«L'occasion de l'instruire de mes sentiments n'était pas difficile à

trouver; mais il fallait se cacher de Vérité. Un jour que la fée était

profondément occupée, la crainte de la distraire me servit de prétexte,

et j'allai faire ma cour à Trocilla, qui me reçut bien. J'y retournai le

lendemain, et elle me fit froid d'abord. Sa mauvaise humeur cessa

lorsqu'elle s'aperçut que je ne m'empressais nullement à la dissiper;

elle railla la religion, les prêtres et les dévotes; traita la modestie,

la pudeur et les principales vertus de son sexe, de freins imaginés par

les sottes; et je crus victoire gagnée: point de préjugés à combattre,

point de scrupules à lever; je ne désirais qu'une seconde entrevue pour

être heureux; encore ne fallait-il pas qu'elle fût longue, de peur

d'avoir du temps de reste, et de ne savoir qu'en faire. J'eus un autre

jour l'occasion de la reconduire dans son appartement: chemin faisant,

je lui demandai la permission d'y rester un moment; elle me fut

accordée. Aussitôt je me mis en devoir de lui dire des choses tendres et

galantes autant qu'il m'en vint: que je l'avais aimée depuis que j'avais

eu le bonheur de la voir; que c'était un de ces coups de sympathie

auxquels jusqu'alors j'avais ajouté peu de foi, et qu'il fallait que ma

passion fût bien violente, puisque j'osais la lui déclarer la seconde

fois que je jouissais de son entretien: elle m'écouta attentivement;

puis tout à coup éclatant de rire, elle se leva et appela toutes ses

femmes, qui accoururent, et qu'elle renvoya. Je la priai de se remettre

d'une surprise à laquelle ses charmes ne l'exposaient pas sans doute

pour la première fois. Vous avez raison, me répondit-elle: on m'a aimée,

on me l'a dit, et je devrais y être faite; mais il m'est toujours

nouveau de voir des hommes, parce qu'ils sont aimables, prétendre qu'on

leur sacrifiera l'honneur, la réputation, les moeurs, la modestie, la

pudeur, et la plupart des vertus qui font l'ornement de notre sexe; car

il paraît bien à leurs procédés et à ceux des femmes, que c'est à ces

bagatelles que se réduisent les désirs des uns et les bontés des autres.

Et continuant d'un ton moins naturel encore et plus pathétique: Non,

s'écria-t-elle, il n'y a plus de décence; les liaisons ont dégénéré en

un libertinage épouvantable; la pudeur est ignorée sur la surface de la

terre: aussi les dieux se sont-ils vengés; et presque tous les

hommes...»

LA SULTANE.

Sont devenus faux ou indiscrets.

LE PREMIER ÉMIR.

Madame en excepte sans doute le sultan.

LA SULTANE.

Continuez.

LE PREMIER ÉMIR.

«Je fus un peu déconcerté de ce sermon, auquel je ne m'attendais guère;

et j'allais lui rappeler ses maximes de la veille, lorsqu'elle m'épargna

ce propos ridicule, en me priant de me retirer, de crainte qu'on n'en

tînt de méchants sur sa conduite. J'obéis, bien résolu d'abandonner

Trocilla à toutes ses bizarreries, et de ne la revoir jamais. Mais

j'avais plu; et dès le lendemain elle m'agaça, me dit des mots fort doux

et assez suivis; et je me laissai entraîner.»

LA SULTANE.

Vous n'êtes que des marionnettes.

LE PREMIER ÉMIR.

Madame en excepte sans doute le sultan.

LA SULTANE.

Émir, respectez le sultan; respectez-moi, et continuez.

LE PREMIER ÉMIR.

