veiller en pareil cas!
--Lirila, dit le prince, s'embarrassait bien de ces raisons!
J'interprétai son sommeil comme un consentement de préparer son voyage.
On se constitua dans des dépenses dont elle ne daigna pas seulement
s'informer; et nous ne sûmes qu'elle restait qu'au moment de partir,
lorsqu'on eut mis les chevaux à cette admirable voiture que vous nous
envoyâtes. Alors, Lirila, ne sachant pas bien positivement ce qu'il lui
fallait, me tint à peu près ce discours:
«Prince, je crois que vous pouvez aller seul, et que je reste.
«--Et pourquoi donc, madame? lui demandai-je.
«--Pourquoi? Mais c'est qu'il me semble que je ne veux ni de vous, ni de
votre père.
«--Mais, madame, d'où naît votre répugnance? Il me semble, à moi, que
vous pourriez vous trouver mal d'un autre.
«--Tant pis pour lui; je me trouve bien ici.
«--Restez-y donc, madame...»
«Et je partis sans prendre mon audience de congé de l'empereur, qui s'en
formalisa beaucoup, comme vous savez. Je revins ici vous rendre compte
de mon ambassade, vous courroucer de ce que je ne vous avais pas amené
une sotte épouse, et obtenir l'exil pour la récompense de mes services.
--Mon fils, mon fils, dit sérieusement Zambador au prince, vous ne me
révélâtes pas tout alors, et vous fîtes sagement.»
* * * * *
La sultane dit à sa chatouilleuse:
«Assez.»
Les émirs et ses femmes lui proposèrent obligeamment de continuer, si
cela lui convenait.
«Vous mériteriez bien, leur dit-elle, que je vous prisse au mot; mais
j'ai joui assez longtemps de votre impatience. Assez. Et vous, premier
émir, songez à ménager pour demain votre poitrine; car je ne veux rien
perdre, et votre tâche sera double. Quelle heure est-il?
--Deux heures du matin.
--J'ai fait durer ma méchanceté plus longtemps que je ne voulais. Allez,
allez vite.
QUATRIÈME SOIRÉE.
LA SULTANE.
Je trouve mon lit mal fait... Où en étions-nous?... Est-ce toujours le
prince qui raconte?
--Oui, madame.
--Et que dit-il?
LA PREMIÈRE FEMME.
Il dit: «Je ne sus d'abord où je me retirerais. Après quelques
réflexions sur mon ignorance, car je n'avais jamais donné dans ces
harangues où l'on me félicitait de mon profond savoir, il me prit envie
de renouer connaissance avec Vérité, chez laquelle j'avais passé mes
premières années. Je partis dans le dessein de la trouver; et comme je
n'étais occupé d'aucune passion qui m'éloignât de son séjour, je n'eus
presque aucune peine à la rencontrer. Je voyageai cette fois dans des
dispositions d'âme plus favorables que la première. Les femmes de votre
cour, seigneur, et la princesse Lirila ne me donnèrent pas les mêmes
distractions que les jeunes vierges de la guenon couleur de feu.»
LA SULTANE.
Je crois, en effet, que l'image d'une jolie femme est mauvaise compagnie
pour qui cherche Vérité.
LA PREMIÈRE FEMME.
«J'avais entièrement oublié les usages de la cour de cette fée, lorsque
j'y arrivai; et je fus tout étonné de n'y voir que des gens presque nus.
Les riches vêtements dont je m'étais précautionné m'auraient été tout à
fait inutiles, peut-être même déshonoré, si la fée m'eût laissé libre
sur mes actions. Ce n'étaient ici, et au Tongut, que des magnificences.
Chez la fée Vérité, tout était, au contraire, d'une extrême simplicité:
des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, des
porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble nouveau.
