bâti l'hôtel de Sully; il s'étoit retiré avec douze cent mille livres de
gain. Comme il faisoit bâtir l'hôtel de Sully, dans la rue
Saint-Antoine, le petit La Lande le vint trouver et lui dit: «Vous êtes
un bon homme; vous pourriez bâtir votre maison aux dépens des joueurs,
et vous payez vos ouvriers de vos belles pistoles de poids; venez un peu
chez la Blondeau.» Il l'y entraîna. D'abord, par malheur pour lui, il
gagna; cela l'engagea; puis la chance étant tournée, il perdit tout. Il
a fait une grande trahison à sa fille; elle s'en fit religieuse, après
avoir changé de religion. Il lui demanda ses pierreries, puis lui en
rendit de fausses au lieu de vraies; il les perdit après.
Voyant la fortune changer, Gallet donna cent mille francs à garder à
Habert-Montmor, maître des requêtes, sans en tirer aucune
reconnoissance. Un jour, comme il n'avoit plus que cela, il va trouver
Montmor, et lui demande dix mille livres de ce qu'il avoit à lui. «Moi,
je n'ai rien à vous.--Hé! je vous entends bien, c'est que vous ne voulez
pas me les donner de peur que je ne joue encore; mais je vous promets
que je ne jouerai que cela.--Vous rêvez, dit l'autre, mon pauvre
monsieur Gallet, votre perte vous a troublé la cervelle.» En un mot il
nia tout franc d'avoir rien à lui.
Quand Montmor fut près d'expirer, il se confesse; point d'absolution
s'il ne restitue. «Mais n'y auroit-il point d'invention?» Le confesseur
fut assez sot pour lui dire qu'il faudroit que celui à qui appartenoient
les cent mille livres les lui donnât de bon cœur. Montmor envoie quérir
Gallet, qui croyoit déjà tenir son argent. Montmor presse Gallet de le
lui donner, qu'aussi bien il ne tirera nulle utilité de sa damnation.
Gallet fait ce qu'il peut pour le toucher. Rien. Voyant cela, il le
livre à Satan, et, comme il s'échauffoit, Montmort appelle ses gens
qu'il avoit fait retirer, car il ne vouloit pas de témoins, et leur dit:
«Emmenez M. Gallet, il est fou.» Puis il mourut en cette belle
disposition. Ce pauvre Gallet, quand il étoit riche, avoit toujours
quelque remède dans le corps; depuis qu'il étoit gueux, il se portoit le
mieux du monde[507].
[507] Le récit de Tallemant des Réaux, sur la construction de
l'hôtel de Sully est confirmé par Jaillot. On y voit qu'un sieur
Mesmes Gallet acheta, en 1624, deux maisons, rue Saint-Antoine,
pour y construire un hôtel qu'il ne put achever; que sa fortune
s'étant dérangée, l'hôtel fut saisi réellement et vendu en
novembre 1627, à Jean Habert (de Montmor), sieur Du Mesnil. Cette
belle propriété passa ensuite en différentes mains, et elle fut
enfin acquise par le duc de Sully, au mois de février 1634.
(_Recherches sur Paris_, par Jaillot, _quartier Saint-Antoine_,
p. 35.) Gallet doit sa triste célébrité à la mention que Regnier
en a faite dans sa quatorzième satire:
Gallet a sa raison, et qui croira son dire,
Le hasard, pour le moins, lui promet un empire, etc.
On voit, par ce qui précède, que Gallet perdit sa fortune au jeu;
mais ce n'est pas sur un coup de dé, comme M. de Saint-Surin
l'avoit pensé, que Gallet perdit le bel hôtel qu'il avoit fait
construire. (Voyez le _Boileau_ de Blaise; Paris, 1821, _note_ de
la page 186 du tome 1.)
MOURIOU.
