Bretons causaient, tous marins, et parmi eux le pilote de Tudy, homme au
visage sévère, noir de hâle et à cause d’une barbe courte, pareille à
une mousse épaisse, déjà marquée de blanc. A l’approche des étrangers,
tous se turent; et certes si jamais des yeux échangèrent mépris pour
mépris, ce fut là. Mais dans toute l’Amérique on n’eût peut-être pas
trouvé d’aussi beaux regards que ceux de ces Bretons silencieux, dont
trois au moins avaient ces prunelles d’eau profonde où veille la
lumière, noblesse d’une race.
IX
LA MER PARLE
Sur la plage, à Kerloc’h. Le 15 septembre.
Elle pleurait, assise, lasse, tombée comme un paquet mou de vêtements.
Elle pleurait doucement, sur le banc de bois jaune, une planche, portée
sur deux pieux, devant sa maison, une cabane en bois, couverte de
chaume. Elle avait contre le genou un enfant malsain, au teint terreux,
qu’elle tenait d’une main serrée près d’elle. Dans la cabane, d’autres
enfants criaient et geignaient, d’une voix plus forte, étant plus âgés
sans doute... Elle ne les écoutait pas; elle regardait droit devant elle
la mer splendide et rouge. Elle disait, en bégayant, d’une plainte basse
et lente: «Mon Dieu... Mon Dieu... Ah! pourquoi... Pourquoi?...» Elle
pleurait doucement au soleil couchant, la misérable. Puis elle se
dressa, et resta longtemps immobile dans la lumière merveilleuse de sang
et d’or.
Cette femme était encore jeune; elle avait eu dix enfants, et n’avait
guère plus de trente ans. Debout, on la voyait grosse d’une vie
prochaine: elle avait l’air accablé: et elle ne semblait pas malade,
quoiqu’elle fût enceinte; mais sa figure ronde, aux yeux simples,
exprimait une surprise désespérée et d’ailleurs sans révolte. Elle avait
ce calme placide des brebis, qui n’est point de la résignation, mais
l’aveu de l’impuissance: les brebis vivantes ont déjà l’aspect des
brebis mortes, et la seule différence est, dirait-on, qu’elles regardent
leur supplice.
Celle-ci venait d’être battue par son homme, un terrible buveur, un
marin qui n’a pas son pareil à la pêche, et sans rival aussi pour boire.
Il laissait mourir de faim les enfants qu’il faisait au hasard, quand il
rentrait chez lui, ivre jusqu’à la folie, sans le sou, ayant laissé tout
son gain dans les auberges, ruiné par une bordée de quatre jours. Il
cuvait son eau-de-vie en battant sa femme et ses enfants; parfois, il
les jetait dehors au milieu de la nuit; et d’autres fois, comme
aujourd’hui, il s’en allait, pillant tout ce qu’il pouvait trouver
d’économies ou d’aumônes dans la masure, après avoir passé malfaisant
comme un orage. Cet homme pourtant n’était pas méchant: un hardi marin,
excellent dans son métier, mais une brute déchaînée, une tête bestiale,
quand il avait bu; et, avec l’âge, il s’enfonçait de plus en plus dans
son vice.
Deux enfants déguenillés sortirent de la maison; ils étaient sales,
maigres, et déjà ils avaient les allures sournoises des bêtes
craintives, des petits chiens trop battus. Reniflant avec bruit, ils ne
dirent rien; et ils s’allèrent jeter sur le sable chaud et luisant de la
dune. La mère restait debout; et son visage étonné, à l’expression de
calme désespoir, était rouge à cause des larmes versées et du soleil
mourant. Une intense clarté tombait de ses yeux; et ce regard, où l’on
n’aurait lu en tout temps que des pensées vulgaires, parlait plus haut
que l’intelligence: il disait même plus que la douleur; il racontait
mystérieusement, dans les mêmes termes profonds et vagues qui sont ceux
de la mer, du ciel et des arbres, le pouvoir, la grandeur de la
souffrance et sa nécessité.
La mer souriait, sans bornes; toute ondulée de fleurs, prairie de roses
effeuillées, de pollen de peuplier et de violettes, elle frémissait dans
la lumière. L’ineffable splendeur de son indifférence!... Elle n’a pas
même de dédain: elle ignore, elle est sans pensée, la belle
bienheureuse. Sur le sable, le flot a porté une carcasse de chien: un
monde de vermine, de poux, d’insectes marins, s’empresse déjà
joyeusement sur la charogne...
