CHAPITRE XII

Les bûches du foyer flambaient joyeusement, les grandes lampes voilées

de vert pâle répandaient leur lueur atténuée sur une partie du vaste

salon aux tentures sombres, aux meubles somptueux et sévères. Cette

douce clarté enveloppait aussi, près de la cheminée, le paisible

visage, les bandeaux blond cendré de Fraulein Rosa; elle découpait, sur

la tenture de la tapisserie foncée, le pur profil de Myrtô et donnait à

sa lourde chevelure une délicate teinte d'or pâle.

L'institutrice lisait... ou plus exactement était censée lire. En

réalité, elle sommeillait, et Myrtô avait parfois un léger sourire en

la voyant sursauter, reprendre son livre, puis, un instant après, le

laisser retomber.

La jeune fille, elle, était tout à fait éveillée, elle travaillait

activement à une petite jupe de chaud lainage, qui irait, demain,

réjouir une enfant pauvre pour son jour de Noël. Elle devait se hâter,

la veillée s'avançait, bientôt arriverait le moment de s'apprêter pour

la messe de minuit.

Tout en travaillant, elle repassait dans son esprit les mois écoulés.

Ils lui avaient apporté bien des petites amertumes... Tout d'abord de

la part d'Irène, dont la jalousie et la malveillance s'étaient accrues

à dater d'un jour où Myrtô, rentrant d'une cérémonie à la cathédrale,

s'était trouvée en face d'un groupe élégant sortant du salon de la

comtesse. Celle-ci, devant la surprise de ses hôtes, avait pris le

parti de présenter Myrtô. Or, il y avait là un jeune officier qui

portait le nom de Gisza. En entendant la comtesse Zolanyi dire:

"Mademoiselle Elyanni, la fille de ma pauvre cousine Hedwige Gisza", il

s'était écrié:

--Mais alors, nous sommes cousins, Mademoiselle?... J'en suis

absolument charmé, et j'ose espérer avoir de nouveau le plaisir de vous

présenter mes hommages.

Lorsque Myrtô s'était éloignée, on avait fort complimenté la comtesse

sur la beauté, la grâce patricienne et l'aisance si naturelle de sa

jeune parente. Le comte Mathias Gisza ne s'était pas montré le moins

enthousiaste, et Irène avait reporté sur Myrtô la colère inspirée par

l'admiration de son cousin pour cette "étrangère", ainsi qu'elle la

traitait intérieurement.

Terka, jusque-là plus bienveillante à l'égard de Myrtô, avait peu à peu

changé en s'apercevant que Mitzi, sa préférée et son inséparable,

s'attachait ardemment à sa cousine. Elle aussi, pour un autre motif,

devenait jalouse de la jeune fille et lui témoignait une grande

froideur, presque aussi pénible que les mots piquants ou acerbes de sa

cadette.

La comtesse Gisèle demeurait heureusement toujours la même, mais elle

ne s'apercevait pas--ou ne voulait pas s'apercevoir--de l'hostilité

de ses filles envers Myrtô. Sa nature un peu molle et indifférente ne

se préoccupait pas que la jeune fille en souffrît, et d'ailleurs sa

faiblesse pour ses enfants lui interdisait envers eux le moindre blâme.

Certaines compensations étaient réservées à Myrtô dans l'existence

presque austère, privée de distractions, qui était la sienne au palais

Milcza, côte à côte avec la vie mondaine de ses cousines. Outre

l'affection de Mitzi, elle possédait celle de Renat, sur lequel elle

prenait décidément une réelle influence. De plus, elle avait acquis la

sympathie de Fraulein Rosa, excellente et placide personne, avec

laquelle elle perfectionnait son allemand et causait fréquemment de

littérature, sujet cher à la Bavaroise qui avait fait de très fortes

études.

