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[Extrait des OEuvres complètes de Diderot, éditées par Jules Assézat,
tome quatrième, Paris, Garnier Frères, 1875.]
L'OISEAU BLANC
CONTE BLEU
(Écrit vers 1748.--Publié en 1798.)
Ce conte est de la même époque que les _Bijoux indiscrets_. Les mêmes
personnages s'y retrouvent, mais la licence y est beaucoup moindre. Il
resta inconnu jusqu'à la publication qu'en fit Naigeon dans son édition
des _OEuvres_ de Diderot en 1798. C'était lui que cherchait M. Berrier,
le lieutenant de police, quand Mme Diderot lui répondit qu'elle ne
connaissait de son mari «ni pigeon noir, ni pigeon blanc,» et que
d'ailleurs elle ne le croyait pas capable d'attaquer le roi, comme on
l'en accusait à l'occasion de ce conte. On jugera si la femme du
philosophe avait raison. Pour nous, il ne nous paraît y avoir là, comme
dans les _Bijoux_, que des rapprochements trop vagues entre Mangogul et
Louis XV, pour permettre de soutenir une opinion qui rendrait criminels
tous les romans du XVIIIe siècle aussi bien que toutes les féeries du
XIXe. Il faut toujours qu'il arrive un moment, dans l'histoire des
peuples, où, la civilisation se répandant, le principe d'autorité se
montre sous son vrai jour. On s'aperçoit alors que les rois sont des
hommes, et quand une fois tout le monde le sait, les écrivains qui le
disent, ne faisant plus que broder un lieu commun, n'ont ni mérite ni
démérite: ils n'ont qu'un peu plus ou un peu moins d'esprit.
Nous pensons n'avoir pas besoin d'expliquer au lecteur l'allégorie de
_l'Oiseau blanc_; ils l'apercevront, sans aucun doute, avant la Sultane.
L'OISEAU BLANC
CONTE BLEU
PREMIÈRE SOIRÉE.
La favorite se couchait de bonne heure et s'endormait fort tard. Pour
hâter le moment de son sommeil, on lui chatouillait la plante des pieds
et on lui faisait des contes; et pour ménager l'imagination et la
poitrine des conteurs, cette fonction était partagée entre quatre
personnes, deux émirs et deux femmes. Ces quatre improvisateurs
poursuivaient successivement le même récit aux ordres de la favorite. Sa
tête était mollement posée sur son oreiller, ses membres étendus dans
son lit et ses pieds confiés à sa chatouilleuse, lorsqu'elle dit:
«Commencez;» et ce fut la première de ses femmes qui débuta par ce qui
suit.
LA PREMIÈRE FEMME.
Ah! ma soeur, le bel oiseau! Quoi! vous ne le voyez pas entre les deux
branches de ce palmier passer son bec entre ses plumes et parer ses
ailes et sa queue? Approchons doucement; peut-être qu'en l'appelant il
viendra; car il a l'air apprivoisé, «Oiseau mon coeur, oiseau mon petit
roi, venez, ne craignez rien; vous êtes trop beau pour qu'on vous fasse
du mal. Venez; une cage charmante vous attend; ou si vous préférez la
liberté, vous serez libre.»
L'oiseau était trop galant pour se refuser aux agaceries de deux jeunes
et jolies personnes. Il prit son vol et descendit légèrement sur le sein
de celle qui l'avait appelé. Agariste, c'était son nom, lui passant sur
la tête une main qu'elle laissait glisser le long de ses ailes, disait à
sa compagne: «Ah! ma soeur, qu'il est charmant! Que son plumage est
doux! qu'il est lisse et poli! Mais il a le bec et les pattes couleur de
rose et les yeux d'un noir admirable!»
LA SULTANE.
Quelles étaient ces deux femmes?
LA PREMIÈRE FEMME.
Deux de ces vierges que les Chinois renferment dans des cloîtres.
LA SULTANE.
Je ne croyais pas qu'il y eût des couvents à la Chine.
LA PREMIÈRE FEMME.
Ni moi non plus. Ces vierges couraient un grand péril à cesser de l'être
sans permission. S'il arrivait à quelqu'une de se conduire
maladroitement, on la jetait pour le reste de sa vie dans une caverne
obscure, où elle était abandonnée à des génies souterrains. Il n'y avait
qu'un moyen d'échapper à ce supplice, c'était de contrefaire la folle ou
de l'être. Alors les Chinois qui, comme nous et les Musulmans, ont un
respect infini pour les fous, les exposaient à la vénération des peuples
sur un lit en baldaquin, et, dans les grandes fêtes, les promenaient
dans les rues au son de petites clochettes et de je ne sais quels
tambourins à la mode, dont on m'a dit que le son était fort harmonieux.
LA SULTANE.
Continuez; fort bien, madame. Je me sens envie de bâiller.
LA SECONDE FEMME.
Voilà donc l'oiseau blanc dans le temple de la grande guenon couleur de
feu.
LA SULTANE.
Et qu'est-ce que cette guenon?
LA SECONDE FEMME.
Une vieille Pagode très-encensée, la patronne de la maison. D'aussi loin
que les vierges compagnes d'Agariste l'aperçurent avec son bel oiseau
sur le poing, elles accourent, l'entourent et lui font mille questions à
la fois. Cependant l'oiseau, s'élevant subitement dans les airs, se met
à planer sur elles; son ombre les couvre, et elles en conçoivent des
mouvements singuliers. Agariste et Mélisse éprouvent les premières les
merveilleux effets de son influence. Un feu divin, une ardeur sacrée
s'allument dans leur coeur; je ne sais quels épanchements lumineux et
subtils passent dans leur esprit, y fermentent et, de deux idiotes
qu'elles étaient, en font les filles les plus spirituelles et les plus
éveillées qu'il y eût à la Chine: elles combinent leurs idées, les
comparent, se les communiquent et y mettent insensiblement de la force
et de la justesse.
LA SULTANE.
En furent-elles plus heureuses?
LA SECONDE FEMME.
Je l'ignore. Un matin, l'oiseau blanc se mit à chanter, mais d'une façon
si mélodieuse, que toutes les vierges en tombèrent en extase. La
supérieure, qui jusqu'à ce moment avait fait l'esprit fort et dédaigné
l'oiseau, tourna les yeux, se renversa sur ses carreaux et s'écria d'une
voix entrecoupée: «Ah! je n'en puis plus!... je me meurs!... je n'en
puis plus!... Oiseau charmant, oiseau divin, encore un petit air.»
LA SULTANE.
Je vois cette scène; et je crois que l'oiseau blanc avait grande envie
de rire en voyant une centaine de filles sur le côté, l'esprit et
l'ajustement en désordre, l'oeil égaré, la respiration haute et
balbutiant d'une voix éteinte des oraisons affectueuses à leur grande
guenon couleur de feu. Je voudrais bien savoir ce qu'il en arriva.
