Le lendemain matin, la fée Churchille, ou, dans la langue du pays,

Coquette, arriva avec tout l'appareil d'une grande toilette. Une

corbeille, doublée de satin bleu, renfermait la parure la plus galante

et du goût le plus sûr; les diamants, l'éventail, les gants, les fleurs,

tout y était, jusqu'à la chaussure: c'était les plus jolies petites

mules qu'on eût jamais brodées. La toilette fut déployée en un tour de

main, et toutes les petites boîtes arrangées et ouvertes: on commença

par lui égaliser les dents, ce qui lui fit grand mal; on lui appliqua

deux couches de rouge; on lui plaça sur la tempe gauche une grande

mouche à la reine; de petites furent dispersées avec choix sur le reste

du visage: ce qui acheva cette partie essentielle de son ajustement.

J'oubliais de dire qu'on lui peignit les sourcils et qu'on lui en

arracha une partie, parce qu'elle en avait trop. On répondit aux

plaintes qui lui échappèrent dans cette opération, que les sourcils

épais étaient de mauvais ton. On ne lui en laissa donc que ce qu'il lui

en fallait pour lui donner un air enfantin; elle supporta cette espèce

de martyre avec un héroïsme digne d'une autre femme et de l'amant

qu'elle voulait captiver. Churchille y mit elle-même la main, et épuisa

toute la profondeur de son savoir pour attraper ce je ne sais quoi, si

favorable à la physionomie: elle y réussit; mais ce ne fut qu'après

l'avoir manqué cinq ou six fois. On parvint enfin à lui mettre des

diamants. Churchille fut d'avis de les ménager, de crainte que la

quantité n'offusquât l'éclat naturel de la princesse: pour les femmes,

elles lui en auraient volontiers placé jusqu'aux genoux, si on les avait

laissées faire. Puis on la laça. On lui posa un panier d'une étendue

immense, ce qui la choqua beaucoup: elle en demanda un plus petit. «Eh!

fi donc, lui répondit Churchille; pour peu qu'on en rabattît, vous

auriez l'air d'une marchande en habit de noces, et sans rouge on vous

prendrait pour pis. Il fallut donc en passer par là: on continua de

l'habiller, et quand elle le fut, elle se regarda dans une glace: jamais

elle n'avait été si bien, et jamais elle ne s'était trouvée aussi mal.

Elle en reçut des compliments. Vérité lui dit, avec sa sincérité

ordinaire, que dans ses atours elle lui plaisait moins, mais qu'elle en

plairait davantage à Génistan; qu'elle effacerait Lively dans son

souvenir, et qu'elle pouvait s'attendre, pour le lendemain, à un sonnet,

à un madrigal; car, ajouta-t-elle, il fait assez joliment des vers,

malgré toutes les précautions que j'ai prises pour le détourner de ce

frivole exercice.

La fée donna l'après-dînée un concert de musettes, de vielles et de

flûtes. Génistan y fut invité: on plaça avantageusement Polychresta,

c'est-à-dire qu'elle n'eut point de lustre au-dessus de sa tête, pour

que l'ombre de l'orbite ne lui renfonçât pas les yeux. On laissa à côté

d'elle une place pour le prince, qui vint tard; car son impatience

n'était pas de voir sa déesse de campagne: c'est ainsi qu'il appelait

Polychresta. Il parut enfin et salua, avec ses grâces et son air

distrait, la fée et le reste de l'assemblée. Vérité le présenta à sa

protégée, qui le reçut d'un air timide et embarrassé, en lui faisant de

très-profondes révérences. Cependant le prince la parcourait avec une

attention à la déconcerter: il s'assit auprès d'elle et lui adressa des

choses fines; Polychresta lui en répondit de sensées, et le prince

conçut une idée avantageuse de son caractère, avec beaucoup

d'éloignement pour sa société; «eh! laissez là le sens commun, ayez de

la gentillesse et de l'enjouement; voilà l'essentiel avec de vieux

louis, disait un bon gentilhomme...»

