Le temps était froid et brumeux, il tombait une pluie fine lorsque
Myrtô prit, le lendemain, le train pour Paris. Un peu d'angoisse
l'oppressait à la pensée de pénétrer dans ce milieu inconnu, où tous
n'auraient peut-être pas pour elle la même bienveillance que la
comtesse Gisèle.
Un tramway la déposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue
où habitait la comtesse... Bientôt la jeune fille s'arrêta devant un
ancien et fort majestueux hôtel qui portait, gravées dans un écusson de
pierre, des armoiries compliquées. Un domestique en livrée noire fit
traverser à Myrtô le vestibule superbe, puis un immense salon décoré
avec une splendeur sévère et artistique, et l'introduisit dans une
pièce à peine plus petite, tout aussi magnifiquement ornée, mais qui
avait un certain aspect familial grâce à une corbeille à ouvrage, à des
livres entr'ouverts, à un certain désordre dans l'arrangement des
sièges, et aussi à la présence d'un petit chien terrier, blotti dans un
niche élégante.
Cette pièce était déserte... Le domestique s'éloigna, d'un pas assourdi
par les tapis, et Myrtô jeta un coup d'oeil autour d'elle.
Son regard fur attiré tout à coup par un tableau placé au milieu du
principal panneau. Il représentait un jeune homme de haute taille, très
svelte, qui portait avec une incomparable élégance le somptueux costume
des magnats hongrois. La tête un peu redressée dans une pose altière,
il semblait fixer sur Myrtô ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs,
qui étincelaient dans un visage au teint mat, orné d'une longue
moustache d'un noir d'ébène. Sa main fine et blanche, d'une forme
parfaite, était osée sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par
une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans
le pli de ses lèvres, décelait une fierté intense, une volonté
impérieuse et la tranquille hauteur de l'être qui se sent élevé
au-dessus des autres mortels.
Du moins, ce fut l'impression première de Myrtô... Et pourtant, quelque
chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrtô ne su pas
définir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis
dans le regard de son modèle.
Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas légers dans le salon voisin,
fit retourner Myrtô. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et
mince, et une fillette à l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mêmes
cheveux d'un blond argenté, les mêmes yeux gris très grands et un peu
mélancoliques, la même coupe longue de visage, et le même teint d'une
extrême blancheur.
--Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'aînée en tendant la main à
Myrtô. Ma mère, en nous racontant hier sa visite, nous avait donné le
désir de vous connaître... Mais il faut que nous nous présentions
nous-mêmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka.
Presque aussitôt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres
enfants, Irène et Renat. Irène était une jeune fille de seize à
dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement
coiffés, au visage irrégulier, mais assez piquant. Elle était vêtue
avec une élégance très parisienne, et semblait poseuse et fière.
Renat, un garçonnet d'une dizaine d'années, lui ressemblait beaucoup,
et paraissait en outre d'un caractère difficile, ainsi que Myrtô put le
constater pendant le repas. Sa mère semblait le gâter fortement,
Fraulein Loenig, une grande blonde à l'air sérieux et paisible, n'avait
évidemment aucune autorité sur lui... Ce futur élève promettait de surs
moments à Myrtô. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus
calme et plus douce.
Myrtô se sentait un peu oppressée dans cette salle à manger magnifique,
au milieu des recherches d'un luxe raffiné qui lui était
inconnu--recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitôt, sans
hésitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la
correction de femmes bien élevées, accomplissant un devoir strict, mais
aucun élan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif
d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mère avait été une
Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traitée comme
étant complètement de la famille.
Irène surtout semblait froide et altière. Elle prenait, en s'adressant
à sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrtô préférait la
tranquille indifférence qu'elle croyait saisir sous la réserve de
Terka. La comtesse Gisèle lui semblait, de toutes, la mieux disposée à
son égard.
Et cependant, une phrase d'Hélène vint révéler à Myrtô un fait qui
montrait clairement que la comtesse Zolanyi n'avait plus néanmoins
considéré tout à fait des siennes Hedwige Elyanni.
La jeune fille parlait de Paris et déclarait qu'elle aurait voulu y
vivre toujours.