LA SECONDE FEMME.
Ce qu'il en arriva? Un prodige, un des plus étonnants prodiges dont il
soit fait mention dans les annales du monde.
LA SULTANE.
Premier émir, continuez.
LE PREMIER ÉMIR.
Il en naquit nombre de petits esprits, sans que la virginité de ces
filles en souffrît.
LA SULTANE.
Allons donc, émir, vous vous moquez. Je veux bien qu'on me fasse des
contes; mais je ne veux pas qu'on me les fasse aussi ridicules.
LE PREMIER ÉMIR.
Songez donc, madame, que c'étaient des esprits.
LA SULTANE.
Vous avez raison; je n'y pensais pas. Ah! oui, des esprits!
* * * * *
La sultane prononça ces derniers mots en bâillant.
LE PREMIER ÉMIR.
On avertit la supérieure de ce prodige. Les prêtres furent assemblés; on
raisonna beaucoup sur la naissance des petits esprits: après de longues
altercations sur le parti qu'il y avait à prendre, il fut décidé qu'on
interrogerait la grande guenon. Aussitôt les tambourins et les
clochettes annoncent au peuple la cérémonie. Les portes du temple sont
ouvertes, les parfums allumés, les victimes offertes; mais la cause du
sacrifice ignorée. Il eût été difficile de persuader aux fidèles que
l'oiseau était père des petits esprits.
LA SULTANE.
Je vois, émir, que vous ne savez pas encore combien les peuples sont
bêtes.
LE PREMIER ÉMIR.
Après une heure et demie de génuflexions, d'encensements et d'autres
singeries, la grande guenon se gratta l'oreille et se mit à débiter de
la mauvaise prose qu'on prit pour de la poésie céleste:
Pour conserver l'odeur de pucelage
Dont ce lieu saint fut toujours parfumé,
Que loin d'ici le galant emplumé
Aille chanter et chercher une cage.
Vierges, contre ce coup armez-vous de courage;
Vous resterez encor vierges, ou peu s'en faut:
Vos coeurs, aux doux accents de son tendre ramage,
Ne s'ouvriront pas davantage:
Telle est la volonté d'en haut.
Et toi qu'il honora de son premier hommage,
Qui lui fis de mon temple un séjour enchanté,
Modère la douleur dont ton âme est émue;
L'oiseau blanc a pour toi suffisamment chanté.
Agariste, il est temps qu'il cherche Vérité,
Qu'il échappe au pouvoir du mensonge, et qu'il mue.
LA SULTANE.
Mademoiselle, vous avez, ce soir, le toucher dur et vous me chatouillez
trop fort. Doucement, doucement... fort bien, comme cela... ah! que vous
me faites plaisir! Demain, sans différer, le brevet de la pension que je
vous ai promise sera signé.
LE PREMIER ÉMIR.
On ne fut pas fort instruit par cet oracle: aussi donna-t-il lieu à une
infinité de conjectures plus impertinentes les unes que les autres,
comme c'est le privilége des oracles. «_Qu'il cherche Vérité_, disait
l'une; c'est apparemment le nom de quelque colombe étrangère à laquelle
il est destiné.--_Qu'il échappe au mensonge_, disait une autre, _et
qu'il mue_. Qu'il mue! ma soeur; est-ce qu'il muera? C'est pourtant
dommage, il a les plumes si belles!» aussi toutes reprenaient: «Ma soeur
Agariste l'a tant fait chanter! tant fait chanter!»
Après qu'on eut achevé de brouiller l'oracle à force de l'éclaircir, la
prêtresse ordonna, par provision, que l'oiseau libertin serait renfermé,
de crainte qu'il ne perfectionnât ce qu'il avait si heureusement
commencé et qu'il ne multipliât son espèce à l'infini. Il y eut quelque
opposition de la part des jeunes recluses; mais les vieilles tinrent
ferme, et l'oiseau fut relégué au fond d'un dortoir, où il passait les
jours dans un ennui cruel. Pour les nuits, toujours quelque vierge
compatissante venait sur la pointe du pied le consoler de son exil.
Cependant elles lui parurent bientôt aussi longues que les journées.
Toujours les mêmes visages! _toujours les mêmes vierges!_
LA SULTANE.
Votre oiseau blanc est trop difficile. Que lui fallait-il donc?
LE PREMIER ÉMIR.
Avec tout l'esprit qu'il avait inspiré à ces recluses, ce n'étaient que
des bégueules fort ennuyeuses: point d'airs, point de manége, point de
vivacité prétendue, point d'étourderies concertées. Au lieu de cela, des
soupirs, des langueurs, des fadeurs éternelles et d'un ton d'oraison à
faire mal au coeur. Tout bien considéré, l'oiseau blanc conclut en
lui-même qu'il était temps de suivre son destin et de prendre son vol;
ce qu'il exécuta après avoir encore un peu délibéré. On dit qu'il lui
revint quelques scrupules sur des serments qu'il avait faits à Agariste
et à quelques autres. Je ne sais ce qui en est.
LA SULTANE.
Ni moi non plus. Mais il est certain que les scrupules ne tiennent point
contre le dégoût, et que si les serments ne coûtent guère à faire aux
infidèles, ils leur coûtent encore moins à rompre.
* * * * *
À la suite de cette réflexion, la sultane articula très-distinctement
son troisième bâillement, le signe de son sommeil ou de son ennui, et
l'ordre de se retirer; ce qui s'exécuta avec le moins de bruit qu'il fut
possible.
SECONDE SOIRÉE.
La sultane dit à sa chatouilleuse: Retenez bien ce mouvement-là, c'est
le vrai. Mademoiselle, voilà le brevet de votre pension; le sultan la
doublera, à la condition qu'au sortir de chez moi vous irez lui rendre
le même service; je ne m'y oppose point, mais point du tout... Voyez si
cela vous convient... Second émir, à vous. Si je m'en souviens, voilà
votre oiseau blanc traversant les airs, et s'éloignant d'autant plus
vite, qu'il s'était flatté d'échapper à ses remords, en mettant un grand
intervalle entre lui et les objets qui les causaient. Il était tard
quand il partit; où arriva-t-il?
LE SECOND ÉMIR.
Chez l'empereur des Indes, qui prenait le frais dans ses jardins, et se
promenait sur le soir avec ses femmes et ses eunuques. Il s'abattit sur
le turban du monarque, ce que l'on prit à bon augure, et ce fut bien
fait; car quoique ce sultan n'eût point de gendre, il ne tarda pas à
devenir grand'père. La princesse Lively, c'est ainsi que s'appelait la
fille du grand Kinkinka, nom qu'on traduirait à peu près dans notre
langue par gentillesse ou vivacité, s'écria qu'elle n'avait jamais rien
vu de si beau. Et lui se disait en lui-même: «Quel teint! quels yeux!
que sa taille est légère! Les vierges de la guenon couleur de feu ne
m'ont point offert de charmes à comparer à ceux-ci.»