LA SULTANE.

Dont le château tombait en ruine.

LA SECONDE FEMME.

Quoique les revenus du prince fussent en très-mauvais ordre, il était

trop jeune pour goûter ces maximes: c'était Lively qu'il lui fallait,

avec ses agréments et ses minauderies; il se la représentait jouant au

volant ou à colin-maillard, se faisant des bosses au front, qui ne

l'empêchaient pas de folâtrer et de rire; et il achevait d'en raffoler.

Que fera-t-il d'une bégueule d'un sérieux à glacer, qui ne parle jamais

qu'à propos, et qui fait tout avec poids et mesure?

Après le concert, il y eut un feu d'artifice qui fut suivi d'un repas

somptueux: le prince fut toujours placé à côté de Polychresta; il eut de

la politesse, mais il ne sentit rien. La fée lui demanda le lendemain ce

qu'il pensait de son amie. Génistan répondit qu'il la trouvait digne de

toute son estime, et qu'il avait conçu pour elle un très-profond

respect. «J'aimerais mieux, reprit Vérité, un autre sentiment. Cependant

il est bien doux de faire le bonheur d'une femme vertueuse et douée

d'excellentes qualités.

--Ah! madame, reprit le prince, si vous aviez vu Lively! qu'elle est

aimable!

--Je vois, dit Vérité, que vous n'avez que cette petite folle en tête,

qui n'est point du tout ce qu'il vous faut.»

LA SULTANE.

Dans une maison, grande ou petite, il faut que l'un des deux au moins

ait le sens commun.

LA SECONDE FEMME.

Le prince voulut répliquer et justifier son éloignement pour

Polychresta; mais la fée, prenant un ton d'autorité, lui ordonna de lui

rendre des soins, et lui répéta qu'il l'aimerait s'il voulait s'en

donner le temps. D'un autre côté elle suggéra à son amie de prendre

quelque chose sur elle et de ne rien épargner pour plaire au prince.

Polychresta essaya, mais inutilement: un trop grand obstacle s'opposait

à ses désirs; elle comptait trente-deux ans, et Génistan n'en avait que

vingt-cinq: aussi disait-il que les vieilles femmes étaient toutes

ennuyeuses: quoique la fée fût très-antique, ce propos ne l'offensait

pas.

LA SULTANE.

Elle possédait seule le secret de paraître jeune.

LA SECONDE FEMME.

Le prince obéit aux ordres de la fée; c'était toujours le parti qu'il

prenait, pour peu qu'il eût le temps de la réflexion. Il vit

Polychresta; il se plut même chez elle.

LA SULTANE.

Toutes les fois qu'il avait fait des pertes au jeu, ou qu'il boudait

quelqu'une de ses maîtresses.

LA SECONDE FEMME.

À la longue, il s'en fit une amie; il goûta son caractère; il sentit la

force de son esprit; il retint ses propos; il les cita, et bientôt

Polychresta n'eut plus contre elle que son air décent, son maintien

réservé et je ne sais quelle ressemblance de famille avec Azéma, qu'il

ne se rappelait jamais sans bâiller. Les services qu'elle lui rendit

dans des occasions importantes achevèrent de vaincre ses répugnances. La

fée, qui n'abandonnait point son projet de vue, revint à la charge. Dans

ces entrefaites on annonça au prince que plusieurs seigneurs étrangers,

à qui il avait fait des billets d'honneur pendant sa disgrâce, en

sollicitaient le payement, et il épousa.

Il porta à l'autel un front soucieux; il se souvint de Lively, et il en

soupira. Polychresta s'en aperçut; elle lui en fit des reproches, mais

si doux, si honnêtes, si modérés, qu'il ne put s'empêcher d'en verser

des larmes et de l'embrasser.

LA SULTANE.