«Je me rendis dans son appartement à l'heure marquée; je crus la trouver

seule. Point du tout, elle s'occupait à prendre une leçon d'anglais, qui

avait déjà duré fort longtemps, et que ma présence n'abrégea point. Nous

y serions encore tous les trois, si le maître d'anglais, qui ne manquait

pas d'intelligence, n'eût eu pitié de moi. Mais il était écrit que mon

supplice serait plus long. Trocilla me reçut comme un homme tombé des

nues, me laissa debout, ne me dit presque pas un mot; et sans m'accorder

le temps de lui parler, sonna et se fit apporter une vielle, dont elle

se mit à jouer précisément comme quand on est seul, et qu'on s'ennuie.»

* * * * *

Ici le sultan ne put s'empêcher de rire; la sultane dit: «En effet,

cette scène est assez ridicule.» Et l'émir reprit son récit.

LE PREMIER ÉMIR.

«Je lui laissai tâtonner une musette, un menuet; et elle allait

commencer un maudit air à la mode, qui n'aurait point eu de fin, lorsque

je pris la liberté de lui arrêter les mains.

«Ah! vous voilà, me dit-elle, et que faites-vous ici à l'heure qu'il

est?

«--C'est par vos ordres, madame, lui répondis-je, que je m'y suis rendu;

et il y a près de deux heures que j'attends que vous vous aperceviez que

j'y suis...

«--Est-il bien vrai?...

«--Pour peu que vous en doutassiez, votre maître d'anglais vous

l'assurerait...

«--Vous l'avez donc entendu donner leçon? C'est un habile homme; qu'en

pensez-vous? Et ma vielle, je commence à m'en tirer assez bien. Mais,

asseyez-vous, je me sens en main, et je vais vous jouer des contredanses

du dernier bal, qui vous réjouiront...

«--Madame, lui répondis-je, faites-moi la grâce de m'entendre. À

présent, ce ne sont point des airs de vielle que je viens chercher ici;

quittez pour un moment votre instrument, et daignez m'écouter...

«--Mais vous êtes extraordinaire, me dit Trocilla; vous ne savez pas ce

que vous refusez. J'allais vous jouer, ce soir, comme un ange...

«--Madame, lui répliquai-je, si je vous gêne, je vais me retirer...

«--Non, restez, monsieur. Et qui vous dit que vous me gênez?...

«--Quittez donc ce maudit instrument, ou je le brise...

«--Brisez, mon cher; brisez: aussi bien j'en suis dégoûtée.»

«Je détachai la ceinture de la vielle, non sans serrer doucement la

taille de la vielleuse. Trocilla était assise sur un tabouret; cette

situation n'était pas commode.»

LA SULTANE.

Émir, supposez que je dors, et continuez.

LE PREMIER ÉMIR.

«Je la pris par sa main jolie, que je baisai plusieurs fois, en la

conduisant vers une chaise longue, sur laquelle je la poussai doucement;

elle s'y laissa aller sans façon; et me voilà assis à côté d'elle, lui

baisant encore la main, et lui protestant d'une voix émue que je

l'adorais.»

* * * * *

De distraction le sultan s'écria: «Adore donc, maudite bête!»

Heureusement, la sultane, ou ne l'entendit pas, ou feignit de ne pas

l'entendre.

LE PREMIER ÉMIR.

«Trocilla me crut apparemment, car elle me passa son autre main sur les

yeux, et l'arrêta sur ma bouche. Je la regardai dans ce moment, et je la

trouvai charmante. Son souris, son badinage, le son de sa voix, tout

excitait en moi des désirs. Elle me tenait de petits propos d'enfants,

qui achevaient de me tourner la tête. Bientôt je n'y fus plus. Je me

penchai sur sa gorge. Je ne sais trop ce que mes mains devinrent.

Trocilla paraissait éprouver le même trouble; et nous touchions à

l'instant du bonheur, lorsque nous sortîmes, elle et moi, de cette

situation voluptueuse, par une extravagance inouïe. Trocilla me repoussa

fortement; et se mettant à pleurer, mais à pleurer à chaudes larmes:

«Ah! cher Zulric, s'écria-t-elle; tendre et fidèle amant, que

deviendrais-tu, si tu savais à quel point je t'oublie?»