En vérité, ce fut un beau chien: un danois gris, à la gueule carrée, aux
pattes admirables, faites pour la course, sveltes, nerveuses, de l’acier
tendu de soie grise. Mais quand c’eût été le plus bâtard des roquets, il
n’en vaudrait ni mieux ni moins... Qu’en pense la vermine? Elle n’en
pense rien.
Maintenant, le soleil était mort; et la femme était retombée sur son
banc. Son visage n’était plus rouge. Une pâleur presque verte, répandue
sur ses traits, lui donnait la couleur d’une morte. Pourtant, elle
tenait pressé contre elle l’enfant malsain qui ne l’avait pas quittée;
et, l’ayant pris, elle le couchait sur cette poitrine d’où il était
sorti, et où il pouvait déjà sentir une misère fraternelle, qui
mûrissait dans le ventre, contre son oreille, prête à naître, prête à
crier.
Quoi donc, des millions et des millions de misérables ne vivent ainsi
que pour mourir? Ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils goûtent
l’amour; mais ce n’est qu’un masque, et seulement afin qu’ils meurent.
Quoi donc? des besoins qui ne finissent pas, et un plaisir de rien, un
spasme court; quelques muscles, quelques organes aux longues habitudes,
que rien ne trompe, à qui la privation est continument douloureuse, et
dont les joies sont brèves?... Et là-dessus, la mort?...
Oui, chantait le sourire de la mer. Oui, c’est la loi. Il ne faut pas
changer un grain de sable à la vision. La bête de proie sublime, la vie,
n’a que faire de ces plaintes. Elle se vante de ne pas penser et de ne
rien plaindre. Que la mer délicieuse soit la sirène qui module, ou la
gueule ouverte du monstre, qu’elle dévore ou qu’elle rêve,--que pas un
atome ne soit changé à la vision.
X
LA DANSE
A Kermorgan en Plo... Juillet.
Elles dansaient dans la lumière violette du couchant, où couraient
encore les vapeurs d’une journée d’orage. Non loin de l’entrée du
manoir, sur le pré dansaient les jeunes filles. Elles étaient dix; et
l’une d’elles, assise au pied d’une croix, chantait la ronde, d’une voix
argentine.
Le soleil descendait; et l’ombre s’allongeait sur l’aire lointaine,
comme une eau noire que frange un ruban de soie grise. La prairie
rendait son âme de parfums, respirant la fraîcheur du soir après la
chaude journée; et les feuilles préludaient par un murmure au concert
prochain des étoiles. Vers le fond du vallon, les orges mûrissaient; et
l’on entendait en sourdine la fraîche mélodie du ruisseau.
Elles dansaient, les jeunes filles, toutes vêtues de noir, en coiffes
blanches, pareilles à des sœurs qui se chérissent. Leurs pieds
retombaient doucement sur l’herbe molle, et ne faisaient pas de bruit.
C’était une danse sans folie, un lent balancement, où l’on voyait les
rubans de la coiffe flotter autour des visages, comme sur les rochers
les algues marines, et les coins de la collerette blanche se soulever
comme des plumes sur les seins.
Elles se tenaient par trois; et tantôt elles faisaient une ceinture à la
prairie; tantôt elles y erraient en courbes sinueuses, comme l’eau d’une
fontaine qui s’épanche, dessine des méandres et cherche son chemin.
Quand elles faisaient face aux derniers rayons du soleil, la bouche de
l’une brillait, semblable à l’églantine rouge que mouille la rosée; une
lumière triste et tendre, telle une lampe derrière les carreaux d’une
maison solitaire, vacillait dans les yeux de l’autre; et ces filles
modestes ouvraient à leur insu des lèvres, qu’un soupir d’ardeur avait
seul décloses.
Tout d’un coup, et s’effaçant derrière ses compagnes, le plus belle des
danseuses quitta la prairie. Et toutes se mirent doucement à rire, en
disant: «Tinaïk, Tinaïk... On sait bien où tu vas...» Un jeune homme,
d’une grande et noble taille, s’avançait vers Corentine qui s’avançait
vers lui. Ils échangèrent tout bas quelques paroles, tandis que la danse
était suspendue. Et sans doute ils ne voulurent point s’y mêler. Mais,
au contraire, ils s’en furent à pas lents, le long du pré sombre, à la
lisière du bois. Une odeur de miel et d’absinthe montait de la prairie.
