Le bruit croissait; la foule se pressait, patiente. Elle formait des

groupes lents, qui demeuraient sur place et parlaient en buvant, tandis

que sur le terre-plein l’on voyait aux lampes fumeuses se balancer les

danses. Point de propos obscènes: dans les yeux une lueur de chaude

gaieté qui, peu à peu, se fit plus brûlante, comme la flamme s’élève de

l’incendie; et plus tard, dans toutes les prunelles, se répandit

l’ivresse de la violence, ou un rêve malsain de tristesse... Le long

crépuscule versait peu à peu dans la nuit.

Des enfants avaient bu; et leurs bouches crispées ne pouvaient plus

cesser de sourire, comme si les muscles des lèvres avaient été soudain

paralysés. Une femme, qui riait, fit goûter l’eau-de-vie à son

nourrisson au maillot: il se mit à cracher, comme un chat; puis, il bava

de plaisir, tirant un bout de langue blanche pareil, entre ses joues

rondes, à une amande fichée dans une pomme.

Deux femmes se disputèrent aigrement; et une jeune fille pâle, derrière

elles, semblait attendre qu’elles eussent fini, déjà résignée à passer

la nuit dans cette attente. Un homme roide, contracté, adossé au mur,

comme une poutre, d’une main infatigable étalait sa barbe d’un seul

côté: des poils lui restaient aux doigts; il les regardait en souriant,

d’une mine hébétée. Près de lui, sans qu’il y prît garde, un femme assez

âgée, grasse et très blanche, larmoyante, tomba contre la muraille: elle

récitait, sans se lasser, les premiers mots de l’_Ave_. D’anciens

matelots se donnaient le bras, hurlant, les yeux effrayants, la tache

sanguinolente de l’ivresse sous les paupières; et d’autres pêcheurs se

taisaient, plus terribles encore, à cause de leurs faces fermées, aux

grands traits roides: tels des rocs, pleins d’ombres, crevassés de noirs

reflets; quelques-uns parfois tressaillent brusquement; un d’eux bave en

serrant les dents, et la salive jaune coule, lichen sur ce menton rasé;

un autre psalmodiait une histoire: à la fin, on le fit rouler sur la

grève, d’un coup de poing.

Un ou deux Anglais, ivres aussi, matelots d’un navire à l’ancre, furent

pris à partie; et les couteaux luirent. Mais, le gendarme inquiet parut;

et le groupe se dispersa. Un prêtre passa, portant une face rouge sur

une soutane maculée. Un grand paysan roux courait sur le chemin, criant

des défis: à toute force, il voulait se battre; et son œil mauvais de

bête qui ne se connaît plus, avait la couleur vitreuse et striée d’une

groseille à maquereau, jaillie ronde de l’orbite. Quelques gars

couraient lourdement derrière les maisons, poursuivant des filles, dont

on entendait le rire étrange, haletant, où l’appel du désir se mêle au

cri de la crainte, et où déjà l’on surprend le râle de la fureur

sensuelle. Beaucoup de femmes erraient, incertaines, cherchant leurs

hommes du regard; à l’abri des salles basses, par les portes ouvertes,

on voyait une foule noyée dans le fumée des lampes lugubres qu’un

brouillard étouffait, couchant les flammes, et d’où s’élevait un

brouhaha grave. L’énorme crâne chauve d’un paysan avait roulé, du milieu

de sa poitrine, contre la table: l’homme ronflait, les jambes écartées

en compas, d’un pied de la chaise à l’autre: parfois, il se secouait; il

crachait comme s’étranglant; et la tête retombait: près de lui, un

enfant se tenait, peureux, silencieux et pensif.

