Ce M. le marquis se vante de savoir un secret pour entrer partout; on le

défia d'entrer chez Saint-Germain-Beaupré, ou chez Fosseuse. Il fait ses

tentatives. On dit que, pour le premier, il eut quelques galanteries

avec sa femme; pour Fosseuse, il dit qu'il se mit fort bien avec lui,

mais qu'il n'en conta point à madame.

LA DU RYER.

La Du Ryer étoit une pauvre fille, d'auprès de Mons en Hainaut, qui

étoit assez jolie en sa jeunesse: elle se donna à Saint-Preuil, qui lui

fit gagner dix ou douze mille livres, en une campagne, où elle fut

vivandière. Elle épouse un nommé Du Ryer, et se met à tenir auberge;

elle étoit aussi un peu m.......... Un jour qu'elle demanda de l'argent

à Saint-Preuil[487], il la battit. Au lieu de se fâcher de cela, elle

lui alla demander pardon, et lui dit qu'elle étoit une impertinente de

lui avoir demandé de l'argent, elle qui savoit bien qu'il n'en avoit

pas. Quand il eut la tête coupée à Amiens, elle reçut sa tête dans son

tablier, et lui fit faire un magnifique service à ses dépens[488].

[487] François de Jussac d'Ambleville, sieur de Saint-Preuil,

maréchal de camp, gouverneur d'Arras, etc., décapité à Amiens, le

9 novembre 1641.

[488] Ce fait est consigné dans le _Journal_ de Richelieu, sans

que la Du Ryer y soit nommée. On y lit: «Une femme de Paris,

qu'on dit avoir été autrefois son hôtesse, monta sur l'échafaud

avec un drap mortuaire, dans lequel elle mit le corps et la tête;

mais comme on alloit dévaler ledit corps, la tête étant retombée

sur l'échafaud, elle la prit et la mit en sa robe; et étant

descendue, elle la mit dans ledit drap, avec le corps qu'on

mettoit dans un carrosse, etc.» (_Journal du cardinal de

Richelieu_; Amsterdam, Abrah. Wolfgank, deuxième partie, page

187.)

Veuve de Du Ryer, elle se remaria à un homme dont elle n'a jamais porté

le nom; il étoit maître cuisinier à Saint-Cloud, où elle fit un cabaret

magnifique. Au commencement, les dames n'y vouloient point aller; elle

avoit un jardin là auprès, où on leur portoit ce qu'elles avoient

commandé; enfin on s'y apprivoisa.

Madame de Champré, à Saint-Cloud, chez la Du Ryer, durant un grand

orage, regarda par curiosité par le trou de la serrure d'une chambre, et

elle vit un homme et une femme qui se divertissoient. «Jésus! dit-elle,

par le temps qu'il fait!....[489].»

[489] On a vu, dans l'article de madame de Champré (tom. 4, p. 53

et suivantes), que cette dame étoit loin d'être scrupuleuse.

L'anecdote qu'on vient de lire étoit placée dans le manuscrit de

Tallemant, au chapitre des _Contes, naïvetés et bons mots_; elle

se rattache naturellement à l'Historiette de la Du Ryer.

Un jour la Du Ryer ayant ouï dire qu'un gentilhomme, qui se venoit de

battre en duel, étoit demeuré fort blessé assez près du pont de

Saint-Cloud, elle y va, le fait emporter chez elle, le fait traiter, et

quand il fut guéri, elle lui donne cinquante pistoles pour se retirer

chez lui. Cet homme, au bout de quelque temps, la vient trouver, et lui

présentant une bourse où il y avoit quatre cents pistoles: «Tenez,

madame, prenez; si ce n'est pas assez, je tâcherai d'en avoir encore.»