Mouriou est d'Angers et y demeure, mais il est maître des comptes de la
chambre de Nantes, et il va servir son semestre. Il fut amoureux,
dix-huit ou vingt ans, de la femme qu'il a épousée en secondes noces. Un
jour qu'ils se devoient marier, et qu'on étoit prêt d'aller au
_moustier_, cette femme, appelée mademoiselle Liquet, dit que résolument
il n'en seroit rien, qu'on avoit dit que cet homme avoit été bien avec
elle, et qu'elle ne vouloit pas qu'on pût dire que c'étoit pour couvrir
son honneur qu'elle l'épousoit, et par cette belle raison ne voulut
point passer outre. Quelque temps après, un ami commun, qui vouloit
faire ce mariage, manda au galant qu'il se trouvât un tel jour à La
Barbottière, maison de mademoiselle Liquet; il s'y rendit en même temps
que les autres. «Que venez-vous faire ici? lui dit-elle, je vous avois
défendu de me voir; retournez-vous-en.» Il remonte à cheval, sans rien
dire. Elle fut touchée de cette obéissance aveugle, et lui cria:
«Descendez, descendez, si on ne vous peut donner une chambre, on vous
mettra au grenier.» Le lendemain, on alla se promener à une maison;
Mouriou étoit à cheval. Pour le faire mettre à la portière, auprès de sa
maîtresse, cet ami, qui s'y étoit mis exprès, feignit que la tête lui
tournoit, et il fit mettre notre homme en sa place. Mouriou conte des
douceurs à la demoiselle. «Je vous défends, lui dit-elle, en haussant
la voix, de me plus tenir de semblables discours.» Deux jours après,
elle se met à compter avec son fermier, mais elle n'en pouvoit venir à
bout. «Ma cousine, dit le _mourant_[508], car elle étoit proche parente
de sa première femme, si vous vouliez, j'aurois bientôt fait ce
compte-là?--Voyons, dit-elle, car vous faites fort l'habile homme.» Il
eut bientôt fait le compte. «Allez, dit-elle, en lui prenant la main,
puisque vous avez si bien fait ce compte-là, vous le ferez toute votre
vie; allons-nous marier.» Dès le lendemain ils se firent épouser par un
vicaire d'une chapelle qui est dans une île de la rivière de Loire,
vis-à-vis de La Barbottière. On en fit ce couplet à Angers.
A la noce de Jeanne[509],
La belle Marion[510]
Avoit robe de panne,
Et l'abbé Du Buron[511],
Simonnet le notaire,
Et l'eunuque vicaire[512],
Et le louche Gérard,
Sont témoins du mystère,
Que firent au Bruhard[513],
Jeanne et son vieux penard[514].
[508] _L'amoureux transi._
[509] Elle s'appelle Jeanne, et il y avoit une chanson du
Pont-Neuf qui commençoit comme cela. (T.)
[510] Fille de Mouriou. (T.)
[511] Son fils. (T.)
[512] Le prêtre étoit châtré.
[513] Nom de l'île. (T.)
[514] Il avoit soixante ans, et elle cinquante. (T.)
Les Angevins sont mordants; ils avoient déjà fait un couplet contre le
bâtiment que Mouriou avoit fait à la campagne.
Puisque ton architecture,
De lanterne a la figure,
Il faut par raison conclure
Qu'un _lanternier_[515] loge là;
_Alleluia! Alleluia!_
[515] _Lanternier_, homme qui ne sait pas prendre un parti, que
la moindre difficulté arrête. (_Dict. de Trévoux._)
DUELS ET ACCOMMODEMENTS.
Il y avoit trois frères nommés Binau; ils avoient tous quelque
attachement au maréchal de Saint-Luc; le plus jeune des trois avoit été
nourri son page; c'étoit un fort brave garçon. Le second étoit brave
aussi; mais c'étoit un enragé; il se mit en fantaisie de se battre
contre son cadet, et, quoi que l'autre pût faire, il lui dit tant de
fois que c'étoit un poltron, et qu'il falloit en désabuser le monde, que
ce garçon se mit un jour en colère, et à la chaude se bat. Il désarma ce
fou, et lui fit promettre de ne dire jamais à personne qu'ils se fussent
battus, que cela étoit honteux. Ce diable l'alla conter à tout le monde.