Au loin, grondait un tumulte confus. Les femmes avaient l’œil brillant,

comme verni sous une laque de flamme. Assise sur une pierre, une belle

fille blonde, l’air à la fois honteux, cynique et égaré, se tenait le

buste renversé, la gorge droite, souriant avec une sorte de délice

navré... Rouge elle-même, à demi ivre sans doute, une femme courte, aux

gros doigts gonflés, fouillait son homme endormi, et lui prenait le

reste de son argent. Une autre, abandonnée, regardait avec haine son

mari qui riait, gai d’insolence, et plein d’une obstination terrible

dans le plaisir de son vice: «Hé, hé quoi?...» répétait-il. Sous une

tente en toile verte, une bande d’amis et de parents hurlait: on eût dit

des fous; les uns violets, les autres blêmes, ils poussaient ensemble

leurs cris, et brusquement ils se taisaient ensemble. Un vieux, au nez

long et pointu, frappa un coup solide sur la table, qui fit sauter les

verres; et tous se turent encore, étrangement.

Par troupes de quatre et de cinq, des matelots passaient, d’une allure

débraillée et brutale. Les plus à craindre n’étaient pas les jeunes

gens; mais les hommes de quarante ans à cinquante. On en voyait, les

yeux en sang, à fleur de tête, la lèvre rase, le menton comme encadré de

cuir noir par une bande de barbe courte; ou bien, les sourcils en

broussailles, les favoris incultes, ils avançaient un mufle luisant et

rouge. Un frappait du plat de la main dans le dos d’un large singe roux,

aux prunelles fauves, et dont les yeux semblaient un cercle d’ébène lamé

d’or. Un autre, aux grasses oreilles poilues, percées d’un anneau de

cuivre, crachait longuement devant lui, comme s’il avait voulu tracer sa

route. Un autre encore mit sous le nez de son voisin un gros poing velu

de roux, semé de lentilles jaunes; et le voisin découvrant ses dents,

fendait sa bouche sur un rythme lent, à la manière des vaches, quand

elles mâchent, et rejetant automatiquement la tête sur son épaule...

Le vent de mer soufflait au-dessus des roches, et sa large haleine

agitait les cheveux et les rubans sur ces têtes violentes. Mais l’arôme

salé de l’Océan lui-même ne chassait pas une odeur terrible et lourde,

partout répandue: quelque chose de profond, quelque chose de triste

comme le remords à l’ancre dans le crime, pesait sur ces hommes. Il

flottait un air de meurtre, une lueur farouche; et, comme une vapeur,

était suspendu le délire...

XIV

LA BELLE DU MAIL

Au Pont-l’Abbé. Un jeudi de septembre.

L’après-midi d’été resplendissait dans l’espace. Une claire ardeur était

suspendue entre le ciel bleu et la terre lumineuse; tout était blond

sous le soleil; à l’ombre, tout était bleu. Dans les petites rues de

Pont-l’Abbé, trop étroites pour que la lumière touchât le sol, il

faisait presque frais, comme sous une voûte de pierre, et sur les

places, la chaleur tombait joyeuse, impitoyable aux yeux, telle que

l’est aux oreilles une fanfare.

