Myrtô se réveilla le lendemain à son heure accoutumée--c'est-à-dire
de fort bonne heure--et se leva rapidement, toute reposée de la
légère fatigue du voyage et charmée à la vue du gai soleil qui entrait
par les deux fenêtres.
Aussitôt habillée, elle alla vers l'une d'elles et l'ouvrit. Les
jardins du château s'étendaient devant elle, admirablement dessinés.
Mais quels singuliers jardins c'étaient donc! Aussi loin que sa vue
s'étendît, Myrtô n'y voyait pas une fleur. Les corbeilles étaient
formées de feuillages d'une variété de tons inouïe, de plantes vertes
superbes et rares. Dans des bassins de marbre, l'eau s'irisait et se
moirait sous les rayons d'or qui la frappaient.
--Pas de fleurs! murmura Myrtô avec tristesse.
Comme sa mère, elle aimait ces délicats chefs-d'oeuvre donnés par Dieu
à l'homme pour charmer son regard... Et la vue de ces jardins sans
fleurs faisait descendre en elle une singulière impression de
mélancolie.
Une jeune femme de chambre en costume national vint lui apporter son
déjeuner. Après avoir bu rapidement le chocolat mousseux, Myrtô
descendit l'immense escalier, au bas duquel elle trouva un domestique à
qui elle demanda le chemin de la chapelle. Il l'accompagna, à travers
de larges corridors dallés de marbre, jusqu'à une porte de chêne
sculpté qu'il ouvrit en s'inclinant respectueusement.
La chapelle avait dû faire partie de bâtiments antérieurs au château
actuel, car elle semblait fort ancienne. Comme elle était assombrie par
des vitraux foncés, Myrtô ne vit tout d'abord que l'autel, où un vieux
prêtre à la longue barbe neigeuse commençait l'_Introït_.
Elle s'agenouilla au hasard sur un antique banc sculpté. Quelques
serviteurs, seuls, assistaient au saint Sacrifice. Devant le choeur,
une rangée de fauteuils et de prie-Dieu armoriés annonçait la place
habituelle de la comtesse et de ses enfants. Tout à fait en avant, se
voyaient deux autres sièges d'une somptuosité sévère, surmontés de la
couronne princière.
La messe terminée, Myrtô fit le tour de la chapelle, elle admira les
trésors artistiques dont les princes Milcza avaient orné le petit
sanctuaire. Puis, après une dernière prière, elle sortit et se trouva
dans une galerie immense qui précédait immédiatement la chapelle.
La paroi de gauche était garnie d'une succession d'admirables vitraux
qui répandaient sur le dallage de marbre des traînées de pourpre,
d'indigo et de jaune d'or. Celle de gauche se couvrait de tableaux
religieux, oeuvres de maîtres, alternant avec d'anciennes tapisseries
d'une valeur inestimable... En regardant ces merveilles qui charmaient
son âme d'artiste, Myrtô atteignit ainsi l'extrémité de la galerie.
Par une porte de chêne largement ouverte, elle vit un perron de marbre
rouge, que balayait un domestique en tenue de travail. Au-delà
s'étendait la perspective des jardins et du parc.
Elle descendit dans l'intention de voir de près ces étranges jardins et
de s'approcher des serres superbes dont le dôme étincelait là-bas entre
les arbres. Peut-être les fleurs s'étaient-elles réfugiées là?
Mais Myrtô fut déçue. Derrière les vitres, elle n'aperçut que des
plantes vertes, les plus rares, les plus magnifiques, et des feuillages
de tous les tons, depuis le pourpre intense jusqu'au vert pâle argenté.
Malgré sa désillusion, Myrtô se sentait si bien mise en train par ce
gai soleil et cette brise matinale si fraîche, qu'elle résolut de faire
une toute petite exploration dans le parc. Elle se mit à marcher d'un
pas vif et atteignit bientôt les grands vieux arbres magnifiques qui
formaient une voûte majestueuse aux allées, grandes et petites,
s'entrecroisant en tous sens.
Ce parc était superbe, il devait être interminable et renfermer mille
coins charmants. Seulement, chose singulière, Myrtô n'y avait pas
encore aperçu une fleur. Fallait-il donc penser que cette terre se
refusait à en produire?
