Chirisophe n’arrive point: on embarque une partie de l’armée, le reste
suit par terre.--Arrivée à Cérasonte.--Revue et dénombrement.--Partage
de l’argent.--Consécration faite par Xénophon à Apollon et à
Diane.--Description de sa retraite à Scillonte et de la fête de Diane,
instituée par lui.
Cependant Chirisophe n’arrive point: on n’a point de vaisseaux en
nombre; on ne trouve plus de vivres à enlever; on se décide à partir. On
embarque les malades, ceux qui ont passé la quarantaine, les enfants,
les femmes, tous les équipages inutiles, et l’on charge Philésius et
Sophénète, les plus âgés des stratéges, de s’embarquer avec eux et d’en
prendre soin. Les autres se mettent en marche: les chemins avaient été
réparés. On arrive au bout de trois jours à Cérasonte[37], ville
grecque, sur la mer, colonie des Sinopéens, sur le territoire de la
Colchide. On y reste dix jours. On passe la revue et l’on fait le
dénombrement des soldats sous les armes. Il y en a huit mille six cents:
c’étaient les débris d’environ dix mille; les autres avaient été
détruits par les ennemis, les neiges, la maladie.
[37] Aujourd’hui _Keresount_. Ce fut, dit-on, dans cette ville que
Lucullus trouva le cerisier, qu’il importa en Italie. De là les noms
latins de _cerasus_ et _cerasum_ pour désigner l’arbre et le fruit.
On partage alors l’argent provenant de la vente des prisonniers; on
prélève pour Apollon et pour Diane d’Éphèse un dixième que les stratéges
se divisent entre eux et se chargent de mettre en réserve afin de
l’offrir aux dieux. On remet à Néon d’Asinée la part de Chirisophe.
Xénophon, mettant à part l’offrande d’Apollon, la consacre à Delphes
dans le trésor des Athéniens, et y fait inscrire son nom et celui de
Proxène, son hôte, qui avait péri avec Cléarque. Quant à la part de
Diane, quand il quitta l’Asie avec Agésilas pour se rendre en Béotie, il
laissa cet argent à Mégabyze, néocore[38] de Diane, ne doutant pas qu’il
n’eût à courir de grands dangers avec Agésilas, et il recommanda au
dépositaire de le lui rendre, s’il survivait, mais, s’il lui arrivait
malheur, d’en faire l’offrande qu’il croirait la plus agréable à la
déesse.
[38] Ministre du temple.
Lorsque, durant son exil, Xénophon habitait Scillonte, ville bâtie par
les Lacédémoniens dans les environs d’Olympie, Mégabyze vint voir les
jeux olympiques et lui rendit son dépôt. Xénophon l’accepte, et achète
un terrain qu’il consacre à la déesse, sur l’indication même des dieux.
Ce territoire est traversé par le fleuve Sélinus, fleuve du même nom que
celui qui coule en Asie près du temple de Diane à Éphèse. On trouve dans
tous les deux des poissons et des coquillages. Dans le domaine de
Scillonte il y a des terrains de chasse et du gibier de toute espèce.
De l’argent sacré Xénophon érige aussi un temple et un autel, et, depuis
ce temps, il n’a cessé d’offrir à la déesse un sacrifice et la dîme des
productions de ses terres. Tous les habitants de la ville et des
environs, hommes et femmes, prennent part à la fête. La déesse fournit
aux assistants de la farine d’orge, du pain, du vin, des friandises, une
portion des victimes engraissées dans les pâturages sacrés, et du
gibier. En effet, à l’occasion de cette fête, les fils de Xénophon et
ceux des autres habitants faisaient une grande chasse, à laquelle
prenaient part tous ceux qui voulaient. On chassait soit sur le domaine
sacré, soit sur celui de Pholoé, des sangliers, des chevreuils, des
cerfs. Ce lieu, situé sur le chemin de Lacédémone à Olympie, est à une
vingtaine de stades du temple d’Olympie consacré à Jupiter. Dans
l’enceinte sacrée sont des bocages et des montagnes couvertes d’arbres,
où l’on peut élever des porcs, des chèvres, des bœufs et des chevaux, si
bien qu’il est facile d’y nourrir largement tous ceux qui viennent à la
fête. Autour du temple même, on a planté un verger d’arbres fruitiers
qui donnent toutes sortes d’excellents fruits selon les saisons. Le
temple ressemble, en petit, à celui d’Éphèse; mais à Éphèse la statue de
la déesse est d’or, et ici de cyprès. Près du temple est une colonne
avec cette inscription: «Ce lieu est consacré à Diane. Que celui qui
l’occupera ou en recueillera les fruits en offre tous les ans un dixième
et que du reste il entretienne le temple: si l’on n’agit pas ainsi, la
déesse y veillera.»