A Metz, car l'aîné des trois, s'étant donné au cardinal de La Valette, y
avoit attiré le deuxième, ce fou querelle mal à propos un brave homme,
nommé La Fuye; l'aîné lui dit qu'il vouloit qu'il embrassât La Fuye; en
effet, l'ayant trouvé dans la place, il les voulut faire embrasser; cet
enragé avoit un bâton sous son manteau; et, comme La Fuye se baissoit,
il lui en donna vingt coups. Binau se jette sur son frère, le foule aux
pieds, et lui donne cent coups d'éperons par le visage et partout. Les
autres, car ils n'étoient pas seuls, empêchèrent La Fuye de se venger.
«Vous ne savez ce que vous faites, leur dit-il, et je me battrai contre
vous tous.» En effet, il en appela quatre. Pour le fou, on le mit en
prison, où il mourut depuis. Binau se mit en tous les devoirs
imaginables; mais, quelque satisfaction qu'il fît, il fallut se battre
contre La Fuye; son troisième frère le servoit qui y fut tué. La Fuye
(c'étoit à coups de pistolets) donna dans le pommeau de la selle de
Binau; Binau lui donna au travers du corps: aussitôt il chancelle et son
cheval l'emportoit. Binau crioit: «La Fuye tourne, tourne, tu fuis.» Il
tomba et en mourut le jour même, et dit que le seul déplaisir qu'il eût
en mourant, c'étoit de ce qu'on avoit dit qu'il fuyoit. C'est être bien
délicat.
En 1652, Guilleragues[516], jeune garçon de bonne famille de Bordeaux
(il est dans la place de Sarrazin auprès du prince de Conti), pria un
brave, nommé Richard, d'appeler pour lui le comte de Marennes qui lui
avoit fait une niche. Richard lui dit: «Mon cher, il n'y a que quinze
jours que je me fusse battu pour deux liards; mais à cette heure, j'ai
cinq cents pistoles; je te prie, laisse-les moi manger, après nous nous
battrons tant que tu voudras; mais voilà Pavillon, mon camarade, qui n'a
pas un quart d'écu; adresse-toi à lui.» L'affaire fut accommodée.
[516] Le comte de La Vergne de Guilleragues, ambassadeur à
Constantinople, en 1679. Il étoit habile courtisan. C'est à lui
que Boileau adresse sa cinquième Épître, qui commence par ces
vers:
Esprit né pour la cour et maître en l'art de plaire,
Guilleragues, qui sais et parler et te taire, etc.
Le baron d'Aspremont, de Champagne, se battit quasi trois fois pour un
jour. Le matin, il avoit tué un homme, et fut blessé légèrement à la
cuisse; à midi il se met à table chez M. d'Enghien, à qui il étoit: sa
plaie l'incommodoit; il ne pouvoit manger; il s'amusoit à jeter des
boulettes de pain à un de ses amis; il en donna par malheur d'une par le
front de je ne sais quel brave, qui n'étoit que de ce jour-là dans la
maison. Cet homme crut qu'on le mépriseroit s'il souffroit cela; il
voulut s'en éclaircir. Aspremont lui répond qu'il ne donnoit
d'éclaircissement que l'épée à la main. Ils vont au pré d'Auteuil; là il
donne un coup dans le bras à l'autre, et le désarme. Au retour, le
capitaine des gardes de M. d'Enghien cherchoit un second; il prend
Aspremont; mais ils furent séparés comme ils alloient au rendez-vous.
Il y a eu un chevalier d'Andrieux qui, à trente ans, avoit tué en duel
soixante-douze hommes, comme il dit une fois à un brave contre qui il se
battoit; car l'autre lui ayant dit: «Chevalier, tu seras le dixième que
j'aurai tué.--Et toi, dit-il, le soixante-douzième.» En effet, le
chevalier le tua. Quelquefois il les faisoit renier Dieu, en leur
promettant la vie, puis il les égorgeoit, et cela pour avoir le plaisir,
disoit-il, de tuer l'âme et le corps. Un jour il poursuivoit une fille
pour la violer, c'étoit dans un château; elle se jeta par la fenêtre et
se tua. Il descend, et la trouvant encore chaude...... Cela me fait
souvenir d'un homme de Tours qui avoit une femme fort travaillée du mal
de mère, et quand cela lui prenoit, on couroit vite chercher le mari
pour la soulager. Une fois on ne le trouva pas assez tôt; elle étoit
morte quand il arriva. Hélas! ma pauvre femme, dit-il, il faut.......
tandis que tu es encore chaude.» Et il fit comme le chevalier
d'Andrieux. Ce galant homme étoit filou avec cela; il eut la tête
coupée.