«Ses larmes et ses soupirs redoublèrent; c'était à me faire craindre

qu'elle ne suffoquât.

«Retirez-vous, monsieur; je vous hais, je vous déteste. Vous m'avez fait

manquer à mes serments, et tromper l'homme unique à qui je suis engagée

par les liens les plus solennels; vous n'en serez pas plus heureux, et

j'en mourrai de douleur.»

«Ces dernières paroles, et les larmes abondantes qui les suivirent, me

persuadèrent que le quart d'heure était passé. Je me retirai, bien

résolu de le faire renaître. J'envoyai le lendemain chez Trocilla, et

j'appris de sa part qu'elle avait bien reposé et qu'elle m'attendait

pour prendre le thé. Je partis sur-le-champ, et j'eus le bonheur de la

trouver encore au lit.

«Venez, prince, dit-elle; asseyez-vous près de moi. J'ai conçu pour vous

des sentiments dont il faut absolument que je vous instruise. Il y va de

mon bonheur, et peut-être de ma vie. Tâchez donc de ne pas abuser de ma

sincérité. Je vous aime, mais de l'amour le plus tendre et le plus

violent. Avec le mérite que vous avez, il ne doit pas être nouveau pour

vous d'être prévenu. Ah! si je rencontre dans votre coeur la même

tendresse que vous avez fait naître dans le mien, que je vais être

heureuse! Parlez, prince, ne me suis-je point trompée lorsque je me suis

flattée de quelque retour? M'aimez-vous?

«--Ah, madame, si je vous aime! Ne vous l'ai-je pas assuré cent fois?

«--Serait-il bien possible!

«--Rien n'est plus vrai.

«--Je le crois, puisque vous me le dites; mais je veux mourir, si je

m'en souviens. Vraiment, je suis enchantée de ce que vous m'apprenez là.

Je vous conviens donc beaucoup, beaucoup?

«--Autant qu'à qui que ce soit au monde.

«--Eh bien, mon cher, reprit-elle en me serrant la main entre la sienne

et son genou, personne ne me convient comme toi. Tu es charmant, divin,

amusant au possible, et nous allons nous aimer comme des fous. On disait

que Vindemill, Illoo, Girgil, avaient de l'esprit. J'ai un peu connu ces

personnages-là, et je te puis assurer que ce n'était rien, moins que

rien.»

«Trocilla ne laissait pas que d'avoir rencontré bien des gens d'esprit,

quoiqu'elle n'en accordât qu'à elle et à son amant.

«À présent, madame, je puis donc me flatter, lui dis-je, que vous ne

vous souviendrez plus de Zulric ni d'aucun autre?

«--Que parlez-vous de Zulric? reprit-elle. C'est un petit sot qui s'est

imaginé qu'il n'y avait qu'à faire le langoureux auprès d'une femme et à

l'excéder de protestations pour la subjuguer. C'est de ces gens prêts à

mourir cent fois pour vous, et dont une misérable petite complaisance

vous débarrasse; mais vous, ce n'est pas cela; et quelque répugnance que

vous ayez pour les hiboux, je gage que vous la vaincriez, si j'avais

attaché mes faveurs aux caresses que vous feriez au mien.»

«Seigneur, dit Génistan à son père, les autres femmes ont un serin, une

perruche, un singe, un doguin. Trocilla en était, elle, pour les

hiboux... Oui, seigneur, pour les hiboux!... De tous les oiseaux, c'est

le seul que je n'ai pu souffrir. Trocilla en avait un qu'elle ne

montrait qu'à ses meilleurs amis.»

LA SULTANE.

Que beaucoup de gens avaient vu.

LE PREMIER ÉMIR.

