Mais lui s’entête: c’est justement ce qui le tente, de faire danser ses

pieds dans les sabots du frère aîné, qui a sept ans. Il suit sa mère à

la cuisine; il tourne, en trottant, autour d’elle; sous l’âtre, il

cherche à la saisir par la jupe. Comme elle ne s’y prête pas, il se met

en colère; un gros pli se forme entre ses sourcils froncés, et le sang

lui monte au front. Il piétine: et il crie, en tendant une jambe:

--Mets-moi-les, _mamm_... Je serai gentil, _mamm_... Je serai mignon à

toi... Si tu les mets pas, j’irai le dire à M. le Recteur...

Naïk ne peut se tenir de rire. Et, sans le vouloir, comme si elle

répondait à ma pensée, son fils entre les bras, elle le regarde avec

amour, et dit:

--Mon petit Breton, mon petit Breton...

* * * * *

Deux marmots, laids et ridicules, une petite fille de huit ans, au nez

pointu, et son frère qu’elle bourre: il n’a pas quarante mois. Ils sont

vêtus à la mode des villes par des parents aussi laids qu’eux,

demi-bourgeois. La petite et le petit ont un béret de marin; sur le

ruban de l’un, on lit l’_Océan_ et sur l’autre, le _Neptune_. Voilà ce

que les petits Bretons gagnent à ne plus porter les charmants bonnets du

pays; et quand ils voient passer un de ces admirables petits gars, tout

ronds dans leur robe d’infante, les cheveux d’un si bel or sous la

calotte rouge, le _Neptune_ et l’_Océan_ s’en moquent. Ils l’ont vu

faire à leurs parents, plus rustres cent fois que les bonnes gens qu’ils

prétendent tourner en dérision.

* * * * *

Les petits paysans sont hommes plus tôt que les enfants des villes, par

les besognes qu’on leur confie et qu’ils sont forcés de faire. Mais

elles prolongent l’enfance en eux, loin d’y mettre un terme avant le

temps; et c’est ainsi que de grands paysans, forts et musclés comme des

athlètes, ont une âme enfantine et des regards d’enfants. Les jours de

fête, ce sont des écoliers lâchés.

Tous les enfants s’ennuient. Ils ne savent que faire. Ils sont nuls. Ils

jouent, faute de mieux. De là, outre la contrainte, que les petits

paysans font les hommes si tôt à la campagne, mènent le bétail, vont et

viennent aux travaux. Ce sont, d’abord, autant de jeux. La servitude ne

commence qu’à la longueur et au temps régulier de la tâche. Et ces

enfants s’ennuient alors, comme tous les enfants.

Ils se vengent en jouant avec les bêtes, comme les petites filles avec

les poupons qu’on leur met aux bras.

* * * * *

Un jeu de petits Bretons.

Ils prennent de vieux bâtons; ils y pendent des haillons, d’antiques

loques; ils se jettent sur le dos un torchon ou une serviette; puis,

l’un derrière l’autre, par rang de taille, et le plus orné au milieu de

la bande, ils font la procession.

Ils élèvent haut leurs bannières. S’ils ont un chapeau, ils l’ôtent; et

ils tournent à pas solennels, en chantant à tue-tête tout ce qu’ils

savent de l’office et de mots latins. Ils vont, d’un grand sérieux, et

sans jamais rire du jeu, tant qu’il dure. On entend interminablement:

_Alleluia... ah!--Ora pro nobis--Et spiritu sancto--pax--pax vobiscum._

Le plus petit, en queue, qui n’a pas trois ans et parle à peine, récite:

«_Ave, maris_ tella, tella...»

Ils jouent à la messe, avec une dignité imperturbable et une sorte

d’onction.

Le plus beau, c’est le vieux Crozon, qui croit à toute sorte de signes

et de mauvais présages. Il a toujours peur d’une profanation, d’un

blasphème, d’un hasard coupable, et que le Ciel ne châtie l’imprudent.