--Les deux mois que nous y passons chaque année me consolent un peu du
long séjour qu'il nous faut faire au château de Voraczy, ajouta-t-elle.
Deux mois!... Et jamais la comtesse Gisèle n'était venue voir sa
cousine!
L'impression pénible éprouvée par Myrtô se reflétait sans doute dans
son regard, car la comtesse regarda sa fille d'un air contrarié et
orienta sur un autre terrain la conversation en parlant de Voraczy, la
résidence du prince Milcza, où elle passait avec ses enfants le
printemps, l'été, et une partie de l'automne.
--Si la réponse de mon fils est favorable, c'est là où nous vous
emmènerons, Myrtô. Vous verrez le plus magnifique domaine de la
Hongrie...
--Je l'aimerais mieux moins magnifique, avec quelques fêtes, des
réunions, de grandes chasses comme autrefois! soupira Irène.
Heureusement, nous avons les réceptions chez les châtelains du
voisinage, mais nous ne pouvons leur rendre leurs politesses que par de
petites réunions sans importance, alors que Voraczy est un tel cadre
pour tout ce que l'imagination peut rêver des fêtes incomparables!
--Moi j'aime Voraczy, dit Mitzi qui n'avait pas parlé jusque-là. L'air
y est si bon!... et on y est plus tranquille qu'à Paris, à Vienne ou à
Budapest.
--Je l'aime aussi! déclara Renat. Je m'y amuse bien... excepté quand
il faut que j'amuse Karoly.
Ces derniers mots furent prononcés à mi-voix, comme s'il craignait
d'être entendu par quelque personnage invisible.
Le front de la comtesse se plissa un peu, tandis qu'un léger effarement
passait dans le regard de Mitzi.
--Je t'ai déjà dit, Renat, qu'il ne fallait jamais... jamais... Tu le
sais bien, voyons!
Le regard hardi de l'enfant se baissa comme sous une mystérieuse
menace, qui ne semblait cependant pas exister dans le ton presque
apeuré de sa mère.
Dans le salon, après le repas, la conversation se traîna un peu. Les
goûts, les habitudes de Myrtô étaient trop différents de ceux de ses
parentes, très mondaines, du moins la comtesse et Irène, car Terka
semblait beaucoup plus paisible. Aussi, Myrtô ne se heurta-t-elle qu'à
de faibles instances lorsqu'elle se leva bientôt pour prendre congé.
--Attendez au moins un peu, le temps que l'on attelle pour vous
conduire à la gare, dit la comtesse. Et revenez un de ces jours, quand
il vous plaira. J'espère avoir bientôt une réponse de mon fils... Comme
je la suppose favorable, il faudrait songer par avance à ce que vous
ferez de vos meubles, car notre départ pour Vienne est fixé dans une
dizaine de jours. Je pense que vous devrez les vendre...
--J'aurais aimé à conserver la chambre de ma mère, dit Myrtô d'une
voix un peu tremblante. Elle n'a qu'une faible valeur, les meubles
étant vieux et défraîchis.
--Je comprends ce désir, mon enfant, mais qu'en ferez-vous?... Certes,
je n'aurais pas mieux demandé que de les faire enfermer ici, dans une
des chambres du second étage, mais cette demeure appartient au prince
Milcza, et l'intendant qui gère les propriétés que mon fils possède en
France se refusera certainement à faire entrer ici quoi que ce soit
sans l'assentiment de son maître. Et ni lui, ni moi n'oserions écrire
au prince pour une chose de si petite importance.
--Je réfléchirai... je verrai si je ne puis trouver une combinaison,
dit Myrtô.
--C'est cela... Peut-être ces voisines dont vous m'avez parlé vous
donneront-elles une idée... Et dites-moi mon enfant, ne craignez pas,
s'il vous manque quelque chose...
Myrtô rougit un peu et répliqua vivement:
--Merci, ma cousine, mais j'ai suffisamment, je vous assure. Ma pauvre
maman venait de recevoir son trimestre de pension...
Un domestique vint annoncer que la voiture était avancée. Myrtô serra
les mains de ses parentes, et fut reconduite jusqu'au vestibule par
Terka et Mitzi...
