Marche de Cyrus.--Tissapherne découvre au roi les projets de son
frère.--Entrevue de la reine Épyaxa et de Cyrus.--Grande revue.--Suite
de la marche.--Arrivée à Tarse.--Conférence de Syennésis, roi de
Cilicie, et de Cyrus.
Quand il croit le moment venu de s’avancer vers les hauts pays, il
prétexte qu’il veut chasser complétement les Pisidiens de son
territoire; et il rassemble, en vue de ce faux projet, toutes les
troupes grecques et barbares de la contrée. Il ordonne à Cléarque de
venir avec toutes ses forces; à Aristippe, de s’arranger avec ceux de sa
patrie et de renvoyer l’armée qu’il a; à l’Arcadien Xénias, qui dans les
garnisons commandait les troupes étrangères, de venir le joindre avec
tous ses hommes, sauf ceux qui seraient nécessaires pour la garde des
citadelles. Il rappelle de devant Milet les troupes de siége, et ordonne
aux bannis de se joindre à elles, leur promettant que, s’il réussit dans
l’expédition qu’il médite, il ne désarmera point qu’il ne les ait
rétablis dans leur patrie. Ils obéissent avec plaisir, car ils avaient
confiance en lui, prennent les armes et le joignent à Sardes. Xénias,
après avoir fait sa levée dans les villes, arrive à Sardes avec près de
quatre mille hoplites; Proxène entre, suivi de quinze cents hoplites et
de cinq cents gymnètes; Sophénète de Stymphale amène mille hoplites, et
Socrate d’Achaïe, cinq cents; Pasion de Mégare, sept cents hoplites et
autant de peltastes. Pasion et Socrate venaient du siége de Milet.
Telles sont les troupes qui joignent Cyrus à Sardes.
Tissapherne observant cela, et jugeant ces préparatifs trop
considérables pour une expédition contre les Pisidiens, va trouver le
roi le plus vite possible, suivi de cinq cents cavaliers. Le roi,
instruit par Tissapherne de l’armement de Cyrus, se met en état de
défense.
Cependant Cyrus, à la tête des troupes que j’ai dites, part de Sardes,
traverse la Lydie, fait, en trois étapes, vingt-deux parasanges[2], et
arrive au fleuve Méandre. La largeur de ce cours d’eau est de deux
plèthres[3]; il était traversé par un pont de sept bateaux. Cyrus le
passe, fait une étape de huit parasanges à travers la Phrygie, et arrive
à Colosses, ville peuplée, riche et grande. Il y reste sept jours.
Ménon, le Thessalien, l’y joint avec mille hoplites et cinq cents
peltastes, Dolopes, Éniens et Olynthiens. De là, il fait en trois étapes
vingt parasanges, et arrive à Célènes, ville de Phrygie, peuplée, grande
et riche. Cyrus y avait un palais et un grand parc, rempli de bêtes
sauvages qu’il chassait à cheval, quand il voulait s’exercer, lui et ses
chevaux. Au travers du parc coule le Méandre, dont les sources se
trouvent dans le palais même: il coule ensuite à travers la ville de
Célènes. Il existe encore à Célènes un autre palais fortifié du grand
roi, aux sources mêmes du Marsyas, sous la citadelle. Le Marsyas
traverse aussi la ville et se jette dans le Méandre: sa largeur est de
vingt-cinq pieds. C’est là, dit-on, qu’Apollon, vainqueur de Marsyas,
qui était entré en concurrence de talent avec lui, l’écorcha vif et
suspendit sa peau dans l’antre d’où sortent les sources. Voilà pourquoi
le fleuve s’appelle Marsyas. Xerxès à son retour de Grèce, après sa
défaite et sa fuite du combat, fit, dit-on, bâtir le palais et la
citadelle de Célènes. Cyrus y séjourne trente jours. Cléarque, banni de
Lacédémone, s’y rend avec mille hoplites, huit cents peltastes thraces
et deux cents archers crétois. En même temps Sosias de Syracuse et
Sophénite d’Arcadie arrivent, l’un avec trois cents, l’autre avec mille
hoplites. Cyrus fait dans son parc la revue et le dénombrement des
Grecs; ils montaient en tout à onze mille hoplites et environ deux mille
peltastes.
[2] La parasange correspond à la lieue ancienne, c’est-à-dire à quatre
kilomètres.
[3] Plus de 62 mètres. Le plèthre est de plus de 30 mètres.
