Ce pauvre Bouchard marchanda tous les petits évêchés d'Italie l'un après

l'autre, et ne fut pourtant jamais prélat. Il eut des coups de bâton

pour s'être mêlé de dire quelque chose contre le maréchal d'Estrées,

durant sa brouillerie avec le pape Urbain[531], et il mourut un an

après. Il étoit en réputation de grand _bugiarone_.

[531] Cette brouillerie arriva en 1639. (_Voyez_ L'Histoire de

Louis XIII, par Le Vassor, t. 5, p. 649 et suivantes, édition

in-4º de 1757.)

GENS TAILLÉS.

Marsilly, père de l'abbé de Marsilly, dont nous parlerons dans les

_Mémoires de la Régence_, avoit la pierre[532]. Il se résolut à se faire

tailler; mais au lieu de se reposer devant l'opération, il alla tout le

matin en grosses bottes, à son ordinaire, solliciter ses procès à

cheval; il étoit naturellement chicaneur. Quand il fut de retour, il

trouva qu'on l'attendoit. «Faut-il ôter mes bottes? dit-il (car il ne

les quittoit jamais).--Pensez que oui, lui répondit-on.--Voilà bien des

préparatifs; à quoi bon tout cela?» Il ne voulut jamais se laisser lier

les bras. Quand l'opération fut faite: «Je ne sache; dit-il, personne

qui, par plaisir, se laissât faire cela.» Le cinquième jour, il se creva

de tripes; la fièvre le prend; le voilà bien mal. A force de lavements

et de saignées, on le sauva. Jamais il ne dit autre raison, sinon:

«J'avois envie de manger des tripes.»

[532] Il étoit l'Argus de madame de Roquelaure. (T.)

Un vieux gentilhomme de Poitou, nommé le baron de Belet, s'étoit fait

tailler, et avoit crié comme un diable. Les chirurgiens, comme il

demanda s'il avoit bien crié, lui dirent que non. Il le crut, et manda à

M. de Longueville, qui avoit envoyé demander de ses nouvelles, qu'il se

portoit bien, et qu'il n'avoit point crié.

Collot[533] avoit taillé un gros moine. Au cinquième jour, la plaie se

portant aussi bien qu'il se pouvoit pour le temps, ce frater a avis d'un

bénéfice; il se fit faire un coussinet, qui avoit un trou à l'endroit de

la plaie, et, assis comme une femme, il prend la poste, et s'en va à

Rome. Le lendemain, Collot, allant pour panser son homme, voit le

matelas de son lit sur la fenêtre. «Mon moine seroit-il mort?» dit-il.

La garde lui conte l'histoire; il lève les épaules et dit: «Le pauvre

homme sera mort ce soir.» A quatre mois de là, il trouve ce moine sur le

Pont-Neuf qui le vint aborder; lui ne le reconnut point, parce qu'il le

croyoit mort. Le moine lui dit qu'il s'étoit pansé tous les soirs, comme

il avoit remarqué qu'on le pansoit, et qu'il avoit obtenu le bénéfice.

«Ah! dit Collot, il n'y a qu'un moine qui puisse échapper d'une telle

aventure.»

[533] Philippe Collot, célèbre lilhotomiste, mourut en 1656. Son

portrait a été gravé par Édelink.

Le bonhomme Riolan[534], ce célèbre médecin, avoit déjà été taillé une

fois, et quoiqu'il fût fort incommodé, il ne vouloit plus se faire

tailler. Un jour sa femme fit cacher les chirurgiens, et comme le

vieillard disoit: «Me voilà mieux; je pense que je supporterois bien

l'opération. Je crois que je me ferois tailler si Collot étoit là» (il

ne le croyoit pas si près). Collot sort. «Ah! je ne veux pas; ce sera

pour une autre fois; je ne me suis point confessé; je renie chresme,

baptême.» Le voilà à jurer. «Tout cela tombera sur nous, dit Collot;

nous serons damnés pour vous; mais vous serez taillé.» Ils le lient et

le taillent. Comme il se portoit assez bien, on lui dit: «Confessez-vous

à cette heure, si vous voulez.--Voire, dit-il, je me porte trop bien

pour cela.»

[534] Jean Riolan, médecin célèbre, dont le père, aussi appelé

Jean, avoit eu une grande réputation. On doit au fils la création

du Jardin-des-Plantes médicinales, qui a pris tant

d'accroissement sous le nom de _Jardin du Roi_.

