs, roides, ronds, pareils à des
cuisses de nègres, battaient parfois la pierre d’un frémissement
convulsif; un banc de rougets sur un lit d’algues avait la couleur de
bijoux persans, faits de roses diamantées sur un coussin de velours
vert. Et les dorades à la tête large écarquillaient des yeux ronds comme
des sequins arabes, aussi fixes dans le cercle double qui les enchâsse
que les yeux peints sur une toile, et déjà presque blancs...
Quand le marché prit fin, et que les femmes emportèrent ce que leurs
hommes n’avaient pas vendu, sur la cale jonchée de débris, les enfants
s’amusèrent. Une grande vieille longue, maigre, noire et noueuse comme
un cep, après une âpre dispute, prit sous son bras, l’accotant à la
hanche, un panier de sardines qu’elle avait convoité; et le matelot,
heureux d’en avoir fini, la vit s’éloigner d’un pas rapide, les sabots
claquants: il la regardait, et, allumant sa pipe, il haussa lentement
les épaules.
Dans les bateaux, les mousses et quelques hommes s’empressaient à la
besogne, pour rentrer plus tôt au logis. Il n’y avait presque plus
personne sur le port. La mer montait, toujours plus belle; et les vagues
vertes se teintaient déjà de pourpre occidental, comme si la divine
sirène eût rougi de plaisir; ou qu’elle eût laissé, par jeu, couler de
ses veines un filet incarnat de son sang.
* * * * *
Une barque, montée de quatre hommes, aborda et mouilla. Trois de ces
hommes avaient un air de famille, à ne s’y pas tromper: le père et les
deux fils. L’autre était un matelot encore jeune, dont la maigreur
trapue exprimait une vigueur peu commune. Parlant pour tous, et jetant
un regard circulaire à l’entour, il reconnut qu’on était en retard d’une
heure, et qu’il faudrait jeter le poisson à l’eau, au lieu de trouver à
le vendre. Le père des deux garçons aux cheveux roux lui imposa silence.
Taciturnes, ils lancèrent leur pêche sur la cale, et le poisson, la
gueule ouverte, se débattait dans une agonie convulsive. Le matelot
maigre, aux larges épaules, ayant couru sur la place, revint bientôt
avec un homme court et fort, M. Rivoal, le marchand. Le visage gras et
rond, tout le corps bien nourri, M. Rivoal avait la peau luisante, les
moustaches rousses, épaisses, relevées en crocs arrogants. Il portait le
costume d’un bourgeois à l’aise; une chaîne de montre était tendue sur
son gilet; il fumait la cigarette. Il parla au pêcheur d’un ton las et
indifférent. Il s’était dérangé pour lui: mais que voulait-on qu’il fît
de ce poisson? Il n’était plus temps... Il consulta sa montre:
peut-être, pourtant, serait-il possible de faire partir les paniers...
Il chargerait Le Fustec de les prendre: justement, il était encore à
l’auberge... Mais, il n’en donnait que tant... et pas un sou de plus.
Le pêcheur écoutait, les sourcils froncés, un air d’anxiété répandu sur
le visage. Il se récria d’une voix sourde, faiblement. Les autres ne
disaient mot; et même, un moment après, ils se dispersèrent sans avoir
ouvert la bouche. La lutte fut courte. Le pêcheur céda; il fit un geste
de découragement ou de mépris, et ne dit plus rien. Cependant, M. Rivoal
reprit la parole, du même ton indifférent, et dit:
--Harmel, tu me dois encore... Je te paie dix-neuf francs; mais tu
prends deux litres sur le prix. Entendu, Harmel?... Allons!...
Harmel ne répondit pas, sinon par un regard farouche et triste: il
releva sa tête baissée d’un coup brusque, comme font les taureaux et les
béliers. «Ainsi, une fois encore...» Il savait bien ce qui allait se
passer: non seulement la pêche était manquée, et ne lui rapporterait
rien; mais il avait déchiré un filet; il était payé en eau-de-vie; il
n’aurait pas assez d’argent pour la femme; il boirait avec Lesken et ne
rentrerait qu’ivre mort à la maison.