«Lorsqu'on m'introduisit, la fée était vêtue d'une gaze légère, qu'elle
prenait toujours pour les nouveaux venus, mais qu'elle quittait à mesure
qu'on se familiarisait avec elle. La chaise longue sur laquelle elle
reposait n'aurait pas été assez bonne pour la bourgeoise la plus
raisonnable; elle était d'un bleu foncé, relevée par des carreaux de
Perse, fond blanc. Je fus surpris de ce peu de parure. On me dit que la
fée n'en prenait presque jamais davantage, à moins qu'elle n'assistât à
quelque cérémonie publique, ou qu'un grand intérêt ne la contraignît de
se déguiser, comme lorsqu'il fallait paraître devant les grands. Toutes
ces occasions lui déplaisaient, parce qu'elle ne manquait guère d'y
perdre de sa beauté. Elle avait surtout une aversion insurmontable pour
le rouge, les plumes, les aigrettes et les mouches. Les pierreries la
rendaient méconnaissable. Elle ne se parait jamais qu'à regret.
«Elle avait à ses côtés une nièce qui s'appelait Azéma, ou, dans la
langue du pays, Candeur. Cette nièce avait d'assez beaux yeux, la
physionomie douce, et par-dessus cela, le teint de la plus grande
blancheur. Cependant elle ne plaisait pas: elle avait toujours un air si
fade, si insipide, si décent, qu'on ne pouvait l'envisager sans se
sentir peu à peu gagner d'ennui. Sa tante aurait bien voulu la marier,
et même avec moi; car elle avait vingt-deux ans passés, temps où l'on
doit épouser ou jamais. Mais pour être son neveu, il aurait fallu courir
sur les brisées du génie Rousch, qui en était éperdu.
«Rousch était le plus vilain, le plus dangereux, le plus ignoble des
génies. Il était mince, il avait le teint basané, la figure commune,
l'air sournois, les yeux renfoncés et couverts, les lèvres épaisses,
l'accent gascon, les cheveux crépus, la bouche grande et les dents
doubles.»
LA SULTANE.
Ne m'avez-vous pas dit que Rousch signifiait, dans la langue du pays,
Menteur?
LA PREMIÈRE FEMME.
Je crois qu'oui.
«Rousch était très-méchante langue. Pour de l'esprit, il en voulait
avoir. Il était fat, petit-maître, insolent avec les femmes, lâche avec
les hommes, grand parleur, ayant beaucoup de mémoire et n'en ayant pas
encore assez, ignorant les bonnes choses, la tête pleine de frivolités,
faisant des nouvelles, apprêtant des contes, imaginant des aventures
scandaleuses, qu'il nous débitait comme des vérités. Nous donnions là
dedans; il riait sous cape, et nous prenait pour des imbéciles, lui,
pour un esprit supérieur.»
LA SULTANE.
Ne fut-ce pas ce même personnage qui inventa le grand art de persifler?
Si cela n'est pas, laissez-le-moi croire.
LA PREMIÈRE FEMME.
«La fée me paraissait plus digne d'attention que sa nièce. Je commençais
à me faire à son air austère et sérieux. Elle avait des charmes, mais on
n'en était pas toujours touché. Elle ne changeait point, mais on était
journalier avec elle. Ce qui me rebutait quelquefois, c'était une
sécheresse excessive. Son visage seulement conservait quelque sorte
d'embonpoint. Sa taille était ordinaire. Elle avait l'air noble, la
démarche grave et composée, les yeux pénétrants et petits, quelque chose
d'intéressant dans la physionomie, la bouche grande, les dents belles,
les cheveux de toutes sortes de couleurs. On remarquait dans ses traits
je ne sais quoi d'antique qui ne plaisait pas à tout le monde. Elle ne
manquait pas d'esprit. Pour des connaissances, personne n'en avait
davantage et de plus sûres. Elle ne laissait rien entrer dans sa tête,
sans l'avoir bien examiné. Du reste, sans enjouement et sans aménité,
aimant la promenade, la philosophie, la solitude et la table; écrivant
durement; ayant tout vu, tout lu, tout entendu, tout retenu, excepté
l'histoire et les voyages; faisant ses délices des ouvrages de caractère
et de moeurs, pourvu que la religion n'y fût point mêlée. Il était
défendu de parler en sa présence de son dieu, de sa maîtresse et de son
roi. Les mathématiques étaient presque son unique étude. La musique ne
lui déplaisait pas, surtout l'italienne. Elle avait peu de goût pour la
poésie. Elle aimait les enfants à la folie; aussi lui en envoyait-on de
toutes parts; mais elle ne les gardait pas longtemps: à peine
avaient-ils l'âge de raison, que Rousch et ses partisans nombreux les
lui débauchaient.»
