Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste s

LE LIVRE

DE

L’ÉMERAUDE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays

y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.

A. SUARÈS

LE LIVRE

DE

L’ÉMERAUDE

-- EN BRETAGNE --

[Illustration: C · L]

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

Amico Meo

MAVR. POTTECHER

LOTTHARIG.

HVNC SVVM LIBRVM

GRATO ANIMO ET LIBENTER QVONDAM DEDICAV.

ANDR. SVAR. BRITT.

D. P. Q. E.

DIE VII A. ID. DEC. ANN.

MCM

DÉDICACE

ENN ESKOPTI AR GERNE, WAR VORDIK AR MOR GLAZ[A]...

Je dédie ces reflets d’elle-même à la pierre forte entre toutes, verte

et précieuse, d’un cher pays. Et je ne saurais dire, dans l’amour que je

lui porte, si j’en ai plus reçu le sang, ou si j’ai plus voulu l’y

reconnaître, comme en l’objet que la prédilection choisit.

On est d’où l’on veut être. La fatalité du cœur vaut bien les autres. Il

n’est point de lieu où elle ne suffise à rapatrier l’homme. Car, à l’âge

où il est venu, qui peut fixer d’où il n’est pas, si son cœur ne fait

choix d’où il est?--Notre esprit nous disperse entre toutes les demeures

du monde. Mais il en est une ou deux, où notre passion nous ramène.

Elle en a des raisons puissantes et obscures: ce qu’il y a de plus fort

dans l’homme est ce qu’on n’y voit pas.

Il n’est point juste de croire que l’homme reste l’esclave de ses

atomes, au même titre qu’un cristal ou qu’une roche. L’homme n’est pas

tout entier dans les éléments qui le composent: il en est d’abord la

forme. La volonté ni le choix ne sont pas un néant, alors qu’on fait un

tout de la race,--cette forme abstraite.

La puissance de la race est en raison de la faiblesse des personnes.

L’homme puissant accepte les legs de la nature, mais n’en est point

accablé. Il ne consent point à être le serf de la misère, ni même de la

richesse qu’il hérite. Sans quoi, rien de plus grand ne se fût jamais vu

à la suite de ce qui avait été.

Le royaume des esprits est réglé de toute éternité: mais l’illusion d’un

ordre libre lui est permise: c’est celle de la nouveauté. Il en est du

cœur de l’homme, comme de la loi qui régit la succession à l’empire: le

César romain est libre de choisir le fils qu’il préfère; la rigueur de

l’ordre est tempérée par l’adoption.

La vertu de la race est exquise et toute forte dans les âmes les plus

simples. Et, en elles, c’est la race qui, vraiment, a seule toutes les

vertus. Mais enfin, il est digne de l’homme, et même il plaît à l’ironie

des dieux, que l’individu le plus puissant, où la race accomplit ses

vœux séculaires, et sa beauté parfaite, soit justement celui qui sorte

de la race comme d’une pirson, et qui tende à une perfection, où elle

entre, sans suffire à la faire.

Voilà ce que tant d’hommes excellents et presque divins,--quand même ils

ne sont pas des dieux pour tous les hommes,--ont osé montrer par

l’exemple. En eux, la nature a fait voir l’audace unique, qui la porte

sans cesse à s’achever en se niant. Jésus-Christ accomplit les

Israélites, et les détruit: ils ne sont plus rien après lui qu’une ombre

malheureuse, et qui n’a plus ni foyer, ni corps, ni sens.

Socrate est né d’Athènes pour porter le premier coup à la cité heureuse

des beaux aristocrates. Qui est plus athénien que lui?--Et le grand

César, cet effort surhumain de Rome, accomplissant le destin de la

ville, la perd dans l’univers qu’il lui associe.

* * * * *

Je dédie ces reflets d’elle-même, et que je voudrais de la même eau pure

qu’elle, à cette Bretagne, la plus noble terre qui soit dans le Nord, à

la fin des temps où il y eut des peuples singuliers en Europe et des

provinces libres. Le Barbare est partout à nos portes,--je veux dire

l’automate saxon, machiné dans les usines de la morale et de l’esprit à

bon marché. Le monde nouveau se reconnaît déjà dans les

États-Unis,--dont le nom odieux semble peindre un univers partout nivelé

sous une médiocrité impitoyable.

La Bretagne va mourir, après Venise et Florence, après Paris. Demain,

elle sera riche Peut-tre,--illustre à la manière des gueux

d’âme,--après avoir été tout le contraire, riche d’âme et gueuse d’écus.

Bientôt, elle aura donc cessé d’être bretonne.

Peuplée, marchande, pleine de bruit et de commis à l’effigie effacée,

elle sera peut-être prépondérante en France. Mais elle ne mirera plus

dans l’Océan des traits si rares, et sa figure de sirène mélancolique.

Voici déjà qu’elle montre le charme inégalé de sa mort prochaine.

Et j’aime en elle, la Belle Émeraude, tout ce qui jette un dernier feu,

qui va bientôt cesser d’être, et qui est plus beau sans doute, comme le

soleil à l’Occident, de toucher au moment de n’être plus.

19 novembre 1900.

LE LIVRE DE L’ÉMERAUDE

I

VERS L’OUEST

De Paris à Plou-Gastel. En juin.

Le crépuscule lent d’une journée brûlante planait sur Paris.

Dans l’immense rumeur du soir, c’était l’heure douteuse où les désirs

s’allument; où, dans la lumière grise, les lampes ne brillent pas

encore; où la foule quitte le travail et court, à pas rapides, vers le

repas du soir; l’heure où, frôlant les murs, on voit passer les

misérables qui ont faim, dont l’envie aiguise les dents et fait luire

les yeux au milieu d’une face blême... La ville n’étouffait plus le

bâillement d’une fatigue accablante. Le tumulte sourd bourdonnait,

énorme et sans grandeur, que font les pas et les roues, les voix

innombrables et les machines. La cohue se précipitait. Une poudre de

sueur, de crottin, de sable chaud et de cris vibrait entre les maisons

livides, dans les larges rues. Et l’air empesté était l’haleine de cette

multitude.

Dans la gare, un tumulte de fer et de foule. Mais, sur une voie à

l’écart, se forme le train que je dois prendre; et déjà l’espace parle

d’une pureté nouvelle, d’une liberté infinie. Le dôme d’azur se voûte à

une hauteur sublime: et là, comme au seuil d’un étage inaccessible,

s’arrêtait le souffle trouble de la ville.

