Seuthès ne paye point aux Grecs la solde complète.--Ils le suivent
cependant dans une nouvelle expédition.--La solde n’étant pas payée
davantage, les soldats s’emportent contre Xénophon.
On passe ensuite aux Thraces qui habitent au-dessus de Byzance, dans le
pays nommé Delta. Cette contrée n’était plus à Mésade; c’était le
domaine de Térès, un ancien roi des Odryses. Là se trouve Héraclide avec
l’argent provenant de la vente du butin. Seuthès fait amener trois
attelages de mulets, les seuls qu’il eût, et plusieurs attelages de
bœufs; puis il mande Xénophon et lui dit de prendre pour lui ce qu’il
veut, et de distribuer le reste entre les stratéges et les lochages.
Xénophon lui répond: «Je me contenterai de recevoir une autre fois;
offre donc aux stratéges qui t’ont suivi avec moi, et aux lochages.»
Timarion de Dardanie, Cléanor d’Orchomène et Phryniscus d’Achaïe ont
chacun un attelage de mulets: les lochages se partagent les attelages de
bœufs. Quant à la solde, quoiqu’il y eût un mois d’échu, Seuthès n’en
paye que vingt jours. Héraclide prétend n’avoir pas pu tirer plus de la
vente. Xénophon irrité lui dit: «Tu m’as l’air, Héraclide, de n’avoir
pas pris comme il faut les intérêts de Seuthès; si tu les avais pris, tu
aurais apporté de quoi payer la solde entière; il fallait emprunter, si
tu ne pouvais faire autrement, et vendre jusqu’à tes habits.» Héraclide,
piqué de ce discours, et craignant de perdre les bonnes grâces de
Seuthès, calomnie, dès ce jour, autant qu’il peut, Xénophon auprès de
Seuthès. Les soldats s’en prennent à Xénophon de ce qu’ils n’ont pas
leur paye, et Seuthès lui en veut de ce qu’il demande avec fermeté qu’on
paye les soldats. Jusque-là, il ne cessait de lui répéter que, dès qu’on
arriverait près de la mer, il lui donnerait Bisanthe, Ganos et
Néon-Tichos[47]; mais à partir de ce moment, il n’en parle plus. C’était
le résultat d’une nouvelle calomnie d’Héraclide, disant qu’il n’était
pas sûr de confier des places à un homme qui avait une armée.
[47] Places maritimes de la Thrace.
Cependant Xénophon réfléchissait aux moyens de porter plus loin la
guerre dans le haut pays; mais Héraclide présente les autres stratéges à
Seuthès, et les presse d’assurer qu’ils conduiront tout aussi bien
l’armée que Xénophon; il leur promet sous peu de jours la solde entière
de deux mois et les engage à marcher en avant. Timasion répond: «Pour
moi, quand même la solde devrait être de cinq mines, je ne marcherai pas
sans Xénophon.» Phryniscus et Cléandre font la même réponse que
Timasion.
Alors Seuthès reproche à Héraclide de n’avoir pas appelé Xénophon: ils
le font venir seul. Xénophon, devinant la fourberie d’Héraclide, qui
voulait le calomnier auprès des autres stratéges, amène avec lui tous
les stratéges et les lochages. Seuthès les convainc tous: on part et on
marche, ayant à droite le Pont, à travers le pays des Thraces
mélinophages[48], et l’on arrive à Salmydesse. Beaucoup de bâtiments qui
entrent dans l’Euxin touchent et s’engravent en cet endroit: la mer y
est pleine de bas-fonds. Les Thraces habitants de ces parages ont établi
des colonnes de démarcation entre lesquelles chacun pille ce qui échoue
sur sa côte. On prétend qu’avant l’établissement de ces limites, bon
nombre de ces pillards s’entre-tuaient. Là on trouve beaucoup de lits,
beaucoup de coffres, beaucoup de livres et beaucoup de tous ces objets
que les matelots transportent dans des caisses de bois. La contrée
soumise, on revient sur ses pas. Seuthès avait alors une armée plus
nombreuse que celle des Grecs. Il lui était venu des montagnes une plus
grande quantité d’Odryses qu’auparavant, et tous ceux qu’il soumettait
se joignaient successivement à lui. On campe dans une plaine au-dessus
de Sélymbrie, à trente stades environ de la mer. De solde, nulle
apparence. Les soldats sont tous furieux contre Xénophon, et Seuthès, de
son côté, ne le traite plus avec la même intimité. Toutes les fois que
Xénophon veut aller le voir, celui-ci prétexte de grandes occupations.
[48] Mangeurs de millet.