Feu M. de Sourdéac[443], de la maison de Rieux de Bretagne, et sa femme,

se mirent dans la tête d'être à la Reine-mère dans la décadence de sa

fortune, lui pour être d'intrigue, et elle pour avoir le plaisir

d'entrer dans le carrosse d'une reine; cependant ils dépensoient gros,

et la suivirent à Bruxelles. Leur bien fut saisi ici. La Reine-mère

s'ennuyoit d'eux à un point étrange. Cela les fit résoudre à

s'accommoder et à revenir avec Monsieur[444]. Le cardinal rétablit leur

fils dans leurs biens. Ce fils a épousé depuis une des deux héritières

de Neufbourg[445] en Normandie, où il demeure; c'est un original. Il se

fait courir par ses paysans, comme on court un cerf, et dit que c'est

pour faire exercice; il a de l'inclination aux mécaniques; il travaille

de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur serrurier au monde.

Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui une comédie en

musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui coûte au moins

dix mille écus. Tout ce qu'il fait pour le théâtre et pour les siéges et

les galeries, s'il ne travailloit lui-même, lui reviendroit, dit-on, à

plus de deux fois autant: il avoit pour cela fait faire une pièce par

Corneille; elle s'appelle _les Amours de Médée_[446]; mais ils n'ont pu

convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfants; hors

cela, il est assez économe.

[443] Guy de Rieux, seigneur de Sourdéac, premier écuyer de Marie

de Médicis, mourut en 1640. Il avoit épousé, en 1617, Louise de

Vieux-Pont, baronne de Neufbourg, fille aînée et héritière de sa

maison. Elle est morte en 1646. (_Voyez_ Le père Anselme, tome 5,

page 774.)

[444] Gaston, duc d'Orléans.

[445] Tallemant se trompe. C'étoit le père qui avoit épousé

l'héritière de la maison de Neufbourg. Alexandre de Rieux,

marquis de Sourdéac, baron de Neufbourg, épousa Hélène de Clère,

fille du baron de Beaumets.

[446] _Les Amours de Médée, ou la Toison d'or_, de Pierre

Corneille, sont une tragédie à machines, en scènes entremêlées de

chant; ce n'est pas encore l'opéra, mais un genre intermédiaire.

Tallemant dit que le marquis de Sourdéac et Corneille ne purent

pas convenir du prix, et à l'entendre, la pièce ne fut pas

représentée. Tallemant écrivoit ceci en 1658 ou 1659. _La Toison

d'or_ fut jouée avec un grand succès en 1660. «Dans ce temps-là

(1660), le marquis de Sourdéac, de l'illustre maison de Rieux, à

qui l'on est redevable de la perfection des machines propres aux

opéras, fit connoître son génie par celles de _la Toison d'or_.

Il fit représenter cette pièce dans son château de Neufbourg, en

Normandie, et il prit le temps du mariage du Roi pour faire une

réjouissance publique, dont il fit seul la dépense, et en régala

la noblesse de la province. Outre ceux qui étoient nécessaires à

l'exécution de ce dessein, qui furent entretenus plus de deux

mois à Neufbourg à ses dépens, il logea et traita plus de cinq

cents gentilshommes de la province, pendant plusieurs

représentations que la troupe royale du Marais donna de cette

pièce. Depuis il voulut bien en gratifier cette troupe qui la

donna au public sur son théâtre, où le Roi, suivi de toute sa

cour, le voulut voir, et Sa Majesté en fut très-satisfaite.»

(_Histoire de l'Opéra_; Paris, 1753, in-8º, p. 23.) Le marquis de

Sourdéac s'associa quelques années après avec l'abbé Perrin, et

il fut un des fondateurs de l'opéra en France. «Il s'y ruina

entièrement (dit Voltaire dans la préface de _la Toison d'or_),

et mourut pauvre et malheureux pour avoir trop aimé les arts.»

