Les terreurs de Thylda ne se trouvèrent heureusement pas fondées. Le
docteur Hedaï ne découvrit aucun symptôme inquiétant, Myrtô n'avait
qu'une fièvre nerveuse, due à la fatigue et aux émotions de ces
quelques jours.
Katalia arriva aussitôt et apprit à la malade que Son Excellence
l'avait fait appeler, et lui avait donné l'ordre d'abandonner toutes
occupations afin de s'occuper exclusivement à soigner la jeune fille...
Et elle s'y employa aussitôt avec un zèle, un empressement discret et
respectueux qui témoignaient de l'étendue et de la sévère précision des
instructions princières. Jusqu'ici la femme de charge, bien que
toujours correcte, avait paru, de même que toute la domesticité,
d'ailleurs, considérer Myrtô comme une quantité assez négligeable. Mais
cette brève entrevue avec son maître semblait avoir complètement
modifié sur ce point les idées de Katalia.
Pendant les huit jours que Myrtô demeura au lit ou à la chambre, le
docteur vint la voir matin et soir. Au bout de trois jours, se sentant
légèrement mieux, elle lui dit:
--Vraiment, docteur, il est bien inutile de vous déranger ainsi! Je ne
suis pas malade au point que vous veniez deux fois par jour...
--Ordre du prince Milcza, Mademoiselle! répondit le vieux médecin. Et
en sortant d'ici, je dois aller chaque fois lui donner de vos
nouvelles... Franchement, il ne peut pas faire moins pour celle qui a
risqué si gros près de son fils.
--Comme vous exagérez, docteur! dit-elle en prenant un petit air fâché.
--C'est bon, c'est bon, je sais très bien ce que je dis, Mademoiselle
Myrtô!... Et, fort heureusement, le prince Milcza n'est pas homme à
oublier ce qu'il doit.
La comtesse Zolanyi et Terka, une fois bien certaines qu'il n'y avait
rien à craindre de la terrible maladie, montèrent plusieurs fois pour
voir Myrtô et passer près d'elle quelques instants. Renat et Mitzi
voulurent aussi les accompagner, mais Irène s'en abstint, prétextant
qu'elle n'était pas sûre du tout qu'il n'y eût encore de danger de
contagion, en réalité peu soucieuse de donner un témoignage de
sympathie à cette cousine dont elle jalousait la beauté et le charme
irrésistible, et qui venait, par son dévouement au chevet du petit
prince, d'acquérir une auréole de plus.
Le Père Joaldy vint aussi visiter la malade. Il lui apporta un jour un
écrin de cuir blanc, et, quand il l'eut ouvert, Myrtô vit l'admirable
petite statue de la vierge qui se trouvait dans la chambre de Karoly.
--Le prince Milcza voudrait que vous l'acceptiez en souvenir de son
fils, expliqua l'aumônier.
--Oh! j'en serai bien heureuse!... Vous remercierez le prince pour
moi, mon Père, dit Myrtô avec émotion.
Et maintenant, chaque fois que son regard rencontrait la statue
d'ivoire, elle avait un souvenir pour l'enfant et une prière pour le
père.
Un peu de résignation était-elle enfin descendue en cette âme déchirée
et révoltée?... Myrtô se le demandait avec angoisse. Mais elle ne
pouvait être renseignée, la comtesse n'ayant pas revu son fils depuis
le jour des funérailles et le Père Joaldy n'ayant pu provoquer la
moindre confidence lorsqu'il avait reçu la visite du prince, le jour où
celui-ci lui avait remise la statue. Myrtô savait seulement qu'il
montrait à tous un visage impassible et glacé, qu'il s'enfermait de
longues heures dans son cabinet de travail, mangeait à peine et
faisait, dans le parc, de fantastiques et effrayantes courses à cheval.
--Cherchait-il donc encore la mort? pensait Myrtô avec effroi.
