La passion.--L’intérêt.--L’Arrighone et l’Osio.--Morale du temps.
Osio avait vu la princesse. Comme il avait su la toucher et lui plaire,
la justice se tut devant les passions.
Chacun sait ce que deviennent les passions menées et exploitées par
l’intérêt; quand le soufflet de celui-ci agite et avive la flamme de
celles-là, de terribles drames éclatent. Ici un confesseur mettait tout
en mouvement. Arrighone était à l’œuvre;--cynique, gras, mafflé,
joufflu, pansu; à l’œil faux; à à la bouche pendante; le vice sur le
front, le mépris sur les lèvres; calomniateur et flatteur; homme
d’intrigue et de maquignonnage; tournant bien la phrase; ayant des
raisons pour tout, sachant par cœur Sanchez et Suarez; impudent et
hypocrite; dînant grassement avec les seigneurs, soupant de confitures
avec les religieuses; servant les voluptés de ceux-ci, soulageant les
consciences de celles-là; haï, recherché, méprisé et ménagé à vingt
lieues à la ronde; homme pratique, commode, utile; homme nécessaire;
homme incomparable.
L’Osio devinait le mérite et l’utilité de l’Arrighone. Ces deux nobles
âmes s’attirèrent mutuellement et confondirent leurs aspirations. L’Osio
séduisait, l’Arrighone confessait, et les femmes ne se plaignaient pas.
L’Osio ne se sentit pas très-rassuré quand il eut envoyé Molteno dans un
monde meilleur. Il craignait que la princesse ne prît fait et cause pour
son agent. Cette Espagnole, cousine des princes d’Ascoli, maîtresse
féodale de tout le district, avait la main longue, comme dit le peuple,
et elle pouvait se venger.
L’Osio confia ses craintes à l’Arrighone.
«Vous voilà, lui dit le confesseur, embarrassé pour peu de chose! En
vérité je vous trouve trop naïf. Eh quoi! vous êtes jeune, vous êtes
beau, vous savez votre monde; et une telle difficulté vous effraye!
Faites-vous donc aimer de la princesse; ce sera désarmer l’ennemi.»
La morale du dix-septième siècle admettait ces pratiques, qui
aujourd’hui nous sembleraient ignobles. Gens du dix-neuvième siècle,
nous acceptons l’extrême cupidité et l’extrême bassesse sous l’apparence
de la dignité; mais l’érotisme machiavélique toléré par nos ancêtres
nous déplaît.
Ils pardonnaient à Jean-Jacques ses tristes passions et ses lâchetés
envers les femmes; Malesherbes pouvait, sans les choquer, apprendre la
_Pucelle_ par cœur; Gœthe servir et partager les fantaisies du duc de
Weymar, comme on le lira[3] dans l’histoire de cette petite cour
poétique et efféminée.
[3] _Lustige Zeite_.
Tout change, excepté l’homme même.