Entrée en Arménie.--Trêve des Grecs avec Tiribaze, qui les trahit.--La
neige commence à tomber.
Le passage effectué, vers midi, l’on se range et l’on s’avance à travers
l’Arménie, pays tout de plaine avec quelques légères ondulations: on
fait environ cinq parasanges; car il n’y avait point de villages auprès
du fleuve, à cause des guerres avec les Carduques. Le village où l’on
arrive était grand: il y avait un palais pour le satrape, et la plupart
des maisons avaient des tours: les vivres abondaient.
On fait ensuite dix parasanges en deux étapes, et l’on dépasse les
sources du Tigre. En trois étapes on fait quinze parasanges et l’on
arrive au Téléboas. C’est un fleuve qui n’est pas grand, mais les eaux
en sont belles. Cette contrée s’appelle l’Arménie du couchant: le
gouverneur était Tiribaze, ami du roi. Quand il était auprès du prince,
nul autre que lui ne l’aidait à monter à cheval. Suivi de quelques
cavaliers, il vient au galop et envoie un interprète pour annoncer aux
chefs qu’il veut conférer. Les stratéges consentent à l’entendre; ils
s’avancent à la portée de la voix et lui demandent ce qu’il désire. Il
répond qu’il s’engage par un traité à ne pas faire de mal aux Grecs, à
condition qu’ils ne brûlent point les maisons et se contentent de
prendre les vivres dont ils ont besoin. Les stratéges acceptent, et le
traité est conclu.
De là on fait quinze parasanges en trois étapes à travers la plaine,
Tiribaze côtoyant les Grecs avec ses troupes à une distance d’environ
dix stades. On arrive à des palais entourés de nombreux villages pleins
de vivres. Tandis qu’on est campé, il tombe, durant la nuit, beaucoup de
neige. Le matin, on décide de cantonner les divisions et les stratéges
dans les différents villages. On ne voyait pas un ennemi, et la quantité
de neige inspirait de la sécurité. On trouve là toutes sortes de vivres
excellents, bestiaux, blé, vins vieux d’un excellent bouquet, raisins
secs, légumes de toute espèce. Cependant quelques hommes, s’étant
écartés du camp, disent qu’ils ont aperçu une armée et, pendant la nuit,
la lueur de plusieurs feux. Les stratéges jugent donc imprudent de
cantonner dans des villages séparés, et nécessaire de rassembler les
troupes. On les rassemble encore une fois, d’autant que le temps
paraissait beau. Mais, cette nuit même, il tombe une neige si épaisse
qu’elle couvre les armes et les hommes qui étaient couchés, et engourdit
les bêtes de somme. On eut grand’peine à se lever, et c’était un triste
spectacle de voir la neige amoncelée sur tous les objets où elle n’avait
pas fondu. Cependant Xénophon ayant eu le courage de se lever presque nu
et de fendre du bois, un autre se lève, lui en prend et se met aussi à
en fendre. Dès ce moment, tout le monde se lève, allume du feu et se
frotte de matières grasses qu’on trouve là en quantité, et dont on se
sert en guise d’huile d’olive, telles que saindoux, huile de sésame,
d’amande amère et de térébinthe: on y trouve aussi des essences tirées
des mêmes végétaux.
On convient ensuite de renvoyer l’armée dans les villages pour qu’elle
soit à couvert. Les soldats, avec force cris de joie, retournent aux
abris et aux vivres. Seulement, tous ceux qui, en quittant les maisons,
les avaient brûlées, en portaient la peine, forcés de bivouaquer
tristement en plein air. Durant la nuit on envoie, sous les ordres de
Démocrate de Téménium, un détachement vers les montagnes où les soldats
qui s’étaient écartés disaient avoir vu des feux. Cet homme passait pour
avoir toujours dit la vérité, donnant pour ce qui était ce qui était, et
ce qui n’était pas pour ce qui n’était pas. De retour, il dit qu’il n’a
point vu de feux, mais il revient ramenant prisonnier un homme qui avait
un arc perse, un carquois et une hache telle qu’en portaient les
Amazones. On demande au prisonnier de quel pays il est; il dit qu’il est
Perse et qu’il s’est éloigné de l’armée de Tiribaze pour chercher des
vivres. On s’informe auprès de lui de la force de cette armée et du
motif qui l’a fait rassembler. Il dit que Tiribaze est suivi de ses
propres troupes et de mercenaires Chalybes et Taoques. Il ajoute que
Tiribaze se prépare à attaquer les Grecs au défilé de la montagne, où il
n’y a qu’un seul passage.
D’après ce rapport, les généraux sont d’avis de rassembler l’armée:
aussitôt ils laissent une garde commandée par Sophénète de Stymphale, et
marchent, prenant le prisonnier pour guide. Quand on a franchi le faîte
des montagnes, les peltastes, qui avaient pris les devants, n’ont pas
plus tôt aperçu le camp de Tiribaze que, sans attendre les hoplites, ils
y courent à grands cris. Les Barbares, en entendant ce bruit, ne
tiennent pas et s’enfuient. On tue cependant quelques Barbares: on prend
environ vingt chevaux ainsi que la tente de Tiribaze et, dans cette
tente, des lits à pieds d’argent, des vases à boire, avec des gens qui
se disent ses boulangers et ses échansons. Les stratéges des hoplites,
en apprenant le fait, croient bon de revenir au camp au plus vite, de
peur que la garde qu’ils y ont laissée ne soit attaquée. Ils font
aussitôt sonner les trompettes, et ce même jour ils reviennent au camp.