Je les plains l'un et l'autre.

LA SECONDE FEMME.

«Je n'ai point de goût pour Polychresta, disait-il en lui-même; mais

j'en suis fortement aimé: il n'y a point de femme au monde que j'estime

autant qu'elle, sans en excepter Lively. Voilà donc l'objet dont je suis

désespéré de devenir l'époux! La fée a raison; oui, elle a raison: il

faut que je sois fou! Les femmes de son mérite sont-elles donc si

communes pour s'affliger d'en posséder une? D'ailleurs elle a des

charmes qui seront même durables: à soixante ans elle aura de la bonne

mine. Je ne puis me persuader qu'elle radote jamais; car je lui trouve

plus de sens et plus de lumières qu'il n'en faut pour la provision et

pour la vie d'une douzaine d'autres. Avec tout cela, je souffre. D'où

vient cette cruelle indocilité de mon coeur? Coeur fou, coeur

extravagant, je te dompterai.»

Ce soliloque, appuyé de quelques propositions faites au prince de la

part de Polychresta, le forcèrent, sinon à l'aimer, du moins à vivre

bien avec elle.

LA SULTANE.

Ces propositions, je gagerais bien que je les sais. Continuez.

LA SECONDE FEMME.

«Prince, lui dit-elle un jour, peu de temps après leur mariage, les lois

de l'empire défendent la pluralité des femmes; mais les grands princes

sont au-dessus des lois.»

LA SULTANE.

Voilà ce que je n'aurais pas dit, moi.

LA SECONDE FEMME.

«Je consentirais sans peine à partager votre tendresse avec Lively.»

LA SULTANE.

Fort bien cela.

LA SECONDE FEMME.

«Mais plus de voyage chez Trocilla.»

LA SULTANE.

À merveille.

LA SECONDE FEMME.

«Des femmes de sens ne doivent-elles pas être bien flattées des

sentiments qu'on leur adresse, lorsqu'on en porte de semblables chez une

dissolue qui n'a jamais aimé, qui n'a rien dans le coeur, et qui

pourrait vous précipiter dans des travers nuisibles à mon bonheur, au

vôtre, à celui de vos sujets? Qui vous a dit que cette impérieuse folle

ne s'arrogera pas le choix de vos ministres et de vos généraux? qui vous

a dit qu'un moment de complaisance inconsidérée ne coûtera pas la vie à

cinquante mille de vos sujets, et l'honneur à votre nation? J'ignore les

intentions de Lively; mais je vous déclare que les miennes sont de

n'avoir aucune intimité avec un homme qui peut se livrer à Trocilla et à

ses hiboux.»

LA SULTANE.

Ce discours de Polychresta m'enchante.

LA SECONDE FEMME.

Le prince était disposé à sacrifier Trocilla, pourvu qu'on lui accordât

Lively.

LA SULTANE.

Notre lot est d'aimer le souverain, d'adoucir le fardeau du sceptre, et

de lui faire des enfants. J'ai quelquefois demandé des places au sultan

pour mes amis, jamais aucune qui tînt à l'honneur ou au salut de

l'empire. J'en atteste le sultan. J'ai sauvé la vie à quelques

malheureux; jusqu'à présent je n'ai point eu à m'en repentir.

LA SECONDE FEMME.

Génistan proposa donc l'avis de sa nouvelle épousée au conseil, où il

passa d'un consentement unanime. Il ne s'agissait plus que d'être

autorisé par les prêtres, qui partageaient avec les ministres le

gouvernement de l'empire, depuis la caducité de Zambador. Il se tint

plusieurs synodes, où l'on ne décida rien. Enfin, après bien des

délibérations, on annonça au prince qu'il pourrait en sûreté de

conscience avoir deux femmes, en vertu de quelques exemples consacrés

dans les livres saints, et d'une dispense de la loi, qui ne lui

coûterait que cent mille écus.

