Le prince Milcza ensevelit lui-même son fils, sans vouloir accepter
d'autre aide que celle de Myrtô. Le petit prince, à cause de la
contagion, ne pouvait être exposé dans la grande galerie de la
chapelle, comme l'avaient été avant lui tous les Milcza. Il demeura
donc dans sa grande chambre blanche, entouré de lumière, sa tête
reposant sur un coussin de velours blanc, ses petites mains jointes sur
une croix d'argent.
Cette croix était celle qui avait reçu le dernier soupir de Madame
Elyanni. Myrtô, une fois l'ensevelissement terminé, avait jeté autour
d'elle un coup d'oeil pour chercher un crucifix. Mais elle n'avait vu
qu'une statue de la Vierge, une petite merveille d'ivoire. Alors, sans
hésiter, elle avait sorti de son corsage le cher souvenir et l'avait
mis entre les petites mains que les doigts frémissants du prince Milcza
venaient de joindre.
Maintenant que ses traits étaient reposés, l'enfant avait presque
repris son aspect accoutumé. Mais, pour la première fois, Myrtô
s'avisa, maintenant que les grands yeux noirs étaient clos, que
l'enfant ressemblait à sa mère.
Le Père Joaldy, le docteur, Katalia, la femme de charge, que
n'effrayait pas la crainte de la contagion, se succédèrent pour la
veillée funèbre. Myrtô, anéantie de fatigue et d'émotion, dut céder à
l'aumônier et aller se reposer quelques heures. Mais elle revint bien
vite reprendre sa place près du petit être auquel la douloureuse nuit
d'agonie l'avait unie par des liens indestructibles.
Le prince Milcza ne quitta pas une seconde la chambre mortuaire, il
déposa lui-même dans le cercueil doublé de satin blanc le corps de son
fils. Dans son visage rigide, aussi pâle que celui du petit mort, les
yeux seuls laissaient voir quelque chose du désespoir affreux qui
devait broyer ce coeur d'homme.
Les funérailles se déroulèrent avec la pompe accoutumée dans la
chapelle du château. Pour la première fois, Myrtô vit occupé un des
fauteuils princiers... pour la première fois aussi, elle vit le prince
Milcza en vêtements noirs.
Les yeux de la jeune fille, gonflés de larmes, s'attachaient avec une
ardente compassion sur la haute silhouette debout en avant de tous.
Même en ce jour où il était si profondément frappé, le prince Milcza ne
courbait pas la tête devant son Dieu.
Du coeur de Myrtô, une supplication jaillit, fervente et douloureuse:
--Mon Dieu, ayez pitié de lui!... Donnez-lui la force, donnez-lui la
foi!
Le petit cercueil fut descendu dans la crypte où reposaient déjà tant
de princes Milcza. Lentement, le prince Arpad l'aspergea d'eau
bénite... Puis, se détournant, il écarta d'un geste impérieux tous ceux
qui étaient là, sa famille, la domesticité, les tenanciers, et il
sortit rapidement, sans attendre que, selon l'usage, tous eussent
défilé devant lui.
Myrtô, par un suprême effort d'énergie, avait pu se soutenir jusque-là.
Mais, une fois remontée dans sa chambre, elle tomba sur un fauteuil,
défaillante de lassitude physique et morale à la suite de ces trois
journées douloureuses où, après l'agonie de l'enfant, elle avait
assisté à celle du père, muette mais effrayante.
Dans son cerveau fatigué, dans son coeur péniblement serré, un
sentiment dominait tout en ce moment: une compassion immense, navrée,
pleine d'angoisse, pour ce père dont elle avait compris l'épouvantable
déchirement, pour cette âme qui allait se trouver seule dans sa lutte
contre la douleur atroce de la séparation... bien seule, hélas,
puisqu'elle était éloignée de son Dieu!
Et personne ne pouvait tenter de l'enlever à son effroyable solitude,
personne ne pouvait essayer de lui parler de résignation ... Non, pas
même sa mère. Tout son coeur s'était donné à l'enfant bien-aimé, et
maintenant que Karoly n'était plus, le prince Milcza devait considérer
l'existence comme un épouvantable désert.
Un remords surgit tout à coup dans l'esprit de Myrtô, au souvenir d'un
bref petit incident de la veille. Au moment de mettre l'enfant dans son
cercueil, le prince avait enlevé le crucifix placé entre les mains de
Karoly et avait demandé, en levant vers Myrtô ses yeux où demeurait une
expression de désespoir immense:
--Cette croix vous rappelle-t-elle quelque souvenir cher?
