CHAPITRE VI

Le guide s’enfuit par la faute de Chirisophe.--Arrivée au Phase.--On

traverse le pays des Taoques et des Chalybes.

On était au huitième jour: Xénophon remet le guide à Chirisophe, et

laisse au comarque tous les gens de sa famille, sauf son fils, à peine

adolescent. Cet enfant est confié à la garde d’Épisthène d’Amphipolis,

et si le père se conduit bien, on le lui rendra avec la liberté. On

porte ensuite à sa maison de tout ce que l’on peut, on plie bagage et

l’on se met en marche. Le comarque sert de guide à travers la neige,

sans être lié. Déjà l’on était à la troisième étape, lorsque Chirisophe

s’emporte contre lui de ce qu’il ne les mène point à des villages.

Celui-ci répond qu’il n’y en a pas dans la contrée. Chirisophe le

frappe, sans le faire lier. Aussi, la nuit suivante, il s’échappe, en

abandonnant son fils. Le seul différend qui eut lieu entre Chirisophe et

Xénophon, durant toute la marche, provient des mauvais traitements

infligés au guide et du peu de soin qui suivit. Épisthène s’éprit de

l’enfant, l’emmena dans sa patrie et l’éprouva toujours fidèle.

On fait ensuite sept marches de cinq parasanges par jour, et l’on arrive

aux bords du Phase, fleuve large d’un plèthre; puis on fait dix

parasanges en deux étapes; après quoi l’on aperçoit, sur le sommet d’une

montagne donnant dans la plaine, des Chalybes, des Taoques et des

Phasiens. Chirisophe, voyant les ennemis sur la hauteur, arrête sa

colonne à la distance d’environ trente stades, pour ne pas s’approcher

de l’ennemi en ordre de marche. Il ordonne aux autres chefs de faire

avancer les loches de manière que l’armée soit en phalange. Quand

l’arrière-garde est également formée, il assemble les stratéges et les

lochages, et dit: «Les ennemis, comme vous voyez, occupent le sommet de

la montagne: il s’agit de délibérer sur ce qu’il faut faire pour

combattre avec succès. Pour ma part, je suis d’avis d’envoyer les

soldats dîner, et d’examiner entre nous si c’est aujourd’hui ou demain

qu’il convient de passer la montagne.--Moi, dit Cléanor, je crois qu’il

faut dîner au plus vite, courir au plus vite aux armes et marcher contre

ces gens-là. Si nous attendons à demain, les ennemis qui nous voient

seront plus audacieux, et cette audace, croyez-le bien, en attirera un

plus grand nombre.»

Après Cléanor, Xénophon parla ainsi: «Pour moi, tel est mon sentiment.

S’il est nécessaire de combattre, il faut nous préparer à combattre avec

vigueur; mais si nous ne voulons que passer le plus aisément possible,

il faut, avant tout, aviser à n’avoir que très-peu de blessés, et

très-peu de morts. La partie des monts qui est en vue s’étend à près de

soixante stades, et il ne paraît d’ennemis en observation que sur ce

chemin. Il vaudrait donc beaucoup mieux essayer de surprendre un passage

non gardé et prévenir l’ennemi, si nous pouvons, que d’attaquer un lieu

fort et des hommes bien préparés. Il est bien plus facile de franchir un

mont escarpé, quand on n’a personne à combattre, qu’un terrain plat,

quand les ennemis sont partout. La nuit, quand on ne se bat pas, on voit

mieux où l’on pose le pied, que le jour, quand il faut se battre. Enfin

une route pierreuse, quand on ne se bat pas, est moins fatigante pour

les pieds qu’une route unie où l’on expose sa tête. Je ne crois donc pas

impossible de nous dérober, puisqu’il nous est permis de marcher la

nuit, de manière à n’être point vus, et que nous pourrons prendre un

tour qui dissimule notre marche. Il me semble encore qu’en faisant une

fausse attaque de ce côté-ci, nous trouverons le reste de la montagne

d’autant moins gardé, vu que les ennemis resteront en bien plus grand

nombre sur le point à défendre.

«Mais où vais-je parler de ruse? J’entends dire, Chirisophe, que vous

autres Lacédémoniens, qui appartenez à la classe des égaux, vous êtes

exercés dès l’enfance au larcin; qu’il n’y a pas honte, mais nécessité

chez vous à voler, dans les limites de la loi. Pour dérober avec le plus

d’adresse possible et pour essayer de le faire en secret, il est de

principe chez vous que ceux qui se laissent prendre soient punis du

fouet. Voici donc le moment de nous montrer les fruits de ton éducation,

et de faire en sorte que l’on ne vous prenne pas à voler la montagne,

afin de ne pas recevoir une volée de coups.--Eh bien, reprend

Chirisophe, j’entends dire aussi que vous autres Athéniens, vous êtes

très-adroits à voler le trésor public, et que, malgré le danger imminent

que court le voleur, ce sont les plus distingués qui s’y entendent le

mieux, si toutefois vous mettez à votre tête les plus distingués. C’est

donc aussi pour toi le moment de montrer les fruits de ton

éducation.--Je suis prêt, dit Xénophon, et, dès que nous aurons soupé,

j’irai avec mon arrière-garde m’emparer de la montagne. J’ai des guides:

les gymnètes ont pris dans une embuscade quelques-uns des voleurs qui

nous suivaient. Je tiens d’eux que la montagne n’est pas impraticable,

mais qu’on y fait paître des chèvres et des bœufs, et qu’une fois maître

d’eux, nos attelages y pourront passer. J’espère d’ailleurs que les

ennemis ne tiendront pas, quand ils nous verront de niveau avec eux sur

les hauteurs, attendu qu’ils ne veulent point descendre en plaine contre

nous.» Chirisophe dit alors: «Mais pourquoi y aller toi-même et quitter

l’arrière-garde? envoies-en d’autres, s’il ne se présente pas de

volontaires.» Aussitôt Aristonyme de Méthydrie vient s’offrir avec ses

hoplites; Aristée de Chio et Nicomarque d’Œta, avec des gymnètes. Il est

convenu que, quand ils seront maîtres des hauteurs, ils allumeront de

grands feux. Ces conventions faites, on dîne. Après le dîner, Chirisophe

mène toute l’armée à dix stades environ de l’ennemi, pour mieux simuler

une attaque de ce côté.

Après souper, la nuit venue, le détachement part, s’empare des hauteurs,

et le reste de l’armée demeure en repos. Les ennemis, voyant la montagne

occupée, s’éveillent et allument des feux nombreux durant la nuit.

Lorsqu’il fait jour, Chirisophe, après avoir sacrifié, fait avancer ses

troupes, tandis que celles qui se sont emparées des hauteurs chargent

les ennemis. La plupart étant restés à leur poste sur la cime de la

montagne, une partie seulement s’avance contre ceux qui étaient maîtres

des hauteurs; mais, avant que les ennemis se soient réunis, les troupes

des hauteurs en viennent aux mains. Les Grecs ont l’avantage et

poursuivent. Alors les peltastes grecs de la plaine courent sur ceux qui

sont rangés en bataille, pendant que Chirisophe suit au pas accéléré

avec les hoplites. Les ennemis restés sur la route, voyant vaincu le

détachement d’en haut, prennent la fuite: il en périt un grand nombre;

on prend quantité de boucliers que les Grecs brisent avec leurs épées,

pour les rendre inutiles. Arrivés sur les hauteurs, on sacrifie, on

dresse un trophée, et l’on redescend dans la plaine et dans des villages

pleins de toutes sortes de biens.

Expédition des dix mille · 第 39 / 83 题