Conac, gentilhomme saintongeois, plein d'esprit et de cœur, étant un
jour au bal, dans la foule, fut pressé par le comte de Montrevel, qui
alors étoit bien jeune. Conac, poussé par-derrière, repousse du derrière
aussi; Montrevel lui donne un soufflet. Conac, avec le plus grand
sang-froid du monde, dit ce vers:
Pour une moindre injure on passe l'Achéron,
appelle Montrevel; mais Montrevel le tua.
Voici un duel bien extraordinaire. Le comte de Carney, grand duelliste,
fut tué, il y a sept ans, en duel par-derrière, et fut bien tué,
quoiqu'il se battît à pied, car à cheval c'est une autre affaire. Le
chevalier de Birague et lui se battoient; ils n'avoient que des
couteaux. Carney, fort adroit, n'y avoit point d'avantage; il court pour
prendre une estocade[517]; Birague lui crie: «Tourne le visage, ou je te
tue.» L'autre court toujours et alloit prendre l'estocade; Birague lui
donne dans les reins, et le tue.
[517] L'estocade étoit une longue épée. (_Dict. de Trévoux._)
Voici un duel un peu moins sanglant: Régnier, le satirique, mal
satisfait de Maynard, le vient appeler en duel, qu'il étoit encore au
lit; Maynard en fut si surpris et si éperdu, qu'il ne pouvoit trouver
par où mettre son haut-de-chausses. Il a avoué depuis qu'il fut trois
heures à s'habiller. Durant ce temps-là, Maynard avertit le comte de
Clermont-Lodève de les venir séparer quand ils seroient sur le pré. Les
voilà au rendez-vous. Le comte s'étoit caché. Maynard alongeoit tant
qu'il pouvoit; tantôt il soutenoit qu'une épée étoit plus courte que
l'autre; il fut une heure à faire tirer ses bottes; les chaussons
étoient trop étroits. Le comte rioit comme un fou. Enfin le comte
paroît; Maynard pourtant ne put dissimuler, il dit à Régnier qu'il lui
demandoit pardon; mais au comte il lui fit des reproches, et lui dit que
pour peu qu'ils eussent été gens de cœur, ils eussent eu le loisir de
se couper cent fois la gorge[518].
[518] Tallemant nous semble être le premier écrivain qui ait fait
connoître cette anecdote. Les biographes de Régnier et de Maynard
n'en font nulle mention.
Ce comte, quand il a compagnie chez lui de gens qui lui plaisent, il les
retient, ne les veut pas laisser partir, et ne les mène à la chasse que
sur ses chevaux, de peur qu'ils ne s'en aillent; moi, je m'en irois avec
son cheval.
Un maître des comptes de Paris s'en sauva bien mieux que Maynard. Il
alloit un jour à Meudon à cheval; en passant par la plaine de Grenelle,
trois hommes aussi, à cheval, l'abordent; ils lui disent qu'à sa mine
ils ne doutent pas qu'il ne soit gentilhomme. Il n'osa pas dire que non.
Ils lui dirent qu'un de leurs gens ayant manqué, ils le prioient de
servir de second à l'un d'eux. Il ne refusa pas, ni n'accepta pas; mais
ils l'emmenèrent. C'étoit pour se battre à pied. Quand ils furent tous
descendus de cheval, il fit semblant d'aller pisser un peu à l'écart,
puis il remonte vite sur sa bête, pique en leur criant: «A d'autres, à
d'autres, Messieurs, je ne suis pas si dupe.» Il étoit bien monté, et
eut gagné la ville avant que les autres fussent à cheval. Ils
l'appelèrent mille fois poltron; mais il ne s'arrêta point pour cela.