Une vieille attendait sur le quai; elle était chargée de paquets qu’elle

s’efforçait de tenir sous les deux bras. De la main gauche elle portait

un gros parapluie rouge, qu’elle avait pris par le milieu, comme un

cierge, et dont le manche était la mèche brune. Elle avait à ses pieds

un sac bourré jusqu’au col et plein de bosses; une corde l’étranglait,

et la bonne femme au dessus des nœuds serrés avait essayé une ganse

grossière. Elle regardait avec inquiétude, espérant du secours et le

craignant, une espèce de caisse en bois étroite et longue, vêtue d’un

poil fauve et ras. Elle ne savait quel paquet laisser choir ou lâcher,

pour se défaire des autres. Et voici que, sur la voie, effarées, hochant

la tête, tournant les yeux de tous côtés, d’autres femmes parurent,

toutes vêtues de noir, en tablier et en châle, comme la première, et,

comme elle, laissant voir des regards jeunes sous la coiffe. Les bonnes

femmes s’interrogèrent des yeux, et toutes s’étant reconnues, sinon pour

des sœurs, au moins pour de proches voisines, elles se parlèrent. Elles

posèrent leurs paquets et leurs sacs. Elles convinrent de voyager

ensemble; et une nonne, qui vint à elles et prit place dans la même

voiture, parut au milieu de ces vieilles comme un ange sauveur.

Plusieurs autres moniales survinrent; et, marchant d’un pas rapide,

comme des soldats que presse l’heure, elles ne se quittaient pas: elles

allaient en rang, et se cachèrent précipitamment dans un wagon.

Il y avait aussi des prêtres, dont le port était déjà plus libre, et

l’air plus assuré. Et quelques-uns avaient la mine haute, et dans un

visage maigre le regard paisible.

Des marins s’avancèrent en roulant sur les hanches. Deux ou trois

étaient rouges, et un peu ivres; les jambes molles, ils s’écartaient de

la ligne droite; et leurs traits puérils étaient durs. Deux ou trois

autres étaient maigres, hâves, gris et blêmes: ils avaient l’air grave

et inquiet des convalescents, et cette figure un peu hagarde, où l’on

croit déjà lire le regret de la vie.

Quelques jeunes filles rieuses, les yeux vifs et les lèvres humides, la

coiffe coquettement posée sur les cheveux et vêtues d’une mode nouvelle

où la main de Paris avait mis sa marque, coururent vers le train. Elles

aussi avaient des sacs, qu’elles ouvraient sans raison; elles se

montraient de menus objets, leurs emplettes, et l’une d’elles distribua

des friandises aux autres. Elles parlaient le français avec un accent

chantant et bref. Passant à côté des vieilles qui s’entretenaient avec

la religieuse, d’une voix circonspecte, elles se touchèrent l’une

l’autre le coude, et une lueur de malice traversa leurs yeux.

Blonds ou bruns, grands ou petits, ces hommes étaient maigres, sveltes

et agiles. Ils avaient des traits précis, et ces yeux d’eau où dort

quelque mystère. Leur geste était décidé. Une simplesse paysanne, une

franche hardiesse de marins respirait de cette foule. Elle encombrait le

quai; il semblait qu’il ne restât plus une place libre; et le train

devait être bondé. Mais en dépit des filles rieuses, des marins et des

soldats peut-être ivres, cette foule faisait moins de bruit qu’une

autre: on s’interpellait peu, les cris ne s’élevaient que de loin en

loin; et le murmure même n’était pas continu.

Déjà, c’était la Bretagne.

* * * * *

Une vague d’azur court dans le ciel profond; peu à peu elle gagne sur le

brouillard de la Ville, ces nuages faits de fumée noire en spirales, et

ce dôme fiévreux de poussière en fusion. Mais la lueur de la fournaise

poursuit longtemps le prisonnier dans sa fuite. Babylone flambe, la

nuit, sous le ciel noir et pourpre.

L’air bleu recule. Le dais du firmament se tend plus haut sur le fleuve.

Le deuil et le sang se voilent. Les lumières au loin se font plus rares.

La nuit était venue, une nuit étincelante, pleine d’étoiles et sans

lune,--la nuit qui accomplit toutes les formes. Mais Paris ne voulait

pas disparaître. Les bourgs satellites retentissent encore de rumeurs,

de feux, d’agitation. Enfin, les petites villes s’éteignent une à une,

comme les lampions d’une fête. Et la lumière de la Ville immense, ce

rouge reflet d’or sanglant et de brillante poussière, s’efface du ciel

pacifié.

L’espace s’élargit. La plaine se déroule sans heurts et sans surprise.

L’air vient au visage plus vif. Saines, paisibles, uniformes, les

senteurs du soir se répandent; elles n’ont plus l’odeur changeante et

lourde de la fièvre.

La solitude sacrée de la campagne, où l’on entend l’haleine du silence:

la Beauce vaste, large et impassible. Sur l’horizon rougeâtre s’était

arrêtée, comme sur un talus, après la bataille, une armée de nuages

obliques, une cavalerie suspendue, des chevaux violets et des dragons

échevelés, coiffés de casques; toute la cavalcade rougeoyait dans

l’ombre bleuâtre, et campait. Avec elle, sur la plaine, régnait une

tristesse auguste.

Enfin la Ville est oubliée. Enfin il fait silence.

* * * * *

Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers

l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et

secoue son collier de fumée: vers l’Ouest, là où la terre finit et où

l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes.

L’Ouest!... Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent

les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui

descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le

crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté

déserte... Sur l’âme changeante de l’Ouest c’est le prestige de ce

qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la

mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée

sur l’heure occidentale...

* * * * *

Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours.

Au réveil, le coucou flûta dans la paix des champs. Sur la rivière et la

prairie courait la mince brume de l’aube. La bonne petite pluie, qui

chuchote et salue mille fois les feuilles, au delà de Rennes annonça

l’aurore à la campagne. Elle cessa bientôt; et le jour vert parut dans

un voile d’or fin, teinté de rose. L’âme fraîche de l’Occident disait

une chère contrée.

Dans une petite gare, on ne parla plus français, et j’entendis la langue

dure dont l’accent chante. Je vis les haies mouillées, et les paisibles

vaches. Je revis le ciel humide qui sourit de plus près aux ajoncs

sombres sur la lande qui lui rend, en rêvant, son grave et mélancolique

sourire; le pays où toutes les femmes en noir portent des coiffes

blanches, et où les hommes très droits ont l’air supérieur à leur

fortune.

Une jeune fille peignait, à la fenêtre, ses blonds cheveux, que le

soleil poudrait de miel rosé. Et la fumée s’éleva des toits au soleil

levant.