La grande place du Marallac’h, plantée d’arbres en son milieu,

sommeillait entre les maisons arides. Mais sur les vieilles pierres

aussi, le soleil d’été jette un charme, un réseau d’or. Et le ciel bleu,

comme un sourire, dort sur les tilleuls. La place est presque vide; le

mail déjà presque désert. Les chalands ont quitté le marché sous les

arbres, et les étalages des fripiers, où luisent encore au milieu du

drap noir et des habits, le velours jaune, les broderies rousses et la

soie. Il ne reste plus que quelques femmes qui, le porte-monnaie à la

main, hésitent entre le désir de l’emplette et la dépense. Les fripiers

ploient leur marchandise, en recherchant les plis anciens. Un ou deux

paysans attardés causent avec des marchands, comme eux vêtus à la

paysanne. Dans un coin, une fillette essaie un tablier bordé de bleu; et

rieuse, elle cambre le corps en arrière, pour voir l’effet de l’étoffe

sur sa robe... Un grand matelot, maigre et roux, qui semble une statue

de cuivre, planté dans un rayon de soleil, cause lentement avec deux

Bigoudens[D], au coin de la rue Pen-ar-Happ; un vent léger, un souffle

délicieux agite un moment les rubans de velours sur les chapeaux de

feutre noir, au grain frisé de peluche; et l’un des hommes, se

découvrant, éponge du mouchoir son crâne chauve, rouge et ruisselant de

sueur en gouttelettes égales, comme celles de la rosée, le matin, sur

les pavots... Ils parlent sans se hâter, comme pour mieux se sentir

perdre le temps. Le matelot, entre ses doigts disjoints, tient un gros,

un vieux porte-monnaie, dont le cuir vert est fendillé d’écailles,

gonflé de pièces et de sous... Là-bas, entre les deux places au soleil,

la rue étroite semble un canal bleu entre deux disques d’or...

Et voici qu’au bout de l’allée, non loin de la Communauté des

Religieuses Augustines, arrêtée et parlant à un marin, je vois une jeune

fille merveilleuse. Je la contemple, frappé d’admiration. Elle pouvait

avoir vingt-deux ans. Elle était grande et svelte même sous le costume

de Pont-l’Abbé, qui alourdit toute taille; et même sous la coiffe

bigoudène, la forme de son visage restait d’un pur ovale. Elle laissait

voir de ses cheveux, dont les boucles longues étaient de la couleur du

filin roux, quand il brille au soleil. Elle avait de longues mains

blanches et des lèvres en arc, de ce pourpre délicat et brûlant qui est

propre aux œillets.

Qu’elle était belle dans sa souple jeunesse... Mais l’air de ce visage

en était la merveille: on ne sait quoi de chaste et de voluptueux

ensemble, de grave, de paisible et de séducteur, comme si une âme

enfantine et courtisane s’épanouissait à la même heure dans la fleur de

ce corps. Qu’elle était belle, et plus que tout, de sembler si

inconsciente. En vérité, une beauté seigneuriale: la grâce de celle qui

est sûre de toujours séduire, et qui n’a jamais trouvé un homme qu’elle

ne l’ait soumis et charmé. Elle me rappelait la fauve et tranquille

Vénitienne, que Titien montre dans sa chambre et que Carpaccio promène

dans les fêtes. Elle souriait à peine, indifférente. Le noble être,

plein de vie, de rythme et d’harmonie, sans une réflexion, sans une

ombre... Je ne me lassai pas de l’admirer, capable de tout avec la même

tranquillité douce et le même sourire, capable même de passion, et

pourtant de ne jamais servir qu’au désir.

XV

UNE HUTTE

Chemin de Ker-Loc’h... 20 octobre.

On remarquait cette hutte pour son air sombre, quoi qu’il y en ait bien

d’autres plus misérables. Elle était collée au sentier qui va vers la

dune, comme une verrue sur une joue; elle semblait tomber d’un côté,

suivant la pente. Une seule fenêtre, si c’en est une qu’une lucarne

moins grande qu’un carreau de vitre, et bouchée tant bien que mal,

derrière trois barreaux de fer, avec des chiffons et des pierres. La

maison ne s’étendait pas sur plus de quatre ou cinq pas de long; on

était frappé d’y toujours entendre un bruit de voix, d’en voir sortir

nombre de gens, et, tant qu’avait duré l’été, de trouver réunie sur le

seuil une compagnie nombreuse. Là dedans vivaient en effet deux

familles, dont l’une a dû être dépossédée, depuis, par la mort: le père

infirme, et la fille épuisée par la phtisie.

Cet homme avait eu un peu de bien; mais un accident l’avait rendu à demi

paralytique. Dès lors, il s’était couché, comme ils font si souvent,

d’un air qui accepte la mort, qui semble l’attendre, et qui se résigne à

vivre ou à mourir, peu importe, dans une entière soumission à la

fatalité. Il avait vécu, il avait bu, pour consoler son oisiveté; il

avait eu des dettes, et ne pouvait pas les payer. Il restait sur le

grabat, indifférent aux jours, et peut-être sans regrets.