Depuis quatre jours, la famille Zolanyi s'était transportée à

Budapesth, ainsi qu'elle en avait coutume chaque année pour les fêtes

de Noël. Elle s'était installée dans le vieux palais que le prince

Milcza y possédait, et qu'il laissait à leur disposition, comme ses

demeures de Paris et de Vienne. Ce matin, la comtesse et ses enfants

étaient partis pour passer la veillée et le jour de Noël au château de

Selzy, à quelques kilomètres de Budapesth. Il n'avait pas été un

instant question d'emmener Myrtô, bien que les châtelains de Selzy

fussent des parents des Gisza... Et la jeune fille restait seule pour

cette fête de Noël avec Fraulein Rosa, dans le grand vieux palais

austère où flottait le souvenir des ancêtres du prince Arpad.

Sa pensée, maintenant, s'en allait vers Voraczy. Que serait pour "lui"

cette fête si douce, si infiniment consolante pour les coeurs

chrétiens? Son âme était-elle encore révoltée, ou bien s'apaisait-elle

peu à peu?

Les nouvelles de Voraczy étaient fort rares et fort succinctes. La

comtesse avait écrit plusieurs fois à son fils, il lui avait répondu

par des billets très brefs ne donnant aucun détail sur lui-même.

C'était une lettre de Katalia à Thylda, sa nièce et filleule, que les

Zolanyi et Myrtô avaient appris les rapports plus fréquents du prince

Milcza avec le Père Joaldy, les excursions du jeune magnat à travers

son domaine de Voraczy, les instructions données aux ispans pour

améliorer le sort de ceux qui y vivaient. La femme de charge, étant

fort discrète par nature, et connaissant d'ailleurs la haine du prince

Milcza pour les racontars, s'étendait fort peu sur ces nouvelles. Mais,

telles qu'elles étaient, elles avaient mis au coeur de Myrtô une joie

et un espoir. Si le prince sortait de lui-même, s'occupait d'autrui,

des humbles et des petits dont il était responsable devant Dieu, il

était à peu près certainement sauvé.

Miklos, selon sa promesse, avait écrit à Myrtô, en lui apprenant que le

prince Milcza l'avait pris à son service particulier et qu'il se

trouvait maintenant heureux, si heureux! Son maître était très bon pour

lui, il ne lui témoignait plus jamais la dureté d'autrefois.

"Et je vous remercie de tout mon coeur, Mademoiselle Myrtô, achevait

l'enfant. Je prie tous les jours pour que le bon Dieu vous rende

heureuse, et que Son Excellence devienne moins triste."

Triste, il l'était sans doute plus encore en ces jours de fêtes

familiales, le pauvre prince, seul dans sa demeure magnifique. Le

souvenir de son petit Karoly devait lui revenir plus intense, plus

poignant...

Myrtô prêta tout à coup l'oreille. La porte qui faisait communiquer ce

salon avec la pièce voisine était ouverte, et, du vestibule, un bruit

de voix arrivait jusqu'à elle.

--Fraulein, écoutez!... On croirait presque... oui, vraiment, on

croirait la voix du prince Milcza!

L'institutrice, enlevée à sa douce somnolence, sursauta un peu et

écouta un moment.

--Mais je ne sais... Ce serait pourtant si invraisemblable!

Myrtô se leva vivement, elle traversa la pièce voisine et ouvrit la

porte donnant sur le vestibule...

Oui, il était là, la physionomie irritée, écoutant les explications

embarrassées que lui donnait un domestique courbé devant lui, tandis

que, derrière celui-ci, se tenaient d'autres serviteurs, le mine humble

et inquiète.

Mais son visage s'éclaira subitement, il s'avança vers Myrtô, la main

tendue...

--Myrtô, vous êtes là, au moins!... Macri était en train de

m'apprendre que ma mère et mes soeurs ne se trouvaient pas ici, et

j'allais lui demander si vous les aviez suivies... Mais vous êtes là!

dit-il d'un ton d'allégresse contenue en se penchant pour lui baiser la

main.

--Quelle surprise! murmura-t-elle avec une émotion qu'elle ne

parvenait pas à réprimer. Je pensais justement combien ce jour de fête

serait triste pour vous, là-bas...

