Lutte contre les Driles.
Les vivres manquant, il était difficile au soldat de revenir le même
jour au camp. Xénophon prend donc des guides à Trapézonte, et conduit la
moitié de l’armée contre les Driles, en laissant l’autre moitié de garde
au camp, attendu que les Colques, chassés de leurs habitations,
s’étaient réunis en grand nombre et portés sur les hauteurs. Les
Trapézontins, de leur côté, ne menaient point où il eût été facile
d’avoir des vivres, parce que c’eût été chez des amis; mais ils
conduisent de grand cœur chez les Driles, dont ils avaient à se
plaindre. C’est un pays montueux et âpre: les habitants sont les plus
belliqueux de tout le Pont-Euxin.
Dès que les Grecs sont arrivés dans le haut pays, tous les endroits qui
paraissent aux Driles d’une prise facile, ils y mettent le feu en se
retirant. On n’y trouve à prendre que des porcs, des bœufs et autres
bestiaux échappés aux flammes. Il y avait un lieu qu’on appelait leur
métropole. Ils s’y étaient tous réfugiés. Alentour était un ravin
très-profond, avec des abords difficiles. Les peltastes, qui avaient
couru cinq ou six stades en avant des hoplites, traversent le ravin, en
voyant beaucoup de bestiaux, ainsi que d’autres objets de bonne prise,
et attaquent le poste. Ils étaient suivis d’un grand nombre de
doryphores, qui étaient sortis pour trouver des vivres, de sorte qu’il y
avait plus de deux mille hommes au delà du ravin. Ne pouvant pas enlever
par un combat la place qu’entourait un large fossé, dont une palissade
et beaucoup de tours de bois garnissaient le ravin, ils essayent de se
replier; mais les ennemis fondent sur eux. Impossible de revenir sur ses
pas, vu qu’on ne pouvait descendre qu’un à un de la place au ravin. Ils
députent à Xénophon, qui commandait les hoplites. L’envoyé lui dit que
la place est pleine d’un riche butin: «Mais nous ne pouvons l’emporter:
le lieu est fort; il n’est pas facile non plus de se retirer: on tombe
sur nous dans des sorties, et la retraite n’est pas commode.»
En entendant ces mots, Xénophon mène les hoplites jusqu’au bord du ravin
et fait poser les armes, passe seul avec les lochages, et examine s’il
vaut mieux ramener ceux qui ont traversé ou faire traverser les
hoplites, pour prendre la place. Xénophon se rend à leur avis, plein de
confiance dans les victimes, les devins ayant, en effet, déclaré qu’il y
aurait bataille, mais que la fin de l’affaire serait heureuse. Il
renvoie alors les lochages pour faire passer le ravin aux hoplites. Pour
lui, il reste, ordonne aux peltastes de reprendre leurs rangs et
interdit toute escarmouche. Les hoplites arrivés, il commande à chaque
lochage de former son loche sur l’ordre qu’il croit le plus avantageux à
la bataille. Comme les lochages étaient près l’un de l’autre, ils ne
pouvaient manquer, comme de tout temps, de faire assaut de courage. Les
lochages exécutent cet ordre. Alors il prescrit à tous les peltastes de
s’avancer, la main sur la courroie du javelot, pour le lancer au premier
signal, et aux archers de tenir la corde pour la décocher au premier
signal; puis il recommande aux gymnètes d’avoir leurs sacs pleins de
pierres, et charge les hommes soigneux d’y veiller.
Quand tout est prêt, les lochages, les hypolochages et les simples
soldats, qui ne s’estimaient pas moins qu’eux, sont tous rangés en
bataille et se voient les uns les autres, la nature du terrain
permettant d’embrasser toute la ligne d’un coup d’œil. On chante un
péan, la trompette résonne, on crie tout d’une voix: «Ényalius!» et les
hoplites s’avancent au pas de course. Bientôt c’est une pluie de traits,
de javelots, de flèches, de pierres lancées par les frondes et plus
encore par les mains; il y en a même qui lancent du feu. Sous cette
quantité de projectiles, les ennemis abandonnent la palissade et les
tours. Alors Agasias de Stymphale et Philoxène de Pélène laissent leurs
armes et montent en simple tunique; les uns entraînent les autres;
d’autres sont déjà montés; la place est prise, on le croit. Les
peltastes et les psiles y courent, et se mettent à piller, chacun du
mieux qu’il peut. Cependant Xénophon, debout auprès des postes, retient
dehors le plus d’hoplites possible, car d’autres ennemis se faisaient
voir sur des hauteurs fortifiées. Quelques moments après, un cri se fait
entendre à l’intérieur; les uns fuient avec le butin qu’ils ont pris,
plusieurs sont blessés: on se bouscule aux portes, on interroge ceux qui
sortent. Ils répondent qu’il y a dans la place un fort d’où les ennemis
ont fait une sortie et blessé beaucoup de monde.