Ah! si, voilà qu'elle en découvrait une, blottie sous les feuilles, une
petite jacinthe qui semblait toute honteuse de se trouver là. Sa vue
épanouit le coeur de Myrtô, et la jeune fille, se penchant, la cueillit
et la glissa à son corsage.
Il fallait maintenant songer à revenir, malgré l'attrait qui l'eût
poussée toujours plus avant. La jeune fille prit une petite allée
presque envahie par les arbustes croissant follement, en toute liberté.
Une herbe fine et rare couvrait le sol, piqué de points d'or par le
soleil lorsque celui-ci réussissait à percer l'amoncellement de
feuillage qui formait une voûte idéalement fraîche.
Tout à coup, Myrtô se vit au bout de l'allée, devant une prairie
immense entourée de futaies. Des aboiements retentirent, deux lévriers
noirs bondirent vers la jeune fille. Surprise et effrayée, elle ne put
retenir un léger cri...
--Ici Hadj, Lula! dit une voix brève.
Les chiens s'arrêtèrent, et Myrtô, tournant un peu la tête, vit à
quelques pas d'elle un jeune homme de taille haute et svelte, en
costume de cheval, qui se tenait appuyé à l'encolure d'un magnifique
alezan doré, tout frémissant sur ses jambes nerveuses. Elle rencontra
deux grands yeux sombres et irrités, et devant ce regard, elle souhaita
soudain rentrer sous terre.
L'inconnu souleva son chapeau, d'un geste pleine de hauteur, et
détourna la tête. Myrtô rentra précipitamment sous le couvert de
l'allée, elle revint sur ses pas et prit, un peu au hasard, une
direction qui se trouva heureusement être la bonne, car elle atteignit
bientôt les jardins et vit devant elle la masse imposante du château,
doré par le soleil qui faisait étinceler les vitres des innombrables
fenêtres.
Au moment où Myrtô s'en approchait, le bruit d'un galop de cheval lui
fit tourner la tête. L'inconnu de tout à l'heure arrivait, en droite
ligne, faisant franchir à l'alezan les obstacles représentés par les
corbeilles de feuillages et les bassins de marbre. Il était
incomparable cavalier, d'une extrême élégance, absolument maître de la
bête superbe et fougueuse qu'il montait.
A quelques mètres du grand perron, l'animal s'arrêta net. Le jeune
homme sauta légèrement à terre, jeta les rênes à un des domestiques qui
se précipitaient vers lui et gravit rapidement les degrés du perron.
Terka sortait à ce moment, une ombrelle à la main. L'inconnu s'arrêta
près d'elle, lui tendit la main et lui dit quelques mots. Myrtô, qui
n'osait plus avancer, voyait fort bien l'expression irritée de son
visage--ce visage qui avait les traits de celui du jeune magnat de
l'hôtel Milcza, mais qui différait d'expression, n'en ayant conservé,
semblait-il, que la fierté altière.
Terka baissait les yeux, elle semblait fort mal à l'aide en répondant à
son interlocuteur. Celui-ci pénétra dans le vestibule, et la jeune
fille descendit lentement les degrés.
Elle aperçut Myrtô qui s'avançait enfin.
--Vous venez du parc, petite malheureuse? dit-elle d'un air légèrement
agité.
--Mais oui... Ai-je commis en cela quelque chose de répréhensible? fit
Myrtô, inquiète.
--Au fait, personne ne vous avait prévenue, vous ne pouviez pas
savoir... C'est l'heure de la promenade du prince, et il veut la faire
absolument solitaire. La moindre rencontre lui déplaît. Les gens de par
ici le savent et s'écartent de sa route dès qu'ils entendent le galop
de son cheval.
--Je regrette de n'avoir pas été prévenue. J'ai commis sans le vouloir
une indiscrétion qui a sans doute vivement contrarié le prince Milcza,
si j'en juge par l'expression de sa physionomie lorsque je me suis
trouvée tout à l'heure devant lui, dans le parc. J'ai eu un peu peur,
je l'avoue, et j'ai fui comme une petite fille.
--Oh! vous n'êtes pas la seule! Quand le prince est contrarié, il sait
le montrer de telle façon que l'on souhaiterait trouver un trou de
souris pour s'y nicher... Enfin cette fois, j'espère qu'il ne vous en
voudra pas trop. Je lui ai expliqué que vous aviez péché par ignorance,
et il a paru accepter l'excuse. Pour plus de sûreté, vous pourrez lui
exprimer vous-même vos regrets, la première fois que vous le verrez...