Il y a à Caen un bénéficier, nommé M. de Saint-Martin, d'honnête

famille, riche d'environ six mille livres de rente, qui a l'honneur

d'être un peu fou. Il a une vanité enragée, car non content d'avoir fait

imprimer quelques livres, entre autres son _Voyage de Rome_ et son

_Voyage de Saint-Michel_, il s'avisa de faire dresser une croix à un

endroit de la ville qui s'appelle _la Belle Croix_, et où apparemment il

y en avoit une autrefois[447]. Là il vouloit que madame de Caen[448],

abbesse, fille de madame de Montbazon, mît ses armes écartelées avec les

siennes, et lui disoit pour raison que les cardinaux en usoient ainsi à

Rome avec les abbesses qui étoient de leurs amies. A ce voyage de

Saint-Michel la coutume est que celui qui voit le premier le clocher est

le Roi, et défraie les autres. Il n'y avoit personne de sa bande qui

n'eût découvert le clocher il y avoit une demi-heure, quand il

l'aperçut, mais on le vouloit faire donner dans le panneau, comme il

fit, et il lui en coûta cinq cents écus.

[447] Cette croix, détruite par les huguenots, en 1562, fut

rétablie par les soins de l'abbé Michel de Saint-Martin, au mois

de mai 1651. (_Origines de Caen_, par Huet; Rouen, 1706, p. 114.)

[448] Marie-Éléonore de Rohan, abbesse de la Trinité de Caen,

depuis abbesse de Malnoue.

Il fit encore mettre à l'entrée d'un faubourg une statue de saint

Michel et une de saint Martin, afin, disoit-il, qu'en arrivant on sût

que c'étoit _Michel de Saint-Martin_ qui les avoit fait mettre. «Mais,

lui dit-on, voilà qui est bien pour ceux qui viennent de Rouen; mais, en

venant de Bayeux, on trouvera que c'est _Martin de Saint-Michel_, car on

ne rencontre saint Michel qu'après saint Martin[449].» Il se croit

descendu de la côte de saint Louis; il a mis sur sa porte: _Non nobis

sed reipublicæ nati sumus_.

[449] «Il avoit fait embellir, au mois d'avril 1653, le carrefour

des Cordeliers, et au mois d'août de la même année celui du

Bourg-l'Abbé, qui est devant la porte de Bayeux, des images de

saint Michel et de saint Martin, ses patrons.» (_Origines de

Caen_, p. 436.)

Il s'imagine que son frère le veut tuer; et un jour en se promenant dans

un jardin avec une dame: «Les murailles du jardin, lui dit-il, ne sont

pas trop hautes.» Il court, prend deux pistolets, et se promenoit comme

cela avec elle. Un jour une religieuse fit à son goût plus de civilité à

je ne sais quel curé qui prêchoit, qu'à lui. Ce n'étoit pas pourtant

grand'chose, car elle n'avoit fait au parloir que s'approcher plus près

de ce curé que de lui. Il lui écrivit une légende sérieuse, contenant

les avantages qu'il avoit sur son rival par son bien, par sa naissance

et par les livres qu'il avoit imprimés, et que d'ailleurs il ne prêchoit

pas moins bien que l'autre. Il lui reprochoit de n'avoir pas eu

d'attention à une messe qu'il dit dans leur église. Il y a un million de

fadaises semblables[450]. Ce galant homme a une perruque, et, au milieu

de sa perruque, pour faire voir qu'il est prêtre, il a une couronne de

satin gris[451]. C'est un fou déjà âgé.

[450] Huet (_Origines de Caen_, p. 435), a donné une notice

biographique sur Michel de Saint-Martin. C'est, dit-il, _une

figure à deux visages_.

[451] Les réglements interdisoient aux ecclésiastiques l'usage

des perruques quand ils s'en servoient par des motifs

d'infirmités, il falloit que la tonsure demeurât visible.

