Le lendemain matin, en sortant de la chapelle, Myrtô trouva à la porte
Constance, la femme de chambre parisienne de la comtesse Zolanyi, qui
l'informa que sa maîtresse désirait lui parler.
Myrtô, un peu surprise, la suivit jusqu'à l'appartement de la comtesse.
Celle-ci était encore couchée. Elle tendit la main à la jeune fille en
s'écriant:
--Arrivez vite, enfant! Mon fils vient de m'envoyer un mot... Du
reste, je m'y attendais, après ce qui s'est passé hier. Il paraît que
l'enfant n'a fait que parler de vous toute la soirée, et ce matin
encore, à peine éveillé. Le prince demande donc que vous passiez la
matinée et l'après-midi près de son fils.
--Si cela peut faire plaisir au pauvre petit, certainement... Mais
j'ai ce matin la leçon de Renat...
La comtesse leva les mains au ciel.
--Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut près de lui, le prince
Milcza ordonne que nous nous rendions au désir de l'enfant--car le
mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa
bouche, il faut vous mettre cela dans l'idée, Myrtô. Ni vous, ni moi ne
sommes laissées libres de refuser... Allez donc vite rejoindre
l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, près du petit temple grec.
Par ordonnance médicale, il passe là toutes ses journées dès que le
temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous
ennuyer... Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez
pas une robe noire, il n'aime pas à voir de couleurs sombres près de
l'enfant.
--Mais, je ne peux pas... je suis en grand deuil! Murmura Myrtô.
La comtesse eut un geste d'impatience.
--Mettez une robe blanche quand vous irez près de Karoly, vous la
quitterez ensuite. Je vous le répète, il n'y a pas à discuter une
demande ou un désir du prince Milcza. Dépêchez-vous, l'enfant vous
attend avec impatience.
Myrtô regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle
portait à Neuilly. Des larmes lui montèrent aux yeux tandis qu'elle
s'en revêtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir
habillée ainsi. Elle s'était pliée, par affection filiale, à cette
exigence puérile et souvent gênante. Aujourd'hui, une autorité
étrangère lui imposait la même obligation, et elle venait d'éprouver
soudain la très vive sensation de sa position dépendante, en entendant
la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer
seulement à discuter l'ordre dont elle était l'objet.
Cependant, l'âme fière et énergique de Myrtô ne se serait pas soumise
si facilement s'il ne s'était agi d'éviter peut-être une impression
désagréable à un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement,
elle pouvait faire trêve extérieurement au grand deuil dont son coeur
ressentait le douloureux brisement.
Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans le parc. Elle ne
connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses
évitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrêta-t-elle, charmée,
devant la petite merveille qui se dressait tout à coup au fond d'une
vaste clairière. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre
s'enlevait, tout blanc, d'une pureté de ligne idéale. A droite, entre
les arbres, étincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient
quelques cygnes.
Au bas des degrés du péristyle, le petit Karoly était étendu sur une
chaise longue. A quelques pas de là, Marsa, la servante qui était son
ancienne nourrice, travaillait à une broderie. Plus loin, sur un des
degrés, était assis un garçonnet d'une dizaine d'années, petit blond à
l'air craintif et rêveur, vêtu d'un riche costume hongrois.
Karoly tourna la tête, il aperçut Myrtô et jeta un cri de joie en
tendant les bras vers elle.
--Oh! venez vite, Myrtô!... Je suis si content!
Emue de cette joie enfantine, elle s'assit près de lui, et, tendrement,
caressa la petite tête qui s'appuyait contre son épaule. Le petit
garçon, ravi, répétait:
--Je suis content!... je suis content!... Et vous avez une robe
blanche! Je n'aime pas le noir, c'est vilain, c'est triste.
Il fallut que Myrtô lui racontât une histoire. Puis, fatigué, il
s'endormit, appuyé contre la jeune fille. Celle-ci, n'osant faire un
mouvement de crainte de l'éveiller, demeura inactive, en apparence du
moins, car intérieurement, elle priait pour les âmes qui l'entouraient,
pour ce pauvre petit être si fidèle dont la faiblesse et l'affection
spontanée faisaient vibrer les instincts de tendresse maternelle très
développés dans son coeur. Les petits enfants du patronage de Neuilly
savaient ce qu'il y avait pour eux de douceur, de dévouement, d'aimable
gaîté chez "la chère demoiselle Myrtô", et ce fils de prince, ce petit
magnat l'avait deviné aussitôt dans le seul regard de Myrtô.
Karoly s'éveilla au moment où apparaissait le maître d'hôtel suivi de
plusieurs domestiques portant une table et les éléments d'un couvert.