Au même instant, Xénophon fait publier par le héraut Tolmide que
quiconque veut piller peut entrer. Bon nombre s’y portent et les
nouveaux entrés repoussent la sortie de l’ennemi, qu’ils renferment de
nouveau dans la citadelle. Tout ce qui est en dehors est pillé et enlevé
par les Grecs. Les hoplites se tenaient en armes, les uns près de la
palissade, les autres dans le chemin qui menait à la citadelle. Xénophon
et les lochages vont reconnaître s’il est possible de s’en emparer:
c’était un moyen d’assurer leur retraite; autrement, il paraissait bien
difficile de l’opérer. Après avoir bien observé, ils jugent la place
absolument imprenable. Ils se préparent donc à la retraite: les soldats
arrachent, chacun devant soi, les pieux de la palissade: on renvoie les
gens inutiles et ceux qui sont chargés de butin, ainsi que la plupart
des hoplites, et les lochages ne laissent que ceux en qui ils ont le
plus de confiance.
La retraite commencée, un gros d’ennemis fait une sortie, ayant des
boucliers d’osier, des jambières et des casques paphlagoniens: d’autres
montent sur les maisons des deux côtés du chemin qui mène à la
citadelle; de sorte qu’il n’était pas sûr de les poursuivre jusqu’aux
portes qui y donnaient entrée. Comme ils lançaient de grosses poutres du
haut des maisons, il était dangereux de rester et de se retirer. La
nuit, qui s’approchait, était effrayante. Les Grecs combattaient dans
cette perplexité, lorsqu’une divinité leur offrit un moyen de salut.
Tout à coup une maison de la droite s’enflamme sans que personne y ait
mis le feu. A peine est-elle écroulée, que tous ceux des maisons de la
droite prennent la fuite.
Xénophon, profitant de cette leçon du hasard, fait mettre le feu aux
maisons de gauche: elles étaient de bois, elles s’enflamment bien vite.
Tous ceux qui s’y trouvaient prennent la fuite. Ceux qu’on avait en tête
inquiétaient seuls; et il était évident qu’ils attaqueraient dans la
retraite et à la descente. Xénophon ordonne alors à tous ceux qui sont
hors de l’atteinte des traits d’apporter du bois et de le jeter entre
eux et l’ennemi. Quand il s’en trouve assez, on y met le feu; on met
aussi le feu aux maisons voisines du fossé, pour donner de l’occupation
à l’ennemi. C’est ainsi qu’on se retire à grand’peine de cette place,
ayant le feu pour barrière entre soi et les ennemis. Tout fut brûlé:
ville, maisons, tours, palissades, et le reste, excepté la citadelle.
Le lendemain, les Grecs se retirent avec des vivres. Comme ils
craignaient la descente vers Trapézonte, passage étroit et escarpé, ils
font une fausse embuscade. Un Mysien d’origine, et qui portait le nom de
son pays, prend avec lui quatre ou cinq Crétois, se poste dans un lieu
fourré, et fait semblant de se dérober à la vue des ennemis; or, leurs
peltes d’airain, brillant par intervalles, les rendaient fort visibles.
Les ennemis, voyant cela, ont peur de quelque embuscade. Cependant
l’armée descend. Quand le Mysien la croit assez loin, il fait signe aux
siens de fuir à toutes jambes; puis, se redressant lui-même, il s’enfuit
avec eux. Les Crétois, qui craignent d’être joints à la course, quittent
le chemin et se sauvent en roulant de la montagne dans le bois. Le
Mysien, qui fuit le long de la route, crie au secours: on le secourt en
effet et on le ramène blessé. Ceux qui lui étaient venus en aide se
retirent à reculons sous les traits de l’ennemi, auquel quelques Crétois
renvoient des flèches: on arrive de la sorte au camp, tous sains et
saufs.