Reprenant sa marche, il fait en deux étapes dix parasanges, et arrive à
Peltes, ville populeuse; il y séjourne trois jours, pendant lesquels
Xénias, d’Arcadie, célèbre les Lycées[4] par des sacrifices et des jeux:
les prix étaient des étrilles d’or[5]. Cyrus, en personne, assiste à ces
jeux. De là, en deux étapes il fait douze parasanges, jusqu’à l’Agora
des Céraniens, ville bien peuplée, la dernière du territoire de la
Mysie. Puis il fait trente parasanges en trois étapes, et arrive à
Caystropédium, ville peuplée, où il demeure cinq jours. Il était dû plus
de trois mois de paye aux soldats, qui venaient souvent réclamer à la
porte de Cyrus. Celui-ci les renvoyait avec des espérances, et il était
évidemment chagrin; car il n’était pas dans sa nature de ne pas payer
quand il avait de quoi. Sur ces entrefaites, Épyaxa, femme de Syennésis,
roi de Cilicie, vient trouver Cyrus et lui fait, dit-on, présent de
fortes sommes. Cyrus fait aussitôt payer à son armée la solde de quatre
mois. Cette reine avait une garde de Ciliciens et d’Aspendiens: le bruit
courut que Cyrus avait obtenu ses faveurs.
[4] Autrement les Lupercales, fêtes de Pan.
[5] C’était un meuble de bain.
Il fait ensuite en deux étapes dix parasanges, et arrive à Thymbrium,
ville peuplée. On y voit une fontaine, portant le nom de Midas, roi de
Phrygie, et dans laquelle on dit que Midas saisit le satyre, en y mêlant
du vin[6]. De là, il fait dix parasanges en deux étapes, et arrive à
Tyriéum, ville peuplée, où il demeure trois jours. On dit qu’en cet
endroit la reine de Cilicie pria Cyrus de lui montrer son armée en
bataille. Il y consent, et passe dans la plaine une revue des Grecs et
des Barbares. Il ordonne aux Grecs de se ranger et de se tenir en
bataille, selon leur usage, et aux chefs d’ordonner chacun leur troupe.
On les range sur quatre de hauteur. Ménon occupe l’aile droite avec les
siennes; Cléarque, la gauche avec ses soldats; les autres généraux, le
centre. Cyrus voit d’abord défiler les Barbares, qui passent sous ses
yeux par escadrons et par bataillons; puis il passe devant la ligne des
Grecs, monté sur un char, et la reine de Cilicie dans une litière. Les
soldats grecs avaient tous des casques d’airain, des tuniques de
pourpre, des cnémides et des boucliers bien luisants.
[6] Cette fable d’un satyre, ou de Silène même, enivré et surpris par
Midas, se trouve dans Pausanias et Maxime de Tyr.
Quand Cyrus a passé devant toute la ligne, il arrête son char devant le
centre de la phalange, envoie Pigrès, son interprète, auprès des
généraux grecs, et leur ordonne de porter les piques en avant et de
faire avancer toute la colonne. Cet ordre est transmis aux soldats. Au
signal de la trompette, les piques sont portées en avant et la colonne
se met en marche; puis le pas s’accélère avec des cris, et les soldats,
par un mouvement spontané, se mettent à courir vers leurs tentes. Bon
nombre de Barbares sont effrayés, notamment la reine de Cilicie, qui
saute à bas de sa litière; et les vivandières, laissant là leurs
denrées, prennent la fuite, tandis que les Grecs rentrent en riant dans
leurs tentes. La Cilicienne, voyant la belle tenue et la discipline de
l’armée, est ravie, et Cyrus enchanté de l’effroi que les troupes
grecques ont causé aux Barbares.
Il fait ensuite vingt parasanges en trois étapes, et arrive à Iconium,
dernière ville de la Phrygie. Il y reste trois jours. De là, il traverse
la Lycaonie, parcourant trente parasanges en cinq étapes. Il permet aux
Grecs de piller cette contrée, comme étant pays ennemi. Il renvoie
ensuite Épyaxa en Cilicie par le chemin le plus court, lui donnant pour
escorte les troupes de Ménon de Thessalie, commandées par Ménon
lui-même. Cyrus, avec le reste de ses forces, traverse la Cappadoce,
fait vingt-cinq parasanges en quatre étapes, et arrive à Dana, ville
peuplée, grande et riche. Il y séjourne trois jours.
Là, Cyrus fait mettre à mort un Perse, Mégapherne, porte-enseigne royal,
et un autre officier subalterne, accusés par lui de haute trahison. On
essaye ensuite de pénétrer en Cilicie. Le chemin qui y conduit, quoique
accessible aux charrois, est roide, impraticable à une armée qui trouve
la moindre résistance. On disait même que Syennésis était sur les
hauteurs, pour défendre le passage. Cyrus reste donc un jour dans la
plaine. Le lendemain, un messager vient lui dire que Syennésis a quitté
les hauteurs à la nouvelle que le corps de Ménon était entré en Cilicie
après avoir passé les montagnes, et sur le bruit que des trirèmes
longeaient la côte d’Ionie pour se rendre en Cilicie, sous la conduite
de Tamos, chef de la flotte unie des Lacédémoniens et de Cyrus. Cyrus
donc monte sur les hauteurs sans obstacle, et s’empare des tentes sous
lesquelles campaient les Ciliciens. De là, il descend dans une plaine,
grande, belle, bien arrosée, pleine d’arbres de toute espèce et de
vignes; elle produit beaucoup de sésame, de méline, de millet, de
froment et d’orge. Elle est fortifiée par une ceinture de montagnes
élevées, qui s’étendent de la mer à la mer.