Comment trouvez-vous ces jardins, Myrtô?
--Ils seraient superbes s'il y avait des fleurs, répondit franchement
Myrtô.
Terka jeta un coup d'oeil effaré vers le vestibule où avait disparu
tout à l'heure le prince Milcza.
--Ne parlez jamais de fleurs devant lui! Il les hait, on n'en voit pas
une ici. Ses gardes, pour lui faire leur cour, poussent le zèle jusqu'à
pourchasser les pauvres petites malheureuses qui oseraient s'épanouir
dans le parc. Mais je suis de votre avis, Myrtô, ajouta-t-elle à voix
basse.
Elle ouvrit son ombrelle et s'éloigna vers les jardins, d'une allure
nonchalante et un peu lasse. Myrtô rentra dans le château et réussit,
non sans peine, à retrouver sa chambre. Il lui faudrait quelque temps
avant de s'orienter dans cette immense demeure... et peut-être plus
longtemps encore pour se faire à des habitudes si étrangères pour elle,
et connaître toutes les singularités du seigneur de Voraczy.
Quel misanthrope était-il donc, si jeune encore? Une grande douleur,
peut-être, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su réagir
chrétiennement, il s'enfonçait dans une orgueilleuse mélancolie...
Myrtô, tout en songeant ainsi, commençait à défaire sa malle. Une
petite jacinthe tomba tout à coup sur les piles de linge...
--Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a
pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien précieusement, puisque
je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici.
Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout
près du portrait de la chère disparue. Longuement, elle considéra le
fin visage aux yeux très beaux, mais sans profondeur...
--Mère chérie, je voudrais tant être encore près de vous, dans notre
humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot.
* * * * *
Ce fut Terka qui assuma la tâche de faire visiter le château à Myrtô.
Sa froideur n'avait pas l'apparence de fierté presque dédaigneuse que
revêtait celle d'Irène; elle semblait faire partie inhérente de son
caractère, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se
montrer aimable et empressée.
Myrtô vit donc en détail la magnifique demeure, elle admira en artiste,
sans l'ombre d'envie, les merveilles qu'elle contenait. Elle contempla
les reliures anciennes et sans prix des volumes contenus dans la
bibliothèque, les peintures admirables ornant les plafonds des salons
meublés avec un luxe inouï, les pièces d'orfèvrerie sans pareilles
renfermées dans la salle des banquets, où avaient lieu autrefois de
somptueuses agapes, ainsi que Terka l'apprit à Myrtô.
--Maintenant, elle ne sert plus, car le prince prend ses repas dans
son appartement, avec son fils.
--C'est un très jeune enfant, n'est-ce pas?
--Oui, il a cinq ans, et il en paraît à peine trois. C'est un pauvre
petit être chétif, dont l'intelligence est par contre très développée.
Il est l'idole de son père, sa consolation.
--Je n'ai pas compris ce que m'a dit Renat; le jour de notre
arrivée... que son frère n'était plus marié, et qu'il l'était tout de
même? J'ai supposé qu'il voulait expliquer par là que le prince était
veuf...
Terka, qui franchissait en ce moment la porte de la salle, tourna vers
Myrtô un visage assombri.
--Non, il n'est pas veuf, et l'enfant avait raison. Le prince Milcza
est divorcé.
--Ah! murmura tristement Myrtô.
--Il a obtenu le divorce en France, où il résidait fréquemment, après
je ne sais quelles formalités et des difficultés sans nombre. Elle
aussi bien que lui était acharnée à le vouloir pour recouvrer sa
liberté... Donc aux yeux de certains gens, il n'est plus marié, et pour
nous, il l'est toujours. Mais nous ne parlons jamais de ces tristes
choses, que nous n'avons pu empêcher... Oh! malheureusement non! dit
Terka avec un soupir.
--Et il a gardé l'enfant?
--Oui! grâce à Dieu! S'il ne l'avait pas obtenu, je ne sais à quelles
extrémités il se serait porté!... Pauvre Arpad, la foi est morte en
lui! murmura mélancoliquement Terka.
Myrtô secoua la tête.
--La foi meurt-elle jamais complètement, Terka? Il me semble qu'il en
reste dans toute âme une étincelle cachée, capable de jaillir un jour.
