La vicomtesse de L'Isle est de Basse-Bretagne. Elle n'est pas belle,

mais elle est fort coquette, et danse admirablement bien, en un mot

comme une _Basse-Brette_[468], car en ce pays-là elles sont grandes

danseuses. Elle aima, en Bretagne, un de ses cousins-germains; mais

cette galanterie ne dura guère, car le pauvre garçon fut tué. La nuit de

devant, la vicomtesse fit un songe assez étrange, car elle songea que

son cher cousin étoit blessé à mort. Epouvantée de ce songe, elle va dès

six heures du matin chez lui le prier de ne point sortir. Il se moqua

d'elle, et dit qu'il avoit partie faite; enfin pourtant, voyant qu'elle

l'en pressoit et qu'elle lui demandoit cela en grâce, il lui promit de

ne point sortir; mais quand elle fut partie, il alla à cette promenade à

laquelle il étoit engagé. Il y prit querelle et y fut blessé à mort.

[468] On les appelle ainsi dans le pays. (T.)

Quelque temps après, elle voulut venir à Paris: il y avoit du désordre

entre son mari et elle, à cause d'une certaine suivante qui se mêloit de

bien des choses. Le mari la vouloit chasser, et elle ne le vouloit pas;

et, à cause de cela, elle demeuroit à Paris, et ne vouloit point

retourner avec lui. On remarqua qu'en ce temps-là il n'y avoit que trois

bons ménages dans toute la ville de Rennes. Elle étoit si folle de cette

suivante, qu'elle se mit à la traiter de cousine, afin que le monde la

considérât davantage. Enfin il a fallu que le mari se réduisît et qu'il

vînt demeurer ici: elle l'appelle vulgairement _mari de L'Isle_. On dit

qu'il ne trouve jamais qu'elle fasse assez de dépense, et qu'il l'attend

à souper jusqu'à minuit. A la vérité elle a eu beaucoup de bien; c'étoit

une héritière de vingt mille livres de rente. Une de ses terres a un nom

bien rébarbatif, elle s'appelle _Quinquangroigne_, tellement que quand

elle boude, on l'appelle madame de _Quinquangroigne_[469].

[469] Nous avons vu la gravure d'un château de ce nom, situé en

Bretagne. Elle est dans un Recueil de vues de châteaux et de

plans de bataille conservé à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève.

Elle et madame de Montglas[470] eurent une grosse querelle, il y a

quelques années, à cause de Bussy-Rabutin: Bussy la servoit et la

quitta; elle lui écrit une lettre douce: il la montre à madame de

Montglas. La vicomtesse dit que madame de Montglas a montré cette lettre

à tout le monde. Madame de Montglas irritée dit: «Je ne l'ai point

montrée; mais je m'en vais la montrer.» Et elle la lit à quiconque veut

l'entendre.

[470] _Voyez_ sur madame de Montglas la note du t. 4, p. 223.

PEIRARÈDE.

Peirarède est un pédant huguenot, natif de Bergerac, et d'assez bon

lieu. Un _Jean de lettre_, pour l'ordinaire, est un animal mal idoine à

tout autre chose. Celui-ci l'a bien fait voir en toutes rencontres; mais

principalement en deux ou trois que voici. Il a une métairie auprès de

Bergerac, qui, je crois, compose toute sa chevance[471]. Il ouït dire

qu'à Bordeaux, où se faisoient des provisions pour un embarquement, on

vendoit fort cher le bœuf salé. Il coupe la gorge à ses bœufs, qui

peut-être étoient assez vieux, les sale, et les met dans un bateau où il

s'embarque aussi lui-même. Mais, par épargne, il n'y avoit pas mis assez

de sel, et il ne fut pas plus tôt arrivé que son bœuf sentoit mauvais.

Cependant, faute d'argent pour acheter d'autres bœufs, ses terres ne se

labouroient pas, et il eut bien de la peine à revenir de cette perte.