Elle attendait avec une secrète impatience le moment où il lui serait
permis de reprendre sa vie normale. Peut-être, alors, pourrait-elle le
rencontrer et deviner ce qui se passait en cette âme.
Mais son espoir fut déçu. Dans le château, dans les jardins, dans le
parc, le prince Milcza demeurait invisible.
--Il va finir par devenir fou! murmurait Terka en secouant la tête.
--Mais enfin, dit un jour Myrtô emportée par sa franchise, ne
pourriez-vous pas essayer, bien discrètement, bien doucement, de
l'enlever à sa solitude?
Terka et Irène demeurèrent un moment muettes de stupeur.
--Vous dites?... fit enfin l'aînée. Ma pauvre Myrtô, votre cerveau
est-il aussi un peu dérangé?... Car je ne puis admettre que vous ne
connaissiez pas encore le prince Milcza, et que vous ne sachiez
d'avance l'accueil qui serait fait à pareille audace.
--Parce que vous ne l'aimez pas assez... parce qu'il sait bien que
vous avez peur de lui, dit résolument Myrtô. Mais si vous osiez... s'il
voyait en vous l'ardent désir de le consoler, de l'aider dans sa
peine...
--Oh! oh! interrompit Irène avec un léger ricanement, vous faites
l'intrépide, parce qu'il lui a plu d'oublier, sur la prière de son
fils, les audaces de langage auxquelles vous vous êtes laissée aller
certain jour. Mais pareille chose ne se renouvellerait pas impunément,
croyez-le... Et nous-mêmes, ses soeurs, serions bien reçues si nous
nous avisions de chercher à changer son humeur solitaire!
--Franchement, Myrtô, à notre place, l'essayeriez-vous? demanda Terka.
--Oui, oh! oui! Il me serait impossible de sentir mon frère souffrir
tout près de moi sans essayer de le consoler, de le guérir... oui, même
au risque de l'irriter et de lui déplaire!
Irène jeta un coup d'oeil malveillant sur le beau visage rayonnant
d'une secrète et charitable ardeur, et dit d'un ton railleur en levant
légèrement les épaules:
--Vous êtres vraiment tout à fait enfant, Myrtô, et vous avez des
idées très exaltées. Pour un peu, vous nous demanderiez de convertir le
prince Milcza!
--Mais ce ne serait que votre devoir de l'essayer, répliqua froidement
Myrtô.
Et laissant sa cousine à la stupeur occasionnée par cette parole, elle
sortit du salon où avait lieu cette conversation.
Cette après-midi-là, elle voulait aller voir un petit enfant malade aux
environs de Voraczy. L'épidémie était en complète décroissance, la
comtesse et ses enfants reprenaient peu à peu leurs relations, et Myrtô
ses visites de charité. Le Père Joaldy lui indiquait seulement les
demeures où le fléau n'avait pas passé, afin qu'elle ne risquât pas de
rapporter au château quelque germe funeste.
Après avoir porté ses consolations, ses conseils et une aumône, bien
légère, hélas! dans le misérable logis, elle revint lentement à travers
le parc. Bientôt, un peu lasse, car ses forces n'étaient pas
complètement revenues, elle s'assit près d'un petit étang, devant
lequel d'énormes hêtres, récemment abattus, formaient comme une haute
barricade.
En cherchant son mouchoir pour essuyer quelques gouttes de sueur que la
chaleur faisait perler à ses tempes, elle rencontra sous sa main un
porte-monnaie de cuir souple... Depuis quelque temps, elle l'emportait
toujours, dans l'espoir de pouvoir s'expliquer enfin à ce sujet avec le
prince Milcza. L'incident relatif à Miklos et plus tard le pénible
événement dont Voraczy avait été le théâtre, étaient venus retarder
cette explication qui était cependant indispensable.
Mais quand le reverrait-elle, puisqu'il semblait s'enfoncer plus que
jamais dans sa solitude farouche?
Pensive, elle laissait son regard errer sur le petit étang moiré par le
soleil de grandes plaques étincelantes. Nul bruit, dans cette partie
reculée du parc, que des gazouillis d'oiseaux ou le plongeon d'une
grenouille.
