Suite de l’expédition.--Rigueur du froid.--Épisthène d’Olynthe et son
prisonnier.--Xénophon en danger d’être brûlé vif.--Traité de Seuthès
avec les Thyniens.
Le lendemain, Seuthès brûle de fond en comble les villages et n’y laisse
aucune maison. Il voulait par là jeter la terreur et faire sentir aux
autres ce qu’ils auraient à souffrir, s’ils ne se rendaient pas. Il part
ensuite, et envoie Héraclide à Périnthe avec le butin, pour le vendre et
en faire la paye des soldats; lui-même avec les Grecs établit son camp
dans la plaine des Thyniens. Ceux-ci quittent leurs habitations et
s’enfuient dans les montagnes.
Il y avait beaucoup de neige, et il faisait tellement froid que l’eau
qu’on apportait pour le dîner fut gelée, et le vin lui-même dans les
amphores. Beaucoup de Grecs eurent le nez et les oreilles brûlés par le
froid. On comprit alors pourquoi les Thraces portent des fourrures de
renard sur la tête et sur les oreilles, pourquoi leurs tuniques ne
croisent pas seulement sur la poitrine, mais enveloppent leurs cuisses,
et pourquoi, à cheval, ils ont, au lieu de chlamydes, des robes qui
descendent jusqu’aux pieds. Seuthès délivre quelques prisonniers, les
envoie vers les montagnes et leur dit que, si les habitants ne
redescendent pas à leurs maisons pour se soumettre, il brûlera les
villages et le blé et les fera mourir de faim. Alors les femmes, les
enfants et les vieillards descendent, mais la jeunesse reste dans les
villages situés au pied de la montagne. Seuthès, l’ayant su, commande à
Xénophon de prendre les plus jeunes des hoplites et de le suivre. On se
met en marche pendant la nuit: au point du jour on se présente devant
les villages; la plupart des habitants s’enfuient vers la montagne qui
était proche, mais tous ceux qu’on peut saisir, Seuthès les fait percer
tous sans merci à coups de javelot.
Il y avait à l’armée un certain Épisthène d’Olynthe, qui était
pédéraste. Cet homme, voyant un tout jeune garçon, d’une jolie figure,
tenant un pelte à la main et condamné à mourir, accourt vers Xénophon et
le conjure de venir en aide à ce bel enfant. Xénophon va trouver Seuthès
et le prie de ne pas faire tuer ce garçon: il lui dit en même temps les
goûts d’Épisthène, qui jadis formant un loche, n’avait songé qu’à le
composer de jolis garçons; homme brave d’ailleurs à la tête de sa
troupe. Seuthès lui dit: «Voudrais-tu, Épisthène, mourir à sa place?»
Épisthène tendant le cou: «Frappe, dit-il, si ce garçon le veut et si
cela peut lui être agréable.» Seuthès demande ensuite au garçon s’il
veut qu’il frappe l’autre à sa place. L’enfant ne veut pas et le prie de
ne les tuer ni l’un ni l’autre. Alors Épisthène embrassant le garçon:
«Qu’on vienne maintenant, Seuthès, dit-il, combattre contre moi pour
l’avoir! je ne le lâcherai pas.» Mais Seuthès, se mettant à rire, passe
à d’autres soins. Il est d’avis de demeurer à cette place, afin que ceux
qui se sont réfugiés dans la montagne ne puissent tirer leur subsistance
des villages. Il descend lui-même dans la plaine et s’y établit.
Xénophon, avec sa troupe d’élite, se cantonne dans le village le plus
élevé, et les autres Grecs à peu de distance, chez les Thraces appelés
montagnards.