Des oiseaux, confusément perchés sur les branches, volaient en silence
d’arbre en arbre, pareils à des pensées perdues qui vagabondent. Et les
deux amants s’éloignèrent, en se tenant par le petit doigt: quand elle
joignit le sien à celui que lui tendait son ami, elle sourit, semblable
à la lumière du soir sur la mer; elle ne voyait point devant elle, et
heurta du front une branche basse: les gouttes de la pluie récente
s’éparpillèrent sur son front en joyau virginal.
Et quand tous les deux disparurent, les jeunes filles reprirent la
danse, chantant avec celle qui n’avait pas quitté le pied de la croix:
Autrefois, quand j’étais une jeune fille, j’avais un cœur si ardent...
Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...
Hélas! j’ai donné mon cœur pour rien,
Hélas! je l’ai mis où il n’y a plus ni joies, ni plaisirs...
Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...
XI
TUGDUAL
Entre Rosporden et Carhaix. En automne.
D’un pas incertain et lourd qui s’enfonçait dans la boue noirâtre,
Tugdual, venant de la petite ville, descendait la route rapide, déjà
ravinée par la pluie. Il avait les bras collés au corps, et ne faisait
pas un geste; il marchait pesamment, la tête baissée sur l’épaule, et au
bout de ses bottes éculées, comme des taches jaunes étaient collées des
feuilles mortes. Soudain, il se jeta dans le fossé vaseux, et se coucha
tout le long contre la haie. Il levait la tête, et, coiffée d’un vieux
béret, il l’appuyait aux bruyères humides. Son visage respirait un ennui
impassible. C’était un homme très grand, aux larges épaules, qui
semblait très fort et usé par la passion. Son vaste corps était osseux
et maigre sous les haillons. Il avait la figure basanée, comme du cuir
fauve; des yeux au regard trop fixe, d’un bleu sombre et luisant de
métal, au creux des paupières gonflées, dont l’éclat morne rappelait la
nacre blême, une double et longue ride partageait son grand front par
le milieu, depuis le nez jusqu’aux cheveux noirs; et ses mains étendues,
quoique gâtées par le travail, montraient une belle forme. Il paraissait
souffrir beaucoup; ou plutôt, il avait l’air d’un homme qui a souffert,
et qui souffrira bientôt encore, dans un moment de répit. Ses traits
durs et tirés vers la mâchoire disaient qu’il avait bu.
Il rêvait là, étendu comme un cadavre sur la terre boueuse; et déjà
c’était le soir. Quand, ayant enfin tourné les yeux, il vit venir du
haut de la route un prêtre, qui sortait de son presbytère adossé à
l’église, la dernière maison du bourg. Il se redressa d’un bond; il se
roidit; et les traits crispés, sans penser même à secouer ses habits
souillés de fange, il reprit son chemin d’une allure sèche et saccadée,
comme si ses membres eussent été de fer ou de bois. Mais, de loin, le
prêtre l’appela par son nom, et n’eut pas à le répéter: Tugdual
s’arrêta. Il restait immobile, regardant devant soi, sans tourner la
tête. Le vieux prêtre fut bientôt près de lui, un homme de haute mine,
aux yeux noirs, vifs et sévères; tout son visage glabre et son vaste
front avait la couleur du vieil ivoire; il était nu tête, n’ayant pas eu
le temps, dans sa hâte, de prendre un chapeau. Il mit la main sur le
bras de Tugdual, et lui dit:
--Vous avez encore bu?... Avant-hier, pourtant, vous m’aviez donné votre
parole...
--Eh bien, je n’ai pas de parole, répondit Tugdual d’une voix rauque,
sur un ton bas.
--Vous avez une parole, Tugdual; mais vous ne la tenez pas. Je vous ai
vu passer... Je vous ai vu sortir de l’auberge. Où allez-vous?
--C’est mon affaire, monsieur le recteur...
--Non, c’est la mienne. Vous savez ce que j’ai promis à votre pauvre
femme...
--Laissez-moi... lâchez mon bras, monsieur le recteur. Je vous dis de me
lâcher...
--Vous ne vous en irez pas ainsi. Il va faire nuit; et il pleuvra...
--Il ne pleut pas sur les morts.
--Restez ici. Vous dormirez au presbytère...
--Vous m’avez chassé une fois; je n’y rentrerai plus... c’est juré... Je
l’ai mérité, du reste; et vous ne pouviez pas me garder...
--Ne pensez pas à ce qui s’est passé, il y a longtemps. Vous êtes un
honnête homme, Tugdual...
--Je ne suis pas un honnête homme, monsieur le recteur. J’ai envie
d’être mort.