Une autre fois il ne fut pas meilleur marchand. Il avoit remarqué que

les arbres de pressoir se vendoient fort bien à Bordeaux. Il fait

abattre un petit bois de haute futaie qui étoit tout l'ornement de sa

maison. Quand il fallut débiter son bois, il vit qu'en faisant les

arbres de pressoir d'un demi-pied plus petits qu'à l'ordinaire, il y

trouveroit bien du profit; il les fait donc plus petits et les fait

porter à Bordeaux; mais personne n'en voulut.

[471] _Chevance_, signifie les biens d'un homme et tout ce qu'il

possède. (_Glossaire du droit françois_ d'Eusèbe de Laurière;

Paris, 1704, in 4º.)

Après tout cela, il alla pour s'achever faire un voyage en Angleterre et

en Hollande, afin de conférer avec les critiques de ce pays-là; il mena

avec lui un grand fils. Au retour il se vanta de l'avoir fort bien

établi, et il se trouva qu'il l'avoit mis piquier dans un régiment. La

Peirère[472], celui qui a fait le livre des _Préadamites_, le donna à

Lozières[473]. Nous étions voisins; j'ai cent fois trouvé cet

impertinent disant des vers grecs à ma mère. L'abbé[474] ne le pouvoit

souffrir, et se barricadoit contre lui. Enfin Lozières s'en défit. Notre

homme s'amusa à montrer le latin à quelques gens, et entre autres à des

conseillers au Parlement. Coulon en fut un, et il disoit que c'étoit un

ingrat de l'avoir si mal reconnu, et qu'il l'avoit rendu digne d'un

troisième. Depuis il présente des devises et des épigrammes à tout le

monde, et, avec une familiarité admirable, s'il trouve qu'on fasse le

poil à quelqu'un, il se le fait faire tout d'un train, et passe pour

beau. Un animal comme cela étoit bien venu ici et à Fontainebleau chez

la reine de Suède[475], et Balzac l'a _festiné_, et lui a écrit

plusieurs fois. Voyez la belle cervelle de l'une, et l'avidité de

louanges de l'autre!

[472] Isaac de La Peyrère, né en 1594, mort en 1676. Son livre

des Préadamites a fait beaucoup de bruit. Il prétendoit qu'Adam

n'étoit le père que des Israélites, et que la terre étoit habitée

long-temps avant Adam.

[473] Lozières étoit un conseiller-clerc au Parlement de Paris,

qui étoit parent de Tallemant. (_Voyez_ plus haut, même volume,

pag. 51.)

[474] L'abbé Tallemant, frère de l'auteur.

[475] Christine de Suède, à son voyage de 1658.

MADAME D'ABLÉGE

ET MADAME DE FRONTENAC.

Madame d'Ablége est fille unique d'un M. Chouaisne, garde des rôles du

Conseil. Si je ne me trompe, d'Ablége, de la famille des Maupeou,

conseiller au Parlement, la rechercha. Elle est bien faite et elle avoit

du bien. Il se servit pour cela de Petit, de M. d'Émery[476]; mais

Petit, après que d'Ablége lui eut fait voir son bien, le voulut prendre

pour lui, et fit en sorte que ce garçon crût que Chouaisne n'y vouloit

pas entendre; après il lui propose sa fille. D'Ablége accepte le parti.

Petit en va parler à d'Émery; Chabenas s'y trouve, qui changea de

couleur. D'Émery, quand Petit fut sorti, lui demanda ce qu'il avoit.

Chabenas lui avoua qu'il pensoit à la fille de Petit, et qu'il étoit sur

le point de se déclarer; d'Émery fait rappeler Petit, et fait l'affaire

pour Chabenas. Petit s'excuse envers d'Ablége sur la nécessité d'obéir.

D'Ablége reprend ses premières brisées, et se marie avec la fille de

Chouaisne.

[476] Le surintendant des finances.

Or, on a découvert depuis que ce Chouaisne étoit amoureux de sa propre

fille; il voulut qu'elle logeât avec lui qui étoit veuf; mais il devint

bientôt jaloux de son gendre. Il arriva cent brouilleries entre eux.