«Et qu'on me présenta sur-le-champ. «Voyez mon petit hibou me dit-elle;

il est charmant, n'est-ce pas? Ce toquet blanc à la housarde, qu'on lui

a placé sur l'oreille, lui fait à ravir. C'est une invention de mes

boiteuses. Ce sont des femmes admirables. Mais vous ne me dites rien de

mon petit hibou?

«--Madame, lui répondis-je, vous auriez pu, je crois, prendre du goût

pour un autre animal. Il n'y a que vous aux Indes, à la Chine, au Japon,

qui se soit avisée d'avoir un hibou en toquet.

«--Vous vous trompez, me répondit-elle: c'est l'animal à la mode; et de

quel pays débarquez-vous donc? Ici tout le monde a son hibou, vous

dis-je, et il n'est pas permis de s'en passer. Promettez-moi donc

d'avoir le vôtre incessamment; je sens que je ne puis vous aimer sans

cela.»

«Je lui promis tout ce qu'elle voulut, et je la pressai d'abréger mon

impatience.»

LA SULTANE.

Je crois, émir, qu'il est à propos que je me rendorme. Me voilà

rendormie; continuez.

LA PREMIÈRE FEMME.

«Elle y consentit, mais à la condition que j'aurais un hibou.

«Ah! plutôt quatre, madame,» lui répondis-je.

«À l'instant elle me reçut les bras ouverts. Je fus exposé aux

emportements de la femme du monde qui aimait le moins; j'y répondis avec

toute l'impétuosité d'un homme qui ne voulait pas laisser à Trocilla le

temps de se refroidir.

«Vous aurez un hibou, me disait-elle d'une voix entrecoupée: prince,

vous me le promettez.

«--Oui, madame, lui répondis-je, dans un instant où l'on est dispensé de

connaître toute la force de ses promesses: je vous le jure par mon amour

et par le vôtre.»

«À ces mots, Trocilla se tut, et moi aussi. Il y avait près d'une

demi-heure que nous étions ensemble, lorsqu'elle me dit froidement de la

laisser dormir et de me retirer. Si je n'avais pas su à quoi m'en tenir,

je m'en serais pris à moi-même de cette indifférence subite; mais je

n'avais rien à me reprocher, ni elle non plus. Je pris donc le parti de

lui obéir, et même plus scrupuleusement peut-être qu'elle ne s'y

attendait. Je revins à Vérité, qui me parut plus belle que jamais.»

LA SULTANE.

C'est la vraie consolation dans les disgrâces, et on ne lui trouve

jamais tant de charmes que quand on est malheureux.

LA SECONDE FEMME.

«Toutes ces choses s'étaient passées, lorsque Rousch reparut: il avait

vu Nucton, et ils avaient concerté de me faire rentrer cent pieds sous

terre; c'était leur expression. La pauvre Azéma, dont ils avaient

découvert la retraite, avait déjà éprouvé les cruels effets de leur

haine. Rousch lui avait soufflé sur le visage une poudre qui l'avait

rendue toute noire. Dans cet état elle n'osait se montrer; elle vivait

donc renfermée, détestant à chaque moment Rousch et arrosant sans cesse

de ses larmes un miroir qui lui peignait toute sa laideur, et qu'elle ne

pouvait quitter. Sa tante apprit son malheur, la plaignit et vint à son

secours. Elle essaya de laver le visage de sa triste nièce; mais elle y

perdit ses peines. Noire elle était, noire elle resta: ce qui détermina

la fée à la transformer en colombe et à lui restituer sa première

blancheur sous une autre forme.

«Vérité, de retour chez Azéma, songea à me garantir des embûches de

Rousch. Pour cet effet, elle me fit partir incognito. Mais admirez les

caprices des femmes et surtout de Trocilla; elle ne me sut pas plus tôt

éloigné d'elle, qu'elle songea à s'approcher de moi. Elle s'informa de

la route que j'avais prise, et me suivit. Rousch, instruit de notre

aventure, connaissant assez bien son monde, et particulièrement

Trocilla, ne douta point qu'il ne parvînt au lieu de ma retraite, en

marchant sur ses traces. Sa conjecture fut heureuse; et, un matin, nous

nous trouvâmes tous trois en déshabillé dans un même jardin.