GRAND'AMOUR RÉCOMPENSÉE.

Un jeune homme natif de Stockolm prit querelle, à Stockolm même, avec un

trompette du prince Charles, aujourd'hui roi de Suède[535], et le tua.

Le voilà en prison dans le château; car, au Nord, il y a toujours une

prison dans le palais du prince. Il est condamné à mort. Ce garçon étoit

accordé avec une jeune veuve; elle le fut voir durant le terme qu'on

donne aux condamnés pour dire adieu à leurs amis. Il lui dit que le seul

regret qu'il avoit en mourant, c'étoit de ne l'avoir pas épousée; mais

que s'il pouvoit obtenir de la Reine et d'elle de l'épouser et de

consommer le mariage, il mourroit content. Elle y consentit, et sur

l'heure, il présenta une requête aux juges, qui, après avoir fait faire

une consultation par les théologiens, avec le consentement de la Reine,

lui permirent de se marier. La Reine eut la curiosité de voir quelle

contenance auroient ces deux mariés en une action si extraordinaire,

et, par une fenêtre qui répondoit dans la prison, elle se mit à les

considérer, et trouva que ce garçon avoit un visage aussi gai que s'il

n'eût point dû mourir. Pour lui, il reconnut la Reine à cette fenêtre,

et lui fit tous les remercîments dont il put s'aviser, de la bonté

qu'elle avoit eue de lui accorder ce qu'il avoit demandé. La Reine,

touchée de sa constance, lui donne encore quatre jours, par-dessus les

huit que la loi donne. Ce garçon consomma le mariage, et le terme de

l'exécution approchoit quand des ambassadeurs de Moscovie, étant sur le

point d'avoir leur audience de congé, furent priés de demander la grâce

de ce jeune homme, ou bien la demandèrent d'eux-mêmes, en remontrant à

la Reine que leur prince, qui étoit jeune et galant, seroit ravi d'avoir

sauvé la vie à un homme qui savoit si bien aimer, que sans doute il

reconnoîtroit cette faveur, et qu'il en témoigneroit ses ressentiments à

Sa Majesté. La Reine, qui avoit pitié de ce jeune homme, et qui n'osoit

pourtant violer les lois, qui sont fort sévères contre les meurtriers,

fut bien aise de dire qu'en bonne politique elle ne pouvoit refuser

cette faveur aux ambassadeurs de Moscovie. Elle leur accorda donc la

grâce de ce jeune homme, et eux l'en remercièrent à genoux, et en

touchant du front la terre, qui est la plus grande marque de respect

parmi eux.

[535] Charles-Gustave, dixième du nom, monta au trône de Suède,

le 16 avril 1654, par l'effet de l'abdication de la reine

Christine, sa cousine.

VENGEANCE RAFFINÉE.

Deux gentilshommes de Normandie, dont je n'ai pu savoir le nom, étoient

ennemis mortels. L'un d'eux tomba malade, et se vit bientôt à

l'extrémité; l'autre, comme s'il eût cru qu'il y alloit de son honneur

que cet homme mourût autrement que de sa main, se déguise en médecin,

entre dans la chambre du malade (les valets crurent que c'étoit un

médecin qu'on avoit mandé, ou qui devoit consulter avec le médecin

ordinaire); cet homme donne diverses commissions aux gens du malade, et

fait si bien qu'il demeure seul dans la chambre; alors il s'approche du

lit, et dit à son ennemi: «Me connois-tu bien?--Ah! répondit l'autre, je

te prie, laisse-moi mourir en paix.--Non, réplique le meurtrier, il faut

mourir de ma main.» Et en disant cela, il lui donne cinq ou six coups de

poignard, et le tue; puis il le couvre du drap, descend en bas, dit aux

gens qu'ils eussent bien soin de faire ce qu'il avoit ordonné, que leur

maître reposoit, qu'on ne lui fît point de bruit, et qu'il se porteroit

mieux. «Pour moi, ajouta-t-il, je repasserai tantôt par ici.» Il monte à

cheval et se sauve.

SUBTILITÉ,

PRÉSENCE ET ADRESSE DE CORPS ET D'ESPRIT.