--Je ne sais... En tout cas, personne ici ne se risquerait à tenter
chez lui cette résurrection morale.
--Oh! pourquoi donc? dit Myrtô avec surprise.
Terka ka regarda d'un air stupéfié.
--Pourquoi donc?... Il ne vous a donc pas suffi de le voir, l'autre
jour, pour comprendre que jamais il ne supporterait un mot à ce
sujet?... non, pas même de la part du Père Joaldy qui lui a pourtant
fait faire sa première communion!... Oh! vous ne savez pas encore ce
qu'il est, Myrtô, sans cela vous ne m'auriez pas adressé une pareille
question!
--C'est que, dit doucement Myrtô, je ne comprends pas que l'on puisse
vivre près d'une âme souffrante et séparée de Dieu sans essayer de la
guérir et de la ramener à Lui.
--Une autre, peut-être... mais celle du prince Milcza, non! Vous vous
en rendrez compte en le connaissant.
La fin de la visite du château ne causa plus à Myrtô le même plaisir.
Elle regarda distraitement la salle des Magnats, où se voyait le
fauteuil princier surélevé de plusieurs marches, la salle des Fêtes, le
jardin d'hiver, toutes merveilles qui la laissaient maintenant
singulièrement froide. Elle pensait au maître de ces magnificences, à
cet être qui souffrait peut-être douloureusement, et d'autant plus que
l'espérance divine avait quitté son coeur. Une pitié immense
envahissait le coeur de Myrtô pour ce grand seigneur qui se trouvait
ainsi plus pauvre, plus dénué qu'elle, l'humble orpheline obligée de
gagner son pain.
A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que
royale, cette armée de serviteurs supérieurement dirigée par Vildy, la
majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu
d'amour divin eussent été un baume infiniment plus doux sur les
blessures qu'il avait pu recevoir.
Jusqu'ici, Myrtô ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils
complètement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisèle n'exerçait ici
aucune autorité en dehors de son service privé, Vildy et Katalia
continuaient à tout diriger, et Myrtô remarquait parfois combien la
comtesse et ses enfants semblaient gênés et peu chez eux dans cette
demeure.
Renat avait commencé ses leçons de violon. Après avoir entendu Myrtô
jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagnée par Terka, il
avait bien voulu déclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur.
Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop à souffrir des écarts
de caractère qu'il réservait pour Fraulein Rosa dont les leçons
l'horripilaient, prétendait-il.
Myrtô faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse,
appréciant le charme exquis de sa voix et d'une diction très pure, en
avait fait sa lectrice.
Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle
accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades à pied ou en
voiture. Irène la chargeait sans façon de tout ce qui la gênait:
ombrelle, manteau, sac à ouvrage. Myrtô remplaçait évidemment pour elle
une femme de chambre. Renat, peu à peu, imitait sa soeur, si bien que
Myrtô revenait parfois du parc très lasse et les bras brisés de fatigue.
La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les
autres châtelains de la contrée, elles avaient reçu de nombreuses
visites, mais Myrtô demeurait complètement à l'écart, elle restait
invisible pour les étrangers reçus à Voraczy.
Les petites épines de sa situation se trouvaient compensées par la
possibilité d'assister chaque jour à la messe et par l'appui spirituel
qu'elle trouvait dans le Père Joaldy, l'aumônier de Voraczy, prêtre
instruit et pieux, âme sereine qui se sanctifiait dans le recueillement
et dans la charité apostolique exercée envers les pauvres, très
nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1.
Intendants.] étaient souvent durs et rapaces.
Une après-midi, les jeunes filles s'attardèrent à travailler dans le
parc. Elles se hâtèrent enfin d'arriver pour l'heure du thé... Au
passage, Myrtô dit, en désignant une allée du parc:
--Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin
doit être beaucoup plus direct.
--Oui, mais il nous conduirait au temple grec près duquel le petit
Karoly passe ses journées.
--Eh bien? dit Myrtô en regardant Irène avec surprise.
--Eh bien! je ne me soucie pas du tout qu'un caprice de l'enfant ou de
son père nous immobilise là! Nous n'allons près de Karoly que par
ordre... et c'est bien assez, je vous assure!
--Oh! votre neveu, Irène! fit malgré elle Myrtô presque scandalisée.