--Oui, il l'aurait été terriblement, si, hier, une révélation de

l'excellent Père Joaldy n'était venue m'enlever le poids oppressant qui

me retenait captif. J'ai immédiatement décidé ce voyage dans

l'intention de passer en famille cette fête de Noël. Mais en arrivant,

je trouve un vestibule mal éclairé, à peine chauffé, pas de

domestiques!... Je sonne, personne ne vient, je resonne de belle façon,

ces individus se décident enfin à apparaître...

Et, d'un geste dédaigneux, il désignait les serviteurs dont la

contenance n'était rien moins que rassurée.

--Il paraît qu'en l'absence de ma mère, ils se croient permis des

négligences et un laisser-aller incroyables...

--Il faut être indulgent, aujourd'hui, mon cousin, c'est la veillée de

Noël, dit doucement Myrtô.

--Soit, je pardonnerai pour cette fois... Serestely, allez préparer

mon appartement, ajouta-t-il en s'adressant à son valet de chambre qui

se tenait derrière lui, une valise à la main.

Il enleva sa pelisse fourrée, la tendit à un domestique et se tournant

vers Myrtô:

--Mais vous a-t-on laissée seule ici?

--Non, Fraulein Rosa est restée aussi.

Il fronça les sourcils et dit d'un ton mécontent:

--Ma mère aurait dû vous éviter cette presque solitude pour ce jour de

fête... surtout cette première année après votre pénible deuil... Mais

d'ailleurs, si elle est à Selzy, pourquoi ne vous a-t-elle pas emmenée?

Les Gisza sont vos parents...

--Sans doute ne veulent-ils pas me reconnaître comme telle, dit

pensivement Myrtô. Du reste, je préfère qu'il en soit ainsi, à cause de

mon deuil. Il y aura peut-être de grandes réunions à Selzy, ma place

n'y était réellement pas.

--Toujours la sagesse même, Myrtô... Mais soyez sans crainte, les

Gisza n'auront bientôt qu'amitiés et sourires pour leur jeune cousine.

--Oh! j'en doute fort!

--Et moi j'en suis certain! dit-il d'un ton péremptoire.

Il s'avança pour saluer Fraulein Rosa qui apparaissait, visiblement

stupéfiée par cette arrivée inattendue. Puis il entra avec

l'institutrice et Myrtô dans le salon, et dit en jetant un coup d'oeil

charmé autour de lui:

--Vous avez su, toutes deux, rendre hospitalière et délicieusement

accueillante cette grande vieille pièce trop majestueuse... Avez-vous

l'intention de vous rendre à la messe de minuit, Myrtô?

--Oui, Fraulein et moi comptions y assister dans la petite chapelle

voisine.

--Je serais heureux de vous y accompagner, si vous me le permettiez?

--Volontiers! dit-elle, une joie soudaine remplissant son âme.

Depuis des années, le prince Milcza n'avait plus assisté à la messe. Si

cette fête de Noël pouvait être le point de départ d'une rénovation en

lui!

--Alors, je finis la veillée avec vous? dit-il en attirant à lui un

fauteuil. Mais restez donc, Fraulein! ajouta-t-il en voyant que

l'institutrice prenait son livre et faisait un mouvement pour

s'éloigner. Continuez votre lecture... Et Myrtô travaillait à quelque

ouvrage charitable, sans doute?

Il prit le petit jupon qu'elle avait jeté sur la table pour s'élancer

vers le vestibule, et dit avec émotion:

--Toujours la même, Myrtô!... Les pauvres, les malheureux de corps ou

d'âme sont demeurés vos préférés?... Et vous continuez à Vienne vos

visites charitables?

--Oh! bien peu, malheureusement! Là-bas, je ne puis les faire seule,

Thylda est bien jeune aussi, et d'ailleurs très occupée. Fraulein Rosa

m'accompagne parfois, lorsqu'elle a un peu de temps libre... Nous nous

entendons très bien, ajouta-t-elle avec un sourire à l'adresse de

l'institutrice.

--Qui donc ne s'entendrait avec vous, Fraulein Myrtô! répliqua la

Bavaroise avec une vivacité peu coutumière à sa tranquille nature.