Si, cependant, voici qu'un galop de cheval se faisait entendre... Un
cavalier apparut hors des futaies qui entouraient l'étang. Avant que
Myrtô eût pu seulement faire un mouvement le cheval s'enlevait d'un
bond superbe au-dessus de l'étang et des arbres renversés et retombait,
les jambes raidies et frémissantes, à quelques pas de la jeune fille.
Elle se dressa debout avec un cri d'effroi. Le cavalier eut une
exclamation, et, sautant légèrement à terre, s'avança vivement vers
elle.
--Myrtô, je vous ai fait peur?... Je ne vous avais pas vue, vous étiez
cachée par ces arbres...
Il se penchait en attachant sur elle son regard inquiet.
--C'est tellement effrayant ce que vous faites là! dit-elle en
essayant de comprimer le tremblement de sa voix. On croirait vraiment
que... que vous cherchez un accident, acheva-t-elle dans un murmure.
Il lui saisit la main.
--Myrtô, qu'avez-vous pensé là?... Oh! non, non! J'ai toujours aimé et
pratiqué ce genre d'exercices, en vrai Magyar que je suis. Maintenant,
j'essaye de tromper ainsi les regrets qui me torturent, je me grise
d'air et de vitesse... Mais je suis désolé de vous avoir effrayée!
--Oh! vous le voyez, c'est passé! dit-elle avec un léger sourire.
Elle étendit la main et caressa les naseaux de l'alezan qui avançait sa
belle tête fine.
--Abdul vous demande pardon, comme son maître, Myrtô... Mais dites-moi
donc comment vous vous trouvez, maintenant? J'ai bien eu de vos
nouvelles régulières par le docteur, mais je ne suis pas fâché de juger
par moi-même... Vous me direz que j'aurais pu le faire plus tôt? Je
dois vous avouer que j'ai été en proie à une forte crise de
misanthropie.
Il passa la main sur son front où se creusaient des plis profonds.
Myrtô murmura avec émotion:
--Il ne fallait pas y céder... il fallait venir près de votre mère, de
vos soeurs...
--Oui, je l'aurais dû... Mais j'ai parfois de si terribles moments que
mon énergie morale s'en trouve considérablement ébranlée. Cependant,
j'avais l'intention de me rendre un de ces jours chez ma mère, à
l'heure du thé.
--Aujourd'hui? dit timidement Myrtô.
Il eut une sorte de vague sourire, qu'elle lui avait vu parfois
vis-à-vis de Karoly.
--Aujourd'hui, soit... Mais êtes-vous donc comme moi, Myrtô,
aimez-vous les promenades solitaires? Comment ne vous trouvez-vous pas
avec mes soeurs?
--J'ai été voir une pauvre famille, à l'entré du village de Selzi.
--Et Terka ou Irène ne vous accompagnent jamais dans ces visites
charitables, naturellement? dit-il avec ironie.
--Mais elles ont leurs pauvres à qui elles distribuent des aumônes
chaque semaine! protesta vivement Myrtô.
Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.
--Oui, quelques pauvres choisis, de ceux dont la misère n'offense pas
trop les regards... Oh! je connais la charité mondaine! Je l'ai vue de
près, j'ai pu l'étudier... L'autre, la vraie, ce doit être la vôtre...
Vous êtes certainement très aimée des malheureux, Myrtô?
--Mais je pense qu'ils ne me détestent pas, répondit-elle avec un
sourire. Quant à moi, je les ai en grande affection, et mon seul regret
est de ne pouvoir soulager toutes leurs misères, si affreuses parfois.
--Oui, vous êtes pour eux un rayon de lumière... pour tous les
malheureux, murmura-t-il d'un ton indéfinissable.
Il se détourna légèrement, jeta un coup d'oeil sur le soleil qui
s'abaissait à l'horizon et demanda:
--Retournez-vous maintenant au château, Myrtô?