Voici un conte que j'ai ouï faire de Rabelais. En retournant de Rome,

l'évêque de Paris, de la maison Du Bellay, à qui Rabelais étoit, s'avisa

de faire une grande malice à ce pauvre homme; c'étoit à Nice de

Provence: il fait voler le soir tout l'argent à Rabelais, et à minuit

tout le monde part et le laisse là à pied. Rabelais, bien embarrassé, se

met à rêver, et trouve une belle invention pour se faire conduire à

Paris. Il prend de la cendre, qu'il mêle avec du plâtre, puis en fait un

petit paquet; il en mêle d'autre avec du charbon, et d'autre avec du

sable et de la suie; il en fait trois paquets, met une étiquette à

chacun, et les laisse sous le tapis de la table, puis s'en va à la

messe. La servante, en faisant la chambre, trouve cela et le montre à

son maître. Il y avoit sur ces paquets: _Poudre pour empoisonner le

Roi_; puis, _poudre pour empoisonner la Reine, poudre pour empoisonner

M. le Dauphin_, et à toutes il avoit mis qu'elles tuoient ceux qui les

sentoient. L'hôte avertit le magistrat. Nice étoit alors au Roi; on

conclut d'envoyer cet homme au Roi. On le prend, on le met sur un

cheval; mais comme il ne se sentoit point coupable, il fit tant de

contes par le chemin à ceux qui le conduisoient, qu'ils ne savoient

quelle chère lui faire. L'évêque de Paris rendoit compte au Roi de son

ambassade, quand ils entendirent une grande huée dans la cour du Louvre.

«Voilà maître François! voilà maître François!» L'évêque met la tête à

la fenêtre et voit Rabelais. Les députés de Nice présentent maître

François, lié, au Roi. Je vous laisse à penser si on rit des bonnes gens

de Nice, qui avoient si bien donné dans le panneau. Je donne ce conte

pour tel qu'on me l'a donné[536].

[536] C'est un vieux conte, toujours répété, et qu'on doit mettre

au rang des fables. (Voyez la _Notice sur Rabelais_, dans

l'édition _variorum_ donné par M. Éloy Johanneau, p. 14.)

On dit aussi que Rabelais refusa d'approcher du pape, et dit: «Puisqu'il

a fait baiser ses pieds à mon maître, il me feroit baiser son cul.»

On dit que quelqu'un lui ayant demandé comment il feroit pour purger

Pantagruel. «_Darem illi_, répondit-il, _pillulas evangelicas_.»

Il fit l'anagramme de Calvin, _Calvinus_, _Lucianus_; l'autre fit la

sienne, _Rabelesius_, _Rube-læsus_[537]. Une dame lui disoit qu'il

n'honoroit point les saints, qu'il ne les aimoit point. «J'ai raison,

répondit-il, si vous entendez les _sains_, les gens en santé, je suis

médecin; si les _saints de paradis_, ils guérissent les malades, et

m'ôtent toute ma pratique.»

[537] Il sembleroit que _rube_ est là comme contraction de

_rubigine_; autrement seroit-ce une allusion à la couleur des

cheveux de Rabelais?

Le portrait qu'on voit de Rabelais n'est pas fait sur lui; on l'a fait à

plaisir, à peu près comme on croyoit qu'il étoit.

Le cardinal Du Bellay régaloit un jour des gens de robe; il y avoit

musique; il avoit ordonné à Rabelais de faire des paroles pour cela: il

en fit dont la reprise étoit:

Et zeste, zeste aux chicaneurs[538].

[538] Il s'agit ici d'une fête donnée en France par le cardinal

Du Bellay. Rabelais a donné le récit d'une fête magnifique qui

eut lieu à Rome chez ce cardinal à l'occasion de la naissance

d'un fils de Henri II, qui est mort en bas âge. (_Voyez_

l'édition de Rabelais déjà citée, tome 8, page 377.)

Le duc de Florence écrivit à la feue Reine-mère: «Je vous envoie un

excellent homme en son métier, qui a dit, en partant d'ici, que vous

songeassiez une carte, et que ce seroit le dix de carreau.» Avant que de

laisser lire la lettre à la Reine, cet homme, qui en étoit lui-même le

porteur, pria la Reine de songer une carte; elle songea le dix de

carreau. Gombauld y étoit, qui me l'a dit.

En même temps vint un jeune gentilhomme qui faisoit tenir bien haut, par

les deux plus grands hommes de la compagnie, un cercle où à peine

pouvoit-il passer, et prenant sa course de loin, il y passoit tout le

corps comme une lame, et puis faisoit une cabriole.