Une ville, un quai désert, où un seul homme parle à grand fracas, un

corps énorme, rond de graisse, une figure joviale, une voix qui prend

tout le monde à témoin, et à qui personne ne répond; et chacun de

savoir, sans le dire, que cet ogre familier jusque dans la mauvaise

humeur, n’est pas du pays... Une marchande porte sur un plat des

journaux et des brioches, sans les annoncer, sans les offrir: comme on

la hèle, elle ne tourne seulement pas la tête à l’appel; elle va du même

pas indifférent, et pour un peu semble prête à fuir le client qui

crie... En voiture monte un grand homme botté, hâlé et blond, une figure

ferme et vive, au front sec, un jeune seigneur dont les yeux et les

gestes brusques trahissent la vivacité intérieure.

Une petite laitière tire par les cornes une grosse vache, à la croupe

noire; la bête immobile, entêtée, ne veut pas venir sur la lande; et

plantée des quatre pieds sur le sol, la queue collée au flanc, elle est

de pierre. Là-dessous, la fillette s’agite; et, quand elle tourne autour

de la vaste bête, passant par derrière, l’arc ouvert des jambes écartées

semble une porte, où la petite fille va entrer...

Puis, du ciel gris encore, et de la pluie; un grain violent, que rien

n’annonce, une averse brutale, qui tourne court. Dans la prairie si

verte, que bornent les pommiers, des poulains galopent, gauches et gais

comme de gros enfants au sortir de table... Une vieille, rouge et bigle,

le front strié de veines bleues, arrache des pousses claires; elle les

tient, vertes entre ses doigts durs et bruns, comme au bout d’une serpe.

Et deux petits moulins noirauds, dans le ciel bleu d’eau pure, au sommet

d’une hauteur herbeuse, où un rayon de soleil somnole, ressemblent à de

gros insectes, qui tirent en arrière une de leurs pattes...

Je revois les prés, l’avoine nacrée, la campagne silencieuse, les

espaces verdoyants, et l’étendue déserte, sans villes et sans hommes,

les yeux innombrables de l’herbe mouillée, les chênes sur le roc, et,

descendant la pente, les houx dentelés que l’on préfère à tous les

arbres, quand on les aime...

Et voici, voici la mer!... Je suis en Cornouailles.

II

DE LA FENÊTRE

A Ker Joz.., en Benodet, Juillet.

Avant de finir en aiguille, la pointe de la rive s’arrondit comme la

base d’une tour, à l’entrée de la rivière. Là, une ferme de châtelains

rustiques, une sorte de manoir dans les arbres. La fougère couvre les

murs jusqu’au toit d’ardoises, usées et blanchies par le temps. Les

pierres brunes ont le grain de la peau méridionale, que le soleil et le

hâle salin ont tannée. De longs sillons noirs, reste des pluies d’hiver,

y font comme des rides. Et la fougeraie est d’un vert plus frais, collée

contre ces chaudes murailles.

La ferme a sa tour ronde, couronnée de créneaux, toute vêtue de la même

fougère, légère et dense, verte, profonde à l’œil et veloutée comme les

algues. Un mur de blocs solides, et fort haut, entoure le petit parc en

pente, et le défend de la mer. Posé sur la courtine qui règne, étroite,

au-dessus des rocs chevelus de goémons, le mur est percé de meurtrières:

les grandes marées vont jusque-là, à l’assaut. O la calme ceinture

qu’un vieux mur, couleur de cuir, fait aux vieux arbres, aux pins, aux

chênes et aux ormeaux, dans la lumière blonde, tandis qu’au milieu de la

pelouse en pente, deux chevaux bruns, le col baissé, broutent le gazon

vert!

La ligne des arbres suit la hauteur et la continue jusqu’au bourg par

une charmante clairière, plantée de pins: ils ont les pieds croisés,

comme pour la danse; c’est le vent en tous sens qui les assembla de la

sorte; et toutes leurs têtes égales laissent le soleil filtrer entre les

fûts ployés. Parfois le soir, quand le bois est déjà sombre, au fond des

branches coule un fil de ciel, comme un ruisseau de bleu céleste.

Les ombres et les rais du soleil dessinent sur le sol montant, doré

d’aiguilles de pin, un beau blason, d’or et de sable; et souvent, le

reflet des feuillages sur le duvet de mousse qui protège le tronc d’un

arbre, lui fait comme un pied de sinople.

Que cette hauteur modeste est calme! Elle est fine et gracieuse à voir,

comme un dessin de Léonard gravé à la pointe sèche. Tout est mesuré dans

cette vue; tout est d’un ordre exquis, d’un trait léger et fin. Ce

morceau de colline, d’une élégance si discrète, est parfait à sa

manière, non sans être émouvant pour l’esprit, quand on songe qu’à deux

pas d’ici, le lugubre Penmarc’h entasse ses rochers et que les nuages

roulent sur la scène sinistre, où l’Océan joue sa tragédie.

III

LA PAIX DE KERGOAT

En Loc Ronan. Juillet.

Journée délicieuse, où j’ai rencontré la paix, comme une blonde vierge,

étendue sous les arbres, au détour d’une route, dans un pays secret.

Le soleil lançait de haut sa pluie d’or sur la baie, et la campagne

était couchée dans la joie. Une vive langueur, où la jeunesse de l’année

se sentait encore, possédait toutes choses, comme un rêve léger. Le rire

ardent du magnifique été planait sur la terre sonore: la lumière était

suspendue, comme un aigle d’azur et d’or. La brise de mer sentait la

violette; et la contrée amoureuse exhalait de toutes parts l’odeur des

roses.

Je me trouvai bientôt dans une retraite plus calme et plus heureuse

qu’un jardin d’amour. C’était un petit bois, aux branches claires,

brillantes de feuillage et de verdure. Les grands chênes levaient la

tête, et le ciel bleu leur souriait. La pluie d’or tombait sur la terre

brune, en feuilles blondes, comme la fable-conte que le dieu jouait avec

Danaé. Et, sous les chênes, posées comme des mains tranquilles sur les

genoux, méditaient les blanches tombes.

Elles brillaient, ces pierres de granit, plus égales et moins vieilles

que les roches, où se fixe le goémon. Elles étaient sans pensée, sans

regret et même sans mémoire: mais elles jouaient en silence avec le

soleil et les feuilles, qui jouaient avec elles. Quelques-unes étaient

sans nom, et par là plus paisibles.

Au delà des chênes, dans le ciel bleu, la tour de la chapelle; et les

noirs martinets dansaient leurs rondes autour des hautes fenêtres,

fleuries de lys... On entend bruire le moindre frisson de branches; et

la mouche qui bourdonne sur une fleur a des échos dans l’air qui vibre.