LA SULTANE.
La fée n'était-elle pas là, lorsque Génistan en parlait ainsi?
LA PREMIÈRE FEMME.
Oui, madame.
LA SULTANE.
Comment prit-elle ce portrait, qui n'était pas flatté?
LA PREMIÈRE FEMME.
Elle s'avança vers lui, l'embrassa tendrement; et le prince continua.
«Je fus du nombre de ceux que Rousch entreprit; mais j'aimais la fée et
j'en étais aimé. Le moyen de lui plaire, en me liant avec le seul génie
qu'elle eût en aversion! Je m'appliquai donc à éloigner Rousch. Il en
fut piqué. Azéma, sur laquelle il avait des vues, s'avisa d'en avoir sur
moi; et voilà Rousch furieux. C'était bien à tort, car je n'avais pas le
moindre dessein qui pût l'alarmer. La tante eut beau me vanter la bonté
de son esprit et la douceur de son caractère, je répondis aux éloges de
l'une et aux agaceries insinuantes de sa nièce, qu'Azéma ferait
assurément le bonheur de son époux, mais que je ne pouvais faire le
sien; et il n'en fut plus question. Cependant Rousch ne me le pardonna
pas davantage. Il se promit une vengeance proportionnée à l'injure qu'il
prétendait avoir reçue. Il médita d'abord de se battre; mais après y
avoir un peu réfléchi, il trouva qu'il n'en avait pas le courage. Il
aima mieux recourir à son art. Il redoubla de rage contre Vérité, et se
mit à la défigurer d'une si étrange manière, que je ne pus l'aimer ce
jour-là. À l'entendre, c'était une pédante, une ennemie des plaisirs et
du bonheur; que sais-je encore? Je parus froid à la fée; j'abrégeai les
longs entretiens que j'avais coutume d'avoir avec elle: je ne sais même
si je n'eus pas une mauvaise honte de l'attachement scrupuleux que je
lui avais voué. Cependant je la revis le lendemain, mais d'un air
embarrassé. La fée m'avait deviné; elle me demanda comment je l'avais
trouvée la veille.
«--Madame, lui répondis-je, on ne peut pas mieux. Vous êtes charmante en
tout temps; mais hier vous étiez à ravir.
«--Ah! mon fils, me répondit la fée, Rousch vous a séduit. Quel dommage,
et que votre changement m'afflige! Prince, vous m'abandonnez.
«Je fus sensible à ce reproche; et me jetant entre les bras de la fée
(elle les tenait toujours ouverts à ceux qui revenaient sincèrement à
elle), je la conjurai de ne me pas faire un crime d'un discours que la
politesse m'avait dicté.»
LA SULTANE.
La politesse! Est-ce qu'il ne savait pas que c'était une des proches
parentes et des bonnes amies de Rousch?
LA PREMIÈRE FEMME.