Génistan partit lui-même pour la Chine, et revit Lively plus aimable que

jamais. Il l'obtint de son père, et revint avec elle au Japon.

Polychresta ne fut point jalouse de son empressement pour sa rivale, et

le prince fut si touché de sa modération, qu'elle devint dès ce moment

son unique confidente. Il eut d'elle un grand nombre d'enfants, qui tous

vinrent à bien. Il n'en fut pas de même de Lively: elle n'en put amener

que deux à sept mois.

Vérité demeura à la cour pendant plusieurs années; mais lorsque la mort

de Zambador eut transmis le sceptre entre les mains de son fils, elle se

vit peu à peu négligée, importune, regardée de mauvais oeil, et elle se

retira, emmenant avec elle un fils que le prince avait eu de

Polychresta, et une fille que Lively lui avait donnée.

Trocilla fut entièrement oubliée et Génistan, partageant son temps entre

les affaires et les plaisirs, jouissait du vrai bonheur d'un souverain,

de celui qu'il procurait à ses sujets, lorsqu'il survint une aventure

qui surprit étrangement la cour et la nation.

* * * * *

Ici la sultane ordonna au premier émir de continuer; mais l'émir ayant

toussé deux fois avant de commencer, Mirzoza comprit que le sultan

venait d'entrer. «Assez,» dit-elle; et l'assemblée se retira.

SEPTIÈME SOIRÉE.

LE PREMIER ÉMIR.

Un jour on avertit le sultan Génistan qu'une troupe de jeunes gens des

deux sexes, qui portaient des ailes blanches sur le dos, demandaient à

lui être présentés. Ils étaient au nombre de cinquante-deux, et ils

avaient à leur tête une espèce de député. On introduisit cet homme dans

la salle du trône, avec son escorte ailée. Ils firent tous à l'empereur

une profonde révérence, le député en portant la main à son turban, les

enfants en s'inclinant et trémoussant des ailes, et le député, prenant

la parole, dit:

«Très-invincible sultan, vous souvient-il des jours où, persécuté par un

mauvais génie, vous traversâtes d'un vol rapide des contrées immenses,

arrivâtes dans la Chine sous la forme d'un pigeon, et daignâtes vous

abattre sur le temple de la guenon couleur de feu, où vous trouvâtes des

volières dignes d'un oiseau de votre importance? Vous voyez,

très-prolifique seigneur, dans cette brillante jeunesse les fruits de

vos amours et les merveilleux effets de votre ramage. Les ailes blanches

dont leurs épaules sont décorées ne peuvent vous laisser de doute sur

leur sublime origine, et ils viennent réclamer à votre cour le rang qui

leur est dû.»

Génistan écouta la harangue du député avec attention. Ses entrailles

s'émurent, et il reconnut ses enfants. Pour leur donner quelque

ressemblance avec ceux de Polychresta, il leur fit aussitôt couper les

ailes. «Qu'on me montre, dit-il ensuite, celui dont la princesse Lively

fut mère.

--Prince, lui répondit le député, c'est le seul qui manque; et votre

famille serait complète, si la fée Coribella, ou dans la langue du pays,

Turbulente, marraine de celui que vous demandez, ne l'avait enlevé dans

un tourbillon de lumière, comme vous en fûtes vous-même le témoin

oculaire, lorsque le grand Kinkinka le secouant par une aile, était sur

le point de lui ôter la vie.»

Le prince fut mécontent de ce qu'on avait laissé un de ses enfants en si

mauvaises mains. «Ah! prince, ajouta le député, la fée l'a rendu tout

joli; il a des mutineries tout à fait amusantes. Il veut tout ce qu'il

voit; il crie à désespérer ses gouvernantes, jusqu'à ce qu'il soit

satisfait; il casse, il brise, il mord, il égratigne; la fée a défendu

qu'on le contredît sur quoi que ce soit.»

Ici le député se mit à sourire.