Cependant, sa fille avait grandi. On l’avait mise en condition. Dans la

grande ville où ils l’avaient menée, ses maîtres avaient veillé sur

elle. On lui avait appris le ménage et la propreté. Quand elle revint,

pour l’été, avec ses dames sur le bord de la mer, elle jouait à la dame

elle-même: elle connut les jouissances de la vanité, et le plaisir

d’humilier les petites filles, ses compagnes. Elle portait un chapeau;

et le dimanche, se rendant à la messe, elle mettait des gants.

Puis, trois ou quatre ans plus tard, comme elle en avait dix-huit ou

dix-neuf, tout d’un coup elle quitta sa protectrice. Jamais elle n’en

put donner la raison; elle paraissait l’ignorer elle-même. Aux questions

elle répondait: «Pourquoi? Je ne sais pas... C’est comme cela...» Elle

partit donc, laissa la ville, répliquant à tout: «Je m’ennuie...» et

quoi qu’on lui pût dire, elle revint au pays. Elle trouva son père

impotent, et plus misérable qu’il n’avait jamais été. Un des créanciers,

réduit lui-même à l’extrémité, s’était installé avec toute sa famille

dans la maison de l’infirme forcé d’y consentir, et n’ayant pas un autre

moyen de s’acquitter. Une chambre longue de cinq pas, dont un homme,

monté sur une chaise, touchait le plafond, hébergea dix ou douze

personnes.

Quand la jeune fille fut de retour, elle dépouilla tout ce qu’elle avait

appris, et une à une toutes ses bonnes habitudes, comme on quitte un

vêtement de voyage;--et, comme on reprend son habit de tous les jours,

elle rentra dans ses mœurs de villageoise dénuée de tout. Plus de soins;

plus de bains; plus d’eau même, sinon à de rares intervalles; au lieu de

porter des gants, quand ses bas furent troués, elle n’en mit plus. Loin

de se parfumer, elle oublia l’usage de l’eau claire. Elle parut languir:

elle était rentrée au pays, se disant malade: en peu de temps, il fut

avéré qu’elle avait la poitrine atteinte. Elle toussait; elle rendait du

sang; elle restait comme morte en de longues défaillances. Elle semblait

s’en soucier à peine, non plus que de la hideuse misère où elle était

tombée aux côtés de son père infirme. Quelqu’un, qui la secourait, ne

voyait jamais chez elle la moindre expression de plaisir: elle y

paraissait insensible. A quoi rêvait-elle, placide, et le visage encore

assez plein?--Mais, sans doute, elle ne rêvait à rien: elle demeurait

sur son lit, et n’en descendait plus. Tout lui était indifférent; et

peut-être elle-même. Les Bretons ont souvent ce tour oriental d’esprit:

ils font à la fortune, bonne ou mauvaise, le même visage qu’un arbre

dans la terre fait au temps.

* * * * *

On avait tendu une espèce de loque entre le coin de la salle où le père

et la fille vivaient couchés, et celui où se tenait l’autre famille,

père, mère et sept enfants, huit peut-être. Ce soir, après une journée

pluvieuse et tiède, j’ai vu par la porte ouverte pouiller le taudis. Ils

n’ont pas tous un lit: plusieurs couchent sur des couettes en balle

d’avoine; point de draps, ni de couvertures. Il vient de cette chambre

une odeur infecte de sueur, de linges souillés, d’enfants crasseux et de

lait aigri. Dans un coin, de la paille, des pommes de terre en tas, et

une grande poêle mince à faire les crêpes... Chaque fois, là dedans, que

quelqu’un quitte sa place et se meut dans l’air chaud de la pièce,--un

souffle d’étable en sort, chargé d’un relent de saumure et de

transpiration. Posés de travers sur le plancher de terre battue, sont-ce

des meubles, ces rares morceaux de bois noir, vernis de crasse? Est-ce

un morceau de lard qui pend sous l’âtre, ou un haillon?