«La présence de Trocilla me consola un peu de celle de Rousch. Je fus

flatté d'avoir fait faire quatre cent cinquante lieues à une femme de

son caractère; et je me déterminai à la revoir. Ce n'était pas le moyen

d'éviter Rousch; car Trocilla et Rousch se connaissaient de longue main,

et ils avaient toujours été passablement ensemble. C'était de concert

avec elle qu'il ébauchait tous ces récits scandaleux. Il inventait le

fond; elle mettait de l'originalité dans les détails, d'où il arrivait

qu'on les écoutait avec plaisir, qu'on les répétait partout, qu'on

paraissait y croire, mais qu'on n'y croyait pas.»

LA SULTANE.

Il y a quelquefois tant de finesse dans votre conte, que je serais

tentée de le croire allégorique.

LE PREMIER ÉMIR.

«Un soir qu'une des boiteuses de Trocilla m'introduisait chez sa

maîtresse par un escalier dérobé, j'allai donner rudement de la tête

contre celle de Rousch, qui s'esquivait par le même escalier. Nous fûmes

l'un et l'autre renversés par la violence du choc. Rousch me reconnut au

cri que je poussai. «Malheureux, s'écria-t-il, que le destin a conduit

ici, tremble. Tu vas enfin éprouver ma colère.» À l'instant il prononça

quelques mots inintelligibles, et je sentis mes cuisses rentrer en

elles-mêmes, se raccourcir et se fléchir en sens contraire, mes ongles

s'allonger et se recourber, mes mains disparaître, mes bras et le reste

de mon corps se revêtir de plumes. Je voulus crier, et je ne pus tirer

de mon gosier qu'un son rauque et lugubre. Je le redis plusieurs fois;

et les appartements en retentirent et le répétèrent. Trocilla accourut

au ramage, qui lui parut plaisant; elle m'appela: «Petit, petit.» Mais

je n'osai pas me confier à une femme qui n'avait de fantaisie que pour

les hiboux. Je pris mon vol par une fenêtre, résolu de gagner le séjour

de Vérité et de me faire désenchanter; mais je ne pus jamais reprendre

le chemin de son séjour. Plus j'allais, plus je m'égarais. Ce serait

abuser de votre patience que de vous raconter le reste de mes voyages et

mes erreurs. D'ailleurs tout voyageur est sujet à mentir. J'aurais peur

de succomber à la tentation, et j'aime mieux que ce soit Vérité qui vous

achève elle-même mes aventures.»

LA SULTANE.

Ce sera la première fois qu'elle se mêlera de voyage.

LE PREMIER ÉMIR.

«Mais il faut bien qu'elle fasse quelque chose pour vous et pour moi qui

l'aimais de si bonne amitié et qui avons tant fait pour elle, dit

Génistan à son père.»

LA SULTANE.

Ce conte est ancien, puisqu'il est du temps où les rois aimaient la

vérité.

LE PREMIER ÉMIR.

Génistan s'arrêta; Vérité prit la parole; et, comme elle poussait

l'exactitude dans les récits jusqu'au dernier scrupule, elle dépêcha en

quatre mots ce que nous aurions eu de la peine à écrire en vingt pages.

«J'aurais voulu, ajouta-t-elle, en le débarrassant de ses plumes, lui

ôter une fantaisie qu'il a prise sous cet habit. Il s'est entêté d'une

des filles de Kinkinka.

--Celle, dit le sultan, qui avait permis qu'on le mît à la crapaudine.

--Vous voulez dire à la basilique. Elle-même.