Un orfèvre huguenot, allant à Charenton, rencontra dans la rue

Saint-Antoine deux _Corpus-Domini_ à la fois. L'un sortoit de

Saint-Paul, l'autre y retournoit; on lui cria qu'il ôtât son chapeau; il

alloit toujours son chemin; enfin un homme lui vint dire d'un ton

furieux: «_Adore ton Créateur._--Lequel est-ce?» dit l'orfèvre. Les

autres demeurèrent si penauds de cette réponse, qu'ils ne lui surent

plus rien dire[539].

[539] Nous avons déjà dit que Tallemant des Réaux était

protestant.

Un garçon de Paris, dont je n'ai pu savoir le nom, couchoit avec la

femme de son voisin, et ayant été obligé d'aller au _lieu d'honneur_,

par compagnie, il gagna du mal, et en donna après à cette femme, sans

savoir qu'il en eût lui-même, comme cela arrive assez souvent. Elle s'en

aperçut de bonne heure, et lui dit qu'il trouvât quelque invention pour

en donner à garder au mari. Ce garçon convie quelques-uns de ses amis à

dîner chez lui; il invite aussi le mari de cette femme; il y avoit fait

trouver des mignonnes, et en avertit une, qui étoit la plus jolie et la

plus adroite, de faire toutes les choses imaginables pour obliger cet

homme à la voir. Elle en vint à bout. Le soir, sa femme, qui avoit le

mot, le caressa si bien qu'il fit le devoir conjugal. Il ne manqua pas

de gagner le mal qu'elle avoit. Dès qu'elle s'en fut aperçue, elle lui

fit un bruit du diable, et le pauvre mari confessa son délit, et demanda

humblement pardon.

Un nommé Le Rude, maître d'hôtel du feu premier président Le Jay,

Saint-Louis[540] étant ouvert, avertit les corbeaux de venir quérir sa

femme, qu'il disoit avoir la peste, quoiqu'elle n'eût que la fièvre. On

emporte cette femme; mais, contre son espérance, au bout de quelques

jours, on la lui rapporta. Le mauvais air ne lui donna pas la peste. Il

vouloit s'en défaire pour en épouser une autre qu'il entretenoit, et qui

pourtant ne la valoit pas.

[540] L'hôpital Saint-Louis, commencé sous Henri IV, et achevé

sous Louis XIII, étoit destiné aux maladies épidémiques. Dans les

temps ordinaires, il servoit de lieu de convalescence aux malades

des autres hôpitaux, et si des maux contagieux venoient à se

déclarer, on le consacroit uniquement à recevoir les gens qui en

étoient atteints. (_Recherches sur Paris_, par Jaillot, t. 2,

quartier Saint-Martin-des-Champs, page 35.)

Un cordelier, qui avoit appris par cœur un sermon imprimé, fut prêcher

dans un village. Le lendemain étoit encore fête; on le pria si

instamment de demeurer, qu'il ne put s'en défendre. Cependant il falloit

prêcher, et il ne savoit qu'un sermon. Que fait-il? Il dit: «Messieurs,

il y a de bien méchantes gens dans cette paroisse; on a dit qu'il y

avoit des hérésies dans le sermon que je vous fis hier; il n'y a rien de

plus faux; et, pour vous le montrer, je m'en vais vous redire mon sermon

d'un bout à l'autre.» Et il le répéta tout du long.

Un coupeur de bourse, comme le feu lieutenant criminel Tardieu[541]

l'interrogeoit, ne put s'empêcher de lui voler dix écus que le greffier

venoit de lui donner pour ses droits: il prit son temps comme le juge se

tournoit pour parler à quelqu'un. On remmène ce voleur. Le lieutenant ne

trouve plus son argent; il dit au greffier: «M'avez-vous pas donné

tant?--Oui.--L'avez-vous repris?--Non.--Qu'est-il donc devenu?» Après

avoir bien cherché, on dit, afin de n'avoir rien à se reprocher: «Il

faut aller dans le cachot de cet homme, quoiqu'il n'y ait aucune

apparence.» On y trouva l'argent dans la paille.

[541] Ce lieutenant-criminel et sa femme furent assassinés dans

leur maison, sur le quai des Orfèvres, le 24 août 1665, par les

deux frères Touchet qui furent rompus vifs le 27 du même mois.

Boileau, dans sa dixième satire, a immortalisé leur excessive

avarice. Ce passage des Mémoires de Tallemant a été écrit vers

l'année 1666; il a été ajouté par l'auteur à la marge de son

manuscrit.