--Bien parlé, Fraulein! dit le prince Milcza avec un léger sourire.

Allons, ne rougissez pas, Myrtô, nous n'allons pas chanter vos louanges

devant vous. Donnez-moi des nouvelles de ma mère et de mes soeurs... et

des vôtres, naturellement. Je ne vous trouve pas une mine bien

brillante... N'est-il pas vrai, Fraulein?

--Oh! je me porte très bien! protesta Myrtô. Mais le séjour en ville

pâlit toujours un peu.

--C'est évident... mais je crains que vous ne travailliez trop.

Racontez-moi ce que vous faites, parlez-moi de vos occupations...

Un intérêt profond se lisait dans son regard, dans l'accent de sa voix

qui s'adoucissait en s'adressant à sa cousine. Non, ce n'étaient pas

chez lui banales phrases de courtoisie. Myrtô sentait qu'il désirait

réellement savoir quelle avait été sa vie depuis ces deux mois.

Et elle constatait aussi, avec une joie très douce, qu'il n'était plus

tout à fait le même. Certes son beau visage pâli portait toujours les

traces des souffrances morales endurées, ses lèvres retrouvaient, par

instant, leur habituel pli d'amertume, mais on ne pouvait nier qu'il

n'y eût en lui une détente, quelque chose que Myrtô ne savait

expliquer, et qui ressemblait peut-être à l'allégresse contenue d'un

captif dont les liens sont tombés, et qui n'ose croire tout à fait

encore à son bonheur.

Très simplement, elle lui narrait son existence à Vienne, existence

bien simple, presque sévère. Chez cette jeune créature si belle, il

n'existait pas un regret pour la vie mondaine dont les échos arrivaient

jusqu'à elle.

--Réellement, Myrtô, vous n'enviez pas mes soeurs? demanda le prince

Milcza en se penchant un peu vers elle comme pour mieux scruter sa

physionomie.

Elle posa sur lui ses grands yeux graves, rayonnants de sincérité:

--Oh! non, je vous l'assure! Cette existence me paraît si vide, si

absolument inutile!

--Mais la vôtre est bien sérieuse?

--Oui, assez, dit-elle avec un sourire. Mais je la préfère mille fois

à celle de mes cousines.

Il appuya son menton sur sa main et murmura:

--Il est vraiment dommage que mes soeurs aient ces goûts frivoles.

Elles ne peuvent être d'agréables compagnes pour vous, Myrtô.

La jeune fille baissa la tête et s'absorba dans son ouvrage. Le sujet

devenait brûlant, le prince Milcza pouvant avoir l'idée de questionner

sa cousine sur les rapports qu'elle avait avec ses soeurs.

Mais il se contenta de demander:

--Donnez-vous toujours des leçons à Renat?... Fait-il la mauvaise tête?

--Mais pas du tout! Il est même généralement fort gentil pour moi.

--Que disions-nous tout à l'heure? Rien ne peut vous résister! dit-il

avec une émotion nuancée de malice. Mais ces leçons ne vous ennuient ni

ne vous fatiguent?

--Aucunement... et du reste, s'il en était autrement, ce serait tout

comme, puisque ce sont les leçons qui devront m'aider plus tard à vivre

lorsque j'aurai acquis quelques années de plus... lorsque j'aurai l'air

un peu moins enfant, ainsi que le dit Irène, ajoura Myrtô d'un air

mi-souriant, mi-sérieux.

--Oui nous verrons cela... plus tard, comme vous le dites, fit-il en

souriant lui aussi, avec une lueur émue et un peu railleuse au fond de

ses prunelles noires.

Fraulein Rosa, qui venait de jeter un coup d'oeil sur la pendule,

annonça qu'il était temps de partir. Myrtô et elle montèrent se coiffer

de leurs chapeaux et se revêtirent de longs manteaux épais. En

redescendant, elles trouvèrent dans le vestibule, cette fois

brillamment éclairé, le prince Milcza, tout prêt lui aussi.