--Oui, prince, elle était entre les mains de ma mère morte.
--Ah! avait-il murmuré en la lui tendant.
Maintenant, elle pensait qu'il eût été heureux sans doute de conserver
ce crucifix en souvenir de son enfant, et qu'elle aurait dû le lui
laisser. La chère morte, du haut du ciel, aurait béni ce sacrifice de
sa fille en faveur d'un malheureux incroyant à qui la divine image eût
pu apporter une force et une consolation dans la nuit affreuse où se
débattait sans doute son âme meurtrie.
Ce regret devint pour Myrtô une véritable souffrance. Demain, elle
donnerait la croix à la comtesse Zolanyi en la priant de la remettre à
son fils... Si elle l'avait osé, elle l'aurait fait porter dès ce soir
au prince Milcza.
Mais Katalia, qui vint de la part de la comtesse s'informer de ses
nouvelles et lui offrir ses soins, lui apprit que le prince s'était
enfermé dans son cabinet de travail en défendant de le déranger sous
quelque motif que ce fût.
Myrtô se mit au lit en refusant toute nourriture. Sa gorge, serrée par
la fatigue et le chagrin, eut peine à avaler l'infusion calmante que
lui apporta Katalia... Et les heures s'écoulèrent, très lentes, ne lui
amenant que l'insomnie, peuplant son cerveau d'angoisses imprécises.
A l'aube, son corps se trouvait un peu reposé, mais son cerveau était
plus las encore que la veille. Une sorte d'inquiétude nerveuse agitait
Myrtô, si calme, si raisonnée d'ordinaire, et l'obligea enfin à se
lever. Elle ouvrit sa fenêtre, l'air du matin, frais et léger, lui fit
du bien, et elle pensa qu'une promenade matinale calmerait peut-être
ses nerfs surexcités après la pénible tension des jours précédents.
Elle s'habilla, jeta un manteau sur ses épaules et descendit, sans
rencontrer personne dans le château encore endormi, jusqu'à une petite
porte de service par où elle sortait du château quand la comtesse
Zolanyi avait des hôtes et que Myrtô ne voulait pas risquer de
rencontrer ceux-ci.
Le voile rosé de l'aube s'écartait lentement, le soleil commençait à
rayonner, très doux, irisant les gouttes de rosée semées sur les
feuillages du parc, faisant étinceler le vitrage des serres. La brise
fraîche vivifiait un peu les nerfs fatigués de Myrtô, elle atténuait la
souffrance du cercle douloureux qui lui serrait les tempes...
Elle s'en allait ainsi vers le temple grec. Là, plus qu'ailleurs, elle
retrouverait le souvenir de celui qui était maintenant un ange près de
Dieu. Là, elle pourrait se remémorer avec une poignante douceur les
heures parfois pénibles, mais si souvent consolantes, passées près de
l'enfant capricieux et tendre, sur lequel elle avait exercé, par le
seul charme de son regard, de son sourire, de sa fermeté affectueuse,
une influence chaque jour plus puissante, et qui l'avait aimée au point
de mêler son nom à celui de son père dans sa dernière parole.
Myrtô avait pris un sentier qui la conduisait au bord du petit lac.
Elle contourna celui-ci, longea la muraille de marbre du temple... Sur
le sol couvert d'un épais gazon velouté, son pas léger glissait, sans
bruit...
Elle contourna la base du péristyle et s'arrêta tout à coup...
Quelqu'un l'avait précédée dans ce lieu cher à Karoly. Le prince Arpad
se tenait debout, appuyé à une des colonnes du péristyle, les bras
croisés, les yeux fixés sur l'endroit de la pelouse où était posée
habituellement la chaise-longue de Karoly. Un rayon de soleil, glissant
en biais le long des colonnes, éclairait son visage pâle, creusé par
une douleur sans nom...
Il décroisa tout à coup les bras, le soleil frappa, dans sa main
droite, un objet brillant...
Myrtô avait vu, elle avait compris... Elle s'élança, elle gravit les
degrés avec un cri d'angoisse...
Il se détourna brusquement et recula un peu en la voyant se dresser
devant lui, pâle comme une morte, les yeux dilatés d'horreur et de
reproche.
--Vous!... vous! dit-il sourdement.
--Prince!... oh! qu'alliez-vous faire? murmura-t-elle avec une
intraduisible expression de douleur.
Une flamme de colère passa dans le regard du prince.
