Tristes effets de la neige.--Intensité du froid.--Disette.--Attaque de
l’ennemi.--Arrivée à des villages, où l’on se remet des épreuves qu’on
vient de subir.
Le lendemain, on croit devoir marcher le plus vite possible, avant que
l’ennemi se rallie et occupe les défilés. On plie bagage, et l’armée
s’avance à travers une neige épaisse, sous la conduite de plusieurs
guides. Le même jour, on arrive au delà des montagnes où Tiribaze devait
attaquer les Grecs, et l’on y campe. De là, on fait trois étapes dans le
désert, le long de l’Euphrate, qu’on passe ayant de l’eau jusqu’au
nombril. On disait que la source de ce fleuve n’était pas éloignée. On
fait ensuite quinze parasanges en trois jours, dans une plaine couverte
de neige. Le troisième jour fut rude: le vent borée, soufflant debout,
brûlait et glaçait les hommes. Un des devins fut d’avis de sacrifier au
vent: on égorge une victime, et tout le monde constate que la violence
du vent paraît cesser. La neige avait une brasse d’épaisseur, de sorte
qu’il périt beaucoup de bêtes de somme, d’esclaves, et une trentaine de
soldats.
On campe la nuit autour de grands feux, car il y avait beaucoup de bois
au campement; mais les derniers arrivés n’en trouvent plus. Les premiers
venus, qui avaient allumé du feu, ne permettent aux autres de s’en
approcher qu’après s’être fait donner du blé ou quelque autre
comestible. On se communique de part et d’autre ce que l’on peut avoir.
Où l’on allumait du feu, la neige fondait, et il se faisait jusqu’au sol
de grands trous qui permirent de mesurer la hauteur de la neige.
On marche tout le jour suivant dans la neige, et beaucoup d’hommes sont
atteints de boulimie[33]. Xénophon, à l’arrière-garde, en ayant
rencontré qui gisaient à terre, ne savait pas quelle maladie ils
avaient; mais, ayant appris d’un soldat, qui connaissait ce mal, que
c’étaient les symptômes évidents de la boulimie, et que, s’ils avaient à
manger, ils seraient bientôt debout, il court aux équipages, et tout ce
qu’il peut trouver de comestibles, il les donne ou les envoie donner aux
malades par ceux qui sont en état de courir. Dès qu’ils ont pris un peu
de nourriture, ils se lèvent et continuent leur marche.
[33] Faim maladive, accompagnée de défaillances.
Chirisophe, à la nuit tombante, arrive à un village et rencontre des
femmes et des filles du pays, qui portaient de l’eau près de la fontaine
située devant le fort. Elles demandent aux Grecs qui ils sont.
L’interprète leur répond en perse que ce sont des troupes envoyées au
satrape par le roi. Elles répondent que le satrape n’est pas là, mais à
la distance d’une parasange environ. Comme il était tard, on entre dans
le fort avec les porteuses d’eau, et l’on se rend auprès du
comarque[34]. De cette manière Chirisophe, et tout ce qui a pu suivre
l’avant-garde, se loge en cet endroit. Quant aux autres soldats, ceux
qui ne peuvent arriver passent la nuit en route, sans nourriture et sans
feu: il y en eut qui périrent.
[34] Le chef du village.
Quelques ennemis, qui s’étaient réunis à la poursuite des Grecs,
prennent ceux des équipages qui n’ont pu suivre, et se battent entre eux
pour le partage. On laisse aussi en arrière des soldats que la neige
avait aveuglés, ou à qui le froid avait gelé les doigts des pieds. On se
garantissait les yeux contre la neige en les couvrant de quelque étoffe
noire, pendant la marche, et les pieds en les remuant, en ne prenant pas
de repos, en se déchaussant pour la nuit. A tous ceux qui s’endormaient
chaussés, les courroies pénétraient dans les chairs, et les sandales se
durcissaient par la gelée: car les premières chaussures se trouvant
usées, on en avait fabriqué de cuir de bœuf nouvellement écorché. Ces
nécessités avaient fait laisser quelques traînards. Ceux-ci voyant un
endroit noir, parce que la neige l’avait quitté, avaient jugé qu’elle
s’y était fondue; et, de fait, elle s’était fondue par la vapeur d’une
source qui coulait tout auprès dans un vallon. Ils s’étaient donc
dirigés de ce côté et refusaient d’avancer.
Xénophon, à l’arrière-garde, n’en est pas plutôt instruit, qu’il emploie
tous les moyens imaginables pour les supplier de ne pas demeurer en
arrière, disant qu’il est suivi d’un gros détachement d’ennemis. Il
finit par se fâcher. Ceux-ci demandent qu’on les égorge; il leur est
impossible de faire un pas. On juge que le meilleur parti à prendre est
de faire, si l’on peut, une telle frayeur aux ennemis, qu’ils ne tombent
pas sur ces malheureux. Il était nuit noire. Les ennemis s’avancent,
menant grand bruit et se disputant ce qu’ils avaient pris.
L’arrière-garde se lève, toute composée de soldats bien disposés, et
court sur eux, tandis que les traînards, jetant les plus hauts cris
possibles, frappent leurs boucliers de leurs piques. Les ennemis
effrayés se jettent dans le vallon à travers la neige, et l’on n’entend
plus personne souffler.