Lorsque le temps était beau, le prince et son fils prenaient leur
repas ici, ainsi que Karoly l'apprit à Myrtô.
--Et vous allez aussi déjeuner avec nous, Myrtô, dit l'enfant en lui
prenant la main.
--Oh! mais non, mon chéri, cela ne se peut pas! dit-elle vivement. Je
déjeune avec votre grand'mère et vos tantes...
--Si, si, je le veux! et papa le voudra aussi, si je lui demande.
--Voyons, soyez raisonnable, mon petit Karoly, dit doucement Myrtô. Je
reviendrai aussitôt après, je vous le promets.
Elle s'éloigna, ne sachant trop si elle avait réussi à persuader
l'enfant.
La comtesse et ses enfants se trouvaient déjà à table, lorsqu'elle
entra dans la salle à manger. Irène, tout en l'enveloppant du coup
d'oeil jaloux qui lui était coutumier envers cette trop jolie cousine,
demande ironiquement:
--Vous êtes-vous bien amusée, Myrtô?
--Le devoir est rarement un amusement, répondit Myrtô avec froideur.
J'ai été simplement heureuse de donner un peu de contentement à ce
pauvre petit malade.
--Ah! si vous avez des instincts de soeur de charité, tant mieux pour
vous! dit Irène. Ils ne seront pas de trop en la circonstance.
--Mais, Irène!... mais, Irène! s'écria la comtesse d'un ton mécontent.
--Eh bien! maman, qu'est-ce que je dis de si terrible? riposta la
jeune fille. Myrtô ne tardera pas à s'apercevoir de la vérité de mes
paroles, et peut-être sa belle sérénité ne durera-t-elle pas
longtemps... Je vous crois un peu présomptueuse, Myrtô. Nous verrons si
vous aurez même ma résistance...
Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, et, voyant que les domestiques
étaient en ce moment éloignés, elle se pencha vers Myrtô.
--...Il y a deux ans, c'était sur moi que l'enfant avait jeté son
dévolu. Il ne fallait pas que je le quitte de la journée, je devais me
plier à tous ses caprices, rire lorsqu'il le voulait, demeurer à
d'autres moments de longues heures inactive et immobile. Quand ma mère
se prépara à partir pour passer comme de coutume l'hiver à Vienne, le
prince déclara que je resterais à Voraczy, pour tenir compagnie à
Karoly. Ce que j'ai pleuré en les voyant tous partir!... Mais il
fallait paraître gaie devant l'enfant et devant son père, supporter
sans broncher une perpétuelle contrainte, un ennui dévorant. Je tombai
malade, le prince dut alors me renvoyer à Vienne. Mais il ne m'a jamais
pardonné cela.
--Il est inutile de décourager d'avance Myrtô en lui racontant toutes
ces choses, dit la comtesse d'un ton désapprobateur. D'ailleurs, elle
est peut-être plus patiente que toi...
L'entrée d'un domestique fit changer la conversation... Myrtô, le
déjeuner fini, se dirigea de nouveau vers le temple grec. Karoly
l'accueillit avec les mêmes démonstrations de joie, et il fallut
commencer aussitôt une grande partie d'une sorte de jeu d'oie qui
passionnait l'enfant. Un troisième partenaire se joignit à lui et à
Myrtô. C'était Miklos, le petit Hongrois, fils d'un ispan du prince,
qui était attaché au service et à l'amusement de Karoly.
Myrtô s'aperçut alors que le petit prince n'était pas toujours l'enfant
doux et facile qu'il s'était montré le matin. Fantasque et volontaire,
facilement maussade, il était un vrai petit tyran pour Miklos, humble
et soumis devant lui. Un moment, sans raison, sa main s'abattit sur le
visage du petit serviteur. Myrtô s'écria vivement:
--Oh! Karoly, comme c'est mal, cela! Vous n'êtes pas gentil du tout!
La nourrice interrompit son ouvrage et la regarda avec effarement, le
petit Miklos demeura un instant bouche bée, et Karoly ouvrit de grands
yeux en s'écriant:
--Mais, Myrtô, il n'y a que papa qui ait le droit de me gronder!... Et
vous, vous êtes là pour m'amuser, pour me dire de belles histoires.
Racontez-m'en une... Va-t'en, Miklos, je ne veux pas tu entendes!
--Laissez donc ce pauvre petit écouter, au contraire, cela le
distraira, dit Myrtô touchée par l'air malheureux du petit garçon qui
se levait pour s'éloigner.
--Non, non, je ne veux pas!... Va-t'en, Miklos! dit Karoly avec colère.