Elle lui dit qu'il se moquoit, lui fit bonne chère, et ne voulut jamais

prendre que deux pistoles qu'elle jeta à ses gens, en leur disant:

«Tenez, voilà ce que monsieur vous donne.» Durant les troubles, un jour

que le Conseil étoit à Saint-Cloud, M. Tubeuf ayant su qu'elle n'avoit

rien voulu prendre pour la nourriture de leurs chevaux et de leurs gens,

lui fit donner une ordonnance de cent écus, au lieu de quarante qu'on

lui devoit. Elle en fut payée. Les gendarmes du Roi avoient fait

quelque dépense chez elle; elle ne leur en fit payer que la moitié. «Ce

n'est pas, dit-elle, avec vous autres que je prétends m'enrichir.» Elle

prit en amitié le baron Des Essarts, et lui demanda un de ses garçons à

nourrir; il lui donna son second fils. Cette femme le faisoit élever

comme un grand seigneur. Il étoit vêtu de toile d'argent si pesante,

qu'il ne pouvoit porter sa robe. Elle le vouloit faire son héritier.

Elle nourrissoit aussi une pauvre femme avec trois enfants. Elle alloit

faire plus de profit que jamais, car elle avoit percé trois ou quatre

maisons; il y eût eu quatre-vingts chambres meublées dont il y en eût eu

de fort propres; mais elle mourut trop tôt[490].

[490] En 1652. (T.)

Une pauvre fille, âgée de dix-huit ans, qui sert chez un banquier

hollandois, nommé Van Ganghel, qui est huguenot, entretient, de ce

qu'elle peut gagner, deux petits frères qu'elle a en métier; tous deux

étant tombés malades, et ayant été portés à l'hôpital secret de ceux de

la religion, car la fille et ses frères sont aussi huguenots, elle paya

leur dépense, disant que, puisqu'elle avoit encore assez de reste pour

cela, elle ne vouloit point être à la charge de l'Eglise, et qu'au

pis-aller elle auroit toujours ses bras.

GÉNÉROSITÉS.

M. de Mesmes, bisaïeul de M. d'Avaux, étant simple avocat, refusa de

prendre la charge d'avocat-général que le roi François Ier lui donnoit,

disant qu'il ne vouloit point prendre la charge d'un homme vivant: c'est

qu'on l'ôtoit à un M. de Ruzé. Ruzé l'alla remercier, le genou en terre,

et lui dit: «Je vous dois le bien et l'honneur.--Levez-vous, lui dit-il,

vous ne m'en avez point d'obligation; je l'ai fait pour l'amour de moi,

et non pour l'amour de vous.» Le Roi conserva Ruzé dans sa charge, et

donna à de Mesmes celle de lieutenant civil.

Des Fontaines-Bohart, ce secrétaire du Conseil que le cardinal de

Richelieu tint si long-temps dans la Bastille, et qui n'en sortit que

par la mort de celui qui l'y avoit fait mettre, étoit un vieux garçon

riche. Il s'avisa un jour de faire porter secrètement deux cent mille

livres chez un de ses bons amis, nommé Menjot (c'est un secrétaire du

Roi, qui est encore jeune); apparemment il avoit intention de les lui

donner; mais il mourut subitement. Menjot aussi déclara qu'il y avoit

deux cent mille livres chez lui qui appartenoient à Des Fontaines. Le

cadet de cet homme est mort tout de même depuis peu, en juillet 1658.

Henri III envoya Benoise, secrétaire du cabinet, dire à Montelon[491],

ancien avocat, qu'il se rendît au Louvre dans deux heures pour recevoir

les sceaux. «Moi, monsieur?--Oui, vous.--Mais c'est bien peu de temps

pour y penser. Voilà un procès qui a sept sacs; il m'en reste encore

trois à lire, je les voudrois bien achever.» Il assemble sa famille pour

voir s'il devoit accepter les sceaux. On le lui conseilla. A trois

heures de là, Benoise le vint prendre. Au Louvre, il salue je ne sais

quel seigneur, au lieu du Roi. Le Roi lui dit: «Bon homme, un bon sujet

doit toujours connoître le visage de son prince. Je vous ai envoyé

quérir, parce qu'on m'a dit du bien de vous.» Ce M. de Montelon rendit

les sceaux à Henri IV, parce qu'il étoit huguenot, et après il se retira

à la campagne. Il y avoit déjà eu un autre garde-des-sceaux de ce

nom-là, pour avoir hardiment soutenu Charles de Bourbon, absent, en

présence du Roi[492].