On chargea le poisson sous les yeux attentifs du marchand. Tous
s’éloignèrent; et l’on n’eût jamais pensé que cet homme et ces quatre
marins fussent de la même race: lui, gras, plein, vêtu à la mode des
villes, chaussé de cuir jaune, tenant la cigarette d’une main ballante,
des bagues aux doigts;--et eux, maigres, pieds nus, la toile collant aux
membres, les mains noires et osseuses, comme des écorchés qu’on eût
flambés au feu, telles les pattes des poules. Ils allèrent à l’auberge,
où, s’étant effacés sur le seuil devant le marchand, ils entrèrent à sa
suite.
* * * * *
Un peu de temps après, Harmel revint sur la cale, avec Lesken. L’un et
l’autre déjà gris, les yeux troubles, tenaient une bouteille jaune sous
le bras. La barque flottait contre le bord; l’heure de la pleine eau
était venue; la mer radieuse n’était plus qu’un lac infini de soie, semé
de fleurs. Et le soleil allait disparaître dans une gloire d’or rouge...
Une fillette, couchée sur le ventre, jouait avec des crabes oubliés dans
un écheveau de varech, et les torturait, cassant une pince, arrachant un
article, frappant avec une pierre sur la cuirasse; et quelquefois une
patte remuait.
Harmel et Lesken s’étaient assis dans le bateau, l’un en face de
l’autre. Ils buvaient l’eau-de-vie à la bouteille. Ils échangeaient des
paroles rares et brèves. D’abord ils se regardèrent à peine; puis, à la
fin, ils avaient parfois une sorte de sourire fatigué aux lèvres,
quelque chose de puéril et de contraint. Harmel avait ôté son bonnet, et
sa veste. La sueur lui collait ses cheveux dorés aux tempes; et la forme
longue de son crâne en tonneau en était mieux marquée. Son nez droit et
court semblait de bois au-dessus de la lèvre rose; l’on voyait par la
chemise ouverte des poils roux sur sa poitrine musculeuse; et la couleur
de sa peau changeait brusquement au ras du col, comme s’il avait eu une
tête de brique sur un corps de pierre. Le matelot Lesken avait enfoncé
ses pieds dans ses bottes, et se tenait roide sur le banc, comme à la
manœuvre; il n’avait point sur la figure cette ombre de désolation et de
lassitude douloureuse, qui creusait les traits de l’autre; sa maigreur,
au contraire, respirait l’énergie et presque le défi. Il paraissait
insolent, railleur et fort intelligent.
La fillette, s’étant mise sur ses pieds, lança en l’air des pattes de
crabes, et s’en alla en sautillant... Les derniers rayons du soleil
éclairaient la charnière d’un auvent; et l’on voyait, entre le gond et
la muraille, une araignée au milieu de sa toile irisée: elle suçait une
mouche qui devait vivre encore. Et la fillette, en passant, ayant aperçu
l’araignée à portée de sa main, l’écrasa contre le mur avec sa pierre...
Elle s’en fut.
* * * * *
Harmel regardait le large d’un œil trouble, par-dessus l’épaule de son
compagnon; il pliait un peu le dos, et ses bras lui pendaient tout d’une
pièce le long des flancs, plus lourds que des ancres; ses mains étaient
d’un rouge sombre, comme celui du sang caillé, et elles semblaient
démesurées, avec leurs veines gonflées, racines tordues aux branches
vertes. Lesken ricanait silencieusement: il voyait venir sur le quai
désert le marchand gras, chaussé de cuir jaune. Le désignant d’un coup
d’épaule, il dit doucement à Lesken:
--Il est là... Qu’est-ce qu’il veut encore?...
Et le mareyeur ayant jeté un regard sur les deux hommes, Lesken lui
cria:
--Bonsoir, monsieur Rivoal!...
--Bonsoir! repartit l’autre de sa voix indifférente.
Il s’éloignait à petits pas sur la grève.
Lesken rit encore, du même rire silencieux, découvrant de larges dents
jaunes.
--Tu l’as vu? dit-il... Eh bien, quoi?... Il est content, lui... Ce
n’est pas comme toi... Ho!... Ho!... cria-t-il plus fort; réveille-toi,
Harmel!...