Xénophon et les siens promettent aux malades de revenir à eux le
lendemain, et continuent leur marche. Ils n’avaient pas fait quatre
stades qu’ils trouvent deux soldats étendus dans la neige et couverts de
leurs manteaux. Aucune garde ne les veillait. On les fait lever: ils
disent que ceux qui les précèdent font halte. Xénophon, s’avançant
lui-même, envoie devant lui les plus vigoureux peltastes, pour savoir ce
qui fait obstacle. Ils lui rapportent que l’armée tout entière fait
halte également. Le corps de Xénophon reste donc au bivouac en cet
endroit, sans feu et sans souper, et pose de son mieux des sentinelles.
Au point du jour, Xénophon envoie les plus jeunes soldats aux malades
pour les forcer à se lever et à partir. Au même moment, Chirisophe
dépêche du village quelques-uns des siens pour savoir où en sont les
derniers. On voit arriver avec joie ces messagers, auxquels on remet les
malades pour les porter au camp, et l’on part. On n’avait pas fait vingt
stades, qu’on était au village où cantonnait Chirisophe.
Là, Polycrate d’Athènes, lochage, demande qu’il lui soit permis de se
porter en avant. Prenant avec lui des soldats agiles, il court au
village échu à Xénophon, y surprend chez eux tous les habitants avec
leur comarque, prend dix-sept poulains élevés pour la résidence royale,
et la fille du comarque, mariée depuis neuf jours: son mari était sorti
pour courre le lièvre, et ne fut pas pris dans les villages. Les
habitations étaient sous terre: l’ouverture est comme celle d’un puits,
mais l’intérieur est vaste; il y a des issues creusées pour les
bestiaux, mais les hommes descendent par des échelles. Dans ces
habitations étaient des chèvres, des brebis, des bœufs, de la volaille
et des petits de toutes ces espèces: tout le bétail est nourri de foin.
On y trouva aussi du blé, de l’orge, des légumes, et du vin d’orge dans
des vases à boire. On y voyait flotter l’orge même jusqu’aux bords,
ainsi que des chalumeaux, les uns plus grands, les autres plus petits,
et sans nœuds. Il fallait, quand on avait soif, en prendre un dans la
bouche et sucer. Cette boisson est très-forte, si l’on n’y mêle de
l’eau; mais on la trouve très-agréable quand on y est accoutumé.
Xénophon fait souper avec lui le comarque, et le prie de se rassurer, en
lui disant qu’on ne le privera pas de ses enfants et qu’on aura soin, au
départ, à titre d’indemnité, de remplir sa maison de vivres, s’il veut,
comme guide, mettre l’armée en bonne voie, jusqu’à ce qu’on soit arrivé
chez une autre peuplade. Celui-ci promet, et, pour preuve de son bon
vouloir, il découvre où l’on a enfoui les tonneaux de vin. Cantonnés
ainsi pour cette nuit, les soldats se reposent dans l’abondance de tous
les biens, sans toutefois cesser de garder à vue le comarque et ses
enfants.
Le lendemain, Xénophon prend avec lui le comarque et va trouver
Chirisophe. Dans chaque village où il passe, il rend visite à ceux qui
s’y sont cantonnés, et partout il les trouve en festins et en liesse:
nulle part on ne le laisse aller qu’il ne se soit assis au repas. Or, il
n’y avait pas d’endroit où il ne se trouvât sur la même table de
l’agneau, du chevreau, du porc, du veau, de la volaille, avec une grande
quantité de pains de froment et de pains d’orge. Quand, par affection,
on voulait boire à la santé d’un ami, on le menait au vase, puis il
fallait boire, la tête baissée, en humant, comme fait un bœuf. On permit
au comarque de prendre tout ce qu’il voudrait. Il ne voulut rien
accepter; mais, au fur et à mesure qu’il rencontrait un parent, il
l’emmenait avec lui.
Arrivés auprès de Chirisophe, on trouve aussi ceux de ce cantonnement,
couronnés de couronnes de foin sec, et se faisant servir par des enfants
arméniens, revêtus de leurs robes barbares. On leur montrait par signes,
comme à des sourds, ce qu’ils avaient à faire. Chirisophe et Xénophon,
après les compliments d’amitié, demandent ensemble au comarque, par un
interprète qui savait le perse, dans quel pays on est. Celui-ci répond
en Arménie. Ils lui demandent encore pour qui l’on élève des chevaux; il
dit que c’est une redevance royale. Il ajoute que la province voisine
est habitée par les Chalybes, et il indique la route qui y conduit.
Xénophon repart alors, ramène le comarque et sa famille, et lui donne un
cheval qu’il avait pris, en lui recommandant de le nourrir pour
l’immoler: il avait entendu dire que l’animal était consacré au soleil,
et il craignait qu’il ne mourût, épuisé par la route. Il prend ensuite
un poulain pour lui-même et en donne un à chacun des stratéges et des
lochages. Les chevaux de ce pays sont moins grands que ceux de Perse,
mais ils ont plus de cœur. Le comarque apprend aux Grecs à attacher des
sacs aux pieds de leurs chevaux et de leurs bêtes de somme, quand ils
les conduiront à travers la neige: sans cette précaution, les bêtes y
enfoncent jusqu’au ventre.