--Que venez-vous faire ici? dit-il avec violence. Laissez-moi...
Retirez-vous!
--Vous laisser accomplir ce crime! dit-elle dans un cri d'indignation.
Non, non, cela ne se fera pas!
--Cela se fera, parce que je le veux... parce que la vie n'est plus
rien pour moi, maintenant. Pensez-vous que je puisse vivre sans lui,
mon bien-aimé?... Non, non, cela est impossible, et je vais m'en aller
aussi. Partez vite... Si vous n'étiez arrivée, ce serait fini déjà.
--Je vous en supplie! s'écria-t-elle en joignant les mains, affolée
par cet accent de douleur passionnée où elle sentait passer une
irrévocable décision. Vous êtes chrétien, n'oubliez pas votre âme!...
Oh! je vous en prie! dit-elle dans un sanglot.
Un long tressaillement secoua le corps du prince, ses traits se
crispèrent une seconde... Et soudain, une lueur d'effrayante colère
traversa son regard...
--Non, non, vous ne me vaincrez pas! Je veux mourir, vous ne serez pas
plus forte que moi... Retirez-vous, vous dis-je!
Elle se dressa, les yeux étincelants, la tête haute...
--Non, je resterai! Nous verrons si vous aurez le courage de vous tuer
devant moi! Pensez-vous donc, par ce crime, retrouver votre fils près
de Dieu!... Et ne songez-vous pas qu'en agissant ainsi, vous n'êtes
qu'un lâche?
Une exclamation de fureur s'échappa des lèvres du prince, sa main
droite se leva, une détonation retentit...
Myrtô avait fait un brusque mouvement de côté, la balle la frôla
seulement... A demi évanouie d'émotion et d'effroi, la jeune fille
tomba sur le dernier degré du péristyle.
--Myrtô!
Il était devant elle, agenouillé sur les degrés de marbre, ses mains
saisissaient celles de la jeune fille, son regard plein de terreur et
d'angoisse s'attachait sur le visage aussi blanc que les colonnes de
marbre...
--Myrtô, êtes-vous blessée?
--Non, grâce à Dieu, répondit-elle faiblement.
--Misérable que je suis! dit-il d'un ton de sourd désespoir. Vous!...
vous qui avez prodigué votre dévouement à mon enfant!... vous qui avez
risqué votre vie pour lui!... Myrtô, pardonnerez-vous jamais à ce
malheureux fou!... Car j'étais fou de douleur, tout à l'heure, après
cette nuit atroce où j'ai revu sans cesse, mon amour, mon Karoly.
--Oui, vous n'étiez plus vous-même, je l'ai compris, dit-elle avec
douceur. Moi, je n'ai rien à vous pardonner... ce n'est pas moi,
prince, que vous avez offensée par votre accès de désespoir.
--Je ne crois plus, dit-il d'un ton où Myrtô sentit passer une
profonde amertume.
Des larmes montèrent aux yeux de Myrtô, ses mains frémirent un peu dans
celles du prince...
--Le voilà, votre grand malheur! dit-elle d'une voix étouffée par
l'émotion. Si vous aviez la foi, votre douleur aurait été
supportable... Mais réellement, je ne puis croire que vous, élevé
chrétiennement, n'en ayez pas conservé au fond du coeur au moins une
légère étincelle!
Il s'était levé, en tenant toujours une des mains de la jeune fille,
son regard adouci enveloppait le beau visage attristé où rayonnait
l'âme fervente et si ardemment chrétienne de Myrtô...
--Je ne sais, murmura-t-il pensivement. Mon coeur s'est endurci, mon
âme s'est voilée... Mais c'est assez parlé de moi, il faut songer à
vous. Vous voilà encore toute tremblante, ma pauvre enfant!
--Ce n'est rien... Je suis beaucoup plus impressionnable depuis
quelques jours, à cause de la fatigue, je pense...
--Oui, vous avez prodigué vos forces pour lui, et voilà comment son
père vous remercie!... Myrtô, je vais chercher le docteur Hedaï...
--Oh! non certes! dit-elle vivement. Il n'est pas nécessaire que
personne sache ce qui s'est passé.
--Vous êtes trop généreuse, dit-il avec émotion. Mais je n'accepterai
pas que votre santé en souffre. Le docteur sera discret...
--Je vous assure que c'est inutile. Je vais rentrer tout doucement au
château...
Et, en parlant ainsi, elle se mettait debout. Mais elle chancela un peu
et se retint au bras que le prince étendait vers elle.