Enfin il lui prit une telle rage, qu'un jour que d'Ablége et lui

dévoient passer par le bois de Boulogne, il fit mettre deux épées de

même longueur dans le carrosse. Ce gendre croyoit que c'était de peur

des voleurs; mais il fut bien étonné quand son beau-père voulut

l'obliger à mettre l'épée à la main contre lui, sous je ne sais quel

prétexte; cela le saisit de sorte que la fièvre chaude le prit, et dans

ses rêveries, il croyoit toujours voir son beau-père l'épée à la main

contre lui. Il mourut au bout de quelques jours. Sa femme ne veut plus

demeurer avec Chouaisne, et se retire à Ablége, dans le Vexin françois,

avec un petit garçon dont elle étoit accouchée depuis la mort de son

mari. Là, elle fut enlevée, trois ou quatre mois après, et d'une façon

bien rude. On dit que son propre père y avoit consenti pour se venger de

ce qu'elle ne vouloit pas loger avec lui; ce fut un gentilhomme de

Picardie, nommé Pardillan, assisté de Varicarville[477], et de

Saint-Valéry, gentilshommes du Vexin, ses oncles. Ils l'enlevèrent de

l'église du village, où elle entendoit la messe, la lièrent sur un

cheval; et, parce qu'elle n'avoit que des mules de chambre, ils les lui

attachèrent par-dessous les pieds avec une serviette. En cet état ils la

mènent dix lieues au grand trot, au bout desquelles ils rencontrèrent un

carrosse; de là, ils la conduisirent au château de Dieppe, et lui font

faire tout ce chemin-là sans manger. Dès qu'ils y furent arrivés,

Montigny, le gouverneur, et sa femme, en sortirent. Je crois qu'ils ne

vouloient point être compris dans ce rapt, et qu'ils avoient ordre de M.

de Longueville d'en user ainsi. Les enleveurs vouloient être aussi

maîtres de l'enfant; mais la nourrice, qui étoit hors de l'église avec

son petit, s'étoit cachée, ou du moins avoit caché son enfant dans les

herbes; ils le cherchèrent, mais ils ne le purent trouver.

[477] Varicarville, ou Valiquerville, étoit un gentilhomme

attaché à Gaston d'Orléans, qui entra dans la conspiration ourdie

contre le cardinal de Richelieu avec Montrésor, Saint-Ibal et

autres. (Voyez la _Notice sur Montrésor_, à la tête de ses

Mémoires, t. 54, p. 221 de la seconde série de la _Collection des

Mémoires relatifs à l'histoire de France_.)

A Dieppe, cette pauvre femme n'avoit pour la servir qu'une servante, qui

étoit aux enleveurs. A toute heure, on lui tenoit le poignard sur la

gorge; tantôt on la menaçoit de la reléguer dans l'île de

Saint-Christophe, et quelquefois de la prostituer à la garnison; tout

cela ne l'ébranla point; elle résista toujours, et dit qu'elle se

tueroit si on lui faisoit violence. Les parents font députer un

conseiller du Parlement de Paris; ce fut Sarrau. Il alla à Dieppe avec

des archers; mais cela ne servit de rien. M. de Longueville protégeoit

les ravisseurs. Enfin on présenta une lettre à la Reine, au nom de la

ravie. Cette lettre fut imprimée; elle étoit de bon sens: on disoit

qu'une de ses parentes, nommée mademoiselle d'Argouges, l'avoit faite.

Il y avoit pourtant un endroit assez plaisant; cette affligée disoit

_qu'elle étoit veuve d'un aimable mari, qui avoit des qualités qu'elle

ne rencontreroit jamais_. C'étoit à dire qu'elle n'étoit pas autrement

résolue à pleurer toujours le défunt. Les ravisseurs furent contraints

de la rendre. Cette affaire-là nuisit à M. de Longueville, et la Reine

le lui fit bien connoître, quand un parent du sieur Bourneuf, son

trésorier, eut enlevé la fille de son carrossier; car elle lui reprocha

que ses gens ou ses amis faisoient toujours des violences, et il fallut

rendre cette fille comme madame d'Ablége.