Pardonnez-moi, madame, la fée le lui avait dit plus d'une fois: aussi
Génistan, se jetant à ses genoux, lui jura-t-il de ne plus ménager
Rousch et sa parente à ses dépens, dût-il rester muet, et passer ou pour
grossier ou pour sot. La fée le reçut en grâce, et lui conta les tours
sanglants que Rousch s'amusait à lui jouer. «Tantôt, lui dit-elle, il me
rend vieille et surannée, tantôt jeune et difforme; quelquefois il
m'enjolive à tel point, qu'il ne me reste rien de ma dignité, et qu'on
me prendrait pour une bouffonne; d'autres fois il me prête un air
sauvage et rechigné. En un mot, sous quelque forme qu'il me présente, je
suis estropiée. Il me fait un oeil bleu, et l'autre noir; les sourcils
bruns et les cheveux blonds; mais il a beau me déguiser, les bons yeux
me reconnaissent.»
LA SULTANE.
Les dieux n'ont laissé à Rousch qu'un moment d'une illusion qui cesse
toujours à sa honte.
LA PREMIÈRE FEMME.
«Madame, dit le prince en se tournant du côté de la fée, me parlait
ainsi lorsqu'on lui annonça le prince Lubrelu, ou, dans la langue du
pays, Brouillon; et la princesse Serpilla, ou, dans la langue du pays,
Rusée. C'étaient deux élèves qu'on lui envoyait. «Ah! dit la fée en
fronçant le sourcil, que veut-on que je fasse de ces gens-là?» Elle les
reçut assez froidement, et sans demander des nouvelles de leurs
parents.»
LA SULTANE.
À vous, madame seconde.
LA SECONDE FEMME.
«Lubrelu salua la fée fort étourdiment. Il était assez joli garçon, mais
louche et bègue. Il parlait beaucoup et sans suite, n'était d'accord
avec lui-même, que quand il n'y pensait pas; grand disputeur, souvent il
prenait les raisons de son sentiment pour des objections; sourd d'une
oreille, quelquefois il entendait mal et répondait bien, ou entendait
bien et répondait mal. Dès le même soir, il fut ami de Rousch.
«Pour Serpilla, elle était petite, maigre et noire; elle contrefaisait
la vue basse; elle avait le nez retroussé, le visage chiffonné, les
coins de la bouche relevés: si elle méditait une méchanceté, elle en
tirait en bas le coin gauche; c'était un tic. Son menton était pointu,
ses sourcils bruns et prolongés vers les tempes; ses mains noires et
sèches, mais elle ne quittait jamais ses gants. Elle parlait peu,
pensait beaucoup, examinait tout, ne faisait aucune démarche, ne tenait
aucun propos sans dessein; jouait toute sorte de personnages,
l'étourdie, la distraite, la niaise, et n'avait jamais plus d'esprit que
quand on était tenté de la prendre pour une idiote.
«Azéma lui déplut d'abord; et elle s'occupa, dès le premier jour, à la
tourner en ridicule, et à lui tendre des panneaux dans lesquels la bonne
créature donnait tête baissée. Elle lui faisait voir une infinité de
choses qui n'étaient point et ne pouvaient être. Elle se mit en tête de
lui persuader que Génistan, moi, pour qui elle se sentait du goût, je
l'aimais, elle Azéma, à la folie, mais que je n'osais le lui déclarer.
«--Pourquoi, lui demandait Azéma, se taire opiniâtrément comme il fait?
S'il n'a que des vues honnêtes, que ne parle-t-il à ma tante?...
«--Princesse, lui répondait Serpilla, vous ne connaissez pas encore les
amants délicats. S'adresser à votre tante, ce serait s'assurer de votre
personne sans avoir pressenti votre coeur. Vous pouvez compter que le
prince périra plutôt de chagrin que de hasarder une démarche qui
pourrait vous déplaire...
«--Ah! reprit Azéma, pour cela je ne veux pas qu'il périsse; je ne veux
pas même qu'il souffre...
«--Cependant cela est, et cela durera, si vous n'y mettez pas ordre...
«--Mais comment faut-il que je m'y prenne? Je suis si neuve et si gauche
à tout...
«--Je le regarderais tendrement lorsqu'il viendrait chez ma tante; s'il
lui arrivait de me donner la main, je la serrerais de distraction; je
jetterais un mot, et puis un autre...