Les deux soeurs rentrèrent ensuite dans le salon, au moment où Irène
disait d'un ton contrarié:
--Ce sera amusant d'avoir cette jeune fille pour institutrice! Je ne
comprends pas que vous ayez songé, maman...!
--C'est vrai qu'elle est d'une beauté ravissante, dit la comtesse d'un
ton de regret. J'ai peut-être été un peu vite, l'autre jour... Mais la
pauvre enfant me faisait compassion, si seule, si triste... Et après
tout, si elle est pieuse et sérieuse comme elle le paraît, la chose ne
sera peut-être pas aussi ennuyeuse que tu le crains, Irène.
Naturellement, elle restera en dehors de toutes nos relations, nous la
confinerons dans son rôle d'institutrice...
--Je le pense bien! Croyez-vous que je serais charmée de présenter
dans le monde cette cousine inconnue...
--Si jolie et si admirablement patricienne, ajouta la voix calme de
Terka.
Irène rougit et lança à sa soeur un coup d'oeil irrité.
--Moi, je pense que je pourrai faire avec elle tout ce que je voudrai,
déclara Renat, occupé à décorer les oreilles du petit terrier avec des
écheveaux de soie enlevés à la corbeille à ouvrage de sa mère.
--Mais je crois que tu ne t'en es jamais privé avec Fraulein Rosa,
remarqua paisiblement Terka. Allons, Mitzi, il est l'heure de ta leçon
de dessin. Si Renat est disposé aujourd'hui, il nous rejoindra.
--Non, Renat n'est pas disposé! riposta le petit garçon en s'enfonçant
dans son fauteuil. Renat déteste le dessin, il n'aime au monde que la
musique... Mais j'ai bien peur que votre Myrtô ne soit un mauvais
professeur, maman, ajouta-t-il dédaigneusement.
* * * * *
Pendant ce temps, la voiture emportait Myrtô vers la gare. Il eût paru
naturel qu'une de ses cousines l'accompagnât jusque-là. Mais cette idée
n'était vraisemblablement pas venue à l'esprit d'aucune des jeunes
comtesses, Myrtô apprenait déjà qu'il existerait pour elle une limite
dans les égards et dans la sympathie.
Un peu d'amertume lui était demeurée de ces moments passés à l'hôtel
Milcza. Pour la chasser, elle entra dans une église et pria longuement,
épanchant son coeur fatigué en laissant couler doucement ses larmes.
Puis, réconfortée, elle gagna son logis.
Sur le palier du quatrième étage, Albertine causait avec son fiancé qui
venait de déjeuner en compagnie de sa future famille et retournait
maintenant à sa demeure. C'était un gros blond, bon garçon, très gai,
qui avait une excellente place dans le commerce. Myrtô le connaissait
déjà, Madame Millon l'ayant présenté à Madame Elyanni aussitôt que les
fiançailles avaient été conclues.
--Eh bien! mademoiselle Myrtô, ce déjeuner s'est bien passé? demanda
Albertine après que la jeune fille eut répondu gracieusement au profond
salut de Pierre Roland.
--Mais très bien... Seulement, je suis contente de revenir chez...
Elle allait dire comme autrefois: Chez nous... Et elle retint les
larmes qui lui montaient aux yeux en songeant qu'elle ne dirait plus ce
mot si doux.
--... Je suis si lasse de corps et d'esprit que j'avais hâte d'être de
retour ici, de ne plus avoir à causer, à écouter.
--Vous viendrez bien tout de même goûter à notre soupe, mademoiselle
Myrtô? demanda Madame Millon qui apparaissait sur le seuil, Jean pendu
à sa main. On ne causera plus beaucoup, pour ne pas vous fatiguer.
--Et je ne vous demanderai pas de me dire des histoires, ajouta Jean
avec une générosité chevaleresque.
Myrtô avait bien envie de refuser, mais elle n'osa, craignant de
blesser les excellentes créatures qui l'avaient entourée, durant tous
ces tristes jours, d'attentions affectueuses et discrètes...
Elle s'assit donc le soir à la table des Millon, et pas une minute la
modeste toile cirée, le couvert commun, les mets fort simples et le
service fait par ses hôtesses ne lui firent regretter la table
splendide, le menu délicat et le service impeccable de l'hôtel Milcza.