Depuis, cette madame d'Ablége a épousé un homme de quelque âge, nommé La

Grange, sieur de Neufville. Voici comme la chose est arrivée, car il y a

encore une histoire. Cet homme étoit fort riche, et n'avoit pour tout

enfant qu'une fille; il la donna à élever à madame Boutillier, sa

parente. Frontenac[478] la rechercha. Madame Boutillier dit au père, et

lui soutint jusqu'à la fin qu'il pouvoit mieux marier sa fille, et que

Frontenac, quoi qu'il dît, n'avoit que vingt mille livres de rente. Cet

homme, qui n'avoit pas grande cervelle, laissa engager les choses, et

sottement portoit des baisers à sa fille, de la part de son futur

gendre. Madame Boutillier lui disoit: «Si vous promettez votre fille, ne

venez pas vous en dédire après.» Il n'y avoit plus qu'à aller au

moustier, lorsque La Grange s'avisa de dire qu'il ne vouloit plus

Frontenac pour son gendre, Sa fille lui dit: «Mon père, vous m'avez

commandé de l'aimer; j'y suis engagée, je n'en aurai point d'autre.»

Voilà bien de l'embarras. Madame Boutillier lui conseille de dire à sa

fille qu'elle choisît ou de retourner avec lui ou d'aller en religion.

La fille aima mieux aller en religion; mais avant, elle s'alla marier

secrètement étant chez son père, pour entrer à quelque jour de là en

religion. Après ceux du parti de la fille dirent qu'elle étoit mariée.

Voilà le père en fureur, qui dit: «Je n'ai que cinquante ans, je me

remarierai; j'aurai douze enfants, elle n'aura que le bien de sa

mère[479], je lui ôterai deux cent mille écus qu'elle pouvoit espérer de

moi.» On se rapporta de tout cela au premier président Molé; la fille

lui écrit qu'elle n'est point mariée. Depuis elle écrivit une lettre qui

disoit: «J'ai été forcée à parler contre ma conscience; je suis mariée.»

Le premier président, averti outre cela par Champlâtreux, de la part de

sa fille, qu'elle étoit mariée, et que tout ce qu'elle diroit au

contraire seroit faux, le dit au père. Le père va à la grille; elle nie

d'avoir dit cela. Il lui fit écrire ce qu'il voulut, et le porta au

premier président, et le premier président le paya de cette lettre qui

disoit que la vérité étoit que Frontenac étoit son mari, etc. De colère,

le père épousa madame d'Ablége, et Chouaisne disoit qu'il le tueroit.

Depuis tout s'accommoda. Je crois qu'il n'y a point eu d'enfant du

second lit: il est mort et a laissé une fille[480]. Nous en parlerons

ailleurs.

[478] Ce Frontenac étoit le père ou l'aïeul du gouverneur de

Quebec, mort en 1699. (Voyez les _Mémoires du duc de

Saint-Simon_, édition de 1829, t. 2, p. 298.)

[479] Quatre-vingt-quatre mille écus. (T.)

[480] Il y a ici de l'obscurité. Le sens de la phrase paroît être

celui-ci: _Frontenac est mort et a laissé une fille_.

ENFANTS DE QUI LES PÈRES ONT FAIT

EUX-MÊMES JUSTICE.

Doublet, charpentier du roi, homme à son aise, et fort estimé en son

métier, avoit un fils extrêmement débauché, jusque là qu'il se trouva

engagé avec des filoux en une méchante affaire, dont le crédit de son

père le tira. Le bon homme lui fit ensuite toutes les remontrances

imaginables, mais en vain. Ce garçon se met à voler sur les grands

chemins. Le père, désespérant d'obtenir sa grâce une seconde fois, et

craignant d'avoir le déplaisir de le voir rouer, prit une résolution

assez étonnante. Un jour, ayant eu avis que ce garçon étoit à Louvres en

Parisis, il monte à cheval avec deux pistolets à l'arçon de la selle, le

trouve dans une hôtellerie, et, sans faire autrement de bruit, après

l'avoir fait venir dans une chambre, il lui donne un coup de pistolet

dans la tête. Il ne mourut pas sur l'heure; il eut le loisir de se

confesser. Le père demande sa grâce et l'obtient. Elle fut entérinée au

parlement.