--Vous le voyez, vous n'êtes pas bien forte encore. Permettez-moi au
moins de vous offrir l'appui de mon bras pour revenir jusqu'au château.
Elle le regarda d'un air perplexe.
--Mais on se demandera ce que signifie... Et si l'on me fait des
questions?...
Il eut un geste contrarié et un impatient mouvement de sourcils.
--Vous renverrez les questionneurs à leurs affaires, voilà tout!
--Même si c'est votre mère?
--Ma mère dort encore à cette heure. Les domestiques se lèvent à
peine, les jardiniers n'ont certainement pas commencé leur travail...
Du reste, faible comme vous l'êtes, je ne vous laisserai certainement
pas retourner seule quand même je devrai raconter devant tous ce qui
s'est passé tout à l'heure.
Subjuguée par la décision de son accent, elle posa sa main sur le bras
qu'il lui présentait, et soutenue par lui, descendit lentement les
degrés.
Un frisson la secoua tout à coup. A quelques pas d'elle, elle venait
d'apercevoir le revolver que le prince avait jeté loin de lui au moment
où il s'élançait vers elle.
--Oh! pardon, j'aurais dû le faire disparaître! dit-il.
Il le ramassa et le glissa dans une poche de son vêtement. Il rencontra
alors le regard de Myrtô, exprimant une supplication poignante.
--Oui, je vous promets de ne plus m'en servir pour un pareil motif,
dit-il avec émotion. Mais vous prierez un peu pour moi, Myrtô, car je
souffre tant!
La main de Myrtô se glissa dans son corsage, elle y prit la petite
croix d'argent. Ses grands yeux émus et doux se levèrent vers le prince.
--Je ne sais si je me suis trompée, dit-elle timidement, mais j'ai cru
comprendre que vous seriez heureux de garder cette croix en souvenir de
votre cher petit. Si vous vouliez l'accepter?
--Oh! non, non! dit-il vivement. Vous êtes admirablement bonne et
délicate, mais je refuse ce sacrifice, Myrtô.
--Acceptez, je vous en prie! Je serai si heureuse de penser que vous
portez comme une égide ce souvenir de notre rédemption qui a reçu le
dernier soupir de ma chère chérie et de votre petit bien-aimé!
Et, doucement, elle lui mettait la croix dans la main.
--Mais vous... vous? dit-il d'une voix étouffée par l'émotion.
--Moi, je penserai avec bonheur que cette croix vous aidera peut-être
à trouver la résignation et le repos, répondit-il gravement.
Il entr'ouvrit son vêtement et introduisit la croix dans une poche
intérieure.
--Je n'ai pas de paroles pour vous remercier, Myrtô! Mais
souvenez-vous que vous pouvez maintenant tout demander à votre cousin.
Il lui présenta de nouveau le bras, et tous deux prirent le chemin du
château.
Comme l'avait dit le prince, les jardins étaient complètement déserts,
le château encore endormi. Avant d'y atteindre, Myrtô s'arrêta.
--Maintenant, je pourrai rentrer seule. Je vous remercie, prince.
--Prince! dit-il d'un ton de reproche. Ne voulez-vous pas me traiter
en cousin, Myrtô? Il est vrai que, jusqu'ici, le triste misanthrope que
je suis n'avait pas revendiqué les privilèges de ce lien de parenté.
Mais celui-ci se trouve renforcé maintenant par l'admirable dévouement
dont vous avez entouré mon enfant... Et vous me montreriez ainsi que
vous m'avez bien pardonné cette épouvantable seconde de folie qui sera
un des plus douloureux souvenirs de ma vie.
--Oh! n'y songez plus, je vous en prie!... Et je suis si heureuse que
Dieu, dans sa miséricorde, m'ait permis d'arriver à ce terrible
instant!... Oh! non, rassurez-vous, je ne vous en veux pas, mon cousin!
D'un geste timide, elle lui tendait la main.
--Merci, Myrtô!
Il se courba, effleura de ses lèvres les petits doigts de la jeune
fille et s'éloigna lentement, non sans se retourner plusieurs fois pour
s'assurer, sans soute, qu'elle n'avait plus besoin de son aide.
Elle regagna assez facilement sa chambre. Mais en y arrivant, elle fut
prise d'une défaillance, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur
un fauteuil. Ce fut là que Thylda la trouva deux heures plus tard, en
venant faire la chambre... Et la jeune servante descendit
précipitamment, répandant le bruit que Mademoiselle Myrtô était
atteinte de la maladie qui avait emporté le petit prince.