Ici elle se sentait aimée, là-bas acceptée seulement... Et Myrtô était
de celles qui font passer les satisfactions du coeur infiniment
au-dessus de celles du bien-être et des raffinements d'élégance.
* * * * *
Quelques jours plus tard, un billet de la princesse Zolanyi informait
Myrtô que le prince Milcza acceptait que sa mère s'occupât de la fille
de sa cousine. Il fallait donc que la jeune fille s'apprêtât aussitôt
pour son départ, et prît toutes les dispositions relatives à la vente
des quelques meubles qui ornaient le petit logement.
Ceux qu'elle désirait conserver trouvèrent place chez une voisine qui
acceptait, moyennant une faible rétribution, de les garder dans une
pièce inutilisée. Les autres furent vendus avantageusement par les
soins de Mme Millon, à qui Myrtô confia quelques souvenirs très chers
mais trop encombrants pour être emportés.
--Et je soignerai bien vos fleurs, mademoiselle! dit la brave dame en
étendant la main vers le bow-window, le jour où Myrtô quitta
définitivement le cher petit logis.
C'était, pour la jeune fille, une consolation de penser qu'elle serait
remplacée ici par ses voisines, les dames Millon échangeant, à
l'occasion du prochain mariage d'Albertine, leur logement pour celui-là
dont les pièces étaient plus vastes.
Toutes deux, avec le petit Jean, accompagnèrent Myrtô à la gare
lorsqu'elle fut revenue du cimetière où elle avait été dire une
dernière prière sur la tombe de sa mère. La jeune fille pleurait
silencieusement en se séparant de ses humbles mais véritables amies,
qui trouvaient moyen, jusqu'au dernier moment, de l'entourer
d'attentions.
--Vous nous écrirez quelquefois, mademoiselle Myrtô? demanda Albertine
en tamponnant ses yeux gonflés.
--Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez été bonnes,
toutes deux!
--Ah! si nous avions pu seulement vous conserver près de nous! soupira
Madame Millon.
Le train s'ébranlait, Myrtô vit bientôt disparaître ces visages amis...
Et elle s'enfonça dans le coin du compartiment en se disant qu'une
nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commençait pour elle.
La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrtô passa donc sa
journée et celle du lendemain à l'hôtel Milcza. L'attitude de ses
parentes se précisa telle qu'elle l'avait sentie déjà: chez la
comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une réserve
polie, chez Irène, une indifférence légèrement dédaigneuse, et à
certains instants tant soit peu agressive. Quant à Mitzi, elle semblait
se modeler sur sa soeur aînée, et Renat, agité par la perspective du
départ, avait autre chose à faire que de s'occuper de celle qu'il
appelait la remplaçante de Fraulein.
Myrtô comprit ainsi, dès le premier moment, qu'elle serait moralement
isolée dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver
une amitié chez ces cousines de son âge qui ne l'acceptaient pas tout à
fait comme une des leurs.
Les Zolanyi s'arrêtèrent au passage huit jours à Vienne, où la comtesse
avait quelques arrangements à régler. Le prince Milcza possédait dans
cette ville un palais magnifique, décoré avec le luxe le plus exquis.
Mais, pas plus que dans l'hôtel de Paris, rien ne décelait ici la
présence habituelle ou même accidentelle du maître. Terka, à qui Myrtô
fit un jour cette remarque en parcourant à sa suite les admirables
salons, répondit brièvement:
--Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy.
Dans les rares occasions où la comtesse et ses enfants parlaient du
prince, ces derniers désignaient toujours leur frère de cette façon
cérémonieuse, et tous, même l'indépendant Renat, prenaient un ton où la
déférence se mêlait à une sorte de crainte.
Les voyageurs arrivèrent par une belle soirée de mai à la petite gare
qui desservait le château de Voraczy. Deux voitures attendaient. La
comtesse et ses filles montèrent dans la première, Myrtô, Fraulein Rosa
et Renat dans la seconde, où prirent place aussi les femmes de chambre.
Le crépuscule tombait, Myrtô ne vit que vaguement le beau paysage
verdoyant qui s'étendait de chaque côté de la large route.