--Venez avec moi...
--Je ne veux pas. J’ai envie d’être mort. Laissez-moi
tranquille,--dit-il avec irritation, après un silence; mais il ne fit
pas un geste de son bras, où la main du vieillard était posée.--Que me
voulez-vous enfin?--reprit-il d’une voix grondante; et ses yeux
brillaient d’une flamme hagarde, comme une lampe dans la
fumée.--Dormir?... Aller chez vous?... Non. Vous êtes trop près du
cimetière...
--Votre femme vous a tout pardonné, Tugdual; elle vous aimait.
--Je ne l’aimais pas, moi. Je l’ai tuée.
--Non, que dites-vous là?
--Je l’ai tuée, que je vous dis. Je le sais mieux que vous...
--Ce n’est pas vous, Tugdual, qui l’avez fait mourir; elle est morte de
chagrin, et parce que Dieu l’a permis...
--Je vous dis que je l’ai tuée... C’est moi, son chagrin,--fit-il avec
une irritation violente.
--Obéissez à la pauvre créature, puisque vous vous repentez ainsi,
Tugdual...
--Je ne me repens pas... Je l’ai tuée, et j’ai bien fait...
Le prêtre regarda longuement l’homme qui lui parlait de la sorte, plus
roide sur ses pieds que jamais, et dont les lèvres frémissaient,
fébriles. Il soupira, pensant: «Je n’en tirerai rien.»
Cependant la nuit grise tombait du ciel gris. Tout le ciel bas pesait
sur la route noire et les arbres sombres, comme un pierre funèbre, sans
une veine plus claire, une dalle de grès, uniformément livide. Un
chat-huant froua, dans le fourré des hêtres; et un coup de vent pluvieux
fit grincer au loin la girouette.
--J’ai envie d’être mort..., répéta Tugdual avec lenteur; et, pris de
colère:--Ah! voyons, laissez-moi aller!
Et d’une secousse rapide, il se dégagea de l’étreinte du prêtre. Dans
ses yeux vacillait une lueur d’égarement sinistre. «Cette nuit... Cette
nuit même...» murmurait-il.
Le vieux prêtre le suivait du regard. Et Tugdual s’éloigna d’un pas
raide et saccadé, entre les haies funèbres sous le ciel morne.
XII
BUCOLIQUES DE SEPTEMBRE
En Benodet.
Ayant trouvé le champ libre, le troupeau quitte la lande, taureau en
tête. De-ci, de-là, les vaches tirent de la haie une branche molle, une
tige verte. Elles mordillent au passage, et ne s’arrêtent pas. Elles
sont cette fois à la promenade. Elles vont sagement, balancées sur leur
large croupe, comme les barques sur la vague. Elles lèvent un peu la
tête de côté; on dirait qu’elles cherchent à voir le pays, et que le
taureau noir les guide: parfois, il se retourne à demi; il les regarde
venir, quand elles s’attardent. Il les conduit ainsi jusque sur le
phare. Elles foulent la terrasse dallée, qui sonne sous leurs pas; elles
frottent leur museau contre la grille, où rien n’est vert, ni tendre, ni
bon à manger. Une, les cornes passées sous la balustrade, médite, et
rumine, tirant la langue entre les barreaux.
Le matin est bleu comme le myosotis; il sent la fleur et le sel; la
brise tiède est un souffle, un frisson dans une lyre d’or.
Cependant, le taureau noir s’est enhardi jusque sur les roches. D’un
sabot délicat et sûr, il va plus loin que le phare; il descend sur les
pierres trempées que le jusant découvre; et il se campe sur le dernier
roc, où la mer se brise. Le bloc noir et brillant d’eau se confond avec
le sabot noir de l’animal, et lui fait un socle. Il contemple avec
attention la rive, que la lentille de son gros œil reflète, inaltérable.
Dans l’air si bleu et si clair, sur la roche où le soleil n’épanche pas
encore sa vague blonde, on dirait moins le taureau que l’ombre d’un
taureau même...
* * * * *
Hommes et femmes, nous avons un sexe pour les animaux; et leur nez le
leur dit. On s’en aperçoit, quelquefois, à la campagne.
* * * * *
Six mauvis de bruyère s’égayent du joli matin: le soleil se lève à
peine, et ne touche qu’un bord de la rivière. Les minces oiseaux
volètent allègrement sur un petit chêne: ils s’y posent en quinconce,
comme des bougies sur un candélabre vert; ils dansent, en sautant d’un
léger bond; d’une branche à l’autre ils vont, se suivant tous et gardant
leur ordre.