Un gentilhomme de Champagne, dont j'ai oublié le nom, cassa les jambes à

son fils avec des tenailles, voyant qu'il ne lui donnoit nulle marque

d'amendement; après il gagne le chirurgien, qui le traita exprès; de

sorte qu'il ne pouvoit se soutenir.

Un gentilhomme de la frontière de Lorraine, nommé Neufvilly, s'aperçut

qu'une de ses filles étoit grosse; il la presse de le lui avouer, et de

qui c'étoit; elle lui dit que c'étoit de son cousin de Moyenville

(c'étoit son cousin-germain), et sous promesse de mariage. Dans ces

entrefaites, Moyenville entre dans la cour: le père, quoiqu'il l'aimât

tendrement, court à lui, l'épée à la main, en lui faisant mille

reproches. Moyenville le prie de se donner du temps, d'examiner la

chose, et que s'il se trouvoit coupable, il se soumettoit à toutes

choses. Pendant ce discours, un petit garçon entra, qui donna un billet

à la demoiselle; elle étoit présente. Le père s'en aperçoit; il le veut

avoir, il le veut prendre; il n'en peut arracher qu'un petit morceau, où

il n'y avoit que des lettres à demi rompues. Le père la presse, et

menace de la tuer. Elle avoue que le billet étoit du berger, et que

c'étoit de lui qu'elle étoit grosse. Le gentilhomme, à ce mot, donne de

l'épée dans le corps à sa fille, et, quoique ce coup eût percé la mère

et l'enfant, elle eut pourtant la force de monter dans sa chambre. Elle

vécut encore trois jours, et déclara en présence de témoins, et

par-devant notaire, comme le tout s'étoit passé, et qu'elle méritoit

pire traitement que celui qu'on lui avoit fait. Le père eut sa grâce.

VARIN[481].

Varin étoit faiseur de jetons de son métier; Laffemas l'alloit faire

pendre pour la fausse monnoie; mais le cardinal de Richelieu ayant ouï

parler que c'étoit un excellent artisan, voulut qu'on le sauvât: il ne

fut que banni. On le rappela d'Angleterre, où il s'étoit retiré, quand

on voulut travailler aux louis d'or et d'argent[482]. Il change de

religion, car il étoit huguenot; il fit fortune à la monnoie, et il est

fort riche. On l'a accusé aussi d'avoir empoisonné le premier mari de sa

femme, et on dit que la fille du premier lit étoit sa fille.

[481] Jean Varin, né à Liége en 1604, mourut en 1692.

[482] On commença à fabriquer les louis d'or en 1640, et les

louis d'argent en 1641. (_Traité historique des Monnoies de

France_, par Le Blanc; Amsterdam, 1692, in-4º, p. 296 et 297.)

Cette fille, qui étoit bien faite, a eu une étrange destinée. Varin la

voulut marier à un homme dont je n'ai pu savoir le nom. Elle y témoigna

de la répugnance. Depuis il l'accorda à un auditeur des comptes, fils

d'un vendeur de marée en titre d'office[483]. Cette fille, voyant que

cet homme étoit fort mal fait, pria son beau-père de lui donner plutôt

le premier. Il dit qu'il étoit trop engagé. Le soir des noces, le marié,

qui est fort ivrogne, s'enivra. Je pense que cela désespéra cette pauvre

fille en deux jours qu'elle fut avec lui, car, pour un mal de garçon,

il s'absenta aussitôt. Elle reconnut qu'il étoit bordelier et stupide,

car, pour ivrogne, elle ne pouvoit pas l'ignorer; avec cela il n'avoit

qu'une bonne jambe; l'autre étoit de bois, mais chaussée à l'ordinaire.

On a dit que la veille des noces elle avoit voulu s'empoisonner, mais

qu'elle ne put. Si cela est, elle savoit apparemment tous les défauts de

cet homme. Au bout de huit ou dix jours elle en vint à bout. Le jour de

devant, elle parut la plus gaie du monde. Ce fut avec du sublimé qu'elle

mit dans ses œufs comme du sel. Après elle envoya quérir Varin; mais

c'étoit si tard qu'il n'y avoit plus de remède. Elle eut pourtant le

loisir de se confesser. Chez lui, on a dit que ç'avoit été par mégarde;

que le sublimé sert à la monnoie, et qu'elle le prit pour du sel[484].