--Tout ça est au prince Milcza... tout ça, tout ça! disait Renat en
étendant la main de tous côtés, vers les forêts dont la ligne sombre
barrait l'horizon. Je ne peux pas vous montrer jusqu'où, et il vous
faudra longtemps pour connaître tout. Nous irons en voiture, cela
m'amusera de vous montrer... Il y a un lac si joli!... Et le Danube
n'est pas loin, vous verrez. Le prince Milcza a un petit yacht, où il
se promène quelquefois avec Karoly.
--Qui est Karoly? demanda Myrtô.
--Karoly, c'est son fils.
--Ah! le prince est marié? dit-elle avec surprise, car jamais elle
n'avait entendu faire allusion à une princesse Milcza.
--Non, il ne l'est plus... et puis il l'est tout de même, répondit
Renat.
--Voyons, que me racontez-vous là, Renat? dit-elle en souriant.
Voulez-vous dire que votre frère est veuf?
--Mais non! fit l'enfant avec impatience. Vous ne comprenez rien! Je
veux dire que... Ah! nous voilà arrivés! Regardez, Myrtô!
Les voitures, sortant d'une magnifique allée, formée d'arbres énormes,
venaient de franchir une grille immense, dont les globes électriques
éclairaient la merveilleuse ferronnerie. Au-delà de la cour d'honneur,
digne d'un palais royal, s'élevait une construction superbe, d'aspect
majestueux et presque sévère. Une lumière intense et cependant très
douce éclairait tout la façade, mais surtout le perron monumental, à
double rampe, sur lequel attendaient plusieurs domestiques en livrée
blanche à parements couleur d'émeraude.
Dans le vestibule, haut comme une église, dallé de marbre, décoré de
tapisseries magnifiques, un personnage imposant, vêtu de noir,
s'inclina devant le comtesse en disant:
--Son Excellence la prince Milcza m'a chargé de souhaiter la bienvenue
à Votre Grâce et de l'informer qu'il viendra lui présenter ses hommages
aussitôt le dîner terminé.
--Ah! merci, Vildy!... Montons vite, enfants, il ne faut pas nous
retarder... Katalia, montrez sa chambre à Mademoiselle Elyanni.
Ces mots s'adressaient à une grande femme très correctement vêtue de
soie noire. Sur son invitation, Myrtô la suivit au second étage,
jusqu'à une chambre fort bien meublée, et pourvu d'un confortable
ignoré par la jeune fille dans sa chambre de Neuilly.
Et pourtant, comme elle eût souhaité se trouver encore là-bas! Que
serait-elle dans cette opulente demeure, sinon une quasi-étrangère, la
cousine pauvre que l'on accepte et que l'on dédaigne?
Refoulant les larmes qui gonflaient ses paupières, elle se mit à genoux
et réconforta son coeur par une ardente prière. Puis s'étant hâtée de
se recoiffer et de changer sa robe de voyage, elle descendit un peu au
hasard.
Un domestique lui indiqua la salle à manger, pièce fort élégante mais
dont les dimensions relativement restreintes ne cadraient pas avec
l'apparence du château.
Le dîner fut un peu vite expédié. La comtesse semblait nerveuse, et
elle se leva sans avoir achevé son dessert lorsqu'un domestique vint la
prévenir que "Son Excellence attendait dans le salon des Princesses".
--Allons, venez vite, enfants... Renat, arrange un peu ton col. Laisse
cette crème, mon enfant, il ne faut pas faire attendre le prince.
Myrtô, remontez chez vous, reposez-vous bien. Je vous présenterai un de
ces jours, mais ce soir, il n'est pas nécessaire.
Elle s'en allait tout en parlant, suivie de ses enfants... Et Myrtô
remonta dans sa chambre, étonnée au plus haut point de tant de
correction et d'étiquette dans ces relations de mère à fils, de soeurs
à frère... Décidément, mieux valait s'appeler Millon et s'aimer à la
bonne franquette!... Et ce prince Milcza devait être quelque grand
seigneur plein de morgue, qui considèrerait de bien haut Myrtô Elyanni,
sa très humble parente.