CHAPITRE III

Mutinerie des soldats de Cyrus.--Discours de Cléarque.--Cyrus augmente

la paye.

Cyrus descend, traverse cette plaine, fait en quatre étapes vingt-cinq

parasanges, et arrive à Tarse, ville de Cilicie, grande et riche. Là se

trouvait le palais de Syennésis, roi des Ciliciens. Au travers de la

ville coule un fleuve, nommé Cydnus, large de deux plèthres. Les

habitants de la ville s’enfuient avec Syennésis, dans un lieu fortifié,

sur les montagnes, excepté les hôteliers. Il reste aussi les gens de la

côte, habitants de Soli et d’Issus. Épyaxa, femme de Syennésis, était

arrivée à Tarse, cinq jours avant Cyrus. Dans le trajet des montagnes

qui conduisent à la plaine, deux des loches de Ménon avaient péri. Les

uns disaient que, s’étant mis à piller, ils furent taillés en pièces par

les Ciliciens; et d’autres que, restés en arrière et ne pouvant

retrouver ni le corps d’armée, ni les routes, ils s’étaient égarés et

avaient péri. Ces loches étaient de cent hoplites. Les autres, arrivés à

Tarse, pillèrent la ville, furieux de la perte de leurs compagnons, et

n’épargnèrent point le palais. Cyrus, à peine entré dans la ville, mande

à lui Syennésis. Celui-ci répond qu’il ne s’est jamais remis entre les

mains de plus fort que lui, et il ne consent à se rendre auprès de Cyrus

que sur les instances de sa femme et après avoir reçu des sûretés. Après

quoi, les deux princes étant entrés en conférence, Syennésis fournit à

Cyrus de grandes sommes d’argent pour ses troupes, et Cyrus lui fait les

présents d’honneur qu’offrent les rois de Perse: un cheval ayant un

frein d’or, un collier, des bracelets de même métal, un cimeterre à

poignée d’or et une robe perse. Il lui promet aussi que son pays ne sera

plus pillé, et lui permet de reprendre, où qu’ils se rencontrent, les

esclaves qu’on lui a enlevés.

Cyrus et son armée restent là vingt jours; les soldats refusent d’aller

plus loin. Ils commençaient, en effet, à soupçonner qu’on les menait

contre le roi, et déclaraient qu’ils ne s’étaient point engagés pour

cela. Cléarque, le premier, veut contraindre ses soldats à marcher en

avant; mais ils lui jettent des pierres, à lui et à ses équipages, au

moment où il se met en marche. Cléarque courut alors grand risque d’être

lapidé. Peu de temps après, voyant qu’il est impossible d’agir de force,

il convoque ses troupes; et d’abord, fondant en larmes, il demeure

quelque temps silencieux; tous le regardent étonnés et sans mot dire.

Alors il leur parle en ces termes: «Soldats, ne soyez pas surpris que je

sois peiné des circonstances présentes. Cyrus était mon hôte. Banni de

ma patrie, j’ai trouvé chez lui un accueil honorable, et, de plus, il

m’a donné dix mille dariques. Cette somme, je ne l’ai point gardée pour

mon usage particulier, ni employée à mes plaisirs; je l’ai dépensée pour

vous. Et d’abord, j’ai fait la guerre aux Thraces, et avec vous j’ai

vengé la Grèce, en les chassant de la Chersonèse, quand ils voulaient

arracher cette contrée aux colons grecs. Cyrus m’ayant mandé, je vous

prends avec moi, je pars, pour lui venir en aide au besoin, et

reconnaître ses services. Puisque vous ne voulez plus me suivre, il

faut: ou que, vous trahissant, je reste l’ami de Cyrus, ou que, mentant

à Cyrus, je demeure avec vous. M’arrêté-je au parti le plus juste, je ne

sais; mais j’opte pour vous; et avec vous, quoi qu’il advienne, je suis

prêt à le subir. Non; personne ne dira qu’ayant conduit des Grecs chez

des Barbares, j’ai trahi les Grecs et leur ai préféré l’amitié des

étrangers. Ainsi, puisque vous refusez de m’obéir et de me suivre, c’est

moi qui vous suivrai, et, quoi qu’il arrive, je le supporterai; car je

vous considère comme ma patrie, mes amis, mes compagnons d’armes. Avec

vous, je serai respecté partout où j’irai; séparé de vous, je suis

incapable, je le sens, ou d’aider un ami ou de repousser un ennemi.

J’irai donc partout où vous irez, soyez-en convaincus.»

Ainsi parle Cléarque; tous les soldats, les siens et les autres, lui

entendant dire qu’il ne veut point marcher contre le roi, le couvrent

d’applaudissements. Plus de deux mille de ceux de Xénias et de Pasion,

prenant armes et bagages, passent dans le camp de Cléarque. Cyrus,

inquiet et peiné de cet incident, fait mander Cléarque. Celui-ci refuse

d’aller le trouver, mais, à l’insu des soldats, il envoie un messager

lui dire de se rassurer et que tout finirait pour le mieux: il le prie,

en même temps, de l’envoyer chercher une seconde fois, et il refuse

encore d’y aller. Après quoi, il convoque ses soldats, ceux qui venaient

de se joindre à lui et qui veut l’entendre, puis il leur dit: «Soldats,

Cyrus en est évidemment avec nous au point où nous en sommes avec lui;