Myrtô posa sa main sur celle de l'enfant et le couvrit d'un regard de
pénétrant reproche.
--Vous me faites beaucoup de peine, Karoly. C'est mal d'être si dur
envers ce pauvre petit qui paraît si doux et qui doit vous être
tellement dévoué. Vous offensez ainsi beaucoup ce bon Dieu qui nous a
tant ordonné d'être bons les uns pour les autres.
--Le bon Dieu? dit rêveusement Karoly. Papa ne m'en parle jamais.
Marsa me fait dire une petite prière, le Père Joaldy vient quelquefois
s'asseoir près de moi et me parle du petit Jésus et de la Sainte
Vierge. J'aime bien l'entendre... Mais il ne faut pas dire que je vous
fais de la peine, Myrtô, fit-il en appuyant câlinement sa joue contre
la main de la jeune fille.
--Si, je le dis, parce que c'est la vérité. Voyons, me promettez-vous
d'être meilleur pour ce pauvre Miklos, mon petit Karoly?
L'enfant leva vers Myrtô ses grands yeux noirs semblables à ceux de son
père et dit gravement:
--Je tâcherai... Et puis, je demanderai à papa s'il permet que vous me
grondiez, parce que vous le faites si bien!
Myrtô ne put s'empêcher de rire et se pencha pour embrasser Karoly en
signe de réconciliation. Après quoi l'enfant ayant appelé Miklos près
de lui, elle commença une merveilleuse histoire.
Au moment le plus pathétique, Marsa se leva vivement en disant:
--Voilà Son Excellence!
--Ah! papa! dit joyeusement Karoly.
Le prince Milcza, suivi de ses lévriers, arrivait en contournant le
petit temple. Karoly s'écria gaiement:
--Venez vite vous asseoir, papa, pour que Myrtô continue son histoire!
Le prince s'avança, s'inclina devant Myrtô et prit place sur un
fauteuil au pied de la chaise longue en disant avec une hautaine
tranquillité:
--Continuez donc, Mademoiselle.
Il ouvrit un livre et parut s'absorber dans sa lecture, au grand
contentement de Myrtô. Elle réussit à secouer la gêne que lui avait
causée son apparition, et termina l'histoire à l'entière satisfaction
de Karoly.
--Oh! que c'est joli, Myrtô!... Et vous racontez si bien... Dites,
papa?
--Très bien, répondit distraitement le prince sans lever les yeux de
dessus son livre.
--Vous allez m'en dire encore une, Myrtô, continua l'enfant.
--Je crois, mon cher petit, qu'il est plus raisonnable de nous arrêter
aujourd'hui. Vous voilà un peu agité, attendons à demain, et je vous
raconterai alors quelque chose de très amusant.
--Non, tout de suite, Myrtô!
Le prince interrompit sa lecture et dit froidement:
--Vous pouvez contenter le désir de Karoly, Mademoiselle.
Son ton signifiait clairement: "Je veux que vous le contentiez".
Myrtô commença donc une nouvelle histoire. Puis l'enfant, satisfait,
lui laissa un moment de repos, et elle put prendre quelques instants
son ouvrage.
A cinq heures, on apporta le café et le lait du petit prince. Le prince
Arpad posa son livre près de lui et dit avec une froide politesse:
--Vous demanderai-je de nous servir, Mademoiselle?
Décidément, la comtesse Zolanyi n'avait pas tort en disant à Myrtô que
les mots empruntés au vocabulaire de la courtoisie mondaine prenaient,
dans la bouche du prince Milcza, une signification impérieuse des plus
marquées, qui ne laissait pas place au refus.
Tandis qu'elle s'approchait de la table, le prince se leva, et, se
penchant sur la chaise longue, prit l'enfant entre ses bras. Il se mit
à se promener de long en large, tenant pressé contre lui le petit être
dont la tête retombait sur son épaule.
--Ah! papa, j'ai quelque chose à vous demander! dit tout à coup
Karoly. Est-ce que vous permettez à Myrtô de me gronder, quelquefois?
--Je ne le permets à personne... Mademoiselle Elyanni n'a à s'occuper
que de te distraire et de t'amuser, le reste me regarde.
Ces mots tombèrent, nets et glacés, des lèvres du prince Arpad... Myrtô
se détourna légèrement pour dérober la rougeur qui couvrait son visage
et saisit la cafetière d'une main un peu frémissante.
--C'est dommage, elle gronde très bien, continua le petit garçon. Il
paraît que j'ai été méchant pour Miklos. Vous ne me l'avez jamais dit,
papa?
--Ne t'occupe pas de cela, et fais ce que tu voudras de Miklos, dit le
prince d'un ton bref.