--Mais il est fou. Celle qui fait aussi peu de cas de la vie de son

amant se jouera de l'honneur de son mari. Mon fils veut donc être... Je

serais pourtant bien aise que nous commençassions à nous donner

nous-mêmes des successeurs. Il y a assez longtemps que d'autres s'en

mêlent. Madame, vous qui savez tout, pourriez-vous nous dire comment il

faudrait s'y prendre?

--Il n'y a point de remède au passé, répondit Vérité; mais je vous

réponds de l'avenir si vous donnez le prince à Polychresta. Rien ne sera

ni si fidèle ni si fécond, et je vous réponds d'une légion de

petits-fils, et tous de Génistan.

--Qui empêche donc, ajouta le sultan, qu'on en fasse la demande?

--Un petit obstacle: c'est que si Polychresta vous convient fort, elle

ne convient point à votre fils. Il ne peut la souffrir; il la trouve

bourgeoise, sensée, ennuyeuse, et je ne sais quoi encore...

--Il l'a donc vue?...

--Jamais. Votre fils est un homme d'esprit; et quel esprit y aurait-il,

s'il vous plaît, à aimer ou haïr une femme après l'avoir vue? C'est

comme font tous les sots...

--Parbleu, dit le sultan, mon fils l'entendra comme il voudra; mais

j'avais connu sa mère avant que de la prendre; et si, je ne suis pas un

sot...

--Je serais fort d'avis, dit la fée, que votre fils quittât pour cette

fois seulement un certain tour original qui lui sied, pour prendre votre

bonhomie, et qu'il vît Polychresta avant que de la dédaigner; mais ce

n'est pas une petite affaire que de l'amener là. Il faudrait que vous

interposassiez votre autorité...

--Ho, dit le sultan, s'il ne s'agit que de tirer ma grosse voix, je la

tirerai. Vous allez voir.»

Aussitôt il fit appeler son fils; et prenant l'air majestueux qu'il

attrapait fort bien quand on l'en avertissait:

«Monsieur, dit-il à son fils, je veux, j'entends, je prétends, j'ordonne

que vous voyiez la princesse Polychresta lundi; qu'elle vous plaise

mardi; que vous l'épousiez mercredi: ou elle sera ma femme jeudi...

--Mais, mon père...

--Point de réponse, s'il vous plaît. Polychresta sera jeudi votre femme

ou la mienne. Voilà qui est dit; et qu'on ne m'en parle pas davantage.»

Le prince, qui n'avait jamais offensé son père par un excès de respect,

allait s'étendre en remontrances, malgré l'ordre précis de les

supprimer; mais le sultan lui ferma la bouche d'un _obéissez_, lui

tourna le dos et lui laissa exhaler toute son humeur contre la fée.

«Madame, lui dit-il, je voudrais bien savoir pourquoi vous vous mêlez,

avec une opiniâtreté incroyable, de la chose du monde que vous entendez

le moins. Est-ce à vous, qui ne savez ni exagérer l'esprit, la figure,

la naissance, la fortune, les talents, ni pallier les défauts, à faire

des mariages? Il faut que vous ayez une furieuse prévention pour votre

amie, si vous avez imaginé qu'elle plairait sur un portrait de votre

main. Vous qui n'ignorez aucun proverbe, vous auriez pu vous rappeler

celui qui dit de ne point courir sur les brisées d'autrui. De tout temps

les mariages ont été du ressort de Rousch. Laissez-le faire; il s'y

prendra mieux que vous; et il serait du dernier ridicule qu'un aussi

saugrenu que celui que vous proposez se consommât sans sa médiation.

Mais vous n'y réussirez ni vous ni lui. Je verrai votre Polychresta,

puisqu'on le veut; mais parbleu, je ne la regarde ni ne lui parle; et la

manière dont votre légère amie s'y prendra pour vaincre ma taciturnité

et m'intéresser sera curieuse. Vous pouvez, madame, vous féliciter

d'avance d'une entrevue où nous ferons tous les trois des rôles fort

amusants.»