«De quoi souriez-vous? lui dit le prince.

--D'une de ses espiègleries.

--Quelle est-elle?

--Un soir, qu'on était sur le point de servir, il lui prit en fantaisie

de pisser dans les plats; et on le laissa faire. Le moment suivant, il

voulut que sa marraine lui montrât son derrière, et il fallut le

contenter. Il ne s'en tint pas là...»

LA SULTANE.

Le moment suivant, il voulut qu'elle le montrât à tout le monde.

LE PREMIER ÉMIR.

C'est ce que le député ajouta. «Allez, vieux fou, lui repartit le

prince; vous ne savez ce que vous dites. Cet enfant est menacé de n'être

qu'un écervelé, et d'en avoir l'obligation à sa marraine. Il vaudrait

encore mieux qu'il fût chez sa grand'mère. Je vous ordonne, sur votre

longue barbe, que je vous ferai couper jusqu'au vif, de le retenir la

première fois que Coribella l'enverra chez nos vierges, qui achèveraient

de le gâter.»

Cela dit, l'audience finit; le député fut congédié et les enfants

distribués en différents appartements du palais. Mais à peine Lively

fut-elle instruite de leur arrivée et de l'absence de son fils, qu'elle

en poussa des cris à tourner la tête à tous ceux qui l'approchaient. Il

fallut du temps pour l'apaiser; et l'on n'y réussit que par l'espérance

qu'on lui donna qu'il reviendrait. Dès ce jour, le prince ajouta aux

soins de l'empire et aux devoirs d'époux ceux de père.

Lorsqu'il sortait du conseil, la tête remplie des affaires d'État, il

allait chercher de la dissipation chez Lively. Il paraissait à peine,

qu'elle était dans ses bras. Sa conversation légère et badine l'amusait

beaucoup. Son enjouement et ses caresses lui dérobaient des journées

entières, et lui faisaient oublier l'univers. Il ne s'en séparait jamais

qu'à regret. Il prenait auprès d'elle des dispositions à la

bienfaisance; et l'on peut dire qu'elle avait fait accorder un grand

nombre de grâces, sans en avoir peut-être sollicité aucune. Pour

Polychresta, c'était à ses yeux une femme très-respectable, qui

l'ennuyait souvent, et qu'il voyait plus volontiers dans son conseil que

dans ses petits appartements. Avait-il quelque affaire importante à

terminer, il allait puiser chez elle les lumières, la sagesse, la force,

qui lui manquaient. Elle prévoyait tout. Elle envisageait tous les sens

d'une action; et l'on convient qu'elle faisait autant au moins pour la

gloire du prince, que Lively pour ses plaisirs. Elle ne cessa jamais

d'aimer son époux, et de lui marquer sa tendresse par des attentions

délicates.

Lively fut un peu soupçonnée d'infidélité; elle exigeait de Génistan des

complaisances excessives; elle se livrait au plaisir avec emportement;

elle avait les passions violentes; elle imaginait et prétendait que tout

se prêtât à ses imaginations; il fallait presque toujours la deviner.

Elle disait un jour que les dieux auraient pu se dispenser de donner aux

hommes les organes de la parole, s'ils avaient eu un peu de pénétration

et beaucoup d'amour; qu'on se serait compris à merveille sans mot dire,

au lieu qu'on parle quelquefois des heures entières sans s'entendre;

qu'il n'y eût eu que le langage des actions, qui est rarement équivoque;

qu'on eût jugé du caractère par les procédés, et des procédés par le

caractère; de manière que personne n'eût raisonné mal à propos. Quand

ses idées étaient justes, elles étaient admirables, parce qu'elles

réunissaient au mérite de la justesse celui de la singularité. Sa

pétulance ne l'empêchait pas d'apercevoir: elle n'était pas incapable de

réflexion. Elle avait de la promptitude et du sens. L'opposition la plus

légère la révoltait. Elle se conduisait précisément comme si tout eût

été fait pour elle. Elle chicanait quelquefois le prince sur les moments

qu'il accordait aux affaires, et ne pouvait lui passer ceux qu'il

donnait à Polychresta. Elle lui demandait à quoi il s'occupait avec son

insipide; combien il avait bâillé de fois à ses côtés; si elle lui

répétait les mathématiques.