Les oiseaux, ravis de plaisir, pépient dans les arbres; et l’on voit,

sur les pierres tombales, leur ombre qui fuit, quand ils passent de

branche en branche.

Un vieux mendiant, aux traits graves, courbé sur son bâton, au bout de

l’allée me regarde: il est des pèlerins qui déjà remplissent le pays,

pour le prochain Pardon. Ses yeux d’eau pure me parlent. Il me croit ici

pour les miens, et m’en sait gré. Il a peut-être reconnu l’empreinte de

mes genoux... Et son regard me propose des prières.

Priez donc, vieil homme. Il s’agenouille. Il est très doux de faire

ployer les genoux, sans violence, au vieil enfant chenu qu’est l’homme.

Il est très doux de faire prier ce passant pour cette jeune femme, que

la terre couvre, et ce marin inconnu...

La fauvette s’égosille en chansons dans le grand chêne. Il me semble

entendre le soupir profond de la mer... O calme retraite, dans la

lumière!... O paix de Kergoat!

IV

LE FOL ET LA SŒUR BLANCHE

A Pen-Ker... En juillet.

La Religieuse causait sur le chemin avec la femme de Le Corre, le

charpentier. La Religieuse est une grande et forte femme, plus ample

encore dans sa robe de bure et sous le manteau vaste, qui semble d’un

seul lé: son visage n’en paraît que plus petit, emprisonné sous la

cornette, serré par le linge roide, si blanc qu’à l’ombre du matin, on

le voit teinté de bleu. C’est une figure grosse comme le poing, aux

traits secs et trop pâles; le front ne se montre pas; et l’on est frappé

du regard, presque indifférent, qui tombe de deux yeux ronds, et d’un

bleu presque blanc. La femme de Le Corre, elle, parle d’abondance. Le

désir de plaire à la Bonne Sœur, le plaisir de causer avec elle, et même

une certaine fierté d’en être jugée digne, se disputent la bonne femme,

courte et osseuse dans sa lourde jupe: parfois, elle étend sa main aux

doigts tannés, tandis que la Religieuse cache les siennes dans ses

larges manches. Elles s’entretiennent de Gwénoc’h, l’Innocent, qui,

cette nuit, a fait du bruit dans le hameau... Il appelait, mais il n’a

pas su dire qui: il ne se comprend pas lui-même, le pauvre gars; à

l’ordinaire, il est bien doux, et il ne ferait pas peur, même à un

enfant... Dame, il n’aime pas les étrangers, non, par exemple; mais il

n’a pas si tort, donc... Et, ma sœur, pensez-vous qu’il porte bonheur,

comme on dit, à ceux qu’il regarde? Je le croirais, s’il vous plaît...

car, s’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de deux ans, c’est que la

main de Dieu est sur lui... Jusqu’au matin, pourtant, il a couru de côté

et d’autre...

--Précisément, dit la Religieuse.--Il est venu, une heure avant

l’Angélus, frapper à la porte de la chapelle; et il est resté là jusqu’à

ce qu’on l’ouvrît...

--Vraiment? dit madame Le Corre; voyez donc!...

Et elle soupire de plaisir; elle lève la tête vers le ciel doré du

matin. On n’entend que le coucou lointain, et le murmure de la mer

prochaine, aussi faible que l’haleine des feuilles dans la forêt.

Derrière le bouquet d’arbres, où les deux femmes se tiennent à l’ombre,

voici Gwénoc’h en personne qui se montre, marchant de ce pas incertain

des enfants, qui ne vont nulle part, et s’arrêtent à tout ce qui les

intéresse. Gwénoc’h est très grand, une figure molle et sans couleur, de

blonds cheveux bouclés, fins et rares. Il est plus qu’étrange à voir,

vêtu d’une longue robe, et portant au cou la fraise plissée des petits

enfants. Il ne répugne point dans ce costume, parce qu’il semble lui

convenir mieux qu’un autre, et qu’en dépit de ses vingt ans, il en a

les gestes. Mais surtout un sourire plein de bonté pare sa face glabre;

et la même lueur éclaire ses yeux pers et sa bouche maigre: une douce

expression de bête docile, qui demande pardon, et qui ne s’étonne point

qu’on la rudoie.

Il s’approche des deux femmes, qui le regardent venir; mais on dirait

qu’il ne les remarque pas; et il se penche sur le sol, examinant avec

intérêt une pierre qu’il ramasse. Il a l’air triste et las.

--Vous n’étiez donc pas en paix, cette nuit, Hervé? lui dit la bonne Le

Corre, d’un ton sérieux.

--Oui; qu’avez-vous, Hervé? Pourquoi êtes-vous venu à la chapelle?

Pourquoi vouliez-vous y entrer? Il ne faisait pas encore jour: vous

savez bien qu’elle était fermée...

La Religieuse parle d’une voix basse et brève; malgré elle, sa parole

est sévère; et sévère aussi son visage; à l’ombre de la cornette, il est

amenuisé, réduit, lointain, comme la tête qui parle par une lucarne, et

qui semble découpée au ciseau.

Gwénoc’h ne répond rien. Il sourit sans niaiserie. Il a l’air d’en

savoir bien plus que les autres, et de voir ailleurs, où ils ne voient

pas. Absorbé et distrait à la fois, il n’inspire pas de dédain: un

sentiment plutôt fait d’inquiétude et d’attente... Dans la lande, au

delà du petit bois, des alouettes s’élèvent lentement...

Passe un vieil homme, qui salue et qui dit:

--Ne savez-vous pas? M. Trévannec est mort, cette nuit, un si bon

chrétien...

Les deux femmes s’étonnent et déplorent la perte.

--Et vous, Hervé, fait le vieillard à l’homme en robe d’enfant, qui,

d’un doigt distrait, tourmente sa collerette,--avez-vous compris ce que

je viens de dire?... Quelqu’un vous est mort, qui a fait beaucoup de

bien à votre pauvre femme de mère, comme à vous... Vous irez à

l’enterrement, j’espère? C’est pour demain matin, Hervé, n’y manquez

pas.

Le Fol a maintenant l’oreille au guet, du côté de la mer, comme s’il

écoutait quelqu’un. Il ne dit toujours rien. Les deux femmes le

contemplent avec surprise, avant de se séparer; et la Sœur, d’une voix

douce, l’invite:

--Hervé, venez tantôt à la Maison.

Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste seul,

silencieux; et le voilà sombre, les traits pleins de terreur...

V

NAÏK

Elle est née dans son village, près de Kemper, à l’orée des bois qui

vont de Cornouailles en Arrez. De tout temps, sa famille a vécu dans le

pays. Elle est de race paysanne, jusque-là très pure. Et si son père

avait su qu’un jour elle s’irait marier sur le bord de la mer, il en

aurait été fâché, dit-elle.