[491] François de Montholon, seigneur d'Aubervilliers, avocat au

Parlement, garde-des-sceaux de France, par lettres du 6 septembre

1588. Il étoit fils du garde-des-sceaux de Montholon, décédé en

1543. Ce nom est écrit _Montelon_ sur les anciens registres du

Parlement.

[492] François de Montholon s'étoit rendu célèbre en 1522 et 1523

par ses plaidoyers pour le connétable Charles de Bourbon, contre

Louise de Savoie, mère de François Ier. Ce prince, qui avoit

entendu ses plaidoyers sans être vu, le désigna dès-lors pour

être son avocat-général, mais il ne le revêtit de ses fonctions

qu'en 1532. Pendant le procès du chancelier Poyet, en 1542,

Montholon fut nommé garde-des-sceaux.

Un marchand de soie, nommé Hervé, père de M. Hervé, conseiller au

Parlement, étant un jour à sa boutique avec quelques autres marchands,

il passa un petit garçon de quatorze à quinze ans, qui avoit peut-être

pour quatre livres de marchandises dans une balle. Ce petit garçon leur

dit en riant: «Messieurs, qui est-ce de vous qui me veut prêter quelque

chose sur ma bonne mine? J'ai bonne envie de faire fortune.» Ce M. Hervé

trouva ce garçon à sa fantaisie, il lui prête dix écus, et lui fit en

riant promettre, foi de marchand, qu'il lui tiendroit compte du profit

moitié par moitié. Ce garçon s'en va. Au bout de quinze ans, comme Hervé

dînoit, on lui vint dire qu'un homme bien vêtu le demandoit; il dit:

«Montrez-lui telles étoffes qu'il voudra.--Il veut vous parler.» Hervé

se lève; l'autre lui en fait excuse, et lui demande s'il ne se souvenoit

point d'un petit garçon auquel il avoit prêté dix écus, etc. «Non.»

L'autre lui dit tant de circonstances, qu'enfin il l'en fit ressouvenir.

«Monsieur, c'est moi. Voilà mes livres; vous verrez ce que j'achetai

ici, où je fus ensuite, comme je m'embarquai et allai en Espagne, puis

aux Indes; il y a près de cinquante mille écus de profit pour vous.»

Hervé répondit qu'il ne pouvoit les prendre en conscience, parce qu'il

avoit eu l'intention de lui donner ces dix écus. L'autre lui envoya le

lendemain deux crocheteurs chargés de vaisselle d'argent.

On conte une chose assez semblable de quelqu'un de la maison Du

Plessis-Mornay; mais au lieu de la moitié du profit, on ne lui offrit

qu'un diamant d'assez grand prix, qu'il substitua de mâle en mâle.

Mesdemoiselles de La Nocle étoient deux filles de condition, et

héritières. La cadette étant accordée avec Saint-André-Montbrun, sa

sœur aînée vint à mourir; la voilà un grand parti. Saint-André

n'espéroit plus de l'épouser. Elle fut généreuse, et lui tint ce

qu'elle lui avoit promis. Elle ne s'en est pas repentie, car il a fait

fortune.

Un cadet de la maison d'Angennes, de la branche de Rambouillet, accordé

avec une demoiselle Cotereau, de Tours, fille du feu président du

présidial, qui étoit de bonne famille, étant devenu l'aîné, la mère de

la fille lui dit: «Monsieur, à cette heure vous aurez des pensées plus

relevées.--Non, mademoiselle, répondit-il, je tiendrai ce que j'ai

promis.» Il l'épousa. C'est d'elle qu'est venue la terre de Maintenon.

On l'acheta de son mariage[493].