Excès de respect que lui souffle la crainte extrême qu’il sent de la

mort. Il ne peut souffrir ce jeu de la messe. Il prétend que les

enfants, tournant autour de la maison, «font un enterrement». Et sitôt

qu’il les entend chanter en latin, il sort en colère de la salle où il

fume sa pipe; et, fort irrité, met les petits en fuite, les menaçant de

son bâton.

* * * * *

Dans son berceau, sous les rideaux en ogive, le petit Lawik dort. Il est

rose, couché sur le dos, un peu penché sur l’épaule droite. Si immobile,

que ce charmant sommeil émeut vaguement; le souffle imperceptible, la

bouche déclose, la petite lèvre en l’air. Il a le bras gauche nu,

mollement posé le long du corps. Il tient sa joue de la main droite; et

le bras nu jusqu’au coude est gracieux comme la branche qui porte un

fruit. Un bout de ruban rouge descend de ses cheveux blonds jusqu’à ses

lèvres; et des boucles presque blanches collent à ses tempes où brille

une rosée de sueur.

La vieille femme, à la peau tannée et ridée, comme une outre, vêtue de

noir, regarde dormir l’enfant, et dit ses prières. La chienne rentre par

la porte entr’ouverte, fait le tour de la chambre, et, voyant tout dans

l’ombre, disposé pour la nuit silencieuse,--silencieusement aussi tourne

en rond quatre fois sur ses pattes, soupire en ramenant sa langue

juteuse d’un bord à l’autre de la bouche, et se couche devant le foyer.

XX

ANNONCIATION DU SOIR

A B., le 30 septembre.

Sur la mer, le ciel est une pensée bleue tombée sur des feuilles de

saule. Caresse tiède aux yeux, tout est velours de ce qu’ils voient,

tout est soie.

Je regarde passer trois longs nuages d’or, fuseaux que laisse échapper

de ses mains la journée défaillante: ils courent légers au-dessus des

chênes.

La mer terrible est ivre de ses charmes. Mais en vain: si séduisante et

si cruelle, dans son repos elle pousse soudain un soupir qui déchire, et

qui appelle. Elle est amoureuse, et toujours triste.

L’inquiétude et le rêve se cherchent des lèvres, au bord de l’eau. La

roche retient l’algue mouillée. Sur le sable de velours fauve, les

cailloux polis luisent comme des pierreries. Le soleil couchant allume

des rubis et des topazes sur la plage.

L’inquiétude délicieuse griffe le cœur. Le troupeau cherche la vachère;

et le taureau, immobile sur ses sabots noirs, tend le cou. Les cornes

noires de la vache semblent l’ombre d’une fourche dans l’air lumineux.

On appelle sur l’autre rive. Un chien qui aboie. Un enfant qui rit.

Puis le silence, tandis que la lumière semble l’écho d’un concert

inaccessible. Et la mer murmure.

* * * * *

Le rêve mortel ondule sur la mer. Qu’est-ce que tout cela? La pensée

d’un mort, qui médite la vie?... Ou la vie qui s’adore elle-même, dans

la langueur? Ou...

On m’appelle, de l’autre rive.

XXI

BRUMAIRE

Un petit port de pêche. En novembre.

La mauvaise saison est venue, qui ne s’en ira plus de cinq ou six mois,

hargneuse hôtesse. La Toussaint a mis fin au bel automne. Les jours

heureux sont tombés comme les feuilles; et Brumaire arrive pour

ensevelir ses morts.

Quelquefois, le matin, le ciel paraît pur: et un clair soleil se lève.

Mais on ne gagne qu’une heure; et jamais on n’est sûr de celle qui la

suit. La mer elle-même avertit que les gros temps sont établis pour de

longues semaines: par une calme matinée, elle se montre encore irritée

et douteuse; elle fait prévoir la tempête même au joli temps. Elle se

forme dès la veille; et son air mystérieux est celui de la menace. Il

n’y a plus de douceur ni d’enchantement dans l’énigme de son sourire.