* * * * *

Sur sa couche, la jeune fille, à demi assise, tousse sèchement. Elle n’a

pas la force de parler aux trois petits enfants qui l’entourent, et qui

sont assis dans son lit avec elle: car les enfants de ses voisins, de

ses hôtes forcés, passent le temps dans le lit de cette phtisique qui

crache, presque mourante, et qui les caresse...

XVI

FIN DU JOUR

En Kerloc’h. 19 octobre.

Il fait triste et gris. Le crépuscule soucieux d’une journée morose

regarde la campagne. Les landes et les buissons s’assombrissent. Les

souches d’ajoncs retiennent un rayon de lumière, et le renvoient de

côté, louche comme un regard sournois.

Le poulain rouan s’ennuie dans la lande, et tourne sa tête, au mufle

naïf de jeune nègre, vers sa mère, la jument blanche, qui mâche

mécaniquement du foin, tombé de quelque voiture sur la route.

Les enfants rentrent à la maison, un fruit à la main; et la bonne

chienne, qui les suit, happe un quartier de la pomme aux doigts du plus

petit, qui crie. Au tournant du chemin, la vieille grand’mère, qui

toujours se hâte et trottine, traîne son petit-fils, si blond qu’il

semble de lin blanc, qui bavarde, qui se cambre en arrière, tirant sur

le bras de la bonne femme, et veut aller en canot, dit-il.

Les nuages roulent pesamment à l’Ouest. «Il y a mention de tempête»,

fait Naïk à la vieille Marie. Et celle-ci de bénir cent fois le nom du

Seigneur, pour détourner le mauvais sort de l’orage, et l’éloigner des

siens qui sont en mer.

La longue ferme, au coude de la route et du pré, contre les haies où les

hauts genêts sont en fleurs, souffle doucement un long, un mince fil de

fumée bleue, au-dessus du chaume. C’est une solide bâtisse, en pierre

grise qui brille. Et par la porte ouverte, pleine d’une ombre rousse, on

voit dans la salle déjà noire, où luisent les charbons rouges au fond de

l’âtre, une jeune femme debout près du dressoir, qui, les bras arrondis,

comme si elle appelait la nuit à elle, range sa coiffe...

XVII

TEMPÊTE

Coup de Sud-Est. Jour d’octobre.

Soudain, le jour d’automne s’est obscurci. On ne voit plus le soleil que

par plaques de cuivre, posées de loin en loin au hasard des éclaircies,

sur les hauteurs et sur les rives. Partout, entre deux échappées

lumineuses, des pans d’ombre tragique, grise de ce gris qui n’est ni le

jour ni la nuit, mais qui semble la couleur des éclipses.

Un court moment de silence. L’espace retient son haleine, comme dans

l’angoisse et la terreur. L’air a la palpitation morne et lente d’un

cadavre qui se refroidit. Dans la lande, le bétail beugle--et, tout au

fond du pays marin, sans qu’on sût dire où, un sourd mugissement de mer

répond au beuglement des bêtes.

On tourne la tête, du côté où l’on n’a pas pensé à regarder encore: et

l’on reste effrayé. Roulent et tombent du Levant sur la mer, d’immenses

nappes noires. Tant elles se précipitent, qu’on ne peut les suivre dans

leur galop; et toutes bientôt se confondent. Dans la masse, on ne

distingue plus que des étages d’ombre. Sur la base reculée des nuages

noirs, tournent en fumant des tourbillons noirâtres, teintés d’ocre et

de roux, pareils à la fumée du charbon, dans les villes de houille. Ce

ciel lugubre cache l’autre, et s’abaisse toujours davantage sur l’Océan

qui verdit, qui se plombe, comme un malade dans l’accès de fièvre

pernicieuse.