[493] Jean Cotereau, dans le Père Anselme, est qualifié _seigneur

de Maintenon, trésorier et surintendant-général des finances de

France_. Sa fille Isabeau Cotereau épousa, le 13 février 1526,

Jacques d'Angennes, seigneur de Rambouillet, capitaine des gardes

des rois François Ier, Henri II, François II et Charles IX. Elle

apporta en mariage les seigneuries de Maintenon, de Meslay, de

Nogent-le-Roi et de Montlouet. (_Histoire généalogique de

France_, t. 2, p. 425.)

M. de Mouy, de la maison de Lorraine[494], éperdument amoureux et

jouissant de la fille de Galean, l'un de ses gentilshommes, la vouloit

épouser; elle ne le voulut pas et lui dit: «Cela vous feroit tort de

vous mésallier.»

[494] Il s'agit ici d'un marquis _de Moy_; cette branche

descendoit des ducs de Mercœur.

Une fille de Maupeou, l'intendant des finances, ayant été accordée avec

un M. d'Amours, cet homme eut la petite vérole, et perdit la vue; elle

ne laissa pas de l'épouser et vécut fort bien avec lui.

Feu Suif, ce fameux chirurgien, traita un homme fort riche d'un mal fort

dangereux. Cet homme guéri envoya sa femme chez Suif, avec une somme

considérable en or. «Jésus! madame, dit le bon homme, en voilà

très-bien.» Il prit trente pistoles, et trois pour son garçon, à qui

elle en vouloit donner douze, et, quoi qu'elle fît, il n'en voulut

jamais prendre davantage. Au voyage qu'il fit en Savoie pour

Madame[495], il ne voulut jamais prendre un sou de tous ceux qu'il

traita, disant que ce n'étoit pas pour eux qu'il faisoit le voyage.

Madame lui donna quarante mille livres.

[495] Christine de France, fille de Henri IV, duchesse de Savoie.

M. de Berzeau, fils et frère de conseillers au Parlement, étant assez

mal, envoya dire à Joly, alors chanoine de Verdun, aujourd'hui curé de

Saint-Nicolas[496], homme fort né à la prédication, que, sur sa

réputation, il lui donnoit la trésorerie de Beauvais, et lui offroit

cinq cents écus qu'il falloit pour envoyer à Rome, en cas qu'il ne les

eût pas. Joly répondit: «Je ne connois point M. de Berzeau, je vous

demande trois jours; il faut prier Dieu afin qu'il nous

inspire.--Monsieur, il n'y a point de temps à perdre; dites oui ou non.»

Voilà l'affaire conclue; les provisions viennent; M. de Berzeau guérit;

Joly le va trouver, dit qu'il lui rapportoit ses provisions, mais qu'il

le prioit de lui rendre les cinq cents écus. Berzeau dit qu'il lui avoit

donné cette trésorerie de bon cœur, et ne la voulut jamais reprendre.

Il est vrai qu'il est à son aise. Il se trouva une nullité aux

provisions; car n'étant point chanoine de Beauvais, il falloit avoir des

lettres de chanoine _ad effectum_ pour posséder une dignité de cette

église. Joly va retrouver M. de Berzeau, lui dit qu'il sembloit que

Dieu eût fait naître cette difficulté exprès, qu'il le prioit de

reprendre son bénéfice. Berzeau persista, et on fit venir de Rome ce

qu'il falloit. Nous verrons dans les _Mémoires de la Régence_ que ce

Joly est un grand comédien.

[496] Claude Joly, alors curé de Saint-Nicolas-des-Champs, à

Paris, assista le cardinal Mazarin dans ses derniers moments. Il

fut ensuite nommé successivement aux évêchés de Saint-Paul de

Léon et d'Agen. On a de lui des prônes estimés. Il mourut à Agen

en 1678.

J'ai ouï conter qu'une simple servante de Seine, laide et mal bâtie,

voyant que son maître étoit condamné aux galères et mené à Marseille, y

alla de deux cents lieues de loin, et là se mit à travailler, en sorte

que, de ce qu'elle gagnoit, elle y nourrit son maître tant qu'il y fut.