LA SULTANE.
Ils sont tous comme cela. Je serai la plus belle aux yeux de Mangogul
jusqu'à ce qu'il me quitte.
LE SECOND ÉMIR.
Il n'y eut jamais de jambes aussi fines, ni de pieds aussi mignons.
LA CHATOUILLEUSE.
Votre oiseau en exceptera, s'il lui plaît, ceux que je chatouille.
LE SECOND ÉMIR.
Lively portait des jupons courts; et l'oiseau blanc pouvait aisément
apercevoir les beautés dont il faisait l'éloge du haut du turban sur
lequel il était perché.
LA SULTANE.
Je gage qu'il eut à peine achevé ce monologue, qu'il abandonna le lieu
d'où il faisait ses judicieuses observations, pour se placer sur le sein
de la princesse.
LE SECOND ÉMIR.
Sultane, il est vrai.
LA SULTANE.
Est-ce que vous ne pourriez pas éviter ces lieux communs?
LE SECOND ÉMIR.
Non, sultane; c'est le moyen le plus sûr de vous endormir.
LA SULTANE.
Vous avez raison.
LE SECOND ÉMIR.
Cette familiarité de l'oiseau déplut à un eunuque noir, qui s'avisa de
dire qu'il fallait couper le cou à l'oiseau, et l'apprêter pour le dîner
de la princesse.
LA SULTANE.
Elle eût fait un mauvais repas: après sa fatigue chez les vierges et sur
la route, il devait être maigre.
LE SECOND ÉMIR.
Lively tira sa mule, et en donna un coup sur le nez de l'eunuque, qui en
demeura aplati.
LA SULTANE.
Et voilà l'origine des nez plats; ils descendent de la mule de Lively et
de son sot eunuque.
LE SECOND ÉMIR.
Lively se fit apporter un panier, y renferma l'oiseau, et l'envoya
coucher. Il en avait besoin, car il se mourait de lassitude et d'amour.
Il dormit, mais d'un sommeil troublé: il rêva qu'on lui tordait le cou,
qu'on le plumait, et il en poussa des cris qui réveillèrent Lively; car
le panier était placé sur sa table de nuit, et elle avait le sommeil
léger. Elle sonna; ses femmes arrivèrent; on tira l'oiseau de son
dortoir. La princesse jugea, au trémoussement de ses ailes, qu'il avait
eu de la frayeur. Elle le prit sur son sein, le baisa, et se mit en
devoir de le rassurer par les caresses les plus tendres et les plus
jolis noms. L'oiseau se tint sur la poitrine de la princesse, malgré
l'envie qui le pressait.
LA SULTANE.
Il avait déjà le caractère des vrais amants.
LE SECOND ÉMIR.
Il était timide et embarrassé de sa personne: il se contenta d'étendre
ses ailes, d'en couvrir et presser une fort jolie gorge.
LA SULTANE.
Quoi! il ne hasarda pas d'approcher son bec des lèvres de Lively?
LE SECOND ÉMIR.
Cette témérité lui réussit. «Mais comment donc! s'écria la princesse; il
est entreprenant!...» Cependant l'oiseau usait du privilége de son
espèce, et la pigeonnait avec ardeur, au grand étonnement de ses femmes
qui s'en tenaient les côtés. Cette image de la volupté fit soupirer
Lively: l'héritier de l'empire du Japon devait être incessamment son
époux; Kinkinka en avait parlé; on attendait de jour en jour les
ambassadeurs qui devaient en faire la demande, et qui ne venaient point.
On apprit enfin que le prince Génistan, ce qui signifie dans la langue
du pays le prince Esprit, avait disparu sans qu'on sût ni pourquoi ni
comment; et la triste Lively en fut réduite à verser quelques larmes, et
à souhaiter qu'il se retrouvât.
Tandis qu'elle se consolait avec l'oiseau blanc, faute de mieux,
l'empereur du Japon, à qui l'éclipse de son fils avait tourné la tête,
faisait arracher la moustache à son gouverneur, et ordonnait des
perquisitions; mais il était arrêté que de longtemps Génistan ne
reparaîtrait au Japon. S'il employait bien son temps dans les lieux de
sa retraite, l'oiseau blanc ne perdait pas le sien auprès de la
princesse; il obtenait tous les jours de nouvelles caresses: on pressait
le moment de l'entendre chanter, car on avait conçu la plus haute
opinion de son ramage; l'oiseau s'en aperçut, et la princesse fut
satisfaite. Aux premiers accents de l'oiseau...
LA SULTANE.
Arrêtez, émir... Lively se renversa sur une pile de carreaux, exposant à
ses regards des charmes qu'il ne parcourut point sans partager son
égarement. Il n'en revint que pour chanter une seconde fois, et
augmenter l'évanouissement de la princesse, qui durerait encore si
l'oiseau ne s'était avisé de battre des ailes et de lui faire de l'air.
Lively se trouva si bien de son ramage, que sa première pensée fut de le
prier de chanter souvent: ce qu'elle obtint sans peine; elle ne fut même
que trop bien obéie: l'oiseau chanta tant pour elle, qu'il s'enroua; et
c'est de là que vient aux pigeons leur voix enrhumée et rauque. Émir,
n'est-ce pas cela?... Et vous, madame, continuez.
LA PREMIÈRE FEMME.
Ce fut un malheur pour l'oiseau, car quand on a de la voix on est fâché
de la perdre; mais il était menacé d'un malheur plus grand: la
princesse, un matin à son réveil, trouva un petit esprit à ses côtés;
elle appela ses femmes, les interrogea sur le nouveau-né: Qui est-il?
d'où vient-il? qui l'a placé là? Toutes protestèrent qu'elles n'en
savaient rien. Dans ces entrefaites arriva Kinkinka; à son aspect les
femmes de la princesse disparurent; et l'empereur, demeuré seul avec sa
fille, lui demanda, d'un ton à la faire trembler, qui était le mortel
assez osé pour être parvenu jusqu'à elle; et, sans attendre sa réponse,
il court à la fenêtre, l'ouvre, et saisissant le petit esprit par
l'aile, il allait le précipiter dans un canal qui baignait les murs de
son palais, lorsqu'un tourbillon de lumière se répandit dans
l'appartement, éblouit les yeux du monarque, et le petit esprit
s'échappa. Kinkinka, revenu de sa surprise, mais non de sa fureur,
courait dans son palais en criant comme un fou qu'il en aurait raison;
que sa fille ne serait pas impunément déshonorée; pardieu; qu'il en
aurait raison... L'oiseau blanc savait mieux que personne si l'empereur
avait tort ou raison d'être fâché; mais il n'osa parler, dans la crainte
d'attirer quelque chagrin à la princesse; il se contenta de se livrer à
une frayeur qui lui fit tomber les longues plumes des ailes et de la
queue; ce qui lui donna un air ébouriffé.