«--En vérité, j'ai peur d'avoir fait tout cela sans y penser...
«--Si cela est, il faut avouer que ce Génistan est un cruel homme. Je
n'y vois plus qu'un remède...
«--Et quel est-il?...
«--Ho! non, je ne vous le dirai pas...
«--Et pourquoi?...
«--C'est que si je vous le disais, vous le confieriez peut-être à votre
tante...
«--Ne craignez rien; vous ne sauriez croire combien je suis discrète...
«--Eh bien! j'écrirais...
«--Si c'est là votre secret, n'en parlons plus; je n'oserais jamais m'en
servir...
«--N'en parlons plus, comme vous dites. Il me semble qu'il fait beau et
qu'un tour de promenade vous dissiperait...
«--Très-volontiers; nous rencontrerons peut-être le prince Génistan...
«--Le prince a renoncé à tout amusement. S'il se promène, c'est dans des
lieux écartés et solitaires. Je ne sais où le conduira cette triste vie.
S'il en mourait pourtant, c'est vous qui en seriez la cause...
«--Mais je ne veux pas qu'il meure, je vous l'ai déjà dit...
«--Écrivez-lui donc...
«--Je n'oserais; et puis je ne sais que lui écrire...
«--Que ne m'en chargez-vous? Vous me connaissez un peu, et vous ne me
croyez pas, sans doute, aussi maladroite que je le parais. J'arrangerai
les choses avec toute la décence imaginable. La lettre sera anonyme. Si
la déclaration réussit, c'est vous qui l'aurez faite; si elle échoue, ce
sera moi...
«--Vous êtes bien bonne...»
LA SULTANE.
Cette Serpilla est une dangereuse créature, et la simple Azéma n'en
savait pas assez pour sentir ce piége. La lettre fut-elle écrite?
LA SECONDE FEMME.
Le prince dit que oui.
LA SULTANE.
Fut-elle répondue?
LA SECONDE FEMME.
Le prince dit que non.
LA SULTANE.
Et pourquoi?
LA SECONDE FEMME.
«Je n'avais garde, dit le prince, de me fier à Serpilla, et cela sous
les yeux de la fée, qui nous aurait devinés d'abord, et qui ne m'aurait
jamais pardonné cette intrigue. Azéma fut désolée de mon silence, mais
elle ne se plaignit pas. Sa méchante amie se fit un mérite auprès d'elle
de la démarche hardie qu'elle avait faite pour la servir, et Azéma l'en
remercia sincèrement. Rousch ne fut pas si scrupuleux que moi; on dit
qu'il tira parti de Serpilla. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'on remarqua
de la liaison entre eux, et qu'ils formèrent avec Lubrelu une espèce de
triumvirat qui mit en fort peu de temps la cour de la fée sens dessus
dessous. On s'évitait, on ne se parlait plus; c'étaient des caquets et
des tracasseries sans fin; on se boudait sans savoir pourquoi, et la fée
en était de fort mauvaise humeur.»
LA SULTANE.
C'est, en vérité, comme ici; et je croirais volontiers que ce triumvirat
subsiste dans toutes les cours.
LA SECONDE FEMME.
«La fée fit publier pour la centième fois les anciennes lois contre la
calomnie; elle défendit de hasarder des conjectures sur la réputation
d'un ennemi, même sur celle d'un méchant notoire, sous peine d'être
banni de sa cour; elle redoubla de sévérité; et s'il nous arrivait
quelquefois de médire, elle nous arrêtait tout court, et nous demandait
brusquement: «Est-ce à vous que le fait est arrivé? Ce que vous
racontez, l'avez-vous vu?» Elle était rarement satisfaite de nos
réponses. Elle m'interdit une fois sa présence pendant quatre jours,
pour avoir assuré une aventure arrivée au Tongut tandis que j'y étais,
mais à laquelle je n'avais eu aucune part, et que je n'avais apprise que
par le bruit public.
