Arrivée chez les Taoques.--Pas difficile à franchir.--On traverse le
pays des Chalybes.--Passage de l’Harpase.--Arrivée au mont
Théchèse.--Joie enthousiaste des Grecs.
De là on arrive chez les Taoques, après avoir fait trente parasanges en
cinq étapes. Les vivres manquent, parce que les Taoques habitaient des
places fortifiées, où ils avaient transporté toutes leurs provisions.
Arrivés à un endroit où il n’y avait ni villes, ni maisons, mais où se
trouvaient réunis nombre d’hommes, de femmes et de bestiaux, Chirisophe
le fait attaquer de prime abord. La première division est repoussée, une
autre suit et une autre encore. En effet, il n’était pas facile
d’attaquer ce fort avec des troupes nombreuses, vu qu’il régnait autour
un escarpement à pic. Xénophon étant arrivé avec les hoplites et les
peltastes de l’arrière-garde: «Tu viens à propos, lui dit Chirisophe; il
faut forcer le poste; l’armée n’a pas de vivres, si nous ne pouvons
l’enlever.» Ils se concertent, et Xénophon demandant où est l’obstacle:
«Il n’y a pas d’autre passage, reprend Chirisophe, que celui que tu
aperçois; et, dès qu’on veut passer par là, ils roulent des pierres du
haut de ce rocher qui surplombe: quiconque y est pris est arrangé comme
tu vois.» En même temps il montre des hommes qui avaient les jambes et
les côtes brisées. «S’ils épuisent leurs pierres, dit Xénophon, y
aura-t-il ou non quelque autre obstacle à notre passage? car on ne voit
en face qu’un petit nombre d’hommes, et encore n’y en a-t-il que deux ou
trois d’armés. C’est un espace, comme tu vois, d’environ trois
demi-plèthres, que nous avons à passer sous leurs pierres. Un plèthre
entier est couvert de gros pins épars, sous lesquels nos hommes
n’auraient rien à craindre, ni des pierres qu’on lance, ni de celles
qu’on roule. Il ne reste donc plus qu’un demi-plèthre environ à
traverser au pas de course, pendant que les pierres cesseront de
tomber.--Mais aussitôt, reprend Chirisophe, que nous nous mettrons à
marcher pour arriver au couvert, les pierres pleuvront sur nous.--C’est
justement ce qu’il faut, répond Xénophon; ils n’en auront que plus tôt
épuisé leurs pierres. Allons, avançons vers le point d’où nous aurons le
moins à courir pour passer, si nous pouvons, et d’où la retraite sera
plus facile, si nous reculons.»
Cela dit, Chirisophe et Xénophon s’avancent avec Callimaque de
Parrhasie, l’un des lochages qui ce jour-là était à la tête de
l’arrière-garde: les autres lochages restent à l’abri. Alors
soixante-dix hommes environ se portent derrière les arbres, non pas en
troupe, mais un à un, chacun se tenant de son mieux sur ses gardes.
Agasias de Stymphale, et Aristonyme de Méthydrie, aussi lochages de
l’arrière-garde et d’autres Grecs se tiennent debout hors de l’espace
planté, car il y avait du danger à faire entrer plus d’un loche sous les
arbres. Callimaque s’ingénie alors d’un bon moyen. Il court à deux ou
trois pas de l’arbre sous lequel il se tenait, puis, aussitôt que les
pierres pleuvent, il se retire en toute hâte. A chacune de ses courses,
on lui lance plus de dix charretées de pierres. Agasias voyant ce que
faisait Callimaque, sur lequel l’armée entière avait les yeux tournés,
et craignant qu’il n’arrivât le premier au poste, n’appelle ni
Aristonyme son voisin, ni Euryloque de Lousie, tous deux ses amis, ni
personne autre, mais il marche seul et les devance. Callimaque, qui le
voit passer, le saisit par le bord de son bouclier; mais en même temps
Aristonyme de Méthydrie les dépasse, et, après lui, Euryloque de Lousie:
tous font assaut de courage, rivalisent entre eux, et, en se disputant
de la sorte, finissent par enlever la position. En effet, dès qu’il y en
eut un de monté, il ne tomba plus d’en haut une seule pierre.