Peu de jours s’étaient écoulés, lorsque les Thraces de la montagne
descendent auprès de Seuthès et négocient une trêve, avec remise
d’otages. Xénophon vient aussi trouver Seuthès et lui dit qu’il est
cantonné dans un mauvais endroit; que les ennemis sont tout près; qu’il
serait plus agréablement dans un endroit fortifié par la nature, que
dans un village où il y a chance de périr. Seuthès l’invite à prendre
courage et lui montre les otages qu’on lui a remis. Quelques hommes
descendus de la montagne étaient aussi venus trouver Xénophon pour
négocier une trêve. Xénophon y consent, leur dit de se rassurer, et leur
promet qu’il ne leur arrivera aucun mal, s’ils se rendent à Seuthès.
Mais ces gens n’avaient dit cela que pour espionner.
Voilà ce qui se passa le jour. La nuit d’après, les Thyniens viennent de
la montagne attaquer le village. Le maître de chaque maison servait de
guide; et, de fait, il eût été difficile à tout autre, dans l’obscurité,
de reconnaître les maisons dans les villages: elles étaient tout autour,
palissadées avec de grands pieux, à cause du bétail. Arrivés aux portes
de chaque maison, les uns lancent des javelots, les autres frappent avec
des massues, qu’ils disaient porter pour briser la pointe des lances:
quelques-uns y mettent le feu; puis appelant Xénophon par son nom, ils
lui commandent de sortir pour se faire tuer, sinon qu’ils vont le brûler
tout vivant.
Déjà la flamme se fait jour par le toit: Xénophon et sa troupe étaient à
l’intérieur, tous cuirassés, avec leurs boucliers, leurs épées et leurs
casques. Alors Silanus de Maceste, garçon de dix-huit ans, se met à
sonner de la trompette. Aussitôt ils se précipitent l’épée au poing, en
même temps que ceux des autres maisons. Les Thraces s’enfuient en se
couvrant le dos de leurs peltes, suivant leur usage. Quelques-uns sont
pris en voulant sauter par-dessus la palissade, leurs peltes s’étant
embarrassés dans les pieux; d’autres sont tués en cherchant une issue
sans la trouver. Les Grecs les poursuivent hors du village.
Cependant quelques Thyniens reviennent pendant l’obscurité: du fond de
la nuit, ils frappent, à la lueur du feu, des Grecs courant autour d’une
maison incendiée; ils blessent Hiéronyme, le lochage Euodias, et
Théagène de Locres, également lochage; mais il n’y a personne de tué: on
en est quitte pour des habits ou des bagages qui brûlent. Seuthès arrive
au secours avec sept cavaliers, les premiers qu’il trouve, et un
trompette thrace. Celui-ci comprend ce dont il s’agit, ne cesse pas,
tout le temps que dure l’attaque, de sonner de sa corne et d’effrayer
ainsi les ennemis. A son arrivée, Seuthès tend la main aux Grecs et leur
dit qu’il avait cru en trouver beaucoup de morts.
Xénophon le prie de lui remettre les otages, et lui propose de marcher
avec lui à la montagne, ou, s’il ne le veut pas, de l’y laisser aller.
Le lendemain, Seuthès lui livre les otages, les vieillards, disait-on,
les plus considérables des montagnards.
Il arrive lui-même avec des troupes, dont le nombre était triplé.
Beaucoup d’Odryses, sur le bruit de ce qu’avait fait Seuthès, étaient
descendus se joindre à lui. Les Thyniens voyant de la hauteur cette
quantité de peltastes, cette quantité de cavaliers, descendent et
demandent la paix. Ils consentent à tout faire et demandent qu’on
reçoive leurs gages. Seuthès appelle Xénophon et lui communique ces
propositions, ajoutant qu’il ne s’engage à rien, si Xénophon veut se
venger de leur attaque. Celui-ci répond: «Pour ma part, je les trouve
suffisamment punis aujourd’hui, si de libres ils deviennent esclaves.»
Toutefois, il donne à Seuthès le conseil de prendre désormais pour
otages ceux qui sont en état de mal faire, et de laisser les vieillards
à la maison. Tous les habitants du pays consentent à ce traité.