Pour faire le conte meilleur, on dit que le lendemain il conta son
aventure à la Chambre, où il fut ordonné qu'à l'avenir, de peur de
semblable accident, aucun maître des comptes ne se déguiseroit en
gentilhomme.
Un gentilhomme huguenot, nommé Perponcher, qui est capitaine de
Villiers-Cotterets sous le maréchal d'Estrées, commandant une fois les
gendarmes de ce maréchal, dans un corps d'armée que M. d'Arpajon menoit
en Lorraine, en je ne sais quelle bagarre qui arriva pour un logement,
reçut d'un parent de M. d'Arpajon quelques coups de canne, dont on ne
convenoit pas trop pourtant. Arpajon en voulut faire l'accommodement;
mais, le jour que cela se devoit faire, Perponcher fit trouver dans le
logis du général tous ses gendarmes avec des pistolets sous leurs
casaques; et, quand on lui mit le bâton à la main, il en desserra une
demi-douzaine de bons coups à celui qui lui faisoit satisfaction, et il
n'en fut autre chose, car il étoit là le plus fort. On s'employa pour
lui, et la chose demeura pour bille pareille[519].
[519] Expression empruntée au jeu de billard, comme on diroit _à
deux de jeu_, sans aucun avantage l'un sur l'autre.
Un gentilhomme mit le marché au poing à la femme d'un gentilhomme de ses
amis. Cette femme fut assez sotte pour le dire à son mari; le mari fait
appeler l'autre. On les accommoda en riant, et voici comme on s'y prit:
«Un tel a mis le marché au poing à votre femme; vous le lui avez mis
après à lui, _chou pour chou_, il faut s'embrasser.»
Une sœur de MM. Saintot, qui avoit été cajolée par d'assez honnêtes
gens, fut mariée à un impertinent appelé Plevesendite: elle le
méprisoit, et ils ne furent pas long-temps sans se quereller. Un jour il
l'appela _coquette_, et elle l'appela _cocu_. Voilà bien de la rumeur au
logis. Les parents, pour les remettre bien ensemble, s'avisèrent d'un
expédient, et dirent qu'elle avoit cru que _cocu_ étoit le masculin de
_coquette_.
Un brave, dont on ne m'a su dire le nom, jouant seul à seul avec un
autre, ils se querellèrent, et enfin il reçut un coup de bâton.
L'offensé, qui étoit bien plus fort de corps que l'autre, va, ferme la
porte au verrou, le prend (c'étoit l'hiver), le met dans le feu, et, le
pied sur le ventre, il le faisoit griller. Le pauvre diable crioit les
hauts cris. On veut y aller; on trouve la porte fermée; enfin on
l'enfonce; l'agresseur avoit déjà la peau grillée. On les accommoda
après cela facilement.
MADAME THOMAS.
Mademoiselle Thomas étoit femme d'un commis de Nouveau[520]; c'étoit une
assez jolie personne, et fort coquette. Il y avoit furieusement de
galants, soit garçons, soit gens mariés, autour d'elle: c'étoit une
continuelle frérie[521] là-dedans. Les sottes femmes du quartier avoient
leur part du poupelin[522], et n'en bougeoient. Cette femme avoit un
frère qui, pour avoir donné un coup de poignard à son homme, avoit été
fort en peine; mais son père, nommé Du Bois, secrétaire du Roi, et
valet-de-chambre de la Reine, l'en avoit tiré et après l'avoit enfermé à
Saint-Lazare. Mademoiselle Thomas avoit, au bout de quelque temps,
obtenu qu'il sortiroit, et l'avoit pris chez elle. Il couchoit dans sa
propre chambre, soit faute de logement, ou pour ce que vous verrez
ensuite. Ce garçon et cette femme se promenoient à l'Arsenal trois et
quatre heures de suite ensemble[523]; il étoit chagrin, et elle, après
avoir bien ri, tout-à-coup disoit: «Ah! mon Dieu! voilà ma mélancolie
qui me reprend.» Ils couchoient ensemble, et apparemment quelque
confesseur avoit mis à cette femme la conscience en combustion.