--Irène, murmurait en même temps Terka en jetant sur elle un regard
plein d'effroi.
Irène baissa sa voix en répliquant:
--Ne crains rien, il n'y a personne... Mais vous avez l'air de penser,
candide Myrtô, que nous pouvons agir près de Karoly comme le font
généralement les tantes près de leur neveu?
Elle regardait sa cousine d'un air mi-moqueur, mi-sérieux.
--Mais je me demande pourquoi?... dit Myrtô.
--Pourquoi? Pourquoi?... Eh bien! parce qu'il est le fils du prince
Milcza!
Elle eut un petit éclat de rire ironique en rencontrant le regard
surpris de Myrtô.
--Vous ne comprenez pas?... Je vous expliquerai cela plus tard,
maintenant nous n'avons pas le temps. Marchons plus vite.
En peu de temps, elles arrivèrent près de la grande terrasse de marbre
sur laquelle donnait le salon où se tenait habituellement la comtesse
Zolanyi. Irène, tout en gravissant les degrés, s'écria:
--Mes cheveux sont un peu défaits, mais tant pis, je ne remonte pas!
J'ai soif et je vais vite me servir une tasse de...
Elle s'interrompit brusquement et s'arrêta net. Deux lévriers noirs
apparaissaient au seuil du salon et s'élançaient vers elle...
--Ciel! le prince est là! murmura-t-elle d'une voix étouffée. Et
justement nous sommes si en retard!... Et mes cheveux!...
--Redescends et cours vite à ta chambre, conseilla tout bas Terka.
--Pour le faire attendre davantage?... D'ailleurs il m'a vue
certainement... Eh bien! où allez-vous, Myrtô? Venez, au contraire,
vous détournerez peut-être un peu l'orage.
Myrtô entra à la suite de ses cousines... En face de la comtesse, le
prince Milcza, vêtu de flanelle blanche et à demi enfoncé dans un
fauteuil, feuilletait distraitement une revue. Il tourna vers les
arrivantes ce regard sombre qui avait si bien effrayé Myrtô.
--Vos montres retardent par trop, comtesses, dit-il d'un ton glacé.
Il aperçut à ce moment Myrtô qui se dissimulait un peu derrière ses
cousines et, se levant, il s'inclina pour la saluer.
La comtesse s'empressa de faire la présentation, dans l'intention, sans
doute, de détourner l'orage, comme disait Irène. Le prince adressa
quelques mots polis et froids à Myrtô, qui réussit à répondre sans trop
se troubler, malgré l'étrange timidité dont elle était tout à coup
saisie.
Le prince Milcza tendit la main à ses soeurs et s'assit de nouveau en
face de sa mère. Irène s'avança vers la table à thé pour remplir son
office accoutumé. Mais la voix brève du prince s'éleva...
--Laissez Terka nous servir le thé et allez vous recoiffer, Irène.
Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en désordre.
La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester... Myrtô s'était
assise près de la table à thé, et, voyant que la comtesse travaillait à
l'aiguille, elle prit elle-même un ouvrage commencé.
Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de
détachement hautain. Il parut à peine s'apercevoir que Renat, entré
doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la
main.
Myrtô sentait autour d'elle une atmosphère inaccoutumée. Sur la
comtesse comme sur ses enfants, une gêne étrange semblait lourdement
peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis près de sa mère,
aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin méticuleux que Terka
apportait toujours à la confection du thé paraissait se doubler
aujourd'hui, comme s'il lui eût fallu absolument atteindre à la
perfection... Et en rentrant dans le salon, Irène, si frondeuse en
paroles, se glissa silencieusement à sa place, voulant sans doute
éviter d'attirer sur elle l'attention de son frère.
C'était la présence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet
effet singulier... Myrtô l'éprouvait pour sa part. Mais à cela, rien
d'étonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'était pour lui
qu'une étrangère, comme il l'avait nettement marqué en l'appelant tout
à l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne
lui avaient pas refusé le titre de cousine.
En le voyant en pleine lumière, Myrtô avait constaté aussitôt l'extrême
ressemblance du prince avec le portrait de l'hôtel Milcza. Seulement,
il y avait entre eux la différence qui sépare un homme dans tout
l'éclat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vécu et souffert.