La chapelle, toute proche, faisait partie d'un couvent fondé par un

ancêtre du prince Arpad. Pour ce motif, les princes Milcza avaient

toujours eu leur stalle particulière dans le choeur, près de celle des

prêtres. Mais, depuis des années, cette stalle était demeurée

inoccupée...

Et voici que ce soir, les fidèles habitués de la petite chapelle

voyaient se dresser, à cette place toujours vide, une haute et svelte

silhouette. Dans la vive clarté projetée par les bougies de l'autel,

apparaissait une belle tête hautaine, un profil pâle et sérieux.

Myrtô, agenouillée aux places réservées à la comtesse et à ses enfants,

s'abîmait dans une prière ardente, dans une brûlante action de grâces.

N'était-ce pas là un premier pas pour cette âme autrefois meurtrie et

révoltée?... Quelle douceur de le voir là, l'attitude grave et

recueillie! Tous les souvenirs d'autrefois, les pieux souvenirs de son

enfance et de son adolescence devaient affluer en lui, et, sous leur

influence bénie, l'indifférent d'hier retrouvait peut-être les douces

prières de jadis.

Quand les fidèles s'approchèrent de la Sainte Table, le prince Arpad

tourna la tête de ce côté. Une émotion profonde, difficilement

contenue, se lisait sur sa physionomie. Son regard se posa quelques

secondes sur Myrtô. Les yeux levés vers l'hostie présentée par le

prêtre, elle semblait transfigurée sous l'impression d'une ferveur

évangélique.

L'émotion s'accentua dans le regard du prince où s'exprimait un regret

profond, une tristesse immense mais sans amertume, en même temps qu'une

joie religieuse et un espoir. Il regarda dans la foule s'éloigner la

délicate silhouette de Myrtô retournant à sa place, et ses lèvres

murmurèrent, comme si elle eût pu l'entendre:

--Priez pour moi, Myrtô, vous qui avez le bonheur de posséder votre

Dieu!

A la sortie, près du bénitier, Myrtô et Fraulein Rosa retrouvèrent le

prince Milcza. Il leur tendit l'eau bénite et aida sa cousine à

s'envelopper dans son grand manteau, avec des gestes très doux, presque

religieux, un air de grave et intense respect, comme l'eût fait un

croyant pour un objet consacré.

Au dehors, près de la porte, un pitoyable vieillard, les pieds dans la

neige, grelottant sous son vêtement troué, implorait la charité,

entouré de quatre petits êtres non moins minables. Myrtô murmura avec

compassion:

--Je le reconnais, c'est un pauvre vieux à qui le concierge du palais

donne toutes les semaines un peu de pain. Il paraît que c'est la misère

noire, chez eux...

Tout en parlant, elle cherchait à atteindre sa poche.

Mais la main de son cousin se posa sur son bras.

--Laissez, ceci me regarde.

Il mit une pièce d'or dans la main de chacun des enfants et s'éloigna

avec Myrtô et l'institutrice, après avoir jeté ces mots au bonhomme

stupéfait:

--Vous trouverez toutes les semaines un secours au palais Milcza.

--Merci pour eux, mon cousin! murmura la voix de Myrtô, frémissante

d'émotion.

--C'est moi qui vous remercie, pour m'avoir appris la douceur du bien

fait à autrui! répliqua-t-il gravement.

Dans le vestibule, où les domestiques s'empressaient cette fois, le

prince Milcza débarrassa lui-même sa cousine de son vêtement, tout en

demandant:

--Avez-vous pensé à votre réveillon, Myrtô?

--Certainement... et si j'osais vous demander de le partager, dans

toute sa simplicité?

--Osez, osez, Myrtô! dit-il en souriant. J'accepte avec

reconnaissance, d'autant plus que je me sens quelque peu affamé, ayant

dîné de bonne heure et fort légèrement.