[520] Nouveau étoit surintendant des postes. (_Voyez_ plus haut,
tome 4, p. 323, et note 1 de la même page.)
[521] _Frérie_, ou _frairie_, bombance.
[522] _Poupelin_, espèce de gâteau d'une pâtisserie délicate.
(_Dict. de Trévoux._) Comme on diroit aujourd'hui que ces femmes
_avoient leur part du gâteau_.
[523] Ils étoient dans ce quartier-là. (T.)
Ce garçon devint tout sauvage, et un soir, après avoir parlé quelque
temps au coin du feu à sa sœur, il lui donne deux coups de baïonnette,
l'un dans la gorge, l'autre dans l'épaule, et, défaisant son pourpoint,
il s'en donne après dans le cœur, et se jette sur un lit. La femme
crie, mais foiblement. La servante accourt: on les trouve tous deux
expirants. Le commissaire du quartier, qui étoit aussi un des galants de
la dame, se trouva là par hasard, fit un procès-verbal, comme il
falloit, pour étouffer l'affaire. Ils furent enterrés à Saint-Paul; mais
le curé ne voulut jamais mettre le garçon qu'avec les morts-nés. La
veille, cette femme disoit à tout le monde: «Je n'ai plus guère à vivre;
donnez-moi un _de profundis_, quand je serai morte.» Et ce jour-là même
elle avoit été deux heures à confesse.
On trouva dans la poche de ce garçon une lettre de quatre côtés
adressante à sa sœur, où il disoit qu'il avoit été en Italie pour se
défaire de sa passion, mais en vain. Il nommoit par leurs noms tous les
galants de sa sœur, avouoit qu'il ne pouvoit souffrir qu'on la cajolât;
et qu'encore qu'il eût eu toutes les privautés imaginables avec elle, et
qu'il ne pût douter qu'elle ne l'aimât mieux qu'eux, il ne pouvoit
pourtant supporter qu'elle se laissât galantiser, et qu'il étoit
persuadé que c'étoit plutôt par coquetterie qu'autrement qu'elle vouloit
qu'il ne vécût plus avec elle, comme par le passé; et, après avoir dit
qu'il vouloit finir cette inquiétude, il concluoit: «Il faut, ma chère
sœur, que nous mourions tous deux à la fois.»
BOUCHARD[524].
Bouchard étoit fils d'un apothicaire de Paris, dont la femme avoit un
fils de son premier mari, nommé Hullon. Ce Hullon avoit un bon prieuré
de huit mille livres de rente, en Languedoc, nommé Casson. Bouchard,
jaloux de son frère, et espérant qu'il lui résigneroit son bénéfice,
conseilla à son père de l'empoisonner d'un poison lent. Le père n'y
voulut point entendre. Au bout de quelques années, Bouchard s'en va à
Rome, où il se disoit _seigneur de Fontenay_, parce que son père avoit
je ne sais quelle chaumière dans Fontenay-aux-Roses (à deux lieues de
Paris). Il n'y fut pas plus tôt qu'il s'habille autrement que ne font
les bénéficiers françois. Il étoit quasi à l'espagnole, et portoit
souvent une lunette sur le nez, à la mode des Italiens, parce qu'il
avoit la vue courte, et il se donna au cardinal Barbarin pour
gentilhomme _di belle lettere_. Il étoit fort laid, fort noir, logé dans
la chancellerie avec Montreuil[525] l'académicien, qui étoit au cardinal
Antoine. Ils prirent un valet à eux deux. Ce valet se mit dans la tête
que Bouchard étoit sorcier; il n'en avoit pas trop mal la mine, et
disoit sans cesse à Montreuil qu'il ne le pouvoit souffrir. Enfin, un
jour ce garçon, passant par Saint-Pierre, vit exorciser un prétendu
possédé (cela se voit à toutes les fêtes en Italie); et, entendant que
le prêtre, qui prononçoit du gosier, disoit: _Spirito buciardo_, au lieu
de _bugiardo_[526], il prend sa course, et va dire à Montreuil qu'il
avoit toujours bien cru que Bouchard étoit un sorcier, mais qu'il en
étoit bien plus assuré que jamais, et qu'il ne vouloit plus demeurer
avec cet homme. Il lui fallut donner congé.