Le beau visage du prince avait une expression dure et altière, encore
accentuée par le pli dédaigneux des lèvres, et il fallait convenir que
l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brèves de ce
fils et de ce frère n'étaient pas faits pour encourager les
épanchements de siens.
Les deux lévriers, qui s'étaient couchés aux pieds de leur maître, se
dressèrent tout à coup et s'élancèrent vers une des portes-fenêtres. La
comtesse, levant les yeux, dit vivement:
--Ah! c'est Karoly!
Une forte femme brune, jeune encore, portant un riche costume national,
apparaissait au seuil du salon. Elle tenait entre ses bras un enfant--un
frêle petit être vêtu de blanc qui ne semblait pas avoir dépassé
trois ans.
La comtesse se leva avec empressement et, s'avançant, prit l'enfant des
mains de la servante. Terka, ses soeurs et Renat s'approchèrent, ils
effleurèrent d'une caresse les cheveux noirs qui couvraient la tête du
petit garçon, en ayant l'air d'accomplir ainsi quelque rite
d'indispensable étiquette... Et la comtesse elle-même ne montrait pas
plus d'expansion envers son petit-fils.
Karoly tourna vers son père ses yeux noirs trop grands, sa pâle petite
figure souffrante et un peu maussade s'éclaira soudain, et il tendit
les bras vers le prince... Celui-ci se leva, il vint vers l'enfant et
le prit entre ses bras.
Son visage dur et sombre s'était soudain incroyablement adouci, ses
yeux superbes s'imprégnaient d'une caressante tendresse en se posant
sur le petit être blotti contre sa poitrine... Il ne semblait plus le
même homme, il était vraiment bien en cet instant le jeune magnat du
portrait vu par Myrtô.
Karoly, la tête penchée sur son épaule, contemplait son père avec une
sorte d'adoration. Ses petits doigts maigres caressaient doucement la
chevelure sombre, extraordinairement épaisse et bouclée, qui donnait à
la physionomie du prince Milcza un caractère un peu étrange.
Le regard de l'enfant tomba tout à coup sur Myrtô qui était demeurée
assise et le regardait avec un intérêt compatissant. Il la considéra un
instant, puis étendit le doigt vers elle.
--Qui est-ce, papa?
Il avait une toute petite voix douce et chantante, qui s'alliait bien à
sa frêle apparence.
--Va le lui demander, mon petit chéri, répondit le prince Milcza.
Il le mit à terre, et l'enfant fit quelques pas vers Myrtô.
Comme il était petit et délicat!... Le coeur de Myrtô se serra de
pitié. Elle se leva et, se penchant vers Karoly, le prit entre ses bras.
--Je m'appelle Myrtô Elyanni, et je viens de France, dit-elle en
enveloppant l'enfant du doux rayonnement de ses prunelles veloutées.
--Myrtô... Myrtô... répéta Karoly en passant sa petite main sur celle
de la jeune fille. C'est joli... et vous resterez ici?
--Mais je le pense.
--Je suis content... Je veux rester avec vous aujourd'hui.
Et, d'un geste confiant, l'enfant passait ses bras autour du cou de
Myrtô.
--Voilà une sympathie spontanée dont Karoly n'est pas coutumier, dit
le prince qui suivait cette scène d'un regard énigmatique. Vous devez
aimer beaucoup les enfants, Mademoiselle, et celui-ci en aura eu
l'intuition?
--En effet, prince, je suis très attachée à ces chers petits êtres, et
j'en ai l'habitude, car je m'occupais beaucoup, à Neuilly, d'un
patronage voisin de notre logis.
--Vous pouvez vous retirer, Marsa, dit le prince en s'adressant à la
servante demeurée près de la porte. Servez-nous promptement le thé,
Terka. Vous êtes d'une lenteur désespérante, aujourd'hui.
Il s'assit de nouveau, tandis que Myrtô reprenait sa place en gardant
Karoly sur ses genoux. L'enfant se blottissait contre elle et demeurait
silencieux, mais son regard ne quittait pas son père dont les yeux,
chaque fois qu'ils rencontraient ceux de Karoly, prenaient cette
expression de caressante douceur qui contrastait tellement avec leur
habituelle dureté, dont la voix si brève, si froidement impérieuse,
avait des intonations incroyablement tendres en s'adressant à l'enfant.