Dans le grand salon tiède et bien éclairé, il se tint debout près de la

cheminée et regarda Myrtô aller et venir, tout occupée de la

préparation de son thé, pour lequel elle savait le prince Arpad

particulièrement difficile. La lumière tamisée de vert éclairait

doucement son profil délicat et sa superbe chevelure relevée avec une

simplicité qui eût paru chez tout autre de la coquetterie, tant elle

faisait valoir la forme parfaire de cette tête de jeune Grecque. Sa

taille élégante, ses mouvements d'un naturel et d'une grâce infinis,

l'expression délicieusement sérieuse et attentive de son visage tandis

qu'elle accomplissait avec des soins minutieux sa tâche de ménagère,

tout, en elle, formait un ensemble si délicatement harmonieux que

Fraulein Rosa elle-même oubliait de s'asseoir en la contemplant.

--Myrtô, si j'en crois les soins que vous prenez, je suppose que ce

thé sera parfait, dit le prince en souriant.

--Mais je le souhaite!... sans oser l'espérer, toutefois. Terka le

fait si bien!... Et pourtant vous n'en étiez pas toujours satisfait,

mon cousin.

--Voilà une constatation qui ressemble un peu à un reproche, n'est-il

pas vrai? Allons, je vous promets d'être moins difficile désormais...

Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas ce "mon cousin" bien cérémonieux?

Si vous m'appeliez Arpad comme mes soeurs?

--Mais... je ne sais... dit-elle d'un air perplexe.

--Mais si, ce sera mieux, je vous assure. Voyons, nous allons goûter

ce thé qui vous a donné tant de peine, Myrtô! ajouta-t-il gaiement en

voyant la jeune fille saisir la théière.

Parmi tous les réveillons qui se célébraient cette nuit-là dans la

ville de Budapesth, il n'y en eut probablement pas un aussi calme, ni

aussi intimement heureux que celui-là. Sur la demande de son cousin,

Myrtô parla de ses Noëls d'autrefois, près de sa mère, de sa vie si

occupée à Neuilly, de ses consolations et de ses tristesses, de l'aide

affectueuse qu'elle avait trouvée près des excellentes dames Millon.

Elle lui racontait tout avec une simplicité et une confiance absolues,

et lui, non moins simplement, la voix un peu altérée par l'émotion

douloureuse, rappelait à son tour les fêtes de Noël de son petit

Karoly, disait des traits de sa courte vie...

--Vous êtes la seule, Myrtô, devant qui je puisse évoquer, sans trop

de douleur, et même avec une sorte de consolation, le souvenir de mon

petit ange. C'est que je sens que vous l'avez réellement, profondément

aimé, c'est que lui, mon Karoly, vous chérissait tant!... presque

autant que son père, Myrtô.

--Vous en avez bien été un peu jaloux, n'est-ce pas?

Ses lèvres se crispèrent légèrement et il murmura:

--Pardonnez-moi, Myrtô... J'ai été si froid pour vous!... même dur

parfois... et vous avez été si bonne de l'oublier ensuite! Mais nous

reparlerons de cela plus tard, je vous expliquerai bien des choses...

Il demeura quelque temps silencieux, les yeux fixés sur le foyer où

s'écroulaient les bûches incandescentes. Myrtô, ses petites mains

croisées sur sa jupe noire, regardait vaguement Fraulein Rosa,

discrètement assise à l'écart, plongée en apparence dans sa lecture, en

réalité sommeillant doucement, bercée par les accents de la langue

magyare qu'elle ne comprenait pas assez couramment pour suivre la

conversation du prince Arpad et de Myrtô.

La pendule, sonnant deux heures, fit sursauter le jeune magnat.

--Oh! Myrtô, comme je retarde votre repos!... Et cette pauvre Fraulein

qui s'est endormie!

Réveillée subitement par l'exclamation du prince, l'institutrice se

redressa en ouvrant très grand ses yeux embrumés de sommeil.

--Pardon, prince... Je crois... oui, vraiment, je crois que je dormais

un peu! dit-elle d'un air confus.

--C'est ma faute, Fraulein, je vous ai retardée... Allez vite vous

reposer, Myrtô. Pourrai-je vous voir demain matin avant mon départ?

--Comment, vous partez demain? dit-elle d'un ton stupéfié.