On vit alors un affreux spectacle. Les femmes, jetant leurs enfants, se
jettent ensuite, et leurs maris les suivent. Énée de Stymphale, un des
lochages, voyant tout près de se précipiter un barbare richement vêtu,
le saisit pour le retenir. Celui-ci l’entraîne, et tous deux, roulant de
rochers en rochers, tombent et meurent. On ne fit que peu de
prisonniers, mais on trouva beaucoup de bœufs, d’ânes et de moutons.
De là on fait, en sept étapes, cinquante parasanges, à travers le pays
des Chalybes. C’est le plus belliqueux des peuples chez lesquels on
passa. Il fallut en venir aux mains. Ils portaient des corselets de lin
descendant jusqu’à la hanche. Au lieu de basques, beaucoup de cordes
entortillées tombaient du bas de ces corselets. Ils avaient aussi des
jambières, des casques, et, à la ceinture, un petit sabre, dans le genre
du poignard lacédémonien, dont ils égorgeaient les prisonniers qu’ils
pouvaient faire; après quoi, ils leur coupaient la tête et marchaient en
la portant. Ils chantaient, ils dansaient, dès qu’ils étaient en vue de
l’ennemi. Ils portaient aussi une pique longue d’environ quinze coudées
et armée d’une seule pointe. Ils se tenaient dans leurs forts; puis,
quand ils voyaient les Grecs passés, ils les poursuivaient en combattant
sans cesse: ils se retranchaient ensuite dans des lieux fortifiés, où
ils avaient transporté toutes leurs provisions, en sorte que les Grecs,
n’en trouvant pas, vécurent des bestiaux pris aux Taoques. Les Grecs
arrivent ensuite au fleuve Harpase, large de cinq plèthres; puis ils
font vingt parasanges en quatre étapes à travers le pays des Scythins,
dans une plaine semée de villages, où ils séjournent trois jours et se
munissent de vivres.
Après avoir fait vingt parasanges en quatre étapes, on arrive à une
ville grande, florissante et peuplée; elle se nomme Gymnias. Le chef du
pays envoie un guide aux Grecs pour les conduire sur le territoire de
ses ennemis. Celui-ci vient et leur dit qu’il les conduira en cinq jours
à un lieu d’où ils découvriront la mer; s’il ment, il consent à être mis
à mort. Il conduit, en effet, l’armée, et, dès qu’il l’a fait entrer sur
le territoire ennemi, il l’engage à tout brûler et ravager: ce qui
prouva bien qu’il n’était venu que pour cela, et non par bienveillance
pour les Grecs.
On arrive le cinquième jour à la montagne sacrée. Cette montagne se
nomme Théchès. Quand les premiers eurent gravi jusqu’au sommet et aperçu
la mer, ce furent de grands cris. En les entendant, Xénophon et
l’arrière-garde s’imaginent que l’avant-garde est attaquée par de
nouveaux ennemis: car la queue était poursuivie par les gens dont on
avait brûlé le pays. L’arrière-garde en tue quelques-uns et en fait
d’autres prisonniers après avoir tendu une embuscade. On leur prend une
vingtaine de boucliers d’osier, recouverts d’un cuir de bœuf cru avec
ses poils.
Cependant les cris augmentent à mesure que l’on approche: de nouveaux
soldats se joignent incessamment, au pas de course, à ceux qui crient;
plus le nombre croît, plus les cris redoublent, et il semble à Xénophon
qu’il se passe là quelque chose d’extraordinaire. Il monte à cheval,
prend avec lui Lycius et les cavaliers, et accourt à l’aide. Mais
aussitôt ils entendent les soldats crier: _Mer! Mer!_ et se féliciter
les uns les autres.
Alors tout le monde accourt, arrière-garde, équipages, chevaux. Arrivés
tous au sommet de la montagne, on s’embrasse, soldats, stratéges et
lochages, les yeux en larmes. Et tout à coup, sans qu’on sache de qui
vient l’ordre, les soldats apportent des pierres et élèvent un grand
tertre. Ils y placent une quantité de boucliers en cuir de bœuf, des
bâtons et des boucliers d’osier; le guide lui-même met les boucliers en
pièces et engage les autres à faire comme lui. Les Grecs renvoient
ensuite ce guide, après lui avoir donné, de la masse commune, un cheval,
une coupe d’argent, un habillement perse, et dix dariques. Il demandait
surtout des anneaux, et il en reçut beaucoup des soldats. Il leur
indique alors un village où ils cantonneront, et le chemin pour aller
chez les Macrons; puis, le soir venu, il part durant la nuit et
disparaît.