Le prince parlait fort peu, d'ailleurs, et le salon de la comtesse
Zolanyi avait perdu ce soir sa physionomie accoutumée, alors qu'Irène
et Renat l'animaient de leur vivacité et de leur bavardage. La comtesse
elle-même, qui aimait fort à causer d'ordinaire, semblait avoir peine à
trouver quelques sujets de conversation, bien vite épuisés par le
laconisme de son fils.
Le maître d'hôtel apporta pour Karoly du lait dans un petit pot ciselé
qui était une pure merveille. L'enfant voulut que Myrtô elle-même le
lui versât dans une tasse, et qu'elle soutînt celle-ci tandis qu'il
buvait lentement.
--Vous venez d'obtenir un excellent résultat, Mademoiselle, dit le
prince d'un ton satisfait. Depuis quelques jours, Karoly ne voulait
plus prendre son lait, et je n'osais le forcer, craignant qu'il n'en
résultât plus de mal que de bien. Mais ce jeune capricieux se décide
aujourd'hui... en votre honneur, probablement.
--Je l'aime bien, papa, dit la petite voix de Karoly.
--Vous pouvez être fière, Myrtô, les sympathies de Karoly ne sont
jamais si promptes, d'ordinaire, dit en souriant la comtesse Gisèle.
--Cela n'a pas d'inconvénient maintenant. Je saurai lui apprendre plus
tard la défiance, répliqua le prince d'un ton dur qui impressionna
singulièrement Myrtô.
Il se leva et sortit sur la terrasse. Ayant allumé un cigare, il se mit
à fumer en marchant de long en large.
Irène et Renat osèrent alors remuer un peu et commencèrent à parler
d'une voix assourdie. Mais leur mère mit bientôt un doigt sur sa bouche
en indiquant Karoly du regard. L'enfant s'endormait dans les bras de
Myrtô.
Le prince Milcza rentra doucement, il s'assit et se mit à lire jusqu'au
moment où Karoly se réveilla. Il se retira alors, emportant l'enfant un
peu ensommeillé encore, et qui répétait en adressant à Myrtô de petits
signes de main:
--Je vous aime, Myrtô. Vous viendrez vous amuser avec moi, vous me
direz des histoires. J'aime beaucoup les histoires...
Lorsque la porte se fut refermée sur le prince, le silence régna encore
un moment dans le salon. Puis Renat se leva, s'étira brusquement et
s'élança au dehors en murmurant:
--Je n'en peux plus!
Irène sortit un mouchoir de batiste et l'appuya contre son front en
disant d'une voix dolente:
--J'ai une atroce migraine! C'est une chose horriblement fatigante
d'avoir à se surveiller ainsi, quand on sait qu'un mot, un simple
mouvement peut être l'objet de critiques sévères... et injustes.
--Irène! dit la comtesse avec un coup d'oeil plein d'effroi vers la
porte.
--Voyons, maman, vous n'allez pas supposer que le prince Milcza écoute
au trou de la serrure! répliqua la jeune fille avec un petit rire
ironique.
--Mais un domestique peut entendre, mon enfant!... Et si jamais un mot
pareil arrivait à ses oreilles!... Tu ne veilles pas assez sur tes
paroles, Irène.
--C'est quelquefois plus fort que moi, maman. J'ai des moments de
révolte, voyez-vous... Allons, je vais imiter Renat en faisant un petit
tour dans le parc pour me calmer les nerfs... Vous aussi, Myrtô?
dit-elle en voyant la jeune fille se lever.
--Non, je vais faire une prière à la chapelle, Irène.
Une petite lueur ironique et quelque peu méchante passa dans le regard
d'Irène. Elle sortit en même temps que Myrtô, et, dans le corridor,
posa une seconde sa main sur le bras de sa cousine.
--C'est cela, allez prendre des forces, Myrtô, car, ou je me trompe
fort, vous aurez sous peu à déployer toute votre patience et votre...
comment dirais-je? votre humilité. Karoly vous a en grande faveur...
Or, vous saurez ce qu'il en coûte de posséder la faveur de Karoly.
--Que voulez-vous dire, Irène? fit Myrtô en la regardant avec surprise.
--Vous le saurez bientôt... et je souhaite charitablement que votre
esclavage ne dure pas plus longtemps que le mien.
Elle se mit à rire d'un air moqueur et s'éloigna, laissant Myrtô
stupéfiée et perplexe.