--Oui, je suis venu seulement pour la messe de minuit... Je parais

vous étonner fortement? Que voulez-vous, j'ai la réputation d'avoir des

idées très fantasques, parfois, dit-il avec un sourire teinté d'ironie.

--Mais vous n'avez pas vu votre mère, ni vos soeurs?

--Oh! croyez-vous qu'elles en soient si fâchées! fit-il avec une lueur

railleuse dans le regard. Ma présence leur aurait gâté leur fête de

Noël...

--Oh! Arpad!

Il lui prit la main et dit en souriant:

--Vous êtes très aimable de protester, Myrtô. Mais vous constaterez

que j'ai bien deviné, à la façon dont mes soeurs, tout au moins,

accueilleront la nouvelle que vous leur annoncerez... Vous allez

peut-être me dire que j'ai fait ce qu'il fallait pour cela? Non, vous

n'osez pas? Mais vous le pensez, je le sais... Certes, je n'ai pas été

un frère aimable. Mais si j'avais senti chez elles l'énergie, la

vaillance à la fois si intrépide et si douce de certaine petite âme que

je connais, au lieu de les voir plier servilement sous mes volontés les

plus injustes, croyez, Myrtô, que mon estime et mon affection pour

elles auraient été fort augmentées, et que je les verrais d'un oeil

beaucoup plus bienveillant, beaucoup plus fraternel.

L'allusion de son cousin avait couvert le visage de Myrtô d'une légère

teinte rose, et mis dans son regard un peu de confusion. Elle dit pour

changer de sujet:

--Ainsi, vous êtes absolument décidé pour demain matin?

--Absolument... J'ai de grands projets, Myrtô, je suis seulement venu

chercher ici un peu de lumière, et j'en emporte plein le coeur. J'ai eu

encore là-bas de terribles crises morales, j'aurais sombré, si je

n'avais senti autour de moi comme un doux rayonnement, et une ambiance

de prières, celles du Père Joaldy, et les vôtres, Myrtô... Maintenant,

j'emporte de la lumière! répéta-t-il d'un ton d'allégresse contenue.

* * * * *

Lorsque, deux jours plus tard, la comtesse Zolanyi et ses filles

revinrent à Budapesth, elles manquèrent tomber de leur haut en

apprenant la singulière apparition du prince Milcza dans la vieille

demeure où il n'avait pas mis les pieds depuis des années.

--Voilà qui est bien de lui! s'écria la comtesse en levant les bras au

plafond. Tomber sur les gens, les surprendre, pour avoir le plaisir de

leur confusion!... Et qu'a-t-il dit en ne nous trouvant pas là, Myrtô?

Etait-il très mécontent?

--Mais vraiment non, ma cousine. Il ne pouvait l'être,

raisonnablement... Lui seul était fautif en ne vous prévenant pas de

son arrivée.

--Oh! si vous croyez qu'il se donnerait la peine!... dit Irène. Et,

fautif ou non, ce n'est jamais lui qui a tort.

--Mais enfin, quelle singulière idée lui a pris là! dit la comtesse

qui semblait réellement abasourdie. Lui, qui n'a pas quitté Voraczy

depuis si longtemps!... Et venir passer seulement quelques heures ici!

--Pour aller à la messe de minuit, lui qui avait déserté l'église!

ajouta Terka. C'est presque invraisemblable, ce que vous racontez,

Myrtô, et si Fraulein Rosa ne s'était trouvée là, j'aurais pensé que

vous aviez été le jouet d'un rêve.

--Est-il toujours sombre? Vous a-t-il paru remis un peu de sa grande

douleur? interrogea la comtesse.

--Oui, vraiment, ma cousine. On sent fort bien qu'il souffre

profondément toujours, mais il réagit et sa physionomie n'est plus tout

à fait comme autrefois... Fraulein Rosa l'a remarqué aussi.

--Oui, c'est exact, confirma l'institutrice.

--Et il a accepté de réveillonner avec vous? dit Irène d'un ton de

profonde stupéfaction. Allez-vous m'apprendre aussi qu'il s'est montré

causant et aimable?

--Mais parfaitement, vous tombez juste, répliqua l'institutrice avec

calme.