[483] De trois cent mille livres. (T.)

[484] On trouve de grands détails sur cet événement dans une

lettre de Guy-Patin du 22 décembre 1651. «Le 30 du mois de

novembre passé, il arriva ici une chose bien étrange. M. Varin,

qui a fait de si belle monnoie et de si belles médailles, avoit

tout fraîchement marié une sienne belle-fille, âgée de vingt-cinq

ans, moyennant vingt-cinq mille écus, à un correcteur des

comptes, nommé Oulry, fils d'un riche marchand de marée. Il n'y

avoit que dix jours qu'elle étoit épousée. On lui apporta un œuf

frais pour son déjeûner; elle tira de la pochette de sa jupe une

poudre qu'elle mit dans l'œuf, comme on y met d'ordinaire du

sel; c'étoit du sublimé qu'elle avala ainsi dans l'œuf, dont

elle mourut trois quarts d'heure après sans faire d'autre bruit,

sinon qu'elle dit: «Il faut mourir, puisque l'avarice de mon père

l'a voulu.» On dit que c'est du mécontentement qu'elle avoit

d'avoir épousé un homme boiteux, bossu et écrouelleux. Elle

mourut dans le logis de son mari, près des halles, et fut

enterrée le lendemain sans grande cérémonie. Les femmes de la

halle, qui sont les muettes de Paris, mais qui ne laissent pas de

babiller plus que tout le reste du monde, disent que cette pauvre

femme est morte vierge et martyre, et que son mari n'a jamais

couché avec elle. Elle eut horreur de lui dès le soir de ses

noces, en voyant quatre hommes occupés à le déshabiller, et à

démonter son corps, comme à vis, et lui ôter une jambe d'acier

qu'il avoit, et le reste du corps tout contrefait. Voyant ce bel

appareil de noces, elle se mit à pleurer et se retira dans un

cabinet, où elle demeura le reste de la nuit. Le lendemain ses

parents ayant fait leur possible pour la remettre et la fléchir

en quelque façon, sans en avoir rien pu obtenir, le mari, dont la

présence étoit fort odieuse à cette nouvelle épouse, monta à

cheval et s'en alla à Châlons, pour affaire d'importance, à ce

qu'on dit. Néanmoins la vérité est qu'il n'a bougé de Paris, et

que sa retraite n'a été que pour cacher l'imperfection de son

corps. Enfin elle est morte, etc. (_Lettres de Guy-Patin_;

Rotterdam, 1735, t. 1, p. 190.)

On ne sera sans doute pas fâché de trouver ici le passage dans

lequel Loret raconte cet événement à sa manière.

Il faut....... que j'essaye

De vous dire une histoire vraye,

Mais histoire à causer chagrin;

C'est de la fille de Varin,

Lequel Varin, vêtu de soye,

Est officier de la Monnoye,

Et grand fabricateur encor

De louis tant d'argent que d'or.

Cette fille, jeune et jolie,

Par une incroyable folie,

L'autre jour la mort se donna

Dans un œuf qu'elle empoisonna.

On avoit fait le mariage

D'elle avec un certain visage

Qui, n'ayant aucun agrément,

Lui déplaisoit mortellement,

Et devint pour lui si rebelle

Qu'il ne pouvoit obtenir d'elle,

Tant son cœur étoit inhumain,

De seulement baiser sa main.

Or, cette rigueur tyrannique

Le rendit si mélancolique,

Et même on peut dire si fou,

Qu'il s'en alla on ne sait où,

Sans qu'on ait eu depuis nouvelle

De ce pauvre Jean de Nivelle.

Varin sa fille gourmanda,

La gronda, la réprimanda;

Or, soit que cette réprimande

Lui coûtât tristesse trop grande,

Ou que son cœur vînt à sentir

Un juste et cuisant repentir

De n'avoir pas été plus douce,

Le Ciel, qui souvent se courrouce

Quand douceur ni pitié l'on n'a,

Au désespoir l'abandonna,

Et la belle déconfortée,

De monsieur Belzébut tentée,

Par poison finit son destin

Et décéda jeudi matin.

