Suites de l’assassinat de Molteno.--Pirovano.--Lettre de la princesse.
Tuer pour se venger état une morale acceptée. Chaque époque a une morale
qui lui est propre.
Grammont trichait au jeu sans que son honneur de gentilhomme en
souffrît. Richelieu emprisonnait, pendait et faisait brûler les gens
avec beaucoup de sang-froid. Un gentilhomme lombard, en 1630, se
débarrassait d’un notaire, sans que personne le blâmât; Il lui
suffisait, pour qu’on l’inquiétât assez peu, de se mettre bien soit avec
les autorités soit avec les amis ou les amies des autorités.
N’avons-nous pas aujourd’hui certaines habitudes qui étonneront nos
petits-neveux?
L’Osio, homme bien élevé, très au courant des mœurs et des honnêtes
coutumes de l’époque, rentra chez lui après avoir fait son coup, s’y
barricada paisiblement, arma ses domestiques, et, se promenant dans son
jardin, attendit l’événement.
Il y avait à Monza un auditeur de justice, le signor Carlo Pirovano.
Toute vieille société possède ce qui complète une administration bien
réglée: elle a des juges, elle a une religion, et une littérature.
Comment se passerait-on de ces nécessités ou de leur simulacre?
Pirovano ne se pressa pas de dénoncer ou de poursuivre le meurtrier que
la voix publique lui signalait; un homme prudent ne va pas aussi vite.
Quelques gentilshommes le sollicitaient en faveur de l’Osio; assassiner
était presque passé en usage; l’Osio vivait considéré, jeune, aimable et
riche; pourquoi le perdre? Un vivant est plus estimable qu’un mort, et
un gentilhomme vaut plus de deux notaires. D’après ce calcul il fallait
ménager le criminel. C’est là une philosophie que je ne prêche pas et
que je déteste; il paraît néanmoins que certains peuples s’en
accommodent;--Dieu sait ce qu’ils deviennent!
Pirovano espérait que cette affaire bien menée pourrait lui tourner à
bénéfice; et il n’avait pas mal spéculé. Il triompha comme on triomphe
toujours quand on calcule avec justesse. En effet, après avoir menacé,
promis, attendu; après avoir hésité, temporisé et gardé le silence, il
reçut une lettre de la princesse qui autorisait la temporisation du
magistrat.
Virginie le priait de ne point agir contre le meurtrier, de surseoir à
toute poursuite et de laisser l’Osio en paix.
Pirovano répondit que les désirs de la princesse étaient pour lui des
ordres; qu’il ferait à sa considération ce qu’il n’aurait accordé à
personne au monde; et qu’il était trop heureux de manquer à son devoir
pour obéir à une si puissante dame, qui certes reconnaîtrait le
sacrifice.