Novembre enveloppe le petit port d’un suaire. Il fait mauvais, pour les

gens de la ville, quand il pleut; pour les marins, ce n’est pas la pluie

qui fait le mauvais temps,--c’est le vent et la brume. Les canots

restent à l’ancre: qu’iraient-ils faire en mer? Avec une seule misaine,

ils ne vont pas assez dans le vent; chaque lame passe par-dessus bord,

et vous couvre d’eau. On ne pêche plus guère. Et la misère s’abat

lourdement sur ceux qui ayant fait quelque gain dans la bonne saison,

ont déjà tout bu.

Je vois ces hommes entrer en hiver, comme dans une caverne d’ennui.

S’ils n’ont le travail de la pêche, cet affût continuel dans le danger

de la mer, que leur reste-t-il? Tous ces petits ports bretons sont

plongés dans un ennui polaire, qui dure six mois. Encore les femmes

ont-elles la peine de la maison, et les souffrances aiguës de la misère:

les enfants qui crient, et ceux qui sont malades; le problème éternel de

la nourriture, posé chaque jour, et qu’il faut résoudre, coûte que

coûte; les querelles entre elles, et les humiliations réciproques: la

douleur de vivre occupe. Mais les hommes connaissent le sentiment

raffiné de l’ennui. Ils ont l’ennui épais, qui convient à leur nature

rude, mais ils l’ont: l’homme des villes n’éprouve pas cette passion

triste, il ne sent que son écrasement; et, quand il relève la tête sous

la meule, il ne connaît que l’envie. L’ennui de ces Bretons est à celui

des raffinés, comme leur eau-de-vie à la morphine et aux autres

narcotiques.

Ils se traînent sur la cale, s’il ne pleut pas, le bonnet descendu

jusqu’aux yeux, enfoncés dans leur tricot et leur double veste de drap

et de toile; les pieds dans les lourds sabots, que fourrent les

chaussons. Les uns en loques, les autres rapiécés de tous les bouts; et

d’autres, les moins âgés quelquefois, à l’abri de bons vêtements. Si un

rayon de soleil perce le ciel gris, ils lézardent le long du mur humide

où se pose la pâle clarté d’or. Ils ne parlent guère; ils n’ont plus

rien à se dire. Les enfants jouent et se poursuivent à la sortie de

l’école, pareils en tout aux poules sur un tas de sable...

Puis, le soleil se cache; et la brume accourt, épaisse, étouffante, qui

bouche l’horizon. Les hommes bâillent; et, la pipe entre les dents, ils

aspirent l’âcre brouillard avec la fumée chaude du tabac. Leur esprit

est confus et lourd comme la haie brumeuse, où tout se brouille. Ils ont

froid. Les épaules remontées, et les mains dans les poches, ils n’osent

pas remuer, pour ne pas laisser l’air aigre leur mouiller les os. S’ils

rentrent chez eux, iront-ils se mettre au lit et dormir pendant quinze

heures? Ils n’ont point envie de leurs femmes... Ils demeurent mornes,

et sans paroles. Ils passent alors par un des états les plus nobles du

monde: ils rêvent et ne pensent pas. Mais tout est trop obscur dans ces

âmes confuses: l’esprit ne distingue point les images qui le hantent, et

le cœur ne s’en émeut pas. Et la même humeur, qui fait des poètes, fait

des ivrognes avec ces hommes-ci: car, frissonnant d’ennui, et ne sachant

que faire, ils vont secouer tous leurs brouillards à la lumière de

l’auberge.

XXII

LE JOUR DES ANGES

Près de Plouh..., en Pont-l’Abbé.

I

Le bruit doux de la fontaine chantait _Amen_ au jour tranquille. Le

murmure disait: «Je suis là, je suis là...» et: «Venez...»