Enfant et jeune fille, elle n’a jamais été bien forte. Une anémie, qui

lui ôtait l’usage même de ses jambes, l’a prise vers les seize ans. Elle

a longtemps gardé la maison. Puis elle s’est rétablie. Mais elle est

toujours faible; elle a peu de sang, et le perd à flots, quand, pour une

cause ou l’autre, il lui en faut perdre. Elle a eu trois enfants, qui

chacun l’ont mise en danger. Le dernier a failli la tuer. C’est pourquoi

elle le préfère.

Elle s’est mariée comme elle avait un peu plus de vingt ans. Elle était

toute frêle. Elle serait fine encore, si elle ne portait pas la lourde

robe des Bretonnes, qui recouvre un épais bourrelet, sorte de cerceau

en crins, où les jupons et la cotte se retiennent. Car, même à la ville,

les Bretonnes du peuple n’ont pas de corset. Si Naïk en avait un, sa

taille serait longue, mince, un peu carrée et droite.

Elle est maigre. Elle est grande, plutôt que petite. Elle a la gorge un

peu haute et moins ronde qu’en pente douce, sous l’ovale des seins. Elle

est blonde, comme le sont seulement les paysannes de Bretagne: petites

filles, elles ont les cheveux de miel; le soleil ensuite les hâle; la

blonde lueur prend les tons du cuivre et de l’oignon brûlé. Sinon les

blondes d’Italie et de l’extrême Nord, il n’est pas de femmes qui aient

les cheveux d’une plus belle couleur, selon mon goût.

Quoiqu’elle n’ait pas trente ans, ses cheveux bouclés sont un peu rares

sur les tempes. Et son front en paraît plus grand. Il est d’une vaste

beauté, quoiqu’elle s’efface aux yeux qui ne prennent pas garde. Ce

front de jeune femme se plisse déjà de cinq ou six longues rides, qui

vont d’une tempe à l’autre; et l’air de la mer, la vie dure et active

l’ont desséché. N’importe: Naïk a un front d’anachorète ou de sainte,

large, haut, projeté en avant, abrupt aux bords,--un front calme, où

beaucoup de passion et de pensées auraient la place de s’inscrire.

Mais les yeux sont plus beaux encore, ainsi que le sourire. Ce sont des

yeux naïfs, frais à la fois et fatigués, tantôt éteints et tristes,

tantôt pleins de vie, quand un sentiment les anime. Ils sont enfoncés

sous l’arcade des sourcils pâles, et le front proéminent. Bien des

fois, j’ai regardé ces yeux, y allumant des émotions diverses. Et

toujours j’en ai admiré l’étonnante innocence. Leur force vient de là,

qu’ils rient, qu’ils pleurent ou qu’ils s’indignent. Ils sont d’un bleu

si pâle, qu’il semble décoloré; les pupilles s’en dilatent à tout

instant, et brillantes, paraissent immenses. Les plus beaux yeux que

j’ai vus, ont presque tous ce signe: plus la pupille peut s’étendre,

plus variés et plus vivants sont les yeux. Naïk a les regards d’un

enfant; tantôt ils s’étonnent; tantôt, on les dirait vides; et dès qu’un

sentiment fort agite le cœur, ils ont l’expression de l’extase. Beauté

merveilleuse que celle-là,--et que n’a peut-être jamais la femme la plus

belle de la ville. Beauté qui tient du miracle, et qui en fait.

Cette Naïk, cette pauvre femme qui ne sait rien, qui ne lit jamais et

n’y pense même pas; dont le front à trente ans montre des rides; dont la

bouche, d’un si noble dessin, est gâtée par de mauvaises dents, et le

vide de celles qui sont tombées,--cette Naïk, quand elle sourit, les

lèvres closes, et qu’un flot de tendresse ou de joie lui monte du

cœur,--n’a plus d’âge: elle semble d’une jeunesse aussi neuve que les

feuilles. Le sourire a la même douceur extatique, parée, si l’on peut

dire, d’une exquise confusion. La peau, restée d’un grain délicat sous

le hâle, laisse filtrer une rougeur qui dore le teint, sans en changer

brutalement le ton. Mais souvent aussi, et je ne sais comment, Naïk est

d’une pâleur inexprimable: ni blême, ni livide; non pas décolorée, mais

de la même couleur que ses cheveux; non pas exsangue, mais comme si,

les veines ouvertes, son sang lentement s’écoulait, et qu’il n’en restât

plus sous la peau qu’une onde d’or pâle et tiède.

Elle aime ses enfants avec passion. Elle est pieuse comme elle est mère:

par nature. Il lui arrive, pourtant, de ne pas assister à la messe, le

dimanche; elle le regrette, mais ne s’en condamne pas sévèrement. Elle

croit à tout ce que l’Église ordonne de croire. Sa foi est secrète, et

elle n’aime pas à en parler. Les raisonnements n’ont point de prise sur

elle: au fond elle y voit une sorte subtile de pièges et de tentation;

elle n’y veut pas tomber. Elle tient fermement qu’il y a un démon,

ennemi du genre humain, et un enfer pour les réprouvés: ce n’est pas du

tout qu’elle soit impitoyable; mais elle attache une si haute idée à la

joie du paradis et à l’amour de Dieu, qu’elle n’en peut concevoir les

bienfaits, sans en redouter le contraire. La même volonté l’anime en

faveur du clergé: les prêtres ne sont point des hommes, pour elle; on ne

saurait pas lui en ôter le respect: en eux, c’est sa religion qu’elle

respecte. Entre tous ses frères, le plus jeune de la famille est

bénédictin; de cinq ans moins âgé qu’elle, longtemps elle l’a porté sur

son bras; et elle ne le nomme plus qu’avec une tendresse, où déjà la

vénération est près de l’emporter.

Elle est têtue et rêveuse. Souvent, et, semble-t-il, sans penser à rien,

elle ne pense pas à ce qu’elle fait. Elle ne nie pas qu’elle est

opiniâtre; elle s’en ferait gloire, plutôt; elle aime les gens têtus

comme elle; et souriant, elle répète le proverbe: «Bretons, têtes

dures[B].» Forcée de céder, elle est indifférente à ce qu’on exige

d’elle, et traîne en longueur; elle s’en remet au temps pour ne pas

faire ce qu’on veut qu’elle fasse; et l’y a-t-on pliée, elle serre les

lèvres, elle fronce les sourcils, les traits noyés de cette pâleur dorée

et si étrange, qui est la sienne.