Le yacht descend le flot, rasant la rive; il porte sans doute vers les
îles, à la chasse des goélands, une bande de jeunes hommes en savant
équipage, casqués, bottés, armés. Et les oiseaux, pleins de joie, se
posent sur la haute voile, si claire dans l’ombre bleue. Un coup de feu,
un coup de crosse; et trois des mauvis tombent. Le soleil gagne le yacht
et la rivière; et sur la voile blanche, il éclaire quelques taches
sombres, un peu de plumes, de duvet et de sang.
* * * * *
Solennellement, au chaud soleil, un cortège s’avance du chemin crayeux
sur la lande. Pieds nus dans les sabots, une jeune fille aiguillonne
d’une mince baguette une grande vache rouge; la bête souffle et fait
l’indocile; deux paysans, le chapeau en tête, et sans veste, marchent
sur les flancs; un troisième, au bout du champ, surveille le petit
taureau pie, qui meugle, en donnant de brusques coups de corne, le front
bas. Le beau matin de septembre est déjà brûlant. On mène la vache au
taureau.
La large jeune fille, aux joues rouges, pousse la vache devant elle; et
les hommes la présentent à l’étalon qui renifle, bave et, dressé sur les
sabots, bondit contre la femelle, comme un cheval qui se cabre. La vache
se dérobe; et le mâle, irrité, retombe en beuglant. Deux des hommes
rient, sur une parole brève que le plus jeune a lâchée; l’autre reste
grave et ne dit pas un mot.
La forte fille aux hanches larges ne fait plus un geste; un de ses bras
lui pend le long du corps; de l’autre, qui tient la baguette, à grands
coups distraits, elle frappe la haie devant elle, ayant un peu tourné la
tête, et semblant regarder les buissons.
Un composé de plantoir rond et mobile, de spatule qui flaire, et de
bêche solide, un instrument à forer, à remuer la terre, à arracher, à
renifler, c’est le groin. Et les oreilles du porc rose sont des plats à
barbe, truffés et luisants.
* * * * *
De bonne heure, fouettés par la brise fraîche, les cochons viennent en
se dandinant sur la lande verte. C’est un de ces matins clairs, où la
campagne semble lavée, vêtue de neuf, tant elle est gaie, et brille
propre.
Ils sont deux porcs, trois truies et deux petits cochons noirs aux soies
encore lustrées. Un des ménages marche en avant, la truie serrée contre
le porc, et se donnant des coups de tête, quand les groins toujours
baissés se rencontrent sur quelque ordure. Ceux-là sont blancs, de
petite taille, le col énorme et ballant: quand ils se tournent, la queue
en fouet entre les fesses, le poil cessant avant le dos, ils ont l’air
nu, et leurs grosses cuisses roses sont d’une nudité obscène qui n’est
pas celle des animaux.
Une truie géante, haute sur pattes, grande comme une génisse, roule bord
sur bord, fouillant de tous côtés avec une espèce de hâte allègre, et
découvre enfin une fosse, au coin le plus retiré de la lande, où les
maisons d’alentour font leur vidange. Aussitôt de s’y jeter, comme un
nageur plonge. Sa masse enfoncée fait comme une pierre dans un étang:
elle éclabousse de toutes parts une pluie d’immondices. Elle s’avance
dans ce bain jusqu’à perdre pied. Quand elle en sort, la truie rose est
plus noire que les cochons noirs. Elle est teinte d’ordures. Elle répand
une puanteur d’égoût. Toute la lande pue d’elle. Les deux petits
porchers rient aux éclats, et poursuivent la bête qui grogne.
* * * * *
Par la barrière ouverte, la vache rousse entre dans le jardin en fleurs.
Elle regarde, circonspecte, si ni l’homme, ce dieu terrible, ni le
chien, son ministre puissant, esclave mobile, plein de bruit et de
malice, ne la guettent dans le beau jardin, où tout est bon à manger, si
vert et si frais encore. Tout en tournant les yeux, elle met le moment à
profit, et happe une botte d’œillets, un bouquet de chèvre-feuilles et
des jacinthes juteuses. Inquiète et toujours broutant, enfin elle se
rassure: un festin inespéré. Depuis le mois de mai, rien de si savoureux
sur la langue. La bonne herbe est telle que de l’eau sous les babines:
et, en outre, l’herbe nourrit. On peut même se frotter le front piqué
par les mouches contre les branches de pommier, non sans mâcher quelques
pousses. Et ni le dieu, ni son soldat terrible, qui vaut mille mouches à
lui seul, ne donnent signe de vie. Ce jardin est un paradis perdu, rendu
aux vaches. Il faudrait peut-être avertir les autres, là-bas, sur la
lande sèche.