Plusieurs paysans parurent sur le chemin. Chacun de son côté, ils

venaient avec leurs femmes; et leurs enfants les précédaient. Ils

descendaient isolément le raidillon, près du bois humide. Quoique ce ne

fût pas dimanche, ils avaient leur air et leurs habits de fêtes. Ils

marchaient avec une sorte de gravité; et par la main les femmes tenaient

de petits enfants parés comme pour une procession.

Ils ne parlaient pas beaucoup. Se rencontrant, ils se saluaient à peine

d’un mot bref. Ils étaient sérieux, et pareils à ceux qui vont à

l’église, dans l’intention d’y prier. Les enfants, quelquefois,

partaient pour rire; mais ils s’arrêtaient aussitôt, et leur petite

moue d’attention semblait reprendre un rôle. Ils avaient des yeux gais

et des mines graves. La petite Yvonnik, ayant vu sa mère rajuster les

plis de son tablier, en frappant du bout des doigts l’étoffe sur la

hanche, tapotait le sien, tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, en se

dandinant.

Les femmes étaient larges, dans l’étroit chemin, sous les branches. La

plupart étaient jeunes; et il y en avait deux en robe de bure bleue, qui

avaient la semblance de gros bluets ouverts, d’une espèce rustique.

Ils allaient en silence, descendant la pente du vallon. La fontaine

bruissait sous leurs pas, comme les chuchotements de la compassion.

L’humble vallée était vaste par l’air de solitude qu’on lui sentait, et

par une grâce farouche. Elle était retirée entre des clairières, comme

une bague au creux de la main à demi fermée d’une femme. Il faisait plus

doux qu’on ne peut dire, de cette douceur moelleuse qui alanguit

l’espace avant les orages. Un peu de brume fluide fumait à l’horizon.

L’air était lilas.

Le coucou appelait faiblement dans le bois, de sa flûte en sourdine. Un

nuage passa... Et l’eau fut grise.

II

Elle pleurait; et son mari, assis sur un coffre, serrait les lèvres, le

regard perdu, résolu de ne rien dire, ni un mot de consolation, ni rien

de ce qu’il éprouvait. Il gardait son sentiment comme un secret.

Pourtant, sa femme ayant bégayé dans un sanglot: «C’est... c’est la

seconde fois... ah...»--les muscles de sa face se rétractèrent, et il

eut les larmes aux yeux...

--Habillez-le, dit-il.

Il se roidit; et, le plat de la main appuyé sur le coffre, il suivit

d’un regard avide cette toilette...

Elle, cependant, avait disposé les beaux habits sur le banc d’honneur,

devant le lit de famille. Un autre lit était resté ouvert: la mère prit

sur l’oreiller un pâle enfant aux blonds cheveux. L’enfant ne faisait

pas de bruit, et il ne tendait pas les bras à sa mère. Elle, de ses

mains rouges tenait Yvon; et elle frémissait, toute. Les battements du

sein soulevaient son corsage maigre, tiré vers la taille; et deux

sillons de larmes marquaient son menton carré comme à la craie.

Quel enfant sage et doux: d’une pâleur mortelle, en vérité, et d’une

docilité taciturne qui faisait mal. Il pouvait avoir trois ou quatre

ans. Ses blonds cheveux, où la mère passait une main caressante et

plaintive, étaient très longs. Il fallait que ce petit Yvon fût bien

malade, pour être à ce point silencieux. Il devait être fort lourd: ses

bras retombaient sans force et si lourdement... Mais la tête surtout

suivait tous les mouvements de sa mère, le front baissé et donnant du

menton sur la poitrine haletante. Le front bouclé vint à portée des

lèvres maternelles: elle le baisa avec passion.

--Il est chaud, dit-elle. Il est chaud...

Et elle éclata en pleurs.

--Donnez-le-moi, fit l’homme à demi-voix.

Elle le lui tendit, et retomba sur le coffre, près du lit clos.