LA SULTANE.
Et Lively cessa de se soucier de lui, lorsqu'il eut cessé d'être beau;
et comme il avait perdu à son service une partie de son ramage, elle dit
un jour à sa toilette: «Qu'on m'ôte cet oiseau-là; il est devenu laid à
faire horreur, il chante faux; il n'est plus bon à rien...» À vous,
madame seconde, continuez.
LA SECONDE FEMME.
Cet arrêt se répandit bientôt dans le palais; l'eunuque crut qu'il était
temps de profiter de la disgrâce de l'oiseau, et de venger celle de son
nez; il démontra à la princesse, par toutes les règles de la nouvelle
cuisine, que l'oiseau blanc serait un manger délicieux; et Lively, après
s'être un peu défendue pour la forme, consentit qu'on le mît à la
basilique. L'oiseau blanc outré, comme on le pense bien, pour peu qu'on
se mette à sa place, s'élança au visage de la princesse, lui détacha
quelques coups de bec sur la tête, renversa les flacons, cassa les pots,
et partit.
LA SULTANE.
Lively et son cuisinier en furent dans un dépit inconcevable.
«L'insolent!» disait l'une; l'autre: «Ç'aurait été un mets admirable!»
LA SECONDE FEMME.
Tandis que le cuisinier rengaînait son couteau qu'il avait inutilement
aiguisé, et que les femmes de la princesse s'occupaient à lui frotter la
tête avec de l'eau des brames, l'oiseau gagnait les champs, peu
satisfait de sa vengeance, et ne se consolant de l'ingratitude de Lively
que par l'espérance de lui plaire un jour sous sa forme naturelle, et de
ne la point aimer. Voici donc les raisonnements qu'il faisait dans sa
tête d'oiseau: «J'ai de l'esprit. Quand je cesserai d'être oiseau, je
serai fait à peindre. Il y a cent à parier contre un qu'elle sera folle
de moi; c'est où je l'attends; chacun aura son tour. L'ingrate! la
perfide! J'ai tremblé pour elle jusqu'à en perdre les plumes; j'ai
chanté pour elle jusqu'à en perdre la voix, et par ses ordres un
cuisinier s'emparait de moi, on me tordait le cou, et je serais
maintenant à la basilique! Quelle récompense! Et je la trouverais encore
charmante? Non, non, cette noirceur efface à mes yeux tous ses charmes.
Qu'elle est laide! que je la hais!»
* * * * *
Ici la sultane se mit à rire en bâillant pour la première fois.
LA SECONDE FEMME.
On voit par ce monologue que, quoique l'oiseau blanc fût amoureux de la
princesse, il ne voulait point du tout être mis à la basilique pour
elle, et qu'il eût tout sacrifié pour celle qu'il aimait, excepté la
vie.
LA SULTANE.
Et qu'il avait la sincérité d'en convenir. À vous, premier émir.
LE PREMIER ÉMIR.
L'oiseau blanc allait sans cesse. Son dessein était de gagner le pays de
la fée Vérité. Mais qui lui montrera la route? qui lui servira de guide?
On y arrive par une infinité de chemins; mais tous sont difficiles à
tenir; et ceux même qui en ont fait plusieurs fois le voyage, n'en
connaissent parfaitement aucun. Il lui fallait donc attendre du hasard
des éclaircissements, et il n'aurait pas été en cela plus malheureux que
le reste des voyageurs, si son désenchantement n'eût pas dépendu de la
rencontre de la fée; rencontre difficile, qu'on doit plus communément à
une sorte d'instinct dont peu d'êtres sont doués, qu'aux plus profondes
méditations.
LA SULTANE.
Et puis, ne m'avez-vous pas dit qu'il était prince?
LE PREMIER ÉMIR.
Non, madame; nous ne savons encore ce qu'il est, ni ce qu'il sera: ce
n'est encore qu'un oiseau. L'oiseau suivit son instinct. Les ténèbres ne
l'effrayèrent point; il vola pendant la nuit; et le crépuscule
commençait à poindre, lorsqu'il se trouva sur la cabane d'un berger qui
conduisait aux champs son troupeau, en jouant sur son chalumeau des airs
simples et champêtres, qu'il n'interrompait que pour tenir à une jeune
paysanne, qui l'accompagnait en filant son lin, quelques propos tendres
et naïfs, où la nature et la passion se montraient toutes nues:
«Zirphé, tu t'es levée de grand matin.
--Et si, je me suis endormie fort tard.
--Et pourquoi t'es-tu endormie si tard?
--C'est que je pensais à mon père, à ma mère et à toi.
--Est-ce que tu crains quelque opposition de la part de tes parents?
--Que sais-je?
--Veux-tu que je leur parle?
--Si je le veux! en peux-tu douter?
--S'ils me refusaient?
--J'en mourrais de peine.»
LA SULTANE.
L'oiseau n'est pas loin du pays de Vérité. On y touche partout où la
corruption n'a pas encore donné aux sentiments du coeur un langage
maniéré.
LE PREMIER ÉMIR.
À peine l'oiseau blanc eut-il frappé les yeux du berger, que celui-ci
médita d'en faire un présent à sa bergère; c'est ce que l'oiseau comprit
à merveille aux précautions qu'on prenait pour le surprendre.
LA SULTANE.
Que votre oiseau dissolu n'aille pas faire un petit esprit à cette jeune
innocente; entendez-vous?
LE PREMIER ÉMIR.
S'imaginant qu'il pourrait avoir de ces gens des nouvelles de Vérité, il
se laissa attraper, et fit bien. Il l'entendit nommer dès les premiers
jours qu'il vécut avec eux; ils n'avaient qu'elle sur leurs lèvres;
c'était leur divinité, et ils ne craignaient rien tant que de
l'offenser; mais comme il y avait beaucoup plus de sentiment que de
lumière dans le culte qu'ils lui rendaient, il conçut d'abord que les
meilleurs amis de la fée n'étaient pas ceux qui connaissaient le mieux
son séjour, et que ceux qui l'entouraient l'en entretiendraient tant
qu'il voudrait, mais ne lui enseigneraient pas les moyens de la trouver.
Il s'éloigna des bergers, enchanté de l'innocence de leur vie, de la
simplicité de leurs moeurs, de la naïveté de leurs discours; et pensant
qu'ils ne devaient peut-être tous ces avantages qu'au crépuscule éternel
qui régnait sur leurs campagnes, et qui, confondant à leurs yeux les
objets, les empêchait de leur attacher des valeurs imaginaires, ou du
moins d'en exagérer la valeur réelle.
* * * * *
Ici la sultane poussa un léger soupir, et l'émir ayant cessé de parler,
elle lui dit d'une voix faible:
«Continuez, je ne dors pas encore.»