Naïk a la tête petite, et la figure longue. Le visage est très étroit;

les joues droites, très minces, verticales, posées à plat en forme de

parois, comme les tempes. L’os des pommettes perce la peau; mais il est

très petit. Le menton aussi est long, droit, étroit, d’une noble ligne,

sèche et pure. Et tout ce visage anguleux a la couleur du miel, et la

douceur de l’oraison.

Voilà la femme d’un robuste marin, brun, tanné comme un sac, trapu,

simple et le moins raffiné des hommes. Le voix de Naïk est douce, quand

je lui parle; mais elle crie avec ceux qui crient. Elle en a les gestes,

parce qu’ils les ont. Si son mari n’était pas un excellent homme, et des

plus réguliers, Naïk se consumerait de tristesse, elle qui est rieuse,

bavarde et de cœur joyeux. Et s’il buvait, elle boirait.

Naïk est la femme comme on en voit, de loin en loin, parmi les paysans

de bonne race: les beautés du peuple et de la terre sont en elle. De

naissance, elle en a reçu les germes: la vie les étouffe, au lieu de les

développer. Prise à onze ans par le roi de Bretagne, elle ferait une

aussi bonne reine des Bretons, qu’elle eût fait une paysanne, mariée à

un paysan. Toutefois, tant de beautés cachées, que le regard seul

révèle, dans une vie médiocre ne peuvent arriver au terme: et tout, dès

lors, comme en ce pur et doux visage, n’est qu’expression.

C’est ce qu’on ne trouve jamais chez les riches, à la ville et dans la

vie bourgeoise. Ceux-là montrent beaucoup plus qu’ils n’ont, et même ils

font illusion sur ce qu’ils n’ont pas. Ce n’est pas l’âme qui perce

l’enveloppe; mais l’enveloppe qui, pour mémoire, et par ouï-dire, parle

de l’âme. La beauté des riches est toute charnelle.

VI

ENTRÉE A BENODET

Fin juillet.

Il faut descendre la rivière de Kemper, ce bras de mer profonde entre

des forêts bleues, par une claire journée d’été, ou un après-midi roux

d’automne. Mais l’entrée de Benodet n’est jamais si belle que sous un

ciel d’orage, quand la nuée est suspendue sur la contrée gracieuse, et

que les vapeurs cuivrées ou déjà noires luttent avec le soleil couchant.

Par mer, venant de l’Est, Benodet disparaît dans la verdure. Le temps

est doux, un peu sombre. Un ciel agité et pesant, qui présage des grains

pour la nuit; et le vent qui fraîchit lance un souffle lourd de menaces.

On serre la côte d’assez près; et la vue s’étend au loin sur le

couchant, où court la ligne basse de Tudy, et l’arc du littoral, à fleur

d’eau, comme une lagune, jusques au coude de Lesconil. On ne distingue

pas l’estuaire de l’Odet; mais, par delà, on dirait qu’il pleut sur la

rivière. Le blanc de la dune et la noire masse des feuillages s’étagent

sous la tour trop haute du phare en terre. En vain le sait-on: on ne

croirait pas qu’une rade s’ouvre au pied de ces hauteurs boisées, tant

elle est fermée et tant elle se cache.

Bientôt, on approche. Les deux rives, lentement, se séparent comme des

lèvres qui se descellent. Le feu rouge du phare en mer saigne au bord du

long crépuscule. Le ciel est d’un velours gris, tramé de reflets

jaunâtres, qui ont la couleur de la fumée au-dessus des usines. Sur ce

petit pays, l’espace a de la grandeur; les nuages ont du mouvement et du

trouble... L’agitation d’un ciel passionné prête une âme nouvelle à la

baie rustique, qui n’avait que du charme. Le ciel fait la pensée des

pays marins, et leur caractère.

On entre: sur les deux bords, comme une végétation de monstres, les rocs

couverts de goémons jaunes. La rivière est large plus qu’un fleuve,

miroitante, soyeuse. Le courant joue entre les eaux de la marée, comme

s’il ne s’y mêlait pas, et qu’il coulât, laiteux, dans un lit élevé sur

le lit plus sombre des eaux marines. Une charmante maison trempe dans la

mer et disparaît sous les fougères. Un petit bois de pins retient les

restes de la lumière, et une ferme très basse, dans le milieu du bois

posée, semble un tombeau de chaume, sous les ombres violettes d’un lieu

consacré.

Partout on a la sensation de l’eau profonde, un vertige familier pour

les yeux. Les courbes de la rivière se dessinent, molles et gracieuses

comme des baigneuses couchées: elles se croisent, penchant leurs

couronnes d’arbres verts, et prolongent la perspective en lointains

pleins de mystère et de rêve. Ces grands bois se déroulent à perte de

vue, crête feuillue des collines. A mi-chemin de la hauteur qui fait

face à la petite rade, une prairie en forme de cirque s’étale sur la

pente, et cinq ou six chevaux y broutent, pareils à des jouets bruns sur

l’herbe verte et froide.

Dans le port, des voiles au mouillage, de petits yachts blancs comme le

plâtre dans l’ombre plus épaisse. Prêt à glisser le long du câble, le

bac est plein de paysans et de femmes: le vieux passeur, maigre, noir, à

la barbe pointue, qui a l’air d’un homme en bois, moins les yeux vifs

sous les sourcils touffus, regarde s’il ne laisse personne. Et voici une

bonne vieille, sur la rive, qui tout en ramenant les lacets de sa

coiffe, crie qu’on l’attende, en brandissant un large parapluie de coton

rouge.

Le long du mur opposé à la cale, un peuple goguenard et violent de

pêcheurs, le plus souvent silencieux, sont debout adossés à la muraille

noire, où ils se tiennent, dirait-on, à sécher. Un long voile nuageux

glisse sur la forêt du Cos-Ker, comme une écharpe de soie grise...

Et grise, la petite église entre les larges arbres.

VII

LES VIEUX

Sur la place, à l’île Tudy.

Comme les enfants des marins passent leur vie sur la grève, demi-nus,

les pieds dans l’eau, poussant des voiles, pêchant des crevettes,

cherchant des crabes, se baignant, prenant d’assaut les barques à

l’ancre, chevauchant des avirons et se balançant sur les rames, les

Vieux restent au soleil, et regardent la mer, pendant des jours entiers.