(Loret, _Muse historique_. Lettre du 3 décembre 1651.)

LE MARQUIS D'ALLUYE

ET MADAME DE BOSSU.

Le marquis d'Alluye[485], fils aîné du marquis de Sourdis, alla, en

1644, en Hollande pour apprendre le métier de la guerre. Il passa avec

La Tuillerie, ambassadeur de France, et il alla avec lui à Delft, voir

la comtesse de Bossu[486], qui se fait appeler madame de Guise. Il dit

que cette femme le surprit plus qu'aucune qu'il ait jamais vue. Elle

étoit de la plus belle taille du monde, la gorge belle, les bras beaux,

tous les traits du visage bien proportionnés, le teint fort blanc, et

les cheveux fort noirs.

[485] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis, épousa,

en 1667, Benigne de Meaux Du Fouilloux, fille d'honneur de la

Reine.

[486] Honorée de Glimes, fille de Geoffroi, comte de Grimbergues,

veuve d'Albert-Maximilien de Hennin, comte de Bossu, épousa le

duc de Guise, en 1641. Ce jeune seigneur s'étoit fait un jeu de

cette galanterie, et il demanda la nullité de son mariage afin de

pouvoir épouser mademoiselle de Pons. Marigny fait allusion à

cette double circonstance dans sa lettre adressée à Gaston, duc

d'Orléans, lorsqu'il dit: «Madame de Guise conserve soigneusement

toutes les gentillesses de mademoiselle de Grimbergues... Faites

trouver à M. de Guise que le roi d'Espagne demeure roi de Naples,

et que madame de Guise demeure ce que mademoiselle de Pons ne

sauroit l'empêcher d'être.» (_Lettres de M. de Marigny_; La Haye,

Antoine La Faille (Elzevir), 1655, petit in-12, p. 8.)

L'ambassadeur s'en alla, mais le jeune homme ne s'en alla point; il

avoit alors le teint aussi beau que madame de Bossu, jeune de dix-huit à

dix-neuf ans, la tête belle, et aussi bien dansant que personne de la

cour. Il y retourne, et insensiblement il se mit bien avec elle. Elle

lui conseilla, pour faire durer leur commerce, de s'en aller à La Haye,

et de la venir voir le plus souvent et le plus secrètement qu'il

pourroit. Il a dit à un homme de qui je le tiens qu'il avoit eu de

grandes privautés avec elle; mais il ne tranche pas le mot. Il y alloit

de nuit; mais au bout de quelques mois il eut la petite-vérole. Elle lui

envoya tous les régals dont elle put s'aviser; mais il étoit au

désespoir quand il songeoit que, s'il étoit gâté, elle ne l'aimeroit

plus. Le voilà guéri sans difficulté, mais il n'a plus de teint du tout.

Elle le pria de l'aller voir. Il refusa trois ou quatre fois; elle le

lui commanda absolument; il y alla encore tout rouge; elle le reçut

comme devant.

Ce fut en ce temps-là qu'elle commença à ne plus douter de la perfidie

de M. de Guise. Trois mois devant que Alluye fût arrivé en Hollande, M.

de Guise étoit revenu en France; elle n'en avoit aucunes nouvelles; elle

s'en plaignoit sans cesse, et le marquis étoit témoin de tous ses

regrets. Il avoue qu'elle a l'esprit un peu _roman_. Ils font dessein de

passer tous deux en France: «Je me veux, disoit-elle, déguiser en homme,

et après me venger de ce déloyal.--Madame, lui disoit le jeune marquis,

servez-vous de moi pour vous venger.--Je ne veux pas, lui disoit-elle,

vous hasarder contre un homme qui ne le mérite pas.» En ces entrefaites,

le printemps vient; il fallut aller à l'armée; puis les allées et venues

du cavalier n'étoient plus inconnues aux autres François; cela

l'obligea, avec d'autres considérations, à revenir en France.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 22 / 25 段