LE PREMIER ÉMIR.
Chemin faisant, il se jeta dans une volière, dont les habitants
l'accueillirent fort mal. Ils s'attroupent autour de lui, et remarquant
dans son ramage et son plumage quelque différence avec les leurs, ils
tombent sur lui à grands coups de bec, et le maltraitent cruellement. «Ô
Vérité, s'écria-t-il alors, est-ce ainsi que l'on encourage et que l'on
récompense ceux qui t'aiment, et qui s'occupent à te chercher?» Il se
tira comme il put des pattes de ces oiseaux idiots et méchants, et
comprit que la difficulté des chemins avait moins allongé son voyage que
l'intolérance des passants...
* * * * *
L'émir en était là, incertain si la sultane veillait ou dormait; car on
n'entendait entre ses rideaux que le bruit d'une respiration et d'une
expiration alternatives. Pour s'en assurer, on fit signe à la
chatouilleuse de suspendre sa fonction. Le silence de la sultane
continuant, on en conclut qu'elle dormait, et chacun se retira sur la
pointe du pied.
TROISIÈME SOIRÉE.
C'était une étiquette des soirées de la sultane, que le conteur de la
veille ne poursuivait point le récit du lendemain. C'était donc au
second émir à parler; ce qu'il fit après que la sultane eut remarqué que
rien n'appelait le sommeil plus rapidement que le souvenir des premières
années de la vie, ou la prière à Brama, ou les idées philosophiques.
«Si vous voulez que je dorme promptement, dit-elle au second émir,
suivez les traces du premier émir, et faites-moi de la philosophie.»
LE SECOND ÉMIR.
Un soir que l'oiseau blanc se promenait le long d'une prairie, moins
occupé de ses desseins et de la recherche de Vérité, que de la beauté et
du silence des lieux, il aperçut tout à coup une lueur qui brillait et
s'éteignait par intervalles sur une colline assez élevée. Il y dirigea
son vol. La lumière augmentait à mesure qu'il approchait, et bientôt il
se trouva à la hauteur d'un palais brillant, singulièrement remarquable
par l'éclat et la solidité de ses murs, la grandeur de ses fenêtres et
la petitesse de ses portes. Il vit peu de monde dans les appartements,
beaucoup de simplicité dans l'ameublement, d'espace en espace des
girandoles sur des guéridons, et des glaces de tout côté. À l'instant il
reconnut son ancienne demeure, les lieux où il avait passé les premiers
et les plus beaux jours de sa vie, et il en pleura de joie; mais son
attendrissement redoubla, lorsque, achevant de parcourir le palais, il
découvrit la fée Vérité, retirée dans le fond d'une alcôve, où, les yeux
attachés sur un globe et le compas à la main, elle travaillait à
constater la vérité d'un fameux système.
LA SULTANE.
Un prince élevé sous les yeux de Vérité! Émir, êtes-vous bien sûr de ce
que vous dites là? Cela n'est pas assez absurde pour faire rire, et cela
l'est trop pour être cru.
LE SECOND ÉMIR.
L'oiseau blanc vola comme un petit fou sur l'épaule de la fée, qui
d'abord ne le remarqua pas; mais ses battements d'ailes furent si
rapides, ses caresses si vives et ses cris si redoublés, qu'elle sortit
de sa méditation et reconnut son élève; car rien n'est si pénétrant que
la fée.
LA SULTANE.
Un prince qui persiste dans son goût pour la vérité! en voilà bien d'une
autre! Peu s'en faut que je ne vous impose silence; cependant continuez.
LE SECOND ÉMIR.
À l'instant Vérité le toucha de sa baguette; ses plumes tombèrent; et
l'oiseau blanc reprit sa forme naturelle, mais à une condition que la
fée lui annonça: c'est qu'il redeviendrait pigeon jusqu'à ce qu'il fût
arrivé chez son père; de crainte que s'il rencontrait le génie Rousch
(ce qui signifie, dans la langue du pays, Menteur), son plus cruel
ennemi, il n'en fût encore maltraité. Vérité lui fit ensuite des
questions auxquelles le prince Génistan, qui n'est plus oiseau, satisfit
par des réponses telles qu'il les fallait à la fée, claires et précises:
il lui raconta ses aventures; il insista particulièrement sur son séjour
dans le temple de la guenon couleur de feu; la fée le soupçonna
d'ajouter à son récit quelques circonstances qui lui manquaient pour
être tout à fait plaisant, et d'en retrancher d'autres qui l'auraient
déparé; mais comme elle avait de l'indulgence pour ces faussetés
innocentes...
LA SULTANE.
Innocentes! Émir, cela vous plaît à dire. C'est à l'aide de cet art
funeste, que d'une bagatelle on en fait une aventure malhonnête,
indécente, déshonorante... Taisez-vous, taisez-vous; au lieu de
m'endormir, comme c'est votre devoir, me voilà éveillée pour jusqu'à
demain; et vous, madame première, continuez.
LA PREMIÈRE FEMME.
La fée rit beaucoup des petits esprits qu'il avait laissés là. «Et cette
belle princesse qui vous a pensé faire mettre à la basilique? lui
dit-elle ironiquement.
--Ah! l'ingrate, s'écria-t-il, la cruelle! qu'on ne m'en parle jamais.
--Je vous entends, reprit Vérité, vous l'aimez à la folie.»
Cette réflexion fut si lumineuse pour le prince, qu'il convint
sur-le-champ qu'il aimait.
«Mais que prétendez-vous faire de ce goût? lui demanda Vérité.
--Je ne sais, lui répondit Génistan; un mariage peut-être.
--Un mariage! reprit la fée; tant pis! Je vous avais, je crois, trouvé
un parti plus sortable.
--Et ce parti, demanda le prince, quel est-il?
--C'est, dit la fée, une personne qui a peu de naissance, qui est d'un
certain âge, et dont la figure sévère ne plaît pas au premier coup
d'oeil, mais qui a le coeur bon, l'esprit ferme et la conversation
très-solide. Elle appartenait à un jeune philosophe qui a fait fortune à
force de ramper sous les grands, et qui l'a abandonnée: depuis ce temps,
je cherche quelqu'un qui veuille d'elle, et je vous l'avais destinée.
--Pourrait-on savoir de vous, répondit le prince, le nom de cette
délaissée?
--_Polychresta_, dit la fée, ou toute bonne, ou bonne à tout; cela n'est
pas brillant; vous trouverez là peu de titres, peu d'argent, mais des
millions en fonds de terre, et cela raccommodera vos affaires, que les
dissipations de votre père et les vôtres ont fort dérangées.
--Très-assurément, madame, répondit le prince, vous n'y pensez pas:
cette figure, cet âge, cette allure-là ne me vont point, et il ne sera
pas dit que le fils du très-puissant empereur du Japon ait pris pour
femme une princesse de je ne sais où; encore, s'il était question d'une
maîtresse, on n'y regarderait pas de si près...»