--Oui, il est grand temps, je crois.
--Voulez-vous accepter ma compagnie et celle d'Abdul?
--Volontiers... d'autant plus que j'ai à vous parler.
--Je suis à votre disposition, dit-il en prenant la bride de son
cheval.
Ils s'engagèrent dans le large chemin ménagé à travers les futaies
magnifiques de cette partie du parc. Au bout de quelques instants, le
prince demanda:
--De quoi s'agit-il, Myrtô?
Elle s'expliqua alors, en quelques phrases claires, elle lui répéta ce
qu'elle avait dit autrefois à la comtesse Zolanyi...
Il s'arrêta brusquement, les traits contractés, et saisit le
porte-monnaie que lui tendait la main de la jeune fille.
--Oh! pardon! dit-il d'une voix un peu étouffée. De l'argent, à
vous!... à vous qui avez prodigué à mon fils votre affection votre
dévouement inappréciable!... Myrtô, pardonnez-moi! Je vous ai
péniblement froissée, n'est-ce pas?
--Un peu, sur le moment, dit-elle avec franchise. Mais j'ai réfléchi
ensuite que vous ne pouviez avoir l'intention de me blesser.
Il détourna un peu la tête et se remit en marche. Un long moment, ils
s'avancèrent ainsi en silence... Le prince dit enfin, d'un ton bas où
passait une intonation de prière:
--Me pardonnerez-vous, Myrtô?
--Oh! n'en doutez pas, je vous en prie! répondit-elle vivement.
--Merci, Myrtô... Et si je vous demandais de distribuer cet argent à
vos pauvres, l'accepteriez-vous?
--Pour eux, oui, avec bonheur! Je le leur donnerai en votre nom, mon
cousin, et ils prieront pour vous! dit-elle, les yeux brillants de joie.
De nouveau, ils se remirent en marche, en silence. Le regard du prince,
moins sombre qu'à l'ordinaire, se perdait dans la profondeur des
futaies, rayées de lumière par les rayons de soleil qui réussissaient à
percer l'épaisse voûte de feuillage.
Près du château, il appela un domestique et lui remit son cheval. Puis
il s'inclina devant Myrtô en disant:
--Je vais changer de vêtements, et je me rendrai chez ma mère. Vous
pouvez l'en prévenir, Myrtô.
La jeune fille, après avoir quitté sa robe de promenade, descendit chez
la comtesse. Quand elle eut annoncé la visite du prince, elle vit
soudain les mines s'allonger, Renat abandonna la partie qu'il faisait
sur le tapis avec le petit chien de sa mère, Terka s'empressa de
vérifier la parfaite correction de la table à thé, et Irène, sur une
observation de la comtesse, essaya d'atténuer l'excentricité assez
marquée de sa coiffure.
--C'est encore heureux qu'il ne nous tombe pas sur le dos, comme il en
a coutume, fit-elle observer. Heureusement que vous l'avez rencontré,
et qu'il a daigné vous communiquer son intention.
--Alors vous êtes revenue avec lui, Myrtô? dit la comtesse. Et il ne
paraissait pas trop sombre, trop renfermé?
--Non, réellement, ma cousine. Mais comme on sent en lui une
souffrance immense!
--Eh bien, c'était le moment de tenter cet apostolat que vous nous
prêchez si bien! dit ironiquement Irène. Puisque vous le plaignez tant,
vous...
Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu...
Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit à peine la
bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa
vivacité habituelle et son allure décidée. Irène, la plus frondeuse de
la famille, se montrait vis-à-vis de son frère aîné la plus souple, la
plus humblement déférente... Et Myrtô se demandait si c'était pour ce
motif que le prince Milcza semblait lui témoigner une sorte
d'antipathie.
A partir de ce jour, il vint presque chaque après-midi chez sa mère, à
l'heure du thé. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort
apprécier la lecture que sa cousine faisait généralement à la comtesse.
