VII

Le confesseur des religieuses.--Caractère et portrait

d’Arrighone.--Intérieur du couvent.--La ville.--Ses habitants.--Osio

degli Osii.

Avant d’entrer dans le couvent et de pénétrer dans le drame même,

contemplons un autre produit de ce monde si bien réglé, si facile à

l’esclavage, si apte à l’obéissance disciplinaire.

Don Arrighone,--confesseur espagnol des environs, ayant charge d’âmes,

moraliste distingué,--enseignait aux nonnes ce qu’elles devaient faire.

Saint Augustin, leur dit Arrighone, vous défend sans doute de rompre

votre clôture; néanmoins, sans péché, même véniel, vous pouvez, avec

l’autorisation de votre directeur (livre III, chap. 20, § 108), y

introduire un amant, même deux amants, et trois, et quatre s’il le faut.

Les interrogatoires de l’Arrighone étalent insolemment cette dépravation

hideuse. Je ne veux point détailler ses faits et gestes, ses sophismes,

ses axiomes, ses secrets pour vertueusement pécher, ses citations doctes

et courues, ses saillies, ses inventions, son esprit mis au service de

son cynisme, de son audace et de ses cupidités; je ne veux pas dire de

combien de façons l’escobar sensuel s’y prenait pour endoctriner les

filles et raccommoder leurs consciences.

A l’éducation qui déforme l’individu au profit de l’État se joignait

donc la morale qui détourne la religion au profit du vice.

L’Italie catholique était arrivée là, non par la faute du catholicisme,

mais par celle des mœurs. On élevait l’homme pour l’abaissement, la

femme pour la ruse.

Dès que la princesse vit Arrighone, elle pressentit le reptile et le

repoussa du pied avec une colère et un dégoût dignes de sa race.

Mais s’il ne put la corrompre, elle n’en fut ni mieux élevée ni plus

apte à se conduire. Le vice et la folie étaient dans l’air:

sorcelleries, vaines pratiques, amulettes, influences magiques,

obsessions démoniaques, régnaient sur les esprits; les vieilles femmes

qui gouvernaient le couvent ne le gouvernaient guère. Chacun

s’agenouillait devant les princes d’Ascoli. Cette fière novice, utile au

couvent, honorait la maison et ne trouvait personne qui lui résistât.

Les portes ne fermaient pas bien; la ville, ruinée par les guerres

civiles du moyen âge, entourée de remparts crevassés ou entaillés de

brèches, habitée par des bourgeois immobiles repliés dans la coque de

leur vieil égoïsme, était dans le même état que le monastère.

La justice, devenue personnelle, s’exerçait par assassinats, que, pour

se compromettre le moins possible, on ne dénonçait jamais au comte de

Fuentès, gouverneur espagnol qui siégeait à Milan.

Pourvu que le peuple conquis se tînt tranquille et que ses redevances

fussent acquittées, le gouverneur était content. Il ne s’inquiétait pas

de savoir comment les filles étaient élevées à Monza, ni si on leur

faisait la cour; c’était l’affaire des inspecteurs ecclésiastiques,

auxquels l’Arrighone se gardait bien de dire que ces demoiselles

entraient et sortaient librement; que les fenêtres de quelques-unes

donnaient sur le jardin d’un jeune homme et que celui-ci mettait leur

âme en danger, sans compter le reste.

Celui-ci se nommait Osio degli Osii.

Il représente l’Italie machiavélique, comme l’Arrighone le casuitisme,

et dona Virginia l’Espagne passionnée et esclave. Il avait pignon sur

rue, blason, famille, chevaux, maison attenante au couvent de

Sainte-Marguerite, verger bien cultivé et poulailler faisant partie des

communs; ceux-ci touchaient au mur mitoyen du monastère, d’où tombaient

quelquefois des regards de nonnes curieuses qui s’égaraient dans le

verger du jeune homme.

Ce troisième personnage, avec sa toque brune à glands d’or, sa dague à

poignée d’argent ciselée par Cellini, sa maison murée comme une

forteresse, ses trois pages, sa mère servant ses amours, résume une

phase historique. Bien élevé, beau et bien fait (une nonne, l’apercevant

de sa fenêtre, s’écria: _Ah! che bella cosa!_) bien mis, rompu à tout,

prêt à tout, hardi, rusé, ami de l’Arrighone; il conservait la tradition

la plus raffinée des intrigues italiennes.

Il savait se démêler des manœuvres et des entreprises, ramper dans

l’occasion, se relever à temps, séduire, puis tuer; s’entourer de

créatures, tendre le piége, éviter l’embuscade, armer les intérêts;

science qu’il consacrait à ses plaisirs de jeune homme, mais qui, dans

une voie plus sérieuse, aurait pu le mener loin; science fine, élaborée

d’abord par les petits despotes du moyen âge, puis inoculée doucement à

la bourgeoisie et au peuple; science dont un pauvre grand homme,

Machiavel, a résumé la quintessence et dont on l’accuse à tort d’avoir

été l’inventeur.

Virginie de Leyva · 第 12 / 36 题