LA SULTANE.
On en change quand on en est las.
LA PREMIÈRE FEMME.
«... Quant à mes affaires, j'ai des moyens aussi courts et plus honnêtes
d'y pourvoir. J'emprunterai, madame; le Japon, avant que je devinsse
oiseau, était rempli de gens admirables qui prêtaient à vingt-cinq pour
cent par mois tout ce qu'on voulait.
--Et ces gens admirables, ajouta Vérité, finiront par vous marier avec
Polychresta.
--Ah! je vous jure par vous-même, lui dit le prince, que cela ne sera
jamais; et puis votre Polychresta voudrait qu'on lui fît des enfants du
matin au soir, et je ne sache rien de si crapuleux que cette vie-là.
--Quelles idées! dit la fée; vous passez pour avoir du sens; je voudrais
bien savoir à quoi vous l'employez.
--À ne point faire de sots mariages, répondit le prince.
--Voilà des mépris bien déplacés, lui dit sérieusement Vérité:
Polychresta est un peu ma parente; je la connais, je l'aime; et vous ne
pouvez vous dispenser de la voir.
--Madame, répondit le prince, vous pourriez me proposer une visite plus
amusante; et s'il faut que je vous obéisse, je ne vous réponds pas que
je n'aie la contenance la plus maussade.
--Et moi, je vous réponds, dit Vérité, que ce ne sera pas la faute de
Polychresta: voyez-la, je vous en prie, et croyez que vous l'estimerez,
si vous vous en donnez le temps.
--Pour de l'estime et du respect; je lui en accorderai d'avance tant
qu'il vous plaira; mais je vous répéterai toujours qu'il ne sera pas dit
que je me sois entêté de la délaissée d'un petit philosophe; ce serait
d'une platitude, d'un ridicule à n'en jamais revenir.
--Eh! monsieur, lui dit Vérité, qui vous propose de vous en entêter?
Épousez-la seulement; c'est tout ce qu'on vous demande.
--Mais attendez, reprit le prince, j'imagine un moyen d'arranger toutes
choses. Il faut que j'aie Lively, cela est décidé; je ne saurais m'en
passer: si vous pouviez la résoudre à n'être que ma maîtresse, je ferais
ma femme de Polychresta, et nous serions tous contents.»
La fée, quoique naturellement sérieuse, ne put s'empêcher de rire de
l'expédient du prince. «Vous êtes jeune, lui dit-elle, et je vous excuse
de préférer Lively.
--Ah! elle me sera plus nécessaire encore quand je serai vieux.
--Vous vous trompez, lui dit la fée, Lively vous importunera souvent
quand vous serez sur le retour; mais Polychresta sera de tous les temps.
--Et voilà justement, reprit le prince, pourquoi je les veux toutes
deux: Lively m'amusera dans mon printemps, et Polychresta me consolera
dans ma vieillesse.»
LA SULTANE.
Ah! ma bonne, vous êtes délicieuse; je ne connais pas d'insomnie qui
tienne là contre: vous filez une conversation et l'assoupissement avec
un art qui vous est propre; personne ne sait appesantir les paupières
comme vous; chaque mot que vous dites est un petit poids que vous leur
attachez; et, quatre minutes de plus, je crois que je ne me serais
réveillée de ma vie. Continuez.
LA PREMIÈRE FEMME.
Après cette conversation, qui n'avait pas laissé de durer, comme la
sultane l'a sensément remarqué, le prince se retira dans son ancien
appartement; il passa plusieurs jours encore avec la fée, qui lui donna
de bons avis, dont il lui promit de se souvenir dans l'occasion, et
qu'il n'avait presque pas écoutés. Ensuite il redevint pigeon à son
grand regret; la fée le prit sur le poing, et l'élança dans les airs
sans cérémonie; il partit à tire-d'aile pour le Japon, où il arriva en
fort peu de temps, quoiqu'il y eût assez loin.
LA SULTANE.
Il n'en coûte pas autant pour s'éloigner de Vérité, que pour la
rencontrer.
LA PREMIÈRE FEMME.
La fée, qui sentait que le prince aurait plus besoin d'elle que jamais,
à présent qu'il était à la cour, se hâta de finir la solution d'un
problème fort difficile et fort inutile...
LA SULTANE.
Car nos connaissances les plus certaines ne sont pas toujours les plus
avantageuses.
LA PREMIÈRE FEMME.
... Le suivit de près, et l'atteignit au haut d'un observatoire, où il
s'était reposé.
LA SULTANE.
Et qui n'était pas celui de Paris.
LA PREMIÈRE FEMME.
Elle lui tendit le poing. L'oiseau ne balança pas à descendre; et ils
achevèrent ensemble le voyage.
LA SULTANE.
À vous, madame seconde.
LA SECONDE FEMME.
L'empereur japonais fut charmé de l'arrivée de la fée Vérité, qu'il
avait perdue de vue depuis l'âge de quatorze ans. «Et qu'est-ce que cet
oiseau? lui demanda-t-il d'abord; car il aimait les oiseaux à la folie:
de tout temps il avait eu des volières; et son plaisir, même à l'âge de
quatre-vingts ans, était de faire couver des linottes.
--Cet oiseau, répondit Vérité, c'est votre fils.
--Mon fils! s'écria le sultan; mon fils, un gros pigeon pattu! Ah! fée
divine, que vous ai-je fait pour l'avoir si platement métamorphosé?
--Ce n'est rien, répondit la fée.
--Comment, ventrebleu! ce n'est rien! reprit le sultan; et que diable
voulez-vous que je fasse d'un pigeon? Encore s'il était d'une rare
espèce, singulièrement panaché: mais point du tout, c'est un pigeon
comme tous les pigeons du monde, un pigeon blanc. Ah! fée merveilleuse,
faites tout ce qu'il vous plaira, des gens durs, savants, arrogants,
caustiques et brutaux; mais pour des pigeons, ne vous en mêlez pas.
--Ce n'est pas moi, dit la fée, qui ai joué ce tour à votre fils;
cependant je vais vous le restituer.
--Tant mieux, répondit le sultan: car, quoique mes sujets aient souvent
obéi à des oisons, des paons, des vautours et des grues, je ne sais
s'ils auraient accepté l'administration d'un pigeon.»
Tandis que le sultan faisait en quatre mots l'histoire du ministère
japonais, la fée souffla sur l'oiseau blanc; et il redevint le prince
Génistan. Ces prodiges s'opéraient dans le cabinet de Zambador, son
père; les courtisans, presque tous amis du génie Rousch (dans la langue
du pays, Menteur), furent fâchés de revoir le prince; mais aucun n'osa
se montrer mécontent, et tout se passa bien.