La voix pure, si profondément harmonieuse de Myrtô, sa diction
remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune
fille.
--Je vous écouterais jusqu'à ce soir, Myrtô, dit-il un jour. Mais je
crains que nous abusions de vous. Désormais, vous ne lirez plus si
longtemps.
Elle sentait en lui un changement indéfinissable. Froid et taciturne
toujours, indifférent pour ses soeurs et pour Renat au point de
paraître parfois ignorer leur présence, simplement correct vis-à-vis de
Myrtô, il mettait cependant, en s'adressant à elle, un peu de douceur
dans son regard et dans sa voix... Et elle avait à certains moments
l'impression d'être de sa part l'objet d'un intérêt particulier, d'une
sorte de grave sollicitude, qui était peut-être chez lui une marque de
reconnaissance qu'il lui gardait.
Chez la comtesse et ses enfants, l'inquiétude grandissait chaque jour
en voyant l'approche de l'hiver. Le prince Milcza ne faisait pas
allusion au séjour habituel de sa mère à Vienne. Il semblait
s'accoutumer définitivement à cette visite de l'après-midi dans le
salon de la comtesse, et celle-ci, aussi bien que ses filles, voyait
avec effroi la perspective d'un hiver à Voraczy.
En les entendant se lamenter sur ce sujet, Myrtô avait peine à retenir
les paroles indignées qui lui montaient aux lèvres. N'auraient-elles
pas dû se trouver assez heureuses de le voir peu à peu se reprendre à
la vie? N'auraient-elles pas dû êtres prêtes à sacrifier leurs plaisirs
futiles à cet être si cruellement frappé, qu'un peu d'affection
discrète eût peut-être touché peu à peu?
--Moi, j'aimerais mieux demeurer à Voraczy, disait Renat. Nous y
resterons tous les deux, voulez-vous, Myrtô?
--Tous les trois, ajoutait Mitzi en appuyant sa tête blonde sur le
bras de sa cousine.
Le charme de Myrtô agissait sur les deux enfants, ils s'attachaient de
plus en plus à elle, et l'impétueux Renat lui obéissait mieux qu'à tout
autre.
Une après-midi que la comtesse et ses filles aînées s'étaient rendues
dans un domaine voisin, Myrtô emmena les enfants assez loin, dans la
campagne, laissant Fraulein Rosa à sa correspondance. La jeune fille et
ses petits compagnons, après avoir marché quelque temps, s'arrêtèrent
au bord d'une petite rivière. Les gardes du prince Milcza n'avaient pas
passé par ici, les berges étaient couvertes de fleurs
d'arrière-saison... Tandis que Myrtô s'asseyait sur un tronc d'arbre
couché à terre et prenait son ouvrage, les enfants s'occupèrent à faire
une ample cueillette qu'ils vinrent déposer aux pieds de leur cousine.
--A quoi vous serviront toutes ces pauvres fleurs, mes petits?
fit-elle observer. Il ne peut être question de les rapporter au
château...
--Oh! non! dit Mitzi avec effroi. Le prince Milcza s'est tellement
fâché contre Terka, il y a deux ans, un jour quelle avait oublié à son
corsage une rose donnée chez les Boldy!
--C'est dommage, elles sont si belles! dit Renat d'un ton de regret.
Tiens, une idée, Mitzi, nous allons en faire une parure pour Myrtô!
Elle sera la fée aux fleurs.
Mitzi battit des mains, et Myrtô se prêta complaisamment à la fantaisie
des enfants... Bientôt, elle se trouva littéralement couverte de fleurs.
--J'ai vu dans le bois à côté de grandes clochettes roses très jolies,
dit Renat. Viens, nous allons en chercher, Mitzi.
--Ne vous éloignez pas, recommanda Myrtô, et revenez aussitôt que je
vous appellerai.
Ils partirent en courant, et Myrtô se remit à son travail interrompu
par les enfants.