Le président de Jumerville[542] étoit un goguenard qui faisoit des

malices à tout le monde; il se moquoit de tous ceux à qui on prenoit

quelque chose. Pour le lui rendre, on suborna un filou, qui entreprit de

lui voler sa propre robe de palais: c'étoit l'été. Ce drôle feint

d'avoir un procès, et se rend insensiblement familier chez le président.

Un soir, comme Monseigneur revenoit du Palais, il faisoit chaud, il

voulut quitter sa robe pour se promener dans le jardin. «Holà!

quelqu'un.» Il n'y avoit personne que le filou qui s'offrit à la

prendre; le président la lui donne. Lui sort par les écuries et gagne au

pied. Le lendemain, à la Tournelle, où il présidoit, faute de robe

d'été, il vint avec sa robe d'hiver. «Que veut dire cela? Vous êtes-vous

trouvé mal? Avez-vous eu froid?» Il fut contraint d'avouer la dette.

[542] Ce nom est incertain.

D'Ablancourt avoit un petit cheval rétif; on le donna à un petit laquais

allemand pour aller chercher quelque chose à la ville[543]. Ce cheval

n'alloit que quand on le menoit par la bride; l'Allemand monte dessus;

le bidet va trois pas, et puis s'arrête. Que fait ce garçon? Il prend

une fourche, car il ne vouloit pas aller à pied, et attache les rênes

aux deux fourchons, puis il avance la fourche le plus qu'il peut entre

les oreilles du cheval. Cette bête croyoit qu'on la menoit par la

bride. Ainsi elle s'accoutuma à aller, et l'Allemand au retour en fit

tout ce qu'il voulut.

[543] A Vitry-le-François. (T.)

Le président Fayet, père de madame de Barillon[544], étoit premier

président de la première des Enquêtes; il fut prié par un homme de

province, à qui il importoit d'être conseiller dans sa ville, de trouver

moyen de le faire recevoir, quoiqu'il ne sût point de latin. Le

président, qui étoit de ses amis, lui dit: «Laissez-moi faire: apprenez

seulement à bien prononcer ce mot de latin _quamquam_, et présentez-vous

à un tel jour.» Le président dit: «Messieurs, voilà un récipiendaire,

mais nous n'avons pas le loisir.» Il le remet comme cela exprès cinq ou

six fois; enfin il le fit venir un jour qu'il n'y avoit plus qu'un

quart-d'heure à demeurer dans la chambre. «Messieurs, c'est le pauvre

récipiendaire, qui attend il y a si long-temps. Si vous voulez, nous

l'expédierons.» Cet homme entre, et dit hardiment: _quamquam_. «Allez,

allez, dit le président; nous savons bien que vous avez appris du latin.

Nous n'avons pas le loisir à cette heure; mais savez-vous de la

pratique?» Or, l'autre en savoit assez, et répondit bien; ainsi il fut

reçu.

[544] Bonne Fayet, femme de Jean-Jacques de Barillon, président

au Parlement de Paris.

Un gentilhomme, qui savoit que son rapporteur aimoit les femmes, va

prendre une g...., la fait fort bien habiller et la mène solliciter,

comme si c'eût été sa femme; après, elle y retourne plusieurs fois, le

cavalier faisant le malade; le rapporteur la cajole, la presse, en a ce

qu'il veut, et fait gagner le procès au gentilhomme, qui après lui

découvrit la finesse. Cela me fait souvenir d'un conte. Le premier

président Le Jay fut sollicité une fois par une jolie personne, qui

feignoit que son mari étoit si jaloux, qu'en s'en allant, il lui avoit

mis un brayer de fer[545]; cela enflamma le président; le brayer n'étoit

pas si bien fermé qu'on ne le pût reculer, mais le bon homme y gagna une

_vache à lait_. C'étoit une malice qu'on lui faisoit.

[545] Brayer, bandage de fer. Il signifie ici le cadenas de

jalousie.

Un charretier avoit acheté le fumier de l'académie[546], et il l'alla

quérir avec un vieux cheval, maigre, galeux et écorché; en un mot, de la

plus pitoyable _figure_ du monde. Les jeunes gens de l'académie se

mirent à faire des méchancetés à cette pauvre bête. Le charretier dit à

l'écuyer: «Je gage le prix du fumier (c'étoient cinquante livres) que je

ferai faire à mon cheval ce que vous ne sauriez faire faire à pas un des

vôtres.» Voilà la gageure faite. Le drôle fait monter l'escalier à sa

bête, et la mène dans le grenier, puis la fait sauter par la fenêtre; le

cheval ne valoit pas cent sous. «Eh bien! dit-il à l'écuyer, faites-en

faire autant aux vôtres.» Ainsi il gagna la gageure.