Les bonnes femmes secouent la tête et disent:

--Le ciel a bien mauvaise apparence...

--C’est la tempête...

A ce nom, elles se signent.

--Hier soir, fait un vieux marin, je l’ai dit: les vents sont bas. Il y

aura du dégât avant la nuit.

Et il fume pensivement sa pipe, la tête en l’air, renversée pour

consulter le temps.

--_Ma Doué! Ma Doué[E]!_ murmurent les femmes.

Et, tout à coup, comme si le monstre était né de l’embrassement du ciel

et de la mer, et se déchaînait, éclatant entre leurs faces qui le

pressent, le vent se rue avec un cri terrible. La rafale bondit; les

hurlements brusques se suivent de si près qu’ils ne font plus qu’une

clameur accablante. La mer se forme. Les vagues montent à l’assaut des

rocs.

--Pourvu qu’ils soient tous rentrés à l’Ile, fait une bonne vieille,

hochant du menton.

Et le vieux marin dit, en breton, à ceux qui sont près de lui:

Un mot de prière pour les gars qui sont en mer, Chrétiens. Tous se

signent; et, levant leur bonnet, murmurent le _Pater_, comme font les

mendiants à la porte des riches. Ils mendient l’aumône de la vie.

La nuit.

Tempête.

Un bruit immense remplit confusément l’espace. Les coups de la mer qui

déferle, répétés à l’infini, sur un rythme interminable, font penser aux

canons d’une bataille géante. La rumeur éternelle roule, comme une basse

d’orgue, une pédale sans fin, qui soutient les traits aigus et rapides

de la rafale. Le profond murmure des flots sur la grève et les roches

sonne en bourdon: une cloche lointaine partout où on l’entend, et qui

fait vibrer toute la côte, aux ondes d’un tocsin formidable.

Là-dessus, comme les hauts cordages crient, tandis que la coque du

navire, battu par les lames, ahane pesamment, dans les hautes régions de

l’air, tout hue, tout siffle. Ululant sur la tête échevelée des vents en

cavalcade et des vagues au galop, on ne sait où cachées, les chouettes

et les orfraies de l’ouragan donnent un concert sinistre.

Toute la maison tremble. Parfois, l’on ne s’entend pas parler dans la

même salle: la poussée du vent gonfle les vitres, qu’on s’attend à voir

voler en éclats. Les portes dansent, fermées, entre les murs et les

gonds. De tout leur corps de bois, les fenêtres grelottent dans les

châssis. Et plus terrible que tout le reste, au large du ciel, la

pleine lune, froide comme un obus de glace et de diamant. Elle illumine

la tempête, pareille au regard sans pitié du tumulte. La mer a la

couleur de la mort: blanche, livide, l’immensité est comme un champ de

neige en révolte, dont l’écaille se soulève, et qui jaillit contre le

ciel. Dans l’air flagellé court une odeur cuisante et sèche: la

poussière et l’éclat de la lune se confondent. Sous cette clarté

funeste, la clameur de l’ouragan, ses bonds sinistres ont la frénésie du

délire. La mer est une puissance en folie, échappée dans la rage. Les

fous sont lâchés dans la nuit. Et c’est bien un rire de fou furieux, le

rire osseux des galets roulant là-bas à chaque flot qui se retire.

XVIII

VISITE AU PHARE

A Benodet. Dimanche 15 juillet.

Tous ensemble, ils vont visiter le phare. Ils sont sept gars, et huit

filles blondes, tous en costumes noirs et bleus, parés de velours, et la

coiffe blanche ou le chapeau à rubans sur la tête. La bande robuste des

paysans marche comme une troupe. Ils tiennent tout le chemin: tantôt,

les filles se réunissent et s’avancent sur un seul rang, les garçons

ferment la marche; tantôt, au contraire, les couples se forment; et

comme il y a une fille de trop, c’est à qui elle ira. On dirait des

enfants à la promenade: ces frais paysans du haut pays entre Spézet et

Châteauneuf ouvrent de grands yeux sur la mer: le sentiment de l’un est

celui des autres; ils n’ont qu’un mot à dire pour se comprendre.