M. de Gèvres (_Potier_), secrétaire d'État, père de M. de Tresmes,

quoique assez intéressé d'ailleurs, ne laissa pas de faire une action

généreuse. Il y avoit un vieux gentilhomme auprès de Tresmes, qui,

pressé par ses créanciers, alla offrir sa terre à M. de Gèvres. M. de

Gèvres lui demanda ce qui l'obligeoit à vendre une terre où il avoit

toujours vécu, qu'il avoit pitié de lui, et qu'il lui vouloit acheter sa

terre, à condition de l'en laisser jouir tout le reste de ses jours. En

effet, il paya les créanciers et n'eut le reste qu'après la mort du

gentilhomme.

Un M. de Villefrit, frère d'un conseiller au Parlement, nommé

Bournonville, étoit amoureux de mademoiselle d'Elbène, sa cousine; mais,

comme cette fille n'avoit guère de bien, et qu'il n'en avoit pas assez

pour la mettre à son aise, il ne voulut pas l'épouser. Bournonville

meurt sans enfants; Villefrit, héritier, épouse mademoiselle d'Elbène.

Il en a été bien récompensé; car le frère de cette fille fut assassiné

peu de temps après, et elle est devenue héritière.

Madame de Rambouillet m'a conté une historiette arrivée de notre siècle;

mais, par malheur, elle a oublié les noms. Un François, chevalier de

Malte, avoit un esclave africain qu'il avoit pris en mer; il le

maltraitoit étrangement, jusque-là qu'un de ses neveux, aussi chevalier,

touché de compassion envers ce pauvre homme, résolut de le tirer de

cette misère; et, pour cet effet, jouant un jour avec son oncle, il le

pria de lui jouer cet esclave, et il le gagna. L'esclave, qui avoit

déjà, en plusieurs rencontres, ressenti des effets de l'humanité de ce

jeune homme, fut ravi de l'avoir pour maître, et se met à travailler si

assidument, que, tous les jours, il rapportait assez d'argent de ses

journées pour faire une somme considérable au bout de l'an. Le chevalier

n'en voulut jamais rien prendre; mais l'esclave, aussi généreux que lui,

mettoit cet argent à part pour le conserver à son maître: en effet, une

fois que le chevalier avoit perdu tout son argent, il apporta tout ce

qu'il avoit gagné depuis qu'il étoit à lui; le chevalier, surpris de

cette reconnoissance, donne la liberté à l'esclave, qui se retire

incontinent en Afrique. Au bout de quelques années on vit arriver à

Malte une frégate, dont les mâts et les antennes étoient toutes pleines

de banderoles et les mariniers proprement vêtus. Elle étoit chargée de

présents que cet esclave envoyoit à son maître; car cet homme, s'étant

mis à trafiquer, avoit fait quelque fortune, et n'avoit pas voulu

manquer à reconnoître la générosité du chevalier, dès qu'il avoit été en

état de le faire. Au bout de dix ans, ce chevalier, pris sur mer, est

mené à Alger; il est reconnu par l'esclave qui l'achète et le fait

conduire dans une maison magnifiquement meublée. Je vous laisse à

penser s'il fut surpris de se voir en un si beau lieu; mais il le fut

bien davantage quand il vit son cher esclave à ses pieds, qui lui

baisoit les mains, et lui protestoit qu'il recevoit la plus grande joie

qu'il eût reçu de sa vie. Non content de cela, il le voulut servir

lui-même, disant que c'étoit son bon maître, et qu'il ne pouvoit

souffrir qu'autre que lui en approchât. Il lui conta ensuite que, depuis

les présents qu'il lui avoit envoyés à Malte, sa fortune s'étoit de

beaucoup augmentée et qu'il avoit beaucoup de pouvoir dans Alger; après

il renvoya le chevalier à Malte, avec une infinité de présents.

MADAME DE MIRAMION[497].

Madame de Miramion est fille d'un des Bonneaux de Tours, intéressés aux

Gabelles et à bien d'autres affaires; elle étoit veuve de Miramion,

conseiller au Parlement, fort riche, dont elle avoit une fille.