* * * * *

Le premier émir allait continuer lorsque Mangogul fit signe aux femmes,

aux émirs et à la chatouilleuse de sortir.

* * * * *

«Pourquoi donc vous en aller de si bonne heure? dit la sultane.

--C'est, répondit le sultan, que j'en ai assez de leur métaphysique, et

que je serais bien aise de traiter avec vous de choses un peu plus

substantielles.

--Ah! ah! vous êtes là!

--Oui, madame.

--Y a-t-il longtemps?

--Ah! très-longtemps.

--Premier émir, vous m'avez tendu deux ou trois piéges dont je ne

renverrai pas la vengeance au dernier jugement de Brama.

--L'émir est sorti, et nous sommes seuls. Parlez, madame; permettez-vous

que je reste?

--Est-ce que vous avez besoin de ma permission pour cela?

--Non, mais je serais flatté que vous me l'accordassiez.

--Restez donc.»

SIXIÈME SOIRÉE.

La sultane dit à sa chatouilleuse: «Mademoiselle, approchez-vous et

arrangez mon oreiller: il est trop bas... Fort bien... Madame seconde,

continuez. Je prévois que ce qui doit suivre sera plus de votre district

que de celui du second émir. S'il prenait en fantaisie à Mangogul

d'assister une seconde fois à nos entretiens, vous tousserez deux fois.

Et commencez.»

LA SECONDE FEMME.

Tout ce qui n'avait point cet éclat qui frappe d'abord déplaisait

souverainement à Génistan. Sa vivacité naturelle ne lui permettait ni

d'approfondir le mérite réel ni de le distinguer des agréments

superficiels. C'était un défaut national dont la fée n'avait pu le

corriger, mais dont elle se flatta de prévenir les effets: elle prévit

que, si Polychresta restait dans ses atours négligés, le prince, qui

avait malheureusement contracté à la cour de son père et à celle du

Tongut le ridicule de la grande parure, avec ce ton qui change tous les

six mois, la prendrait à coup sûr pour une provinciale mise de mauvais

goût et de la conversation la plus insipide. Pour obvier à cet

inconvénient, Vérité fit avertir Polychresta qu'elle avait à lui parler.

Elle vint. «Vous soupirez, lui dit la fée, et depuis longtemps, pour le

fils de Zambador: je lui ai parlé de vous; mais il m'a paru peu disposé

à ce que nous désirons de lui. Il s'est entêté dans ses voyages d'une

jeune folle qui n'est pas sans mérite, mais avec laquelle il ne fera que

des sottises: je voudrais bien que vous travaillassiez à lui arracher

cette fantaisie; vous le pourriez en aidant un peu à la nature et en

vous pliant au goût du prince et aux avis d'une bonne amie: par exemple,

vous avez là les plus beaux yeux du monde; mais ils sont trop modestes;

au lieu de les tenir toujours baissés, il faudrait les relever et leur

donner du jeu: c'est la chose la plus facile. Cette bouche est petite,

mais elle est sérieuse; je l'aimerais mieux riante. J'abhorre le rouge;

mais je le tolère lorsqu'il s'agit d'engager un homme aimable. Vous

ordonnerez donc à vos femmes d'en avoir. On abattra, s'il vous plaît,

cette forêt de cheveux qui rétrécit votre front; et vous quitterez vos

cornettes: les femmes n'en portent que la nuit. Pour ces fourrures,

elles ne sont plus de saison; mais demain je vous enverrai une personne

qui vous conseillera là-dessus, et dont je compte que vous suivrez les

conseils, quelque ridicules que vous puissiez les trouver.» Polychresta

allait représenter à la fée qu'elle ne se résoudrait jamais à se

métamorphoser de la tête aux pieds, et qu'il ne lui convenait pas de

faire la petite folle; mais Vérité, lui posant un doigt sur les lèvres,

lui commanda de se parer et de ne rien négliger pour captiver le prince.

L'oiseau blanc: conte bleu · 第 3 / 4 段