CHAPITRE PREMIER

Chirisophe se met en quête de navires; Xénophon pourvoit au

reste.--Dexippus, envoyé pour ramener les vaisseaux, s’enfuit sur l’un

d’eux.--Polycrate ramène un vaisseau à trente rames.

Tout ce que firent les Grecs durant l’expédition de Cyrus et dans leur

marche jusqu’à la mer qui se nomme le Pont-Euxin, puis leur arrivée à

Trapézonte, ville grecque où ils firent les sacrifices promis pour leur

délivrance dès qu’ils seraient en pays ami, a été raconté dans les

livres précédents.

On s’assemble, et l’on délibère sur la route qui reste à suivre.

Antiléon de Thurium se lève le premier et parle en ces mots: «Pour ma

part, dit-il, camarades, je suis las de plier bagage, d’aller, de

courir, de porter des armes, de marcher en rang, de monter la garde, de

me battre: je veux une trêve à tous ces travaux. Puisque nous voilà au

bord de la mer, je veux m’embarquer, et, comme Ulysse, étendu et

dormant, arriver jusqu’en Grèce.» En entendant ces mots, les soldats

s’écrient avec grand bruit qu’il a bien parlé. Un autre répète les mêmes

paroles, et après lui tous les assistants. Chirisophe se lève alors et

dit: «J’ai pour ami, chers camarades, Anaxibius, qui se trouve en ce

moment à la tête d’une flotte. Si vous m’envoyez à lui, j’espère revenir

avec les trirèmes et les bâtiments de transport qui nous sont

nécessaires. Puisque vous voulez vous embarquer, attendez mon retour; je

reviendrai dans peu.» Ces paroles ravissent les soldats, qui décident

que Chirisophe parte dans le plus bref délai.

Après lui, Xénophon se lève et dit: «Chirisophe va nous aller chercher

des vaisseaux, et nous, nous resterons ici. Par conséquent, ce qu’il

vous convient de faire durant ce séjour, je vais vous le dire. D’abord

il faut tirer des vivres du pays ennemi, car le marché ne suffit pas à

nos besoins et nous n’avons la faculté d’acheter qu’à un petit nombre de

marchands: de plus, ce pays étant ennemi, il y a risque que beaucoup des

nôtres périssent, si vous vous avancez sans soin et sans précaution pour

vous procurer des vivres. Je crois donc qu’il faut aller marauder à

distance pour nous faire des provisions, que personne ne s’écarte, si

nous voulons ne pas être perdus, et que nous y veillions tous.» Cet avis

est adopté. «Écoutez encore ceci. Plusieurs d’entre vous iront à la

maraude. Il est donc bon, je crois, que celui qui sortira nous prévienne

et nous indique où il va, afin que nous connaissions le nombre des

sortants et des restants, et que nous nous tenions prêts au besoin. S’il

faut porter secours à quelqu’un, nous saurons où courir. Si quelqu’un

sans expérience médite une entreprise, nous en délibérerons avec lui et

nous tâcherons de savoir à quelle force il aura affaire.» On adopte cet

avis. «Songez encore à ceci, dit Xénophon: l’ennemi de son côté peut

piller à son aise, et il a le droit de nous tendre des piéges, puisque

nous nous sommes approprié ce qui est à lui. Il est posté au-dessus de

nous. Je crois donc qu’il faut des gardes tout autour du camp. Si nous

nous divisions par compagnies pour garder et veiller, les ennemis auront

moins de chances de nous surprendre. Voici encore une chose. Si nous

avions la certitude que Chirisophe revînt avec une flotte capable de

transporter l’armée, ce que je vais dire serait inutile. Mais comme en

ce moment le fait est douteux, je suis d’avis de nous pourvoir ici même

de bâtiments. Si nous les avons, quand il reviendra, nous n’en

manquerons pas pour naviguer; s’il n’en amène pas, nous userons de ceux

d’ici. Je vois souvent des navires longer cette côte. Empruntons aux

Trapézontins de longs navires; amenons-les ici et gardons-les, après en

avoir détaché le gouvernail, jusqu’à ce que nous en ayons un nombre

suffisant; peut-être alors ne manquerons-nous pas de moyens de

transport.» Cette proposition est encore adoptée. «Examinez aussi,

continue Xénophon, s’il n’est pas juste de nourrir à frais communs les

gens que nous amènerons, durant tout le temps qu’ils resteront ici, et

de convenir avec eux du passage, afin qu’ils profitent en nous

profitant.» La proposition est accueillie. «Enfin, dit Xénophon, je suis

d’avis, s’il nous est impossible d’arriver à nous procurer des

bâtiments, d’ordonner aux villes maritimes de réparer les chemins, qui,

d’après ce que nous savons, sont en fort mauvais état. Elles obéiront

par crainte et par le désir de se voir débarrassées de nous.»

Tout le monde s’écrie qu’il n’est pas nécessaire de réparer les chemins.

Xénophon, voyant leur folie, ne va point aux voix, mais il engage les

villes à les réparer d’elles-mêmes, en leur disant qu’elles seront plus

vite débarrassées, si les routes sont praticables. On reçoit des

Trapézontins un pentécontore, dont on donne le commandement au Laconien

Dexippe. Cet homme, sans se préoccuper de réunir des navires, prend la

fuite et s’échappe du Pont-Euxin avec le vaisseau qu’il a. Mais dans la

suite il fut justement puni. Ayant intrigué en Thrace, auprès de

Seuthès, il y fut tué par le Laconien Nicandre. Les Grecs empruntent

aussi un triacontore, dont on confie le commandement à Polycrate

d’Athènes, qui ramène près du camp tous les vaisseaux qu’il peut

prendre. On en tire la cargaison, que l’on met sous bonne garde, afin

qu’il ne s’en perde rien, et l’on se sert des bâtiments pour le

transport. En même temps les Grecs sortent pour la maraude: les uns

prennent; les autres ne trouvent pas. Cléénète, ayant conduit son loche

et celui d’un autre contre un poste difficile, y est tué, et plusieurs

autres avec lui.

Expédition des dix mille · 第 43 / 83 题