Il s'assit de nouveau et garda l'enfant sur ses genoux. Myrtô apporta
le lait de Karoly, posa silencieusement sur une petite table près du
prince un plateau garni, et reprit sa place et son ouvrage.
--Eh bien! vous ne vous êtes pas servie, Mademoiselle? dit-il au bout
d'un moment.
--Je n'ai pas l'habitude de prendre de café, prince.
--Quelle idée! fit-il d'un ton désapprobateur, Irène aussi prétendait
ne pouvoir le souffrir, mais j'ai réussi à lui en faire prendre un peu
l'habitude. Essayez donc aussi, Mademoiselle.
Myrtô, n'ayant pas de raison plausible pour motiver un refus, se leva
et alla se verser un peu de café. Mais fallait-il donc penser que le
prince Milcza avait la prétention d'imposer à ceux qui l'entouraient
jusqu'à ses moindres goûts personnels.
Une fois son café bu, il mit l'enfant à terre et se leva en disant:
--Marche un peu, mon petit Karoly, je retourne au château mais je
reviendrai tout à l'heure.
L'enfant, après quelques pas languissants autour de la chaise longue,
vint se blottir entre les bras de Myrtô et demeura ainsi, tranquille et
silencieux, jusqu'à sept heures, où apparut de nouveau son père.
--Marsa, prenez le prince Karoly... Mademoiselle Elyanni, vous êtes
libre. A demain, n'est-ce pas? Karoly vous attendra avec impatience.
Et, sans attendre une réponse qu'il jugeait probablement superflue, le
prince salua Myrtô et s'éloigna, suivi de Marsa portant l'enfant.
--A demain, Myrtô, dit Karoly en agitant ses petites mains. Je voulais
que vous dîniez avec nous, mais papa ne veut pas.
Myrtô reprit lentement le chemin du château. Elle éprouvait ce soir une
impression bizarre. Il lui semblait qu'un étau l'enserrait, ou que des
liens impitoyables tentaient de paralyser ses mouvements.
Cette situation singulière était due sans doute à la lassitude qu'elle
ressentait. Habituée à une vie active, faisant jusqu'ici chaque jour
une promenade avec ses cousines, elle était extrêmement fatiguée par
cette journée passée tout entière dans l'immobilité.
Demain, pourtant, ce serait la même chose. Le prince Milcza l'avait dit
sans ambages: elle était destinée à amuser Karoly. Tant que l'enfant
n'en serait pas las, elle devrait être à sa disposition, se plier à
tous ses caprices.
Oui, elle avait compris nettement cela, ce soir, dans les paroles du
prince... Et elle savait aussi qu'il lui était interdit de blâmer
l'enfant, de lui adresser le moindre reproche.
--Je ne pourrai jamais! murmura-t-telle. Ce sera plus fort que moi...
Tant pis si le prince est mécontent!
Mais elle ne put retenir un petit frisson à la pensée de rencontrer ce
sombre regard étincelant de colère.
En approchant du château, elle vit Terka qui longeait une pelouse, d'un
pas hâtif. La jeune comtesse s'arrêta près de sa cousine et demanda à
voix basse:
--Le prince Milcza est rentré au château, n'est-ce pas?
--Mais oui, je le crois.
--Bien... Je vais faire une exécution, Myrtô. Maman a retrouvé ce
matin, au fond d'un chiffonnier, une miniature représentant la mère de
Karoly. Tous ses portraits, sur l'ordre du prince, ont été détruits au
moment du divorce. Je ne sais comment celui-là est demeuré... Je vais
le jeter dans le petit lac, car si jamais il en apercevait un fragment!
--Montrez-le-moi, voulez-vous, Terka?
La jeune fille jeta un coup d'oeil craintif autour d'elle, puis tendit
à Myrtô une miniature représentant une jeune femme blonde, d'une
sculpturale beauté. Des fleurs ornaient sa chevelure, couvraient sa
robe de tulle vert pâle. Les yeux, très beaux, avaient une expression
indéfinissable qui impressionna désagréablement Myrtô.
--Elle était habillée ainsi lorsqu'il la vit pour la première fois à
un bal costumé de l'ambassade de Russie. Elle était russe, et cousine
de l'ambassadeur. Sa famille était très noble, mais appauvrie. Le
prince Milcza, qui était cependant fort loin d'être un naïf, se laissa
prendre à une habile comédie de simplicité et de douceur. Très
intelligente, elle avait compris que, sous des dehors extrêmement
mondains, il cachait une âme trop sérieuse pour que la coquetterie et
la frivolité eussent chance de réussir près de lui. Elle sut flatter
aussi son orgueil, elle se montra une femme instruite, occupée d'art et
de littérature, elle ne négligea rien, en un mot, de ce qui pouvait
plaire à cet être à la fois brillant et profond, à ce grand seigneur
artiste, à ce causeur délicat...