Un pâle soleil de fin d'automne enveloppait la jeune fille. A travers
les fleurs légères qui les parsemaient, ses cheveux prenaient des
reflets d'or foncé. Une frange de fleurettes aux tons mauves tombait
sur son front, jetant un peu d'ombre sur ses prunelles baissées,
voilées de leurs longs cils dorés.
Son aiguillée étant terminée, elle leva la tête pour chercher son fil
que les enfants avaient sans doute fait tomber dans l'herbe. Mais une
exclamation d'effroi s'étouffa dans sa gorge...
Presque en face d'elle, appuyé au tronc d'un des arbres du petit bois,
se tenait le prince Milcza. Il était très pâle--presque aussi pâle
que Myrtô l'avait vu au moment de l'agonie de son fils--et ses traits
se crispaient un peu...
Myrtô, d'un geste presque inconscient, porta la main à sa chevelure
pour enlever les fleurs, pour les jeter à terre... Mais il étendit la
main en disant d'une voix étrangement changée:
--Non, laissez cela, je vous en prie!
En quelques pas, il se trouvait près d'elle. Elle balbutia en baissant
les yeux:
--Pardonnez-moi... les enfants se sont amusés...
--Mais que voulez-vous que je vous pardonne, ma pauvre Myrtô? Vous
n'avez rien fait de mal, c'est moi qui ai été jusqu'ici un affreux
égoïste... car je me doute que vous aimez les fleurs?
--Oui, beaucoup. Je tiens ce goût de ma mère, qui ne pouvait vivre
sans en être entourée.
--En ce cas, vous en avez été bien privée ici... Moi aussi, je les
aimais passionnément, autrefois...
Il passa la main sur son front et murmura avec une amertume qui fit un
peu tressaillir Myrtô:
--Mon tort a été de les envelopper toutes dans la même réprobation. Je
n'ai pas voulu réfléchir que s'il existe des fleurs mauvaises,
empoisonnées, d'autres sont bonnes, très bonnes, et quelques-unes
exquises. Je l'ai compris enfin un jour... et bien qu'il me soit
interdit de cueillir celle dont le délicat parfum m'a fait enfin
revenir sur mon injuste prévention, je ne vous empêche pas de vous en
parer, Myrtô, car les fleurs sont l'ornement naturel des jeunes filles.
Il essayait de parler avec calme, mais Myrtô, surprise, sentait vibrer
en lui une émotion intense--un peu douloureuse, semblait-il.
Il se pencha pour ramasser l'ouvrage que la jeune fille, dans son
saisissement, avait laissé glisser à terre, et s'éloigna avec une sorte
de hâte.
Quand les enfants revinrent, ils trouvèrent Myrtô inactive, non encore
remise de son émotion.
Elle rangea son ouvrage, et reprit aussitôt avec eux le chemin du
château.
Le prince Milcza arriva fort en retard pour le thé. Il s'excusa d'un
air distrait, et, à peine assis près de la comtesse, demanda
tranquillement, comme s'il eût continué une conversation commencée le
matin:
--Je crois, ma mère, que vous devez songer à votre habituel séjour à
Vienne?
La comtesse, un instant saisie, balbutia enfin:
--Oui, nous y pensions... mais à cause de vous, Arpad... si notre
présence ici vous est agréable...
--Vous n'en doutez pas, je l'espère? dit-il avec une froide
courtoisie. Mais je ne prétends rien changer à vos habitudes ni vous
imposer un hiver à Voraczy.
--Nous le ferons volontiers pour vous, Arpad! dit-elle avec un élan
sincère.
--Je vous remercie, répondit-il avec la même froideur, mais je
n'accepte pas ce sacrifice. Je suis d'ailleurs destiné à la solitude,
elle est et elle restera le lot de ma vie.
Sous sa tranquillité hautaine, Myrtô crut sentir une amertume immense,
une sorte de désespérance.