La Rousse beugle. Et soudain le dieu accourt avec son chien, et le bâton
au bout du bras, ce bras divin, incalculable, qui fait tout ce qu’il
veut, qui va si loin. Cris, abois. Un grand coup sur la croupe. La vache
détale en soufflant.
XIII
FIN DE FÊTE
A Saint Gw..., en Pen-Marc’h. Septembre.
Ils commencèrent la fête après les prières. La journée était très
chaude.
Les auberges en plein vent, longues tentes couvertes de bâches vertes,
s’ouvrant d’un seul côté, laissaient voir une foule d’hommes et de
femmes assis autour des tables en bois blanc, dans l’ombre noire: les
marins et les paysannes entraient par groupes; ils s’offraient à boire,
et vidaient les verres en riant; puis, sortant d’une auberge, ils
passaient dans une autre. Elles formaient une sorte de rue couverte; et,
sous les toiles d’un vert d’olive poussiéreuse, où s’étalait en lettres
noires le nom du tavernier, c’était une enfilade d’espaces obscurs,
pleins de fumée, qui évoquaient l’idée d’étranges cavernes, refuges
propices à des méfaits; sur le seuil, les servantes s’empressaient
lentement, à la mode bretonne; le long des tables, et jusqu’au fond
sombre de ces salles dressées sur quelques piquets, on distinguait les
verres qui brillent, les rubans des femmes, et les broderies jaunes des
gilets.
Un air de plomb tombait; et sur la place bruissait le tumulte des pas et
des paroles. A mesure que le soleil déclinait, la chaleur se fit plus
étouffante. Les paysans dansèrent, au son de la bombarde; et l’on
entendait rouler le rythme des pieds lourds sur la terre dure. Puis,
beaucoup s’en furent à la hâte pour dîner. D’autres demeurèrent, et se
mirent à boire d’un air résolu, cloués sur leur chaise, et comme décidés
à ne jamais s’en aller de l’auberge. Ils restèrent silencieux, quelque
temps; et la fête parut dormir, pour une heure. Au crépuscule, tous peu
à peu revinrent, à la façon des fourmis, rares d’abord et clairsemés,
grouillement noir ensuite; la foule s’entassa entre les tentes; et
lentement, comme monte la mer, grandit l’orgie.
Les hommes et les femmes, les enfants et les vieux, tous buvaient,--et
chacun semblait sortir de soi-même pour prendre un caractère nouveau:
son être de boire. Un homme chantait, couché contre un mur; et quelques
paysans, l’ayant vu, l’interpellèrent; ils n’obtinrent pas de réponse,
et, campés devant lui, ils se mirent aussi à chanter. Il y en avait
d’étendus, tout de leur long, comme des morts: ils ne faisaient pas un
mouvement; et quand la lumière d’une lampe éclairait leur tête, on
apercevait un trou rond et noir, la bouche ouverte, au milieu d’une face
raidie. Dans un coin, un vieux homme, aux lèvres crispées, saisit une
poule par les pattes, la coucha le bec en bas, et se mit à lui piétiner
la tête à coups de botte: la poule cria violemment comme pour faire un
œuf, et battit des ailes; ses pattes se roidirent; quelques plumes
grises se détachèrent; et le misérable œil rond roula au bout du bec,
comme si la poule avait picoré une lentille. Deux enfants, d’abord
effrayés, ouvrirent la bouche en _o_, et, s’étant regardés, rirent.
Un homme chantait, assis sur un escabeau. Quelques autres arrêtaient
tous les passants pour les faire boire. Les femmes burent aussi; le
café, mêlé d’eau-de-vie, dans les grandes tasses, était du noir de la
mauvaise encre, et l’alcool y faisait des yeux, comme de l’huile. Un
marchand gras et blême, la mine sérieuse, à peine déridée de loin en
loin par un sourire, allait et venait, au milieu de la joie; et, calme,
il tirait du cidre ou de l’eau-de-vie aux tonneaux, d’instant en
instant. Vérifiant d’un œil rapide les pièces et les sous, une bouteille
dans la main droite, de l’autre il les enfonçait sans bruit dans une
large sacoche, serrée à sa ceinture par une courroie jaune.