Ils sont rangés sur le quai, assis sur un banc, le dos au mur. Ils

tournent avec le soleil. Ils ne perdent pas la cale de vue. Pas un

bateau n’entre ou ne sort, qu’ils ne le remarquent. Et à ceux qui

cherchent quelqu’un, ils savent dire où il est: avant tout, les Vieux

ont l’air de ceux qui savent. Ils fument de temps en temps une courte

pipe de ce tabac qu’ils ménagent; et, quand ils la bourrent, leurs

doigts soupèsent dans le paquet ce qui reste de l’herbe sèche, qui

craque. D’autres mâchent en mesure la chique juteuse, d’une bouche

lente, sur un rythme que la parole n’interrompt pas, comme ruminent les

vaches.

La plupart, ils restent silencieux. Parfois, ils parlent aux petits

enfants qui portent encore la robe; et ils les caressent d’une main rude

et lourde. Les enfants plus âgés évitent ces doigts noueux et ces lèvres

piquantes, à cause de la barbe dure, ou du poil ras qui perce en

chiendent. Et, quand un vieux tient une fillette, souvent elle se

dégage; glissant sous la paume de la main, la tête blonde se dérobe; et

fuyant, l’enfant s’efface, comme si elle sortait d’une porte trop basse,

à la voûte branlante et noircie.

Ils se taisent; mais que n’ont-ils pas à dire? Les garçons ne sont plus

aussi prudents qu’autrefois; et les filles ne sont pas si modestes. Ils

sont jeunes, cependant; c’est à eux de vouloir et d’agir. Les Vieux

regardent, et laissent faire. Bien loin de tout approuver, que de blâmes

ils auraient à faire entendre: mais ils n’osent point blâmer. Ce n’est

pas qu’ils aient peur: c’est qu’il sied aux vieux de se taire. Nulle

part, pas même à la campagne, le vieillard n’éprouve plus fortement le

sentiment de céder la place: les vieux marins rendent aux jeunes

l’hommage fatal qu’exige la force; les jeunes hommes ont le pouvoir que

les Vieux n’ont plus. Et le respect des fils adoucit, sans l’effacer, le

regret des pères.

Du reste, ils voient tout changer autour d’eux. Plus d’un, qui ne parle

que le breton, a des neveux qui ne savent que le français. Les filles ne

sont plus dociles. Elles rient plus haut; elles regardent plus droit;

elles font plus de bruit que les gars. Elles s’en vont, aux bras les

unes des autres, gagner leur vie à l’usine; et, le soir, de retour,

elles dansent, s’il leur plaît, ou se promènent, ou qui sait quoi.

Les Vieux sont là, et ils contemplent. Ils découvrent une voile au plus

loin: et quand ils la reconnaissent avant un jeune homme, ils sourient

dignement, avec une gravité antique: ils sont contents. Ou bien, ils se

jettent un coup d’œil, de côté, non sans malice: ils sont contents.

Ils consultent le ciel et la mer. Entre eux, ils rendent des oracles.

Ils supputent le temps qu’il fera demain. Et l’âge de la lune prête à

des calculs interminables, par rapport aux marées et aux vents. Un

d’eux, quelquefois, s’étire; et d’un pas roide, le dos voûté, va lire le

baromètre. On compare; et l’on discute. _Les vents sont hauts... Les

vents sont bas... La marée sera bonne... Vent de noroît est comme les

belles filles: il se couche tôt et se lève tard... Beau temps au premier

quart de la lune, beau temps au dernier, disait mon père... L’ingénieur

ne veut pas le croire... Mais mon père avait raison..._

Ils ont des recettes pour tout, pour les avaries en mer, pour les

maladies et pour la cuisine. Car _un marin sait tout faire_, et tirer

parti de tout. Ils préfèrent le poisson à la viande: _Le poisson veut

être cuit, et bien relevé de sel et d’épices... La soupe de congres est

la meilleure: mais n’oubliez pas d’y mettre un brin de menthe..._

Ils savent ce qui est bon.

Ils sont pleins de récits et d’exemples. Ils ont beaucoup vu mourir; et

pas un seul n’en est venu à fumer sa pipe, là, sur ce banc, les mains à

plat sur les genoux, qui n’ait vu la mort de près, bien des fois, et qui

n’en ait senti le souffle sur sa face. Ils ont une mémoire qui n’en

finit plus, pour tout ce qui concerne la mer, les temps et les orages;

et souvent ils ont hérité celle de leur père. A chaque coucher du

soleil, ils feuillettent leurs annales. Ils disent: «Le 7 février 1864,

ce fut un ouragan comme on en a peu vu... La nuit du 4 au 5 décembre

1895, le coup de mer sur l’île fut terrible, par vent de suët[C]: l’eau

entra dans toutes les maisons...» Ils datent tous leurs récits, comme un

livre de bord.

Ainsi, ils aiment à narrer. Mais ils préfèrent ne rien dire à conter

leurs histoires aux incrédules, ou aux jeunes gens qui ne savent pas

écouter. Leur plaisir est d’épiloguer à l’infini sur les circonstances

d’un fait: ils ne font jamais leçon; ils la laissent faire à

l’expérience. Et, qui les entend, connaît par eux qu’il n’y a rien dans

toute la vie que l’expérience d’un fait.

Ils ne reconnaissent plus leur esprit dans celui de leurs enfants. Ils

croient où leurs pères ont cru; mais ils voient bien que même si leurs

fils s’y rangent, ce n’est plus sans doute: ils choisissent dans les

croyances. Pour eux, ils ont appris qu’il y a des fantômes et des

revenants: car enfin, il y a un purgatoire, un enfer, et des damnés,

n’est-ce pas? Ils savent que d’autres ont pu en voir, si eux-mêmes n’en

ont pas vu; ils ont éprouvé l’efficace d’une prière et d’un vœu faits à

propos, en péril de la vie. Ils ont des preuves qu’en terre bénite des

morts, tirés de leur châsse, dix ans après avoir été ensevelis, sont

sains comme l’œil. Et leurs femmes le savent aussi: car les vieilles, à

leur tour, viennent s’asseoir au côté de leurs vieux hommes. Ils se

regardent et se comprennent à demi-mot: leurs yeux se sont ouverts dans

le même temps, à la même lumière.

Elles, pourtant, disent les nouvelles: si celle-là a été battue par son

mari; si les relevailles de l’autre sont faciles; si celui-ci est rentré

«saoul perdu»; qui est malade; qui est guéri; et pour qui sonne la

cloche des morts. Elles font les oraisons funèbres, rappelant d’une

parole toute une existence bien connue. Elles prodiguent le blâme, ou

partagent l’éloge. Et tous les vieux y souscrivent, du même avis qui n’a

pas besoin d’être soutenu. Là-bas, sur la grève, les frais rires et les

pleurs d’enfants.