Zambador était fort curieux d'apprendre de quelle manière son fils était
devenu pigeon. Le prince se prépara à le satisfaire, et dit ce qui suit:
«Vous souvient-il, très-respectable sultan, que quand l'impératrice, ma
mère, eut quarante ans, vous la reléguâtes dans un vieux palais
abandonné, sur les bords de la mer, sous prétexte qu'elle ne pouvait
plus avoir d'enfants; qu'il fallait assurer la succession au trône, et
qu'il était à propos qu'elle priât les Pagodes, en qui elle avait
toujours eu grande dévotion, de vous en envoyer avec la nouvelle épouse
que vous vous proposiez de prendre? La bonne dame ne donna point dans
vos raisons, et ne pria pas; elle ne crut pas devoir hasarder la
réputation dont elle jouissait, d'obtenir d'en haut de la pluie, du beau
temps, des enfants, des melons, tout ce qu'elle demandait: elle craignit
qu'on ne dît qu'il ne lui restait de crédit, ni sur la terre, ni dans
les cieux; car elle savait bien que, si elle n'était plus assez jeune
pour vous, vous seriez trop vieux pour une autre.
--Mon fils, dit Zambador, vous êtes un étourdi; vous parlez comme votre
mère, qui n'eut jamais le sens commun. Savez-vous que tandis que vous
couriez les champs avec vos plumes, j'ai fait ici des enfants?»
LA SULTANE.
Cela pouvait n'être pas exactement vrai; mais quand de petits princes
sont au monde, c'est le point principal; qu'ils soient de leur père ou
d'un autre, les grands-pères en sont toujours fort contents.
LA SECONDE FEMME.
Le prince répara sa faute, et dit à son père qu'il était charmé qu'il
fût toujours en bonne santé; puis il ajouta: «Prenez donc la peine de
vous rappeler ce qui se passa à la cour de Tongut. Lorsque vous m'y
envoyâtes avec le titre d'ambassadeur, demander pour vous la princesse
Lirila, ce qui signifie dans la langue du pays, l'Indolente ou
l'Assoupie, vous m'en voulûtes assez mal à propos, de ce que ne trouvant
pas Lirila digne de vous, je la pris pour moi. Mais écoutez maintenant
comme la chose arriva.
«Quelques jours après ma demande, je rendis à Lirila une visite, pendant
laquelle je la trouvai moins assoupie qu'à l'ordinaire. On l'avait
coiffée d'une certaine façon avec des rubans couleur de rose, qui
relevaient un peu la pâleur de son teint. Des rideaux cramoisis, tirés
avec art, jetaient sur son visage un soupçon de vie; on eût dit qu'elle
sortait des mains d'un célèbre peintre de notre académie. Elle n'avait
pas la contenance plus émue, ni le geste plus animé; mais elle ne bâilla
pas quatre fois en une heure. On aurait pu la prendre, à sa nonchalance,
à sa lassitude vraie ou fausse, pour une épousée de la veille.»
LA SULTANE.
Madame ne pourrait-elle pas aller un peu plus vite, et penser qu'elle
n'est pas la princesse Lirila?
* * * * *
Ce mot de la sultane désola les deux femmes et les deux émirs: ils
étaient tous quatre attendus en rendez-vous; et Mirzoza, qui le savait,
souriait entre ses rideaux de leur impatience.
LA SECONDE FEMME.
«Il devait y avoir bal; et c'était l'étiquette de la cour de Tongut, que
celui qui l'ouvrait se trouvât chez sa dame au moins cinq heures avant
qu'il commençât. Voilà, seigneur, ce qui me fit aller chez la princesse
Lirila de si bonne heure.»
LA SULTANE.
La fée Vérité n'était-elle pas à cette séance du prince et de son père?
LA SECONDE FEMME.
Oui, madame.
LA SULTANE.
Je ne lui ai pas encore entendu dire un mot.
LA SECONDE FEMME.
C'est qu'elle parle peu en présence des souverains.
LA SULTANE.
Continuez.
LA SECONDE FEMME.
«J'eus donc une fort longue conversation avec elle, pendant laquelle
elle articula un assez grand nombre de monosyllabes très-distinctement
et presque sans effort, ce qui ne lui était jamais arrivé de sa vie.
L'heure du bal vint. Je l'ouvris avec elle, c'est-à-dire que la
princesse commença avec moi une révérence qui n'aurait point eu de fin,
par la lenteur avec laquelle elle pliait, lorsque ses quatre écuyers de
quartier s'approchèrent, la prirent sous les bras, et m'aidèrent à la
relever et à la remettre à sa place.»
* * * * *
Ici la chatouilleuse, qui avait peut-être aussi quelque arrangement,
s'arrêta, et la maligne sultane lui dit: «Je ne vous conseille pas,
mademoiselle, de vous lasser si vite: cet endroit m'intéresse à un point
surprenant; je n'en fermerai pas l'oeil de la nuit. Seconde, continuez.»
LA SECONDE FEMME.
«Je crus qu'il était de la décence de l'entretenir de votre amour et du
bonheur que vous vous promettiez à la posséder. Je m'étais étendu sur ce
texte tout à mon aise, lorsqu'elle me demanda quel âge vous pouviez
avoir. C'était, à ce qu'on m'a rapporté, une des plus longues questions
qu'elle eût encore faites. Je lui répondis que je vous croyais soixante
ans.
--Vous en avez bien menti, dit Zambador à son fils; je n'en avais pas
alors plus de cinquante-neuf.»
Le prince s'inclina et continua, sans répliquer, l'histoire de son
ambassade. «À ce mot, dit-il, Lirila soupira; et je continuai à lui
faire votre cour avec un zèle vraiment filial; car je vous observerai
qu'elle était nonchalamment étalée, qu'elle avait les yeux fermés, et
que je lui parlais presque convaincu qu'elle dormait, lorsqu'il lui
échappa une autre question. Elle dit, éveillée, ou en rêve, je ne sais
lequel des deux: «--Est-il jaloux?...
«--Madame, lui répondis-je, mon père se respecte trop et ses femmes,
pour se livrer à de vils soupçons.»
--Voilà qui est bien répondu, dit Zambador. La première Pagode vacante,
j'y nommerai votre précepteur.
«--Mais, continua le prince, lorsqu'il s'avise de s'alarmer, bien ou mal
à propos, sur la conduite de quelqu'une de ses femmes, il en use on ne
peut mieux. On leur prépare un bain chaud; on les saigne des quatre
membres; elles s'en vont tout doucement faire l'amour en l'autre monde,
et il n'y paraît plus.»
--Cela est assez bien dit, reprit Zambador; mais il valait encore mieux
se taire. Et comment la princesse prit-elle mon procédé?
--Je ne sais, répondit le prince; elle fit une mine...»
Zambador en fit une autre, et le prince continua.
«J'interprétai la mine de Lirila; c'était un embarras qu'on avait
souvent avec une femme paresseuse de parler, et je crus qu'il convenait
de la rassurer.