«Cette femme est de très-bon conseil, lui répondait le prince! et il

serait à souhaiter, pour le bien de mes sujets, que je la visse plus

souvent.

--Vous verrez, ajoutait Lively, que c'est par vénération pour ses

qualités que vous lui faites régulièrement des enfants tous les neuf

mois.

--Non, lui répliquait Génistan; mais c'est pour la tranquillité de

l'État. Vous ne conduisez rien à terme; il faut bien que Polychresta

répare vos fautes ou les miennes.»

À ces propos, Lively éclatait de rire, et se mettait à contrefaire

Polychresta. Elle demandait à Génistan quel air elle avait quand on la

caressait. «Ah! prince, ajoutait-elle, ou je n'y entends rien, ou votre

grave statue doit être une fort sotte jouissance.

--Encore un coup, lui répliquait le prince, je vous dis que je ne songe

avec elle qu'au bien de l'État.

--Et avec moi, reprenait Lively, à quoi songez-vous?

--À vous-même et à mes plaisirs.»

À ces questions, elle en ajoutait de plus embarrassantes. Le prince y

satisfaisait de son mieux; mais un moyen de s'en tirer qui lui

réussissait toujours, c'était de lui proposer de nouveaux plaisirs. On

le prenait au mot, et les querelles finissaient. Elle avait des talents

qu'elle avait acquis presque sans étude. Elle apprenait avec une grande

facilité, mais elle ne retenait presque rien. Il faut avouer que si les

femmes aimables sont rares, elles sont aussi bien difficiles à captiver.

La légèreté était la seule chose qu'on pût reprocher à Lively. Le prince

en devint jaloux, et la pria de fermer son appartement.

LA SULTANE.

La gêner, c'était travailler sûrement à lui déplaire.

LE PREMIER ÉMIR.

Aussi ai-je lu, dans des mémoires secrets, qu'un frère très-aimable de

Génistan négligeait les défenses de l'empereur, trompait la vigilance

des eunuques, se glissait chez Lively et se chargeait d'égayer sa

retraite. Il fallait qu'il en fût éperdument amoureux, car il ne

risquait rien moins que la vie dans ce commerce, qu'heureusement pour

lui, le prince ignora.

LA SULTANE.

Tant qu'il fut aimé.

LE PREMIER ÉMIR.

Il est vrai que, quand elle ne s'en soucia plus...

LA SULTANE.

C'est-à-dire, au bout d'un mois.

LE PREMIER ÉMIR.

Elle révéla tout au sultan.

LA SULTANE.

Tout, émir, tout! Vos mémoires sont infidèles. Soyez sûr que la

confidence de Lively n'alla que jusqu'où les femmes la poussent

ordinairement, et que Génistan devina le reste.

LE PREMIER ÉMIR.

Il entra dans une colère terrible contre son frère; il donna des ordres

pour qu'il fût arrêté; mais son frère, prévenu, échappa au ressentiment

de l'empereur par une prompte retraite.

LA SULTANE.

Second émir, continuez.

LE SECOND ÉMIR.

Ce fut alors que le député ramena à la cour l'enfant que le prince avait

eu de Lively, et qui avait passé ses premières années chez la fée, sa

marraine, Coribella. C'était bien le plus méchant enfant qui eût jamais

désespéré ses parents. Génistan son père ne s'était point trompé sur

l'éducation qu'il avait reçue. On n'épargna rien pour le corriger; mais

le pli était pris, et l'on n'en vint point à bout. Il avait à peine

dix-huit ans, qu'il s'échappa de la cour de l'empereur, et se mit à

parcourir les royaumes, laissant partout des traces de son extravagance.