[546] _Académie_; le manége où la jeunesse fait son cours

d'équitation.

Une demoiselle huguenote[547] étoit chargée d'une fille catholique, à

qui elle ne pouvoit trouver de condition; elle s'avisa de dire à cette

fille: «Allez-vous-en à Saint-Sulpice, à une telle heure; mettez-vous

devant le grand autel, et faites bien la dolente; les dévotes ne

manqueront pas de vous dire: Ma sœur, qu'avez-vous? Vous leur direz que

vous êtes assistée par des huguenots qui tâchent à vous faire de leur

religion, que vous priez Dieu et la Vierge de vous inspirer, que la

religion de ces gens-là vous semble bien aussi bonne qu'une autre, et

qu'ils sont si charitables.» Les dévotes ne manquèrent pas, et voyant

cela, elles lui dirent: «Ah! ma sœur, qu'à cela ne tienne; on vous

assistera.» Ils l'habillent et la mettent chez une personne bien riche.

[547] Mademoiselle Justel. (T.)

FIN DU TOME CINQUIÈME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.

Pages.

Les Pugets. 5

Montauron. 15

La Serre. 23

Tallemant, le maître des requêtes. 28

Madame d'Harambure. 39

La Leu. 43

Lozières. 51

Madame de Lalane. 60

Lesfargues. 61

L'abbé Tallemant, son père, etc. 65

Madame d'Anguittard. 85

La Calprenède. 89

Madame de Chezelle et sa mère, madame Boiste, et sa tante

mademoiselle Gervaise. 97

Vandy. 102

Femmes vaillantes. 104

D'Olizy. 109

Mademoiselle et madame de Marolles. 112

Basin de Limeville. 121

Massaube et Moriamé. 126

Drelincourt. 132

Madame de Broc. 134

M. Du Bellay, roi d'Yvetot. 136

Le marquis de Rouillac. 140

Liance. 146

La Milletière. 148

M. Chamrond. 151

Vieilles remariées et maltraitées. 153

Le maréchal de Saint-Geran, et sa fille. 162

Naïvetés, bons mots, etc. 166

Suite des bons mots et naïvetés. 168

Reparties de madame Cornuel. 179

Madame Aubert et le marquis de Palavichine. 189

Le comte de Montsoreau. 192

Madame de Vertamont. 195

La Baroire. 200

Madame d'Héquetot et mademoiselle de Beuvron. 204

M. et madame de Blérancourt. 209

Autres avares. 212

Madame de Bretonvilliers et Lambert. 214

D'Hozier. 217

Mademoiselle Tanier et sa fille. 218

Dulot. 221

Madame de Querver. 225

M. et madame d'Estrades. 230

La Renoullière. 235

Montchal. 238

Madame de Maransin. 241

Amants de différentes espèces. 245

Amants malheureux. _Ibid._

Amants trop tôt consolés. 249

Amants radotants. 250

Amants reconnoissants. 251

Amants délicats. _Ibid._

Madame de Lanquetot. 252

Le petit Scarron. 256

Scudéry, sa sœur, et madame de Saint-Ange. 265

Madame de Saint-Ange. 283

Le président et la présidente Tambonneau. 286

Madame de Taloet. 302

Brizardière. 306

Falguéras. 308

Colletet. 311

Extravagants, Visionnaires, Fantastiques, Bizarres, etc. 324

Madame de Suplicourt. 339

Marville. 341

La vicomtesse de L'Isle. 343

Peirarède. 345

Madame d'Ablége et madame de Frontenac. 347

Enfants de qui les pères ont fait eux-mêmes justice. 352

Varin. 354

Le marquis d'Alluye et madame de Bossu. 356

La Du Ryer. 360

Générosités. 363

Madame de Miramion. 370

Joueurs. 373

Mouriou. 377

Duels et accommodements. 379

Madame Thomas. 386

Bouchard. 388

Gens taillés. 391

Grand'amour récompensée. 393

Vengeance raffinée. 395

Subtilité, présence et adresse de corps et d'esprit. 396

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 25 / 25 段