Le coeur serré, elle songea qu'il allait retomber dans sa misanthropie
farouche, et une indignation monta en elle à la vue de l'éclair joyeux
qui passait dans les yeux d'Irène, de la satisfaction contenue dont
témoignait la physionomie de Terka... Oh! non, elle n'eût pas agi ainsi
envers son frère, quand même celui-ci aurait été aussi froid, aussi peu
affectueux que le prince Milcza. Elle lui aurait dit: "Vous souffrez,
les regrets vous accablent... je ne vous quitterai pas, Arpad. Que
m'importent les fêtes, les distractions mondaines, pourvu que je
puisse, ne fût-ce que quelques instants chaque jour, écarter les nuages
de votre front!"
Mais, hélas! elle n'était pas sa soeur, et les jeunes comtesses ne
tiendraient jamais ce langage au prince Milcza!
Myrtô ne s'était probablement pas trompée en croyant deviner en lui une
recrudescence de souffrance morale, car il sembla, à dater de ce jour,
repris de son amour de complète solitude. Il ne reparut plus chez sa
mère, on ne le rencontra plus dans le parc. En revanche, il s'adonnait
passionnément à la musique, et Myrtô, en traversant les jardins,
entendait parfois les sons du piano ou de l'orgue.
Les préparatifs du départ se faisaient lentement, la comtesse ne
voulant pas montrer trop de hâte de s'éloigner de son fils. D'ailleurs,
nonobstant son désir de retrouver sa vie mondaine des hivers
précédents, elle ne témoignait de ce départ qu'une satisfaction
modérée, ainsi qu'elle le confia un jour à Myrtô.
--Je suis inquiète pour Arpad, je crains qu'il ne tourne tout à fait
aux idées noires.
--Que ne restez-vous, ma cousine? répondit simplement Myrtô.
--Rester?... après qu'il m'a fait comprendre son désir d'être seul!...
--Oh! pensez-vous qu'il ait voulu dire cela?
--Je n'en ai aucun doute. Par courtoisie, il n'a pu me le dire
explicitement, mais je le connais assez pour comprendre ce qui se cache
sous ses paroles correctes.
La veille du jour fixé pour le départ, Myrtô, malgré le temps brumeux
et froid, s'en alla jusqu'à la demeure de l'ispan Buhocz, pour dire
adieu à Miklos. Elle venait parfois le voir, et c'était un rayon de
lumière dans la vie de l'enfant, peu heureux au logis familial, son
père ne lui ayant pas pardonné d'avoir été chassé, et ses frères plus
âgés en faisant leur souffre-douleur.
Myrtô le trouva en pleurs, et la nouvelle du départ de la jeune fille
augmenta encore son chagrin.
--Maintenant, je serai malheureux toujours, puisque vous ne serez plus
là pour me consoler quelquefois! dit-il en sanglotant. Oh! Mademoiselle
Myrtô, si je pouvais avoir seulement une petite place au château!...
Mon père ne dirait plus alors que je ne suis qu'un bon à rien, il ne me
reprocherait plus le pain que je mange!
Une place?... A qui la demander? Si Myrtô avait pu voir le prince
Arpad, elle aurait tenté de l'intéresser au sort de Miklos. Ne lui
avait-il pas dit qu'elle pouvait tout lui demander?... Mais il
demeurait invisible, elle ne le verrait évidemment pas avant le départ.
Il ne lui restait que la ressource de prier le Père Joaldy d'intercéder
pour Miklos.
Ayant embrassé l'enfant en lui demandant de lui écrire, elle s'éloigna,
le coeur serré à la pensée de quitter ces êtres à qui elle s'était
intéressée de toute l'ardeur de son âme charitable, et ce Voraczy qui
lui était devenu, depuis ces quelques mois, singulièrement cher.
Comme tout était triste, aujourd'hui! Ce ciel embrumé, ce parc
dépouillé de son feuillage, ces jardins préparés pour l'hiver... oui,
tout parlait de mélancolie, de regret, de souffrance...
Myrtô, la courageuse Myrtô ressentait aujourd'hui les effets de cette
tristesse ambiante, car des larmes, peu à peu, remplissaient ses grands
yeux.