Il finit malheureusement. C'était la bravoure même. Au sortir d'un

souper, où la débauche avait été poussée à l'excès, deux jeunes

seigneurs se prirent de querelle. Il se mêla de leur différend, plus que

ces écervelés ne le désiraient, se trouva dans la nécessité de se battre

contre ceux entre lesquels il s'était constitué médiateur, et reçut deux

coups d'épée dont il mourut.

LA SULTANE.

À vous, madame première.

LA PREMIÈRE FEMME.

De deux soeurs qu'il avait, l'une fut mariée au génie Rolcan, ce qui

signifie, dans la langue du pays, Fanfaron. Quant aux autres enfants

issus du temple de la guenon couleur de feu, on eut beau leur couper les

ailes, les plumes leur revinrent toujours. On n'a jamais rien vu, et on

ne verra jamais rien de si joli. Les mâles se tournèrent tous du côté

des arts, et remplirent le Japon d'hommes excellents en tout genre.

Leurs neveux furent poëtes, peintres, musiciens, sculpteurs,

architectes. Les filles étaient si aimables que leurs époux les prirent

sans dot.

LA SULTANE.

Alors on croyait apparemment qu'il fallait d'un côté une grande fortune

pour compenser un grand mérite. Le temps en est bien loin. À vous,

madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

Ce fut un des fils de Polychresta qui succéda à l'empire. Ses frères

devinrent de grands orateurs, de profonds politiques, de savants

géomètres, d'habiles astronomes, et suivirent, du consentement de leurs

parents, leur goût naturel, car les talents alors ne dégradaient point

au Japon.

LA SULTANE.

Continuez, madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

Divine fut l'autre fille de Lively. Génistan l'avait eue de cette

aimable et singulière princesse, dans l'âge de maturité. Elle

rassemblait tant de qualités, que les fées en devinrent jalouses. Elles

ne purent souffrir qu'une mortelle les égalât. Elles lui envoyèrent les

pâles couleurs, dont elle mourut avant qu'on eût trouvé quelqu'un digne

d'être son médecin.

LA SULTANE.

Continuez, premier émir.

LE PREMIER ÉMIR.

Il y eut aussi, dans la famille, des héros. L'histoire du Japon parle

d'un dont la mémoire est encore en vénération, et dont on voit le

portrait sur les tabatières, les écrans, les paravents, toutes les fois

que la nation est mécontente du prince régnant: c'est ainsi qu'elle se

permet de s'en plaindre. Il reconquit le trône usurpé sur ses ancêtres.

La race ne tarda pas à s'éteindre; tout dégénéra, et l'on sait à peine

aujourd'hui en quel temps Génistan et Polychresta ont régné. Il ne reste

d'eux qu'une tradition contestée. On parle de leur âge, comme nous

parlons de l'âge d'or. Il passe pour le temps des fables.

LA SULTANE.

Je ne suis pas mécontente de votre conte; je ne crois pas avoir eu

depuis longtemps un sommeil aussi facile, aussi doux, aussi long. Je

vous en suis infiniment obligée.

Elle ajouta un petit mot agréable pour sa chatouilleuse, et les renvoya.

En entrant chez elle, la première de ses femmes trouva une superbe

cassolette du Japon.

La seconde, deux bracelets, sur l'un desquels étaient les portraits du

sultan et de la sultane.

La chatouilleuse, plusieurs pièces d'étoffe d'un goût excellent.

Le lendemain matin, elle envoya au premier émir un cimeterre magnifique,

avec un turban qu'elle avait travaillé de ses mains.

La récompense du second fut une esclave d'une rare beauté, sur laquelle

la sultane avait remarqué que cet émir attachait souvent ses regards.

L'oiseau blanc: conte bleu · 第 4 / 4 段