Les Vieux secouent la tête, et se taisent. Les bateaux rentrent. Le père

interrogeant, crie: _Bonne pêche?_ Les fils répondent: _Oui_ ou _Non_,

brièvement. Souvent, ils ne font pas de réponse; et souvent aussi, les

Vieux ne questionnent pas. Les bateaux mouillent.

Le soleil descend. Les Vieux regardent toujours la mer, de leurs yeux

sombres, bleus comme une pierre enchâssée au creux des orbites, injectés

de sang. Tous sont maigres, et leur peau a la couleur fauve des voiles

passées au tan... Glabres, ou la barbe longue sous les lèvres rases,

ils semblent tous avoir la bouche fine et scellée sur de grands

mystères. Quelques haillons qu’ils portent, de cuir ou de toile, et de

ces tons indéfinissables, qui sont ceux des habits où a passé la pierre

ponce du soleil et de l’océan, sur leur dos ces hardes ont une forme

noble, et cette suprême décence qui est l’accord du vêtement et de celui

qu’il couvre.

Et, jusqu’à ce que la nuit ou la brume soit répandue partout,

enveloppant la mer, les Vieux ont les yeux sur elle, et regardent le

large, où ils ne vont plus.

VIII

TRIOMPHE DES BARBARES

Au Pont-l’Abbé. En septembre.

Ils sortirent de l’église en menant grand bruit, et de ce pas militaire

qui sonne comme une offense, parce qu’il semble prendre possession. Les

moineaux s’enfuirent, et les petits enfants prirent peur: ils coururent,

patauds et se balançant dans leurs robes lourdes, comme les canards se

hâtent; et ils s’assirent, faisant des yeux ronds, à l’autre coin de la

place herbeuse.

Il y avait là deux Yankees et leurs trois filles,--celles-ci non moins

semblables entre elles, que ceux-là entre eux: cinq redoutables

créatures en bois et fer articulés, même air, mêmes cheveux, même

regard, et peu s’en faut même costume:--deux palefreniers secs et

glabres, au crâne étroit; cinq nez pointus sur cinq cols de linge

droits; cinq voix nasillardes, aussi insupportables à entendre que les

crécelles et ces jouets d’enfant où l’air, dans une vessie gonflée, fait

vibrer une anche de métal; les deux hommes fumaient la pipe courte de

bruyère; les trois femmes suçaient des sucreries rouges, vertes,

violettes, pareilles à des bouts de chandelle; tous de haute taille, et

les épaules carrées; les hommes lançaient des bons mots avec des jets de

fumée: à tout, ils mettaient peu de paroles et un air de suprême

importance; les femmes égrenaient des rires nasillards en montrant des

dents sans doute fausses puisqu’elles paraissaient l’être: ils

s’avançaient sur un seul rang: la force fumant la pipe aux côtés de

l’élégance. Tous cinq proclamant de toute leur personne: je suis riche;

je vous méprise, pauvres; pêcheurs de rien, paysans incultes,

ignorants du dollar et du téléphone; je suis moi; nous sommes

l’Amérique...--Derrière eux venait un Français qui faisait sa cour, qui

les imitait en tout, et qu’ils traitaient avec un dédain parfois brutal,

lui laissant entendre qu’il ne serait jamais comme eux, en dépit de ses

efforts.

Ils venaient de Brest, et parlaient de la rade. Ce n’était rien, si on

la compare au port de New-York. L’un des palefreniers haussa les

épaules, et rit en toussant, à la façon des abois: il assura qu’on ne

ferait jamais rien de ce pays; à la bonne heure, si les Américains

prenaient en mains la Bretagne... «Nous ne serions pas forcés,

disait-il, d’aller demain à Penmarc’h en voiture: ni chemins de fer, ni

hôtels convenables, ni...» Il n’en finissait pas d’énumérer tout ce qui

manque à la presqu’île infortunée, que l’Océan lui-même sépare de

l’Amérique. Et les autres d’y ajouter. Par-dessus tout, les Bretons

semblaient exciter la réprobation de ces hommes sans reproche; ils ne

riaient plus; ils parlaient avec acrimonie de leur misère, de leur

saleté, de leur indifférence; ils les jugeaient stupides. L’une des

femmes assura, d’un ton offensé, que les Bretons étaient des sauvages

incompréhensibles; et une autre les compara aux Espagnols, qu’ils

avaient vus l’hiver dernier: tous admirèrent la vérité de la

comparaison; et, de la sorte, ces Américains eurent le plaisir de

confondre deux peuples de l’Europe dans le même mépris. Le plus âgé de

la troupe fit observer que la Bretagne ressemble encore à l’Espagne en

ce que le sol est très riche, et qu’on n’en tire pas parti: «Ainsi,

disait-il, je sais qu’il y a de la houille dans tout ce pays; et, en

vérité, oui, on pourrait exploiter de grandes mines autour de Kemper.

Croyez-vous seulement qu’ils y pensent? Ils ont un peu gratté la terre

autrefois, à ce qu’on m’a raconté; mais ils sont trop paresseux...

Pensez à ce que des Américains feraient ici: tout le pays serait couvert

de chantiers et d’usines;.. Kemper serait un grand port de commerce;..

il n’y aurait qu’à élargir la rivière;.. on ferait sauter à la

dynamite...»

Telle était la réponse de ces gens si sûrs de leur supériorité à

l’accueil sans fard d’une terre si vénérable. Ils n’avaient vu Brest que

pour vanter New-York; et ils venaient de Pittsbourg pour prendre Kemper

en pitié. Pas un mot pour cette journée divine, pour cette vieille

église sur cette place ravissante, pareille à une aïeule assise dans la

prairie. Pas même un regard pour cette ville charmante et rustique. Qui

nous sera jamais plus étranger, que ces étrangers-là?--En eux,

l’éloignement est multiplié par l’insolence. Et ceux qui passent avec

mépris par la Bretagne valent encore mieux, selon mon goût, que ceux qui

s’y installent.

Cependant, sur le quai, des hommes chargeaient avec lenteur une goélette

danoise et un bateau suédois. Les Barbares s’avancèrent, du même pas

sonore qui signifie la conquête. Les petits enfants, quittant de nouveau

leur refuge, se dispersèrent derrière les arbres, aussi plaisants à voir

dans leurs robes que des poupées qui courent: deux des plus petits,

ronds et lourds comme des demoiselles à enfoncer les pavés qu’on eût

enveloppées de jupes, tombèrent dans l’herbe. Les Américaines rirent,

mais seulement par moquerie; le rire de ce peuple n’est jamais cordial

ni tendre; leur âme ne sait pas jouer; et c’est pourquoi elle est plus

fermée à l’art que celle même des nègres.

Le livre de l'émeraude: en Bretagne · 第 1 / 15 段