--Lui? dit Myrtô d'un ton incrédule.
--On ne s'en douterait guère aujourd'hui, n'est-ce pas? Il était
l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son élégance
donnait le ton à la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa
fortune, ses qualités physiques et intellectuelles, il pouvait
prétendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra
Ouloussof, elle devint princesse Milcza...
Et dès lors, tout changea. Elle se révéla affamée de luxe et de
plaisirs, coeur sec, dépourvu de la moindre valeur morale. Le prince
n'a jamais fait à personne de confidences, mais il nous paraît certain
qu'il a dû amèrement souffrir de sa désillusion, car au bout de six
mois de mariage il n'était déjà plus le même. Son regard avait un peu
de cette dureté qui y est à demeure maintenant, sauf pour son fils.
Il paraît qu'il y eut entre eux plusieurs scènes terribles. Vous avez
pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais été
homme à se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures
punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant à le suivre ici et en
la privant de ces distractions mondaines qui étaient sa vie. Elle se
révolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble,
repentante, mais il se défiait, il la connaissait trop bien.
Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relâcha
légèrement de sa sévérité, permit quelques relations avec les domaines
voisins. Mais il se refusa absolument à retourner à Vienne ou à Paris.
Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver à Voraczy
étaient fort loin de suffire à son âme frivole et avide de briller sur
les plus grandes scènes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en
oeuvre pour décider son mari, mais elle se heurta à une volonté
inébranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait
assez du monde, disait-il, et prétendait vivre tranquillement dans ses
domaines en s'occupant de l'éducation de son fils.
Alors, quand elle comprit que rien n'était capable d'entamer la
résolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un
jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre à une fête
donnée à Budapest, elle fit une scène effrayante. On ne peut savoir ce
qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appelée
par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa maîtresse, elle
trouva celle-ci seule, en proie à une crise de nerfs, et proférant des
menaces contre son mari.
Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly.
Il paraît que rien ne peut dépeindre le désespoir et la fureur du
prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immédiatement, on fit des
recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas très difficile de
retrouver la fugitive. Elle s'était réfugiée à Paris, et avoua
cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se
venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule
affection.
Comment le prince, avec sa nature si entière et si ardente, a-t-il pu
éviter de se porter envers elle à quelque extrémité terrible, je ne le
sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage
précipité de sa mère et fut si gravement malade à l'hôtel Milcza qu'il
se trouva un instant condamné. Il survécut pourtant, mais il est resté
excessivement faible, comme vous avez pu le voir... Et je crois, Myrtô,
que le motif de la haine--le mot n'est pas trop fort--du prince
Milcza pour cette créature sans coeur et sans âme, se trouve là
surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aimé dans cet état, il
peut se dire: "C'est sa mère qui en est cause."
--Et c'est alors qu'il a demandé le divorce?
--Oui... le Père Joaldy a essayé de l'en détourner, mais il s'est
heurté à une âme révoltée, qui n'avait plus le guide de la foi... Il
est bien improbable que lui songe jamais à se remarier, mais pour elle,
c'est déjà fait. Elle a épousé un banquier américain et est une des
reines de Boston... Vous comprenez donc pourquoi je me hâte d'aller
faire disparaître ce dernier vestige de la présence de cette créature
néfaste.
--Le dernier?... Non, il restera toujours son fils, dit gravement
Myrtô. Elle n'a jamais cherché à le revoir?
--Jamais! la fibre maternelle n'existait même pas chez elle.
--L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrtô, en tendant la miniature à
sa cousine après y avoir jeté un dernier regard.
--Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son père l'aime d'une
tendresse passionnée qui m'effraye parfois, car on n'ose songer,
vraiment, si un jour...
Elle secoua la tête et s'éloigna vers le parc, tandis que Myrtô
continuait dans la direction du château.
Bien que le jour tombât à peine, la superbe résidence était déjà
brillamment éclairée. Là-bas, vers la droite, une clarté intense
s'échappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette
partie du château... Et une immense pitié envahit le coeur de Myrtô en
songeant aux souffrances de cette âme meurtrie et révoltée, qui n'avait
pas su chercher sa consolation près de l'unique Consolateur et
s'attachait avec une passion intense, exclusive, à un seul être, ce
pauvre petit Karoly, si frêle, si chétif, dont la vue avait serré le
coeur de Myrtô quand il lui était apparu pour la première fois.