«Malgré les défenses de Vérité, Lubrelu avait toutes les peines du monde
à se contenir. Il lui échappait à tout moment des choses peu mesurées
qui offensaient moins de sa part que d'un autre, parce qu'il y avait,
disait-on, dans son fait plus de sottise et d'étourderie que de
méchanceté: il croyait parler sans conséquence, en disant hautement que
j'étais bien avec la tante, et passablement avec la nièce; qu'il y avait
entre nous un arrangement le mieux entendu, et que le jour j'appartenais
à Azéma, et la nuit à Vérité.
«Rousch, qui était présent, lui répondit qu'il lui abandonnait la
vieille fée pour en disposer à sa fantaisie, mais qu'il prétendait qu'on
s'écoutât quand on parlait d'Azéma. S'écouter, c'est ce que Lubrelu
n'avait fait de sa vie; il répondit à Rousch par une pirouette, et lui
laissa murmurer entre ses dents qu'il était épris d'Azéma; que personne
ne l'ignorait; qu'il en était aimé; qu'il méditait depuis longtemps de
l'épouser; et que, quoiqu'il eût commencé avec elle par où les autres
finissent, il n'en était pas moins amoureux.
«Lubrelu ne perdit pas ces derniers mots, qu'il redit le lendemain à
Azéma, y ajoutant quelques absurdités fort atroces. Azéma en fut
affligée, et s'en alla, en pleurant, se plaindre à sa tante, et la prier
de l'envoyer pour quelque temps chez la fée Zirphelle, ou, dans la
langue du pays, Discrète, son autre tante: Vérité y consentit. On tint
le départ secret, et Azéma disparut sans que Rousch en sût rien. Il fit
du bruit quand il l'apprit; mais Azéma était déjà bien loin: il courut
après elle, ne la rejoignit point, et revint une fois plus hideux, me
soupçonnant d'avoir enlevé ses amours, et bien résolu de m'en faire
repentir. Ses menaces ne m'effrayèrent point; je n'ignorais pas que sa
puissance était limitée, et qu'il ne me nuirait jamais que de concert
avec le génie Nucton, ou comme qui dirait Sournois, qui résidait à mille
lieues et plus du palais de Vérité. Mais qui l'eût cru? Rousch disparut
un matin, et l'on sut qu'il était allé consulter Nucton sur les moyens
de se venger.
«Il n'était pas à un quart de lieue, qu'on entendit un grand fracas dans
les avant-cours; on crut que c'était Rousch qui revenait: point du tout,
c'était une de ses amies et des parentes de Lubrelu, que le hasard avait
jetée dans cette contrée; on l'appelait Trocilla, comme qui dirait
Bizarre. Sa manie était de courir sans savoir où elle allait; pourvu
qu'elle ne suivît pas la grande route, elle était contente: aussi
apprîmes-nous qu'elle s'était engagée dans des chemins de traverse où
son équipage avait été mis en pièces, et qu'elle arrivait sur une mule
rétive, crottée, déchirée, dans un désordre à faire mourir de rire.
«On lui donna un appartement: il y en avait toujours de reste chez
Vérité; elle se reposait en attendant ses gens, qu'elle maudissait, et
qui ne demeuraient pas en reste avec elle. Ils arrivèrent enfin. On tira
ses femmes d'une berline en souricière; c'étaient trois espèces de
boiteuses: l'une boitait à droite, l'autre à gauche, la troisième des
deux côtés. Trocilla, qui les examinait d'une croisée, trouvait leur
allure si ridicule, qu'elle en riait à gorge déployée, comme si
l'étrange spectacle de ces trois boiteuses, qui se hâtaient de venir,
eût été nouveau pour elle. Tandis qu'un cocher en scaramouche et un
valet en arlequin dételaient de la voiture deux chevaux, l'un blanc et
l'autre noir, Trocilla était à sa toilette, qui commença sur les cinq
heures du soir, et qui finit à peine à huit, qu'elle se présenta chez la
fée Vérité.