Elle gravit lentement les degrés du perron, et entra dans le vestibule.
Elle s'arrêta une seconde sur le seuil. Le prince Milcza se tenait
debout, les bras croisés, devant une des magnifiques tapisseries qui
ornaient les murailles. Près de lui, un homme correctement vêtu de noir
parlait d'un ton bas, plein de déférence.
Myrtô s'avança de son pas léger, dans l'intention de passer sans
déranger le prince. Mais il se détourna et l'aperçut.
--Bonjour, Myrtô... Vous me voyez occupé à examiner cette tapisserie
qui a subi, je ne sais comment, une petite détérioration...
Tout en parlant, il posait son regard à la fois triste et froid sur la
physionomie de Myrtô. Vit-il les larmes encore brillantes dans les yeux
de la jeune fille? Toujours est-il qu'une émotion brève mais intense
traversa son regard.
--Je vous ferai savoir tout à l'heure ma décision au sujet de cet
arrangement, dit-il en s'adressant au personnage vêtu de noir, qui
s'inclina profondément et disparut.
Le prince fit quelques pas vers l'escalier, puis s'arrêta tout à coup
en demandant d'une voix légèrement frémissante:
--Pourquoi avez-vous pleuré, Myrtô?
Elle inclina un peu la tête en répondant:
--Je pense que c'est la tristesse de ce jour gris... et aussi la
pensée de quitter Voraczy.
--Vous aimez ce domaine?
--Oui, beaucoup!... Et il y a tant de bien à faire partout!
Il détourna la tête, et elle ne vit pas la lueur douloureuse de son
regard.
--A ce propos, mon cousin, j'aurais quelque chose à vous demander...
--Quoi donc? dit-il vivement.
--Il s'agit de Miklos. Depuis que vous l'avez renvoyé, l'enfant est
maltraité chez lui, je l'ai encore trouvé tout en larmes tout à
l'heure... S'il y avait une petite place pour lui ici, ne voudriez-vous
pas la lui donner?
--Quand il n'y en a pas, on en crée, Myrtô. Oui, je penserai à votre
protégé, je vous le promets.
--Je vous remercie! dit-elle d'un ton joyeux. Vous êtes très bon, mon
cousin.
--Moi? dit-il d'un ton amer. Près d'un coeur élevé et véritablement
chrétien, j'aurais pu le devenir. Mais je me suis heurté à la
perversité, à la vanité misérable, et je me suis fait un rempart
inaccessible à la pitié.
--Mais vous voyez que non, puisque vous voulez bien vous occuper de
Miklos! dit-elle d'un ton de protestation émue.
Il murmura avec une sorte de ferveur:
--C'est vous qui êtes bonne... si bonne que les plus impitoyables sont
vaincus par votre charité... Myrtô, soyez bénie pour le bien que vous
m'avez fait et... priez pour moi.
Il se détourna brusquement et s'éloigna d'un pas rapide, laissant Myrtô
toute saisie.
Elle ne le revit pas avant le départ. Ce même soir, il avait été faire
ses adieux à sa mère et à ses soeurs dans l'appartement de la comtesse,
et il ne parut pas le lendemain matin lorsque les voyageurs quittèrent
Voraczy.
De la voiture qui l'emportait vers la gare, Myrtô put, quelque temps,
apercevoir la magnifique résidence, entourée de ses futaies séculaires,
surmontée de la bannière blanche et verte qui annonçait la présence du
maître... Et une tristesse profonde descendit dans son âme, à la pensée
de cette autre âme qu'elle avait devinée élevée et ardente, et qui
allait demeurer seule avec ses regrets, et ses douloureux souvenirs,
sans la réconfortante lumière de la foi.
--Mon Dieu, donnez-moi de souffrir, s'il le faut, afin que vous lui
accordiez ce don sans lequel il ne peut être sauvé! dit-elle
intérieurement, dans un élan de tout son jeune coeur fervent.