Il leva les épaules, et reprit de son ton bas et mordant:
--Le voilà encore qui dort.. Ne te fais donc pas du chagrin, mon vieux,
chrétien mon frère... Ne te fais pas du chagrin, marin!... Est-ce qu’il
en a, _lui_?... Eh bien, fais comme lui.. Tu es saoul.. Je suis saoul...
mais c’est lui, l’ivrogne. Hé?... Qu’est-ce qui t’a donné à boire? C’est
lui... Qui t’a mis les bouteilles sous le bras? C’est lui... Il ne
fallait pas les lui laisser, peut-être!..
Harmel répondit violemment:
--Non! et un éclair rouge passa dans les yeux sombres.
--Toi, reprit Lesken, tu ne sais que te faire du sang noir... Fais comme
moi: f...-toi de tout: f...-toi de lui... f...-toi de toi... Tiens,
regarde-le, là-bas: il vient de glisser, le bandit, sur une pierre; il
est trop lourd de notre argent dans les poches; il ne tient plus
debout... Si j’étais de la pierre, j’aurais voulu le f... à l’eau...
Il but une longue lampée à la bouteille et continua, du même accent
sarcastique, d’âpre jovialité:
--Va, il est plus voleur que tu n’es ivrogne... Il volerait les morts,
s’ils allaient à la pêche, dans son quartier...
Il jura.
--Qu’est-ce-que tu lui ferais, toi, si tu le tenais, un soir, tout seul,
dans l’île?... Mais toi, je te connais, dit-il après un court silence.
Tu ne lui ferais rien du tout... Tu prendrais ton poisson, et tu irais
lui dire: «Faites votre prix, monsieur Rivoal...»
Il jura encore, et cracha, baissant la tête entre ses jambes ouvertes,
et se regardant cracher.
--Tu ne le... Moi, Harmel, si je l’avais sous la main, ce marchand de
rogue, je le... Tiens, comme ça!
Et il leva sa jambe, frappant de son pied redoutable le fond du bateau,
sur la tête d’un poisson qui y était resté. On entendit le chuintement
mol de l’écrasement sous la botte:
--Tu ne le ferais pas?... répéta-t-il en ricanant.
--Non, dit Harmel.
Lesken le regarda de travers; puis:
--Bah! fit-il, tes enfants le feront...
* * * * *
Le ciel du vert le plus tendre réfléchissait les rayons nacrés de la
roue du soleil disparu. La mer n’ondulait plus qu’à peine, suspendue
dans une extase. La mer diaprée n’était qu’un cimetière de pollens
somptueux et de fleurs soyeuses. Des mouettes planaient; et sous leurs
ailes éployées, leur corps était d’un violet sombre. Partout la grâce
d’une sérénité divine, partout la paix.
XXVIII
HEURES D’AUTOMNE
En Benodet. Octobre-novembre.
A l’heure où la première aube s’éveille, comme la première palpitation
du cœur dans l’œuf,--c’est un point blême qui semble naître sur le mur,
près de la fenêtre, et sortir de l’ombre noire. On ferme un instant les
yeux; et quand on les rouvre, le point paraît s’être déplacé encore plus
qu’il n’a grandi. C’est, maintenant, une plaque livide, qui fait mieux
ressortir le deuil silencieux de la nuit. Au milieu de la tache sinistre
comme un drap mortuaire, si tout à l’heure, lentement, un mort allait
montrer sa tête?... On est sur le chemin des apparitions. On se sent mal
à l’aise, inquiet et curieux toutefois: et l’on a peur, enfin, d’avoir
soudain très peur.
* * * * *
Après beaucoup de pluies, un jour de beau soleil. Toute la campagne
exhale une odeur exquise, et un peu écœurante: une odeur maladive;
l’haleine de ce qui meurt. Ainsi sentent les roses dans les vases où,
belles encore, elles vont périr: elles sont entières, et leur tige ne
penche qu’à peine; mais cette nuit, ou demain, elles tomberont d’un seul
coup; et l’on verra tous les pétales sur le tapis, comme une écume
rappelle par l’éparpillement la forme et la vie dont la vague fut faite.
Le parfum des roses mourantes est celui de l’automne à l’agonie.