«Je n'ai rien vu de si extravagant que sa parure, et sa personne attira
mon attention et celle de tout le monde.»
LA SULTANE.
C'est le privilége de la singularité plus encore que de la beauté. Les
hommes se livrent plus promptement à ce qui les surprend qu'à ce qu'ils
admireraient.
* * * * *
La sultane prononça cette réflexion sensée d'un ton faible et entrecoupé
qui annonçait l'approche du sommeil.
LA SECONDE FEMME.
«Trocilla était plutôt grande que petite, mal proportionnée: c'étaient
de longues jambes au bout de longues cuisses, qui lui donnaient l'air
d'une sauterelle, surtout quand elle était assise: point de taille; un
bras potelé, et l'autre sec; une main laide et difforme, et l'autre
jolie; un pied petit et délicat dans une grande mule rembourrée, un
autre pied grand et mal fait, enchâssé dans une petite mule; mais cela
n'y faisait rien: par ce moyen, elle avait deux mules égales. Son épaule
droite était un peu plus haute que la gauche; à la vérité, un corps et
l'éducation avaient affaibli ce défaut: elle avait des couleurs et point
de teint; un oeil bleu et un oeil gris; le nez long et pointu; la bouche
charmante quand elle riait; mais par malheur pour ceux qui
l'approchaient, elle avait des journées tristes sans savoir pourquoi,
car elle ne voulait pas que ce fût des vapeurs ou des nerfs.
«Elle avait une robe de satin couleur de rose, avec des parures
violettes; une simarre de velours bleu, garnie de crêpe; un noeud de
diamants, d'où pendait une riche dévote, dans un temps où l'on n'en
portait plus; une girandole de très-beaux brillants à l'oreille droite,
et une perle d'orient à la gauche; une plume verte dans sa coiffure,
dont un des côtés était en papillon, et l'autre en battant l'oeil, avec
un énorme éventail à la main.
«Voilà l'ajustement sous lequel nous apparut Trocilla.»
LA SULTANE.
La perle à l'oreille gauche est de trop.
LA SECONDE FEMME.
«Elle salua Vérité sans la regarder, s'étendit indécemment sur une
sultane, tira de sa poche une lorgnette, dont elle ne se servit point,
jeta à travers une conversation fort sérieuse trois ou quatre mots
déplacés et plaisants, se moqua d'elle et du reste de la compagnie, et
se retira.»
LA SULTANE.
Je vous conseille de l'imiter. Après la nuit dernière, je crois que vous
pourriez avoir besoin de repos. Bonsoir, messieurs; mesdames, bonsoir;
car je crois que vous allez vous coucher.
CINQUIÈME SOIRÉE.
Ce soir, Mangogul avait ordonné qu'on laissât la porte de l'appartement
ouverte; et lorsque Mirzoza fut couchée, il profita du bruit que firent
les improvisateurs en s'arrangeant autour de son lit, pour entrer sans
qu'elle s'en doutât: il était placé debout, les coudes appuyés sur la
chaise de la seconde femme et sur celle du premier émir, lorsque la
sultane demanda à celui-ci si sa poitrine lui permettait de la
dédommager du silence qu'il gardait depuis deux jours. L'émir lui
répondit qu'il ferait de son mieux, et commença comme il suit:
LE PREMIER ÉMIR.
«Je pris pour elle ce qu'on appelle une fantaisie.»
LA SULTANE.
Ce _je_, c'est le prince Génistan; et cet _elle_, c'est apparemment
Trocilla.
LE PREMIER ÉMIR.
Oui, madame.
LA SULTANE.
Ah, les hommes! les hommes!... Je les crois encore plus fous que nous.
LE PREMIER ÉMIR.
Madame en excepte sûrement le sultan.
LA SULTANE.
Continuez.
LE PREMIER ÉMIR.