Bussy-Rabutin, sans considérer qu'elle étoit comme accordée avec

Caumartin, se laissa enjôler par un Père de la Mercy, nommé le Père

Clément, confesseur de la dame[498]. Ce moine lui fit accroire que

madame de Miramion l'avoit vu plusieurs fois à l'église, qu'elle l'avoit

trouvé à son gré, et que sans ses parents qui vouloient qu'elle épousât

un homme de robe, elle l'épouseroit volontiers, et que même elle se

laisseroit enlever. Le moine cependant demandoit tantôt cinquante,

tantôt cent pistoles, pour gagner celui-ci et celui-là, et enfin

il en tira jusqu'à deux mille écus. Le moine avertit le cavalier

que la dame devoit aller un tel jour faire dire une messe à

Notre-Dame-de-Boulogne[499]. Au retour, dans le bois les enleveurs

l'arrêtèrent; Bussy n'y étoit pas; c'étoit un nommé Du Boccage[500].

Madame de Miramion, la belle-mère, eut le courage de prendre l'épée du

meneur de sa belle-fille, et blessa au bras le premier qui se présenta à

elle. On leur fait faire bien des tours, et une fois qu'il falloit

passer dans un village, on baissa les portières: avec des couteaux elles

coupèrent les cuirs; mais le village étoit passé avant que cela fût

fait. On les mena dans la forêt de Livry, où on laissa la

belle-mère[501]. On la conduit seule dans un château à trois lieues de

Sens[502]. Là elle fit l'endiablée, quoique Bussy, pour la fléchir, vînt

à elle à genoux dès l'entrée de la salle. Dès qu'on en eut avis à Paris,

on mit bien du monde en campagne, et tous les archers des Gabelles

alloient investir le château, quand Bussy la laissa aller, après lui

avoir protesté qu'il n'y avoit que le moine de coupable. Le drôle se

sauva. Elle poursuivit; mais enfin tout s'accommoda[503]. Elle a avoué

que le moine lui avoit parlé d'amour, et qu'aussitôt elle prit un autre

confesseur. Caumartin ne l'épousa point. Je crois que dès ce temps-là

elle commençoit à être dévote. Elle l'est à un point étrange et elle

fait de grandes charités. Sa fille aura quarante mille écus de

bien[504]. Elle la fait nourrir dans un couvent.

[497] Marie Bonneau, veuve de Jean-Jacques de Beauharnais,

seigneur de Miramion. Elle a fondé les filles de la

Sainte-Famille, qui, réunies à celles de Sainte-Geneviève, furent

appelées _Miramionnes_. Elle mourut au mois de mars 1696. «Pour

madame de Miramion, cette mère de l'Église, écrivoit madame de

Sévigné, le 29 mars 1696, ce sera une perte publique.»

[498] Bussy-Rabutin raconte cet événement dans ses Mémoires; il

dit qu'il avoit été engagé par le _confesseur_ de madame de

Miramion à l'enlever; ce point a été vérifié sur le manuscrit de

ces Mémoires qui a été décrit par M. Monmerqué dans sa _Notice

bibliographique des différentes éditions des lettres de madame de

Sévigné_; Paris, 1818, t. 1, p. 43. Ce manuscrit est de

l'écriture du comte de Langhac, petit-fils de Bussy. Dans les

Mémoires imprimés on a fait disparoître les traces du Père de la

Mercy.

[499] C'étoit au Mont-Valérien.

[500] Bussy dit positivement qu'il y étoit, accompagné de son

frère de Rabutin, et autres gentilshommes. (Voyez les _Mémoires

de Bussy Rabutin_, Amsterdam, 1731, t. 1, p, 160.)

[501] «Nous traversâmes la plaine Saint-Denis, et nous entrâmes

dans la forêt de Livry; comme la dame crioit fort, et que je crus

que c'étoit la présence de sa belle-mère qui l'obligeoit d'en

user ainsi, je fis mettre pied à terre dans le bois à cette

belle-mère, et je ne laissai qu'une demoiselle avec la veuve dans

le carrosse, et un laquais sur le derrière; mais la dame ne fit

pas moins de bruit après cela, et je reconnus alors que je

m'étois trompé.» (_Ibid._, p. 161.)