nous ne sommes plus ses soldats puisque nous ne le suivons pas, et il ne

nous fournit plus de paye. Il se croit lésé par nous, je le sais; aussi,

lorsqu’il me mande, je ne veux point y aller; surtout à cause de la

honte que je sens au fond de ma conscience de l’avoir entièrement

trompé. En second lieu, je crains qu’il ne me fasse arrêter et qu’il ne

me punisse des torts qu’il croit avoir à me reprocher. Ce n’est donc pas

le moment de nous endormir et de nous abandonner, mais de délibérer sur

ce qu’il convient de faire en ces conjonctures. Si nous restons ici, il

faut aviser, selon moi, aux moyens d’y demeurer en toute sûreté; s’il

nous plaît de partir, il faut voir à nous retirer en toute sûreté et à

nous procurer des vivres: car, sans vivres, le général et le simple

soldat ne sont bons à rien. Cyrus est un homme précieux quand on est son

ami, et un rude ennemi quand on l’a pour adversaire. D’ailleurs il a de

l’infanterie, une cavalerie, une flotte, que nous voyons, que nous

connaissons tous, puisque nous sommes établis auprès de lui. Il est donc

temps de dire ce que chacun croira le meilleur.» Cela dit, il se tut.

Sur ce point, plusieurs se levèrent, les uns spontanément, pour dire ce

qu’ils pensaient; les autres, stylés par Cléarque, pour démontrer quelle

difficulté il y aurait à rester ou à s’en aller sans l’agrément de

Cyrus. Un d’entre eux, feignant d’être fort pressé de se rendre en

Grèce, dit que, si Cléarque refusait de les ramener, il fallait au plus

tôt élire d’autres chefs, acheter des vivres, puisqu’il y avait un

marché dans le camp des Barbares, et plier bagage; qu’ensuite on irait

demander des vaisseaux à Cyrus, ou, en cas de refus, un guide qui

conduisît les Grecs par des pays amis. «S’il ne nous donne pas même de

guide, mettons-nous aussitôt en ordre de bataille, envoyons un

détachement qui s’empare des hauteurs, et ne nous laissons prévenir ni

par Cyrus, ni par les Ciliciens, sur lesquels nous avons fait bon nombre

de prisonniers, et dont nous avons pillé les effets.» Ainsi parla ce

soldat; Cléarque dit ce peu de mots: «Quant à me mettre à la tête d’une

semblable expédition, qu’aucun de vous ne m’en parle: je vois maintes

raisons de n’en rien faire; mais l’homme que vous aurez choisi pour

chef, je lui obéirai de tout cœur. Vous savez que je sais me soumettre

aussi bien que personne.»

Alors un autre se lève, fait remarquer la simplicité de celui qui

conseille de demander des vaisseaux à Cyrus, comme si celui-ci n’en

avait pas besoin pour son retour, et fait observer combien il serait

naïf de demander un guide à celui «dont nous ruinons, dit-il,

l’entreprise. Si nous nous fions à un guide que nous aura donné Cyrus,

qui nous empêche de prier Cyrus de s’emparer pour nous des hauteurs?

Pour ma part, j’hésiterais à monter sur les vaisseaux qu’il fournirait,

de peur qu’il ne voulût nous couler avec ses trirèmes. Je craindrais de

suivre le guide qu’il nous donnerait, de peur qu’il ne nous engageât

dans quelque pas d’où il nous fût impossible de sortir. Je voudrais, si

je pars contre le gré de Cyrus, m’en aller à son insu, ce qui n’est pas

possible. Je dis donc que tout cela n’est que folies. Je suis d’avis

qu’on envoie des hommes à Cyrus, des gens capables, avec Cléarque, pour

lui demander ce qu’il veut faire de nous. S’il s’agit d’une expédition

du genre de celle où il a déjà employé des troupes étrangères,

suivons-le et ne nous montrons pas plus lâches que celles qui sont

allées avec lui dans les hauts pays. Si c’est une entreprise plus

considérable, plus pénible, plus périlleuse, il faut ou qu’il nous

détermine à le suivre, ou que, convaincu par nous, il consente d’amitié

à nous laisser partir. Par là, si nous le suivons, il trouvera en nous

des amis, des gens de cœur; si nous partons, notre retraite ne sera

point inquiétée. Quoi qu’il réponde à cette proposition, qu’on le redise

ici; après l’avoir entendu, nous délibérerons.»

Cet avis prévalut. On choisit des hommes qu’on lui envoie avec Cléarque,

et qui demandent à Cyrus ses projets d’expédition. Il répond qu’il a

appris qu’Abrocomas, son ennemi, est à la distance de douze étapes aux

bords de l’Euphrate; qu’il veut donc les mener contre lui, et le punir

s’il l’y rencontre; mais s’il a fui, «nous délibérerons alors sur ce

qu’il faudra faire.» Ces mots entendus, les envoyés les rapportent aux

soldats: ceux-ci soupçonnent qu’on les conduit contre le roi: cependant

ils se décident à suivre. Comme ils demandent une paye plus forte, Cyrus

leur promet de leur donner à tous une moitié en sus, et de leur compter

à chacun par mois trois demi-dariques au lieu d’une darique.

Marchait-il réellement contre le roi? Personne jusque-là ne l’avait

entendu dire nettement.

Expédition des dix mille · 第 12 / 83 题