L’enfant était en jupon de laine: ses pieds nus semblaient de pierre,

salie de boue par endroits; les orteils étaient droits, sans mouvement.

L’homme prit l’enfant sur ses genoux. Il le contempla douloureusement.

Il était gauche en ses gestes; et l’excès de douceur, qu’il y voulait

mettre, le rendait malhabile. Puis, comme ayant longtemps résisté au

désir, il appuya la joue de l’enfant contre ses lèvres, et le baisa

ardemment.

--Petit Yvon, murmurait-il, mon petit Yvon...

Mais le petit Yvon ne répondait rien, et paraissait ne pas entendre. Le

père soutenait la tête levée, qui fût retombée sans cette aide. Qu’elle

était pâle et livide contre le visage hâlé du paysan... Et de quel

étrange et lourd sommeil cet enfant était possédé... Il avait les yeux

fermés et retirés au dedans des orbites par un rêve absorbant. Sa petite

bouche violette était entr’ouverte: un double pli, plus lourd encore que

le reste de ce visage accablé, creusait les coins de cette bouche un peu

gonflée; une ride plus profonde que celle des vieillards les plus

chargés d’âge s’était gravée au burin dans cet enfant de trois ans.

Sur le coffre, la mère assise, jeune et presque belle en sa simplicité

pesante, faisait face à l’homme, fort et haut sur le banc.

--Il est encore chaud, dit-il à son tour. Prenez-le, Marie.

Elle avait bien pleuré. Maintenant, elle était tranquille et presque

souriante, comme au milieu de la pluie, quand un rayon impuissant de

lumière brille. Avant de reprendre le petit Yvon, elle fit le signe de

la croix, sur elle et sur lui. Elle lui mit les bas et le bonnet

multicolore, où dominait le rouge; elle le chaussa; elle ajusta la robe

riante et le gai vêtement sur le petit garçon, immobile comme un jouet.

Elle était résignée. On eût dit qu’elle n’avait pas pleuré à sanglots,

naguère. Elle faisait l’habilleuse avec soin et sans hâte. Un des bras

de l’enfant était posé sur son épaule, et l’autre allait et venait selon

que la mère le maniait. Il fléchissait sur ses jambes, qui gardaient

leur pli avec roideur.

Mais, quand elle eut fini, et qu’elle l’eut couché entre ses bras, ayant

senti la peau déjà plus froide, et voyant la tête renversée comme dans

un cri, elle s’écria tout en pleurs:

--Mon Dieu, mon Dieu... C’est donc vrai qu’ils vont venir... pour toi, ô

mon Yvon très cher... mon petit enfant... pour toi aussi... ô mon

Dieu...

Et, ne pensant plus à le baiser, elle sanglotait amèrement; et ses

larmes tombaient sur le visage, rigide entre les bords du bonnet, le

visage du petit mort...

III

Dans la maison, les parents étaient assemblés, les vieux plus près de

l’âtre profond et noir, avec ses bancs de chaque côté du manteau; les

moindres, plus voisins de la porte. Et les femmes du pays entrèrent,

menant leurs enfants, les belles poupées blondes, en robes vertes,

rouges, jaunes, coiffées de pourpre ou de bleu.

Par la porte ouverte, on voyait le sentier. Les douces haies

s’inclinaient aux pieds du vallon. Le murmure de la fontaine versait sa

plainte égale. Un vent faible et chanteur bruissait entre les branches.

Et le ciel bas et doux, le ciel violet, semblait le regard triste que

penche sur l’étroite fenêtre un passant, qui s’est arrêté, et qui

s’afflige, regardant du dehors une douleur rencontrée.