--Vous crûtes bien, ajouta Zambador.
--Je lui dis donc que ce n'était point votre habitude; et que, depuis
quarante-cinq ans que vous aviez dépêché la première, pour un coup
d'éventail qu'elle avait donné sur la main d'un de vos chambellans, vous
n'en étiez qu'à la dix-huit ou dix-neuvième.
--Ah! mon fils, dit Zambador au prince, ne vous faites pas géomètre; car
vous êtes bien le plus mauvais calculateur que je connaisse.»
Puis s'adressant à la fée: «Madame, ajouta-t-il, vous deviez, ce me
semble, lui apprendre un peu d'arithmétique; c'était votre affaire; je
ne sais pourquoi vous n'en avez rien fait.»
LA SULTANE.
Je me doute que la fée représenta à Zambador qu'on ne savait jamais bien
ce qu'on n'apprenait pas par goût; et que Génistan son fils avait
marqué, dès sa plus tendre enfance, une aversion insurmontable pour les
sciences abstraites.
LA SECONDE FEMME.
«Lirila ne vous dit-elle plus rien? demanda Zambador à son fils.
--Pardonnez-moi, seigneur, répondit le prince. Elle me demanda si ma
mère était morte. «--Madame, lui répondis-je, elle jouit encore du jour
et de la tranquillité dans un vieux château abandonné sur les rives de
la mer, où elle sollicite du ciel, pour mon père et pour vous, une
nombreuse postérité; et il faut espérer que vous irez un jour partager
les délices de sa solitude, sans qu'il vous arrive aucun fâcheux
accident; car mon père est le meilleur homme du monde; et à cela près
qu'il fait baigner et saigner ses femmes pour un coup d'éventail, il les
aime tendrement, et il est fort galant. Madame, ajoutai-je tout de
suite, venez embellir la cour du Japon; les plaisirs les plus délicats
vous y attendent: vous y verrez la plus belle ménagerie; on vous y
donnera des combats de taureaux; et je ne doute point qu'à votre arrivée
il n'y ait un rhinocéros mis à mort, avec un hourvari fort récréatif.»
«Il prit, en cet endroit, à la princesse, un bâillement. Ah! seigneur,
quel bâillement! Vous n'en fîtes jamais un plus étendu dans aucune de
vos audiences. Cela signifiait à ce que j'imaginai, que nos amusements
n'étaient pas de son goût; et je lui témoignai qu'on s'empresserait à
lui en inventer d'autres.
«--Y a-t-il loin? demanda la princesse.
«--Non, madame, lui répondis-je. Une chaise des plus commodes que
Falkemberg ait jamais faites, vous y portera, jour et nuit, en moins de
trois mois.
«--Je n'aime point les voyages, dit Lirila en se retournant, et l'idée
de votre chaise de poste me brise. Si vous me parliez un peu de vous,
cela me délasserait peut-être. Il y a si longtemps que vous m'entretenez
de votre père, qui a soixante ans, et qui est à mille lieues!...»
«La princesse s'interrompit deux ou trois fois en prononçant cette
énorme phrase; et l'on répandit que votre chaise l'avait furieusement
secouée pour en faire sortir tant de mots à la fois. Pour surcroît de
fatigue, en les disant, Lirila avait encore pris la peine de me
regarder. Je crois, seigneur, vous avoir prévenu que c'était une de ces
femmes qu'il fallait sans cesse deviner. Je conçus donc qu'elle ne
pensait plus à vous, et qu'il fallait profiter de l'instant qu'elle
avait encore à penser à moi; car Lirila s'était rarement occupée une
heure de suite d'un même objet.»
LA SULTANE.
Cela est charmant! premier émir, continuez.
Le premier émir dit qu'il n'avait jamais eu moins d'imagination que ce
soir; qu'il était distrait sans savoir pourquoi; qu'il souffrait un peu
de la poitrine, et qu'il suppliait la sultane de lui permettre de se
retirer. La sultane lui répondit qu'il valait mieux, pour son
indisposition, qu'il restât; et elle ordonna au second émir de suivre le
récit.
LE SECOND ÉMIR.
«Le bal finit. On porta la princesse dans son appartement, où j'eus
l'honneur de l'accompagner. On la posa tout de son long sur un grand
canapé. Ses femmes s'en emparèrent, la tournèrent, retournèrent, et
déshabillèrent à peu près avec les mêmes cérémonies de leur part et la
même indolence de la part de Lirila, que si l'une eût été morte, et que
si les autres l'eussent ensevelie. Cela fait, elles disparurent. Je me
jetai aussitôt à ses pieds, et lui dis de l'air le plus attendri et du
ton le plus touchant qu'il me fut possible de prendre:
«Madame, je sens tout ce que je vous dois et à mon père, et je ne me
suis jamais flatté d'obtenir de vous quelque préférence; mais il y a si
loin d'ici au Japon, et je ressemble si fort à mon père!
«--Vrai? dit la princesse.
«--Très-vrai, répondis-je; et à cela près que je n'ai pas ses années, et
qu'en vous aimant il ne risquerait pas la couronne et la vie, vous vous
y méprendriez.
«--Je ne voudrais pourtant pas vous prendre l'un pour l'autre à ce prix.
Je serais bien aise de vous avoir, vous, et qu'il ne vous en coûtât
rien.»
«Pendant cette conversation, une des mains de Lirila, entraînée par son
propre poids, m'était tombée sur les yeux; elle m'incommodait là: je
crus donc pouvoir la déplacer sans offenser la princesse, et je ne me
trompai pas. J'imaginai que nous nous entendions: point du tout, je
m'entendais tout seul. Lirila dormait. Heureusement on m'avait appris
que c'était sa manière d'approuver. Je fis donc comme si elle eût
veillé; je l'épousai jusqu'au bout, et toujours en votre nom.
--Ah! traître, dit le sultan.
--Ah! seigneur, dit le prince, vous m'arrêtez dans le plus bel endroit,
au moment où j'avançais vos affaires de toute ma force.
--Avance, avance, ajouta le sultan; tu fais de belles choses.»
Génistan, qui craignait que son père ne se fâchât tout de bon, lui
représenta qu'il pouvait entrer dans tous ces détails sans danger; et
lui les écouter sans humeur, puisqu'il ne se souciait plus de Lirila.
--Mon fils, dit Zambador, vous avez raison; achevez votre aventure, et
tâchez de réveiller votre assoupie.
«Seigneur, continua le prince, je fis de mon mieux; mais ce fut
inutilement. Je me retirai après des efforts inouïs; car s'il n'y a pas
de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre...»
LA SULTANE.
Il n'y a pas de pires endormies que celles qui ne veulent pas
s'éveiller, ni de pires éveillées que celles qui ne veulent pas
s'endormir.
LE SECOND ÉMIR.