[524] Jean-Jacques Bouchard. Il se faisoit appeler de Fontenai de
Sainte-Geneviève. Il est mort vers l'année 1640.
[525] Jean de Montreuil, de l'Académie françoise. Il étoit alors
à Rome, auprès du marquis de Fontenay-Mareuil, en qualité de
secrétaire d'ambassade. Il ne faut pas le confondre avec son
frère Mathieu, le poète, que l'on pourroit appeler _le
madrigalier_.
[526] _Menteur_, _affronteur_.
Ce Bouchard se fit de l'Académie des _Humoristes_. Là on demanda un jour
si la langue françoise étoit parvenue à un si haut point de perfection
que l'italienne[527]. Il prit l'affirmative et s'offrit, pour le
prouver, de traduire en françois _la Conjuration de Fiesque_, de
Mascardi, le plus célèbre auteur de ce temps-là. Jamais notre pauvre
langue avant M. de Vaugelas, qui parle pour elle dans la préface de ses
_Remarques_[528], n'avoit trouvé que de méchants défenseurs. On imprima
cette traduction chez Camusat qui n'en voulut pas croire ses amis[529].
[527] Ces pauvres _Humoristes_ se trompent bien. (T.)--Bouchard
fait connoître cette circonstance dans l'épître dédicatoire de sa
traduction. Notre langue étoit loin alors de ce que nos grands
écrivains l'ont faite; mais l'irruption du mauvais goût qui nous
envahit chaque jour de plus en plus, pourrait bien lui faire
perdre tous les avantages qu'elle avoit conquis.
[528] La première édition des _Remarques_ de Vaugelas _sur la
langue françoise_ est de 1647.
[529] L'ouvrage parut sous ce titre: _La Conjuration du comte de
Fiesque, traduite de l'italien du seigneur Mascardi, par le sieur
de Fontenai Sainte-Geneviève, dédiée à monseigneur
l'éminentissime cardinal duc de Richelieu, avec un Recueil de
vers à la louange de son Éminence Ducale_; à Paris, 1639, in-8º.
Le volume porte au frontispice les armes du cardinal.
Or, par modestie, ce M. Bouchard n'avoit pas voulu mettre son vrai nom;
mais il se faisoit appeler _Pyrostomo_ (_Bouche-ard_) dans les vers à sa
louange qu'il avoit mis au-devant de son livre; c'étoit une véritable
_Panglossie_, comme celle de Peiresc[530]; il y en avoit en toutes
langues. C'est de lui que Balzac se moque sous le nom de _Jean-Jacques_
dans ses Lettres familières à Chapelain.
[530] Nicolas-Claude Fabre de Peiresc, conseiller au Parlement de
Provence, l'un des hommes qui, au dix-septième siècle, ont fait
faire le plus de progrès à la connoissance de l'antiquité et aux
sciences naturelles. Il mourut le 24 juin 1637, et sa mort fut
pleurée par une foule de savants. Bouchard prononça, à Rome, son
éloge en latin, dans l'Académie des _Humoristes_. Cet hommage
funèbre, accompagné de vers et de prose en quarante langues, fut
imprimé au Vatican en 1638, sous le titre de _Panglossia_. La
traduction de _la Conjuration de Fiesque_ est précédée de vers en
différentes langues, adressée au cardinal de Richelieu, dans
lesquels l'éloge de Bouchard, sous le nom de _Pyrostome_, est
fait si fréquemment, que sa vanité dut être satisfaite. Le
discours de Bouchard a été réimprimé à la suite de la _Vie_ de
Peiresc, écrite en latin par Gassendi; La Haye, 1651, petit
in-12.