La jeune fille laissa glisser ses bras le long de son corps.

--Non, Fraulein, c'est inouï!... quelle fée l'a donc transformé d'un

coup de baguette?

--Mais enfin, vous a-t-il donné une explication plausible sur ce

voyage impromptu? interrogea la comtesse.

--Il m'a dit qu'il lui était venu tout à coup l'idée de passer en

famille cette nuit de Noël, répondit Myrtô.

--Mais en cas, il aurait dû être très désappointé, très mécontent?...

Je crois plutôt qu'il n'a pas eu le courage de rester à Voraczy pour

cette fête de Noël, qui lui rappelait peut-être plus cruellement le

souvenir de son fils. L'enfant avait ce jour-là la permission de

prolonger un peu la soirée, son père le prenait sur ses genoux, au coin

de la cheminée bien garnie de bûches, et le Père Joaldy venait lui

raconter des légendes de Noël.

--Oui, vous devez avoir trouvé, maman, dit Terka. Il est évident que

notre absence lui importait bien peu. Et il faut convenir que... notre

veillée de Noël n'aurait pas été si agréable que là-bas.

--C'est donc Myrtô et Fraulein qui auront eu tout l'honneur et le

plaisir de la rapide visite du prince Milcza, ajouta ironiquement

Irène. Elles n'en paraissent pas plus émues que cela!... Pourtant, de

le voir seulement un peu causant, il y avait de quoi être renversée,

réellement!

--J'en ai été simplement satisfaite pour lui, répondit Myrtô avec

froideur.

Elle se sentait vivement irritée du persiflage d'Irène, et peut-être

plus encore de la satisfaction à peine déguisée dont témoignait la

physionomie de ses cousines... Et cependant tout ce luxueux bien-être,

tous ces plaisirs qui leur étaient indispensables se trouvaient dus à

la générosité du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait été dur et

autoritaire... Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour

par lui à Myrtô, il eût peut-être agi autrement s'il avait trouvé en

elles des caractères sérieux et fermes, avec le désir d'adoucir par

leur affection sa triste existence, et il était certain qu'il ne leur

savait aucun gré de leur extrême souplesse à son égard.

* * * * *

L'ère des étonnements n'était pas close pour la comtesse Zolanyi et ses

filles. Le prince Milcza, décidément, aimait les décisions soudaines et

mystérieuses... Une lettre de Katalia à sa filleule vint apprendre au

palais Milcza cette stupéfiante nouvelle: le prince avait quitté

Voraczy, accompagné de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager,

croyait-on.

Un mois plus tard, la comtesse reçut de son fils un billet, laconique

toujours, et timbré de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en

Algérie, le prince Arpad s'était installé dans l'hôtel depuis si

longtemps délaissé par lui.

Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent

bientôt qu'il avait fait sa réapparition dans les salons

aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littéraires autrefois

fréquentés par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus

flatteur empressement.

--C'est inouï! s'écria la comtesse Gisèle en apprenant cette nouvelle.

Aurais-je jamais pensé pareille chose!... On croirait positivement que

c'est la mort de son fils qui l'a enlevé à sa misanthropie!... Et

pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'était cela,

me semble-t-il. Quand je songe comme il était encore sombre et étrange

à notre départ de Voraczy!

--Oui, il est réellement incompréhensible! déclara Irène. Je le

croyais désespéré... pas du tout, c'est une résurrection! On viendrait

maintenant me dire qu'il songe à un second mariage que je n'en serais

pas étonnée.

Ces mots furent prononcés avec une sorte d'irritation contenue, dont

Myrtô ne s'expliqua pas la raison, mais qui eût été comprise de

quiconque aurait pensé à ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait

pour héritiers naturels son frère et ses soeurs. En admettant que ses

domaines patronymiques retournassent à sa famille paternelle, il lui

restait encore de quoi combler les rêves les plus ambitieux de Terka et

d'Irène... Et cet éblouissant mirage s'évanouirait devant la

perspective d'une seconde union.

L'Exilée · 第 20 / 25 题