[502] Au château de Launay, près de Sens. C'étoit une commanderie

de Malte que possédoit Hugues de Rabutin, grand-prieur de France,

celui à l'occasion duquel madame de Sévigné écrivoit à son

cousin, le 28 décembre 1681: «Cela me fait souvenir de ce que

vous disoit votre oncle, le grand-prieur de France, en

mourant.--Il disoit que j'ai l'attrition.--Il en parloit comme

d'une crise.»

[503] Bussy avoit mis le duc d'Enghien dans ses intérêts.

[504] Mademoiselle de Miramion épousa le président de Nesmond.

(Voyez les _Mémoires de Conrart_, deuxième série de la Collection

des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. 48, p. 271.)

JOUEURS.

Un homme perdant chez la Blondeau, qui tenoit académie à la

Place-Royale, tout d'un coup descend en bas, et revient avec une

échelle, l'appuie contre la tapisserie, et, avec des ciseaux, se met à

couper le nez à une reine Esther, qui y étoit, en disant: «Mordieu! il y

a deux heures que ce chien de nez me porte malheur.» Un autre donna un

écu à son laquais pour aller jurer cinq ou six bonnes fois pour lui.

La Chaisnée-Montmor, en jouant à la paume, jeta dans la grille, balles,

corbillon, raquette, habits, et s'y jeta après.

Il y a vingt-six ou vingt-sept ans qu'un Espagnol, nommé Pimentel,

escroqua tout l'argent du jeu par une fourberie bien préméditée: il

acheta tout ce qu'il trouva de dez en Flandres, d'où ils viennent à

Paris; puis il en fit faire une grande quantité, de façon qu'on ne

remarquoit point la tromperie, et que ce n'étoit que par la suite du

jeu, et par la connoissance qu'il en avoit lui seul, qu'on en pouvoit

tirer avantage; après, par gens interposés, il fit acheter, en donnant

un peu plus qu'ils ne valoient, tout ce qu'il y avoit de dez à Paris;

les marchands en firent venir de Flandre. Ainsi voilà Paris tout plein

de dez de Pimentel; il vient et gagne tout l'argent des joueurs. Il fait

assez de libéralités, à la mode d'Espagne, à ceux qui les voyoient

jouer[505]. Quand il fut à Venise, où il alla au sortir d'ici, il

écrivit sa finesse, et se moqua fort de nos gens. A cette heure tout le

monde apprend à piper, sous prétexte que ce n'est que pour se défendre

des pipeurs.

[505] Ils appellent cela _barato_. (T.)

Il y a eu autrefois à Paris une femme nommée madame Dreux[506], dont le

mari étoit conseiller au Parlement; c'étoit une enragée de joueuse. Un

jour ce pauvre homme ne trouva ni lit ni tapisserie dans la chambre de

sa femme; elle avoit tout joué. Il se met en colère, et dit qu'il ne

vouloit plus qu'elle jouât. Elle laisse passer deux jours, puis elle lui

dit: «Est-ce tout de bon? car il y a deux jours que je n'ai joué, et je

sèche, car je ne saurois vivre comme cela. Si vous ne voulez pas que je

joue, il faut que je sorte de céans. Que me voulez-vous donner de

pension?» Ils s'accordèrent; depuis elle s'en repentit tout à loisir.

[506] Marie Fagnier, femme de Pierre Dreux, conseiller au

Parlement de Rennes, père de Thomas Dreux, dont le fils est

devenu grand-maître des cérémonies de France.

Un conseiller au Parlement, nommé Dorat, celui chez qui les violons

furent battus, a une femme qui est si ardente au jeu qu'elle fit tout

sous elle, ne pouvant se résoudre à quitter; mais tout le monde la

quitta.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 23 / 25 段