Le petit Yvon était couché dans son cercueil, comme une statuette parée

dans sa boîte. L’eau bénite, près de lui, allait continuellement de la

tasse, où les doigts la prenaient, sur le pâle visage. Et les mains

parlaient le langage alterné des signes de croix. Les mères conduisaient

leurs enfants au cercueil. «C’est le petit Yvon, disaient-elles,

embrasse-le... Il va en paradis...» Ils se dressaient sur la pointe des

pieds, les bras écartés et trop courts dans la robe longue: et les mères

haussaient les plus petits jusqu’aux lèvres du mort. On voyait leurs

chaussures dans le cercle de la jupe, comme les pieds en bois des

jouets, quand on les soulève. Des petits tendaient leur bouche ronde et

s’amusaient à ce jeu du baiser, naïvement; et presque tous regardaient

de côté l’assistance, les yeux loin du visage que leurs lèvres

touchaient. Plusieurs faisaient un signe de croix, très long, très

large. Ils recommençaient, et se regardaient faire. Et parfois ils se

trompaient, ne se rappelant plus quelle épaule il faut toucher la

première: ils attendaient que leur mère se signât, pour l’imiter.

Ils étaient tous très graves et très recueillis. La petite Jeannette,

qui avait six ou sept ans, s’approcha, tenant obstinément la tête

baissée. Elle se rappelait bien le pauvre petit Yvon. Il y a quelques

jours encore, ils jouaient ensemble, tous les deux. Il était si joli...

Elle l’aimait; elle le préférait à tous les autres enfants... Puis,

c’était le filleul de sa mère. Jeannette est tout éperdue. Voilà qu’Yvon

est mort... Un mort, c’est un grand chagrin pour tout le monde... Un

malheur obscur et vague... On ne parle pas dans la maison des morts...

On pleure. Un grand malheur... elle ne sait pas lequel. Être mort, c’est

ne plus être là... Mais Yvon est là encore; et pourtant, il est mort.

Elle craint de le voir défiguré: il est tout noir, peut-être? ou sans

tête?... Ou qui sait si on ne l’a pas changé? S’il ne remue pas, sans

rien dire, comme ces bêtes qu’on voit quand on bêche: puisque les morts

vont sous terre.

Elle est rouge d’émotion, de regret et de peur. Lorsque enfin, au bord

du cercueil, elle lève les yeux, elle aperçoit son petit Yvon, comme

elle l’a connu, mais pareil aux statues de la chapelle,--si blême, si

raidi... Elle le touche des lèvres: il est froid comme la pierre. Alors

son cœur lui saute dans la poitrine, et lui monte à la gorge, poussé par

l’affliction et la crainte. Elle pâlit; elle se met à pleurer

longuement, prête à défaillir.

--Il ne faut pas pleurer, Janik... Il est en paradis, lui répète-t-on.

Elle est bien contente qu’Yvon soit en paradis: mais elle pleure. Tout

bas, deux petits garçons, ayant beaucoup réfléchi, se disent quelques

mots:

--Yvon est mort... C’est comme ceux qui sont toujours malades, si on

était couché... Les enfants vont au ciel...

Une femme en deuil laissa sa petite fille au milieu de la pièce, et

courut à la mère. Elle l’embrassait étroitement, et se prit à pleurer de

compassion, remuée dans son cœur par un cruel souvenir. Mais la mère

semblait maintenant insensible: comme son mari, elle faisait les

honneurs de sa maison, et présidait à la cérémonie.

Un poupon, que sa nourrice pencha sur le cadavre, poussait des cris

perçants; et son frère, un petit noiraud aux jambes en arc, éprouvant la

même peur, pleura.

* * * * *

Tous les enfants sont rangés silencieux; et le petit mort semble l’un

d’eux, que les autres regardent, couché dans un coffre blanc, et qui

joue peut-être au silence avec eux. Ils sont plus graves encore qu’au

début: ils sont touchés, ils ont peur et s’ennuient. A plus d’un, le

sommeil fait des avances. Leurs cheveux blonds brillent dans l’ombre,

sous le bonnet. Une lumière verte vient de la porte et du sentier: les

robes éclatantes y resplendissent étrangement. Ils se tiennent sagement,

leurs bras courts repliés sur le corps. Ils regardent tous du même côté.