Parfois, ils se taisent tous à la fois: et leur ferme visage prend un

air de gravité triste; parfois, ils éclatent de rire tous ensemble; et

leurs traits sont lumineux; ils ouvrent largement la bouche, et leurs

dents brillent. Que ce peuple de Cornouailles, sur le bord de la mer ou

dans les campagnes, partout ailleurs que dans les villes enfin, est

d’humeur passionnée... Ils sont brusques, et pleins de caprice: ils

passent en un instant de la tristesse à la gaieté. Et sur leur figure,

au calme monotone de l’oraison succède tout à coup la folie de

l’ivresse.

Les filles, elles, ne regardent rien, ni la mer, ni les rochers à pic,

ni les belles rives. Elles sentent les regards de leurs amis sur elles;

et rien ne les occupe plus. Quand elles se parlent à l’oreille, c’est

d’eux seuls qu’elles jasent; quand elles tournent la tête, elles les

épient, avec confusion ou avec malice. Pour ces bonnes amoureuses, le

chemin n’est point ici plutôt que là: il leur en souviendra toujours

comme du chemin des amoureux. Deux ou trois sont si contentes qu’elles

pensent à chanter: mais elles n’osent pas, n’étant pas chez elles; leurs

lèvres restent ouvertes sur l’air qu’elles fredonnent; et dans leur

bouche, qui semble blonde à la lumière d’or, on voit se mouvoir de haut

en bas leur langue, comme une palette.

La route brûle au soleil; la lande brille comme un pré vert nimbé de

flammes. Les paysans s’engouffrent sous la porte basse et noire du

phare. On les entend rire dans l’escalier. «Il fait frais ici», dit

l’un. Une femme pousse un cri, et se plaint de n’y rien voir. Les voix

s’éloignent; et le bruit sourd des pas sur les marches se perd enfin.

Puis, les voici qui, parvenus au sommet, poussent des clameurs joyeuses.

Ils s’entassent sur la terrasse étroite, et font un cercle noir derrière

le balcon. Ils découvrent le vaste horizon. La splendeur déserte de la

mer s’offre à leurs yeux: ils s’en détournent, et regardent vers le

Nord. Ils cherchent à reconnaître le coin de terre où ils sont nés, et

où ils seront, à leur tour, des morts.

Une fois sortis, ils se mêlent les uns aux autres, et se prennent à la

taille. Mais leurs bras rudes n’ont point de prise grossière sur les

épaisses ceintures. A la fin, l’une, la plus jolie, dont les cheveux

sont légers comme un rayon, se met à courir; et tous la suivent, chacun

emportant sa chacune, ainsi qu’à la danse...--«En voilà une bande!»

murmure en riant celui qui reste. C’est un matelot, carré, jeune, d’une

force mesurée qu’on sent celle d’un athlète: il est rasé, d’une peau

fine comme une femme, le teint rouge à cause de la chaleur et du repas

qu’il a fait. Tel qu’il est là, roide sur le chemin, le visage enflammé

aux traits tirés et longs, il semble un terme de brique, où s’épanouit

la fleur de deux yeux bleus en faïence de Delft. Puis, quand il voit que

ses amis sont déjà loin, il se donne un coup de poing sur la tête, et,

au galop, part à leur poursuite.

XIX

PETITS BRETONS

En Benodet.

Le petit Lawik veut qu’on lui ôte ses souliers, pour mettre de petits

sabots noirs, qu’il tient à la main... Sa mère, occupée, ne s’en soucie

pas...

--Laisse ces sabots, dit-elle; ce sont ceux de ton frère; tu vois bien

qu’ils sont trop grands pour toi...

Le livre de l'émeraude: en Bretagne · 第 3 / 15 段