Leurs lèvres attentives sont entr’ouvertes; on dirait qu’ils vont

chanter: il ne leur manque que des ailes.

XXIII

PENMARC’H

En novembre, l’après-midi.

Temps gris,--et, d’abord, quelques grains. Puis la pluie.

Une tristesse terrible. Sans espoir, sans retour, sans consolation.

Depuis le commencement des âges, il doit pleuvoir ainsi sur ce pays

sinistre; et il pleuvra de même sur ces roches mornes jusqu’à la fin des

siècles.

Des blocs et des blocs; des montagnes éboulées; et, partout où il y eut

des vivants, ce sont des débris et des ruines. Si Kérity, Penmarc’h et

Saint-Gwennolé n’ont formé jadis qu’une seule ville, si elle était plus

grande et plus somptueuse qu’une capitale, si les cathédrales de l’Ouest

et les châteaux forts de l’Occident s’élevaient ici,--on en discute; et

plus encore, si des flottes entières, le vaste commerce et les

entreprises des négociants ont eu ces sables et ces rocs pour métropole.

Mais il le faudrait. Et le grand port de l’Atlantide méritait d’être

placé entre les chevaux monstrueux de Penmarc’h, si les Atlantes furent

une race vouée au sépulcre, et aux profondes catastrophes de l’Océan.

Pas un arbre. Seuls règnent le sable et le granit.

Sous la lumière douteuse et louche de l’automne, tous ces grands corps

de pierre prennent d’étranges formes. Une armée, une cavalerie pétrifiée

que montent, au loin, les brouillards aux écharpes grises. Et là-bas,

dans le fond, c’est un navire amiral, qui porte toute sa voilure noire

de nuages...

Pas un arbre. Sur cette terre virile, toute en os et en promontoires,

pareille aux squelettes décharnés d’un ossuaire de géants, on se prend à

reconnaître la puérilité infinie de la verdure, et la douceur des arbres

se fait sentir par le regret. Mais l’on éprouve mieux encore ce que la

vie a d’enfantin, et la vanité de ses promesses à l’aspect de ces

puissances éternelles, parce qu’elles sont infécondes: la terre de

granit, et la mer désespérée.

Que ferait ici le jardin? et même la forêt? Point de feuillages: ils

amollissent la ligne des pierres. Et le chant des oiseaux ferait pitié,

près de la lamentation immense qui obsède l’espace. Les feuilles ont le

charme des enfants, jouant échevelés et rieurs sous les yeux de leurs

mères. Ici, l’œil du ciel est fermé. Que les oiseaux, en Arcadie,

gazouillent au soleil, comme bruissent les feuilles: mais ce n’est plus

qu’un sifflement piteux qui vient des créatures, quand les mornes

immensités se parlent, et qu’au souffle de la marée, les îles et les

rocs se comparent.

Un sombre pays, plus beau que sous le soleil et la lumière,--beau sous

le ciel sombre. Le vent perfide ne souffle encore que de côté: et,

jusqu’ici, faiblement. Mais déjà les vagues roulent avec fracas. Le

murmure est éternel,--et presque toujours la violence. C’est un canton

de deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Et même à

terre, la côte est pleine de dangers. Les lames sourdes, parfois, se

forment et balayent tout ce qu’elles touchent, sournoises comme la mort,

rapides comme l’infortune. Une vague, plus haute qu’une maison, a mangé

d’un seul coup cinq personnes, assises par un beau jour au haut d’un

rocher pareil à une colline. Comme la gueule d’un monstre caché au fond

de l’eau, elle en est sortie et a happé sa proie, plus prompte que la

pensée; puis elle s’est refermée sur ces fétus, cinq vies détruites...

Le livre de l'émeraude: en Bretagne · 第 4 / 15 段