Cependant beaucoup d'entre eux la couvroient avec un morceau

d'étoffe. On trouve dans l'_Histoire des perruques_ de Thiers,

des relations de procès relatifs à ce point de discipline qui,

aujourd'hui, nous paroîtroient bien ridicules.

Un M. de Mauroy-Meunier avoit accoutumé de faire ses visites l'été,

entre cinq et six heures du matin, et l'hiver à sept heures précises.

Quand, à la Saint-Martin, il revenoit de Pommeuse, où il avoit une

maison, il disoit: «L'année qui vient, j'irai à ma maison un tel jour.»

Et, plût-il des hallebardes, il y alloit ce jour-là. Il croyoit que dès

qu'un homme étoit ministre ou surintendant, le Saint-Esprit l'inspiroit

sur toutes choses, et il ne pouvoit souffrir qu'on le blâmât en quoi que

ce fût.

Un auditeur des comptes, dont j'ai oublié le nom, avoit ordonné par son

testament que les quatre Mendiants seroient à son enterrement, et que

ces quatre ordres porteroient quatre gros cierges qu'il avoit dans son

cabinet. Comme on fut dans l'église, tout-à-coup ces cierges crevèrent,

et il en sortit des pétards qui firent un bruit épouvantable. Les moines

et toute l'assistance crurent que c'étoit le diable qui emportoit l'âme

du défunt. Regardez quelle vision de se préparer ainsi une farce pour

après sa mort.

Il y a encore ici un huguenot de Pamiers, nommé Lanis. Un jour il

demandoit à quelqu'un: «Connoissez-vous M. de Pellisson? c'est un

puissant esprit.» Cet homme étoit ici pour une brouillerie de

religion, où il y avoit eu des coups rués pour l'affaire de Pamiers. Il

se fourroit partout, et, par sa hardiesse, il obtenoit quelque chose. Un

jour le Roi lui dit: «Je veux faire quelque chose pour vous.» Le Roi,

pour rire, lui donne un brevet de sergent de bataille; M. de Turenne le

rencontre. «M. de Lanis, venez servir dans mon armée.--Non, monsieur, je

veux servir en Catalogne, c'est le moyen de conserver ma patrie.» Un

jour il fit signer à M. de Turenne, à Ruvigny et aux autres, qu'après

Ruvigny il n'y avoit personne en France plus capable d'être député

général des églises réformées que lui, et ce certificat commençoit: _A

tous ceux qui ces présentes_, etc. Il dit qu'il s'en va se marier, et

qu'il y a une jeune fille en son pays qui l'attend il y a vingt ans.

Un huguenot, frère de madame de Champré, qu'on appeloit Despesses, du

nom d'une ferme, se mit dans la tête une dévotion assez extraordinaire.

Il se couchoit à dix heures sur son lit tout habillé, à onze il prioit

une heure, reposoit, prioit et dormoit alternativement, jusqu'à deux

heures du matin. Ce qu'il y avoit de meilleur, c'est qu'il donnoit

beaucoup aux pauvres. A la campagne, une fois il fut obligé de coucher

avec un capitaine huguenot, nommé Petitval, qui n'étoit pas tout-à-fait

si dévot que lui; avant que de se coucher, Despesses lui dit: «Ne

voulez-vous pas que nous fassions la prière?--Oui.» Il se mit à la

faire, mais d'une longueur étrange. Le lendemain, l'autre dit: «C'est à

moi à la faire.» Et il se mit à dire _Notre Père_, et rien davantage.

«Vous moquez-vous? dit Despesses.--Ma foi, répondit l'autre, il me

semble que nous priâmes bien hier Dieu pour deux fois.» Cela me fait

souvenir de Menjot, le médecin, et de son frère, qui, en leur enfance,

ne sachant que faire, se mirent à prier Dieu pendant huit jours, et le

lendemain ils ne vouloient plus prier.

Un jour à la campagne il s'étoit enfermé pour prier Dieu dans un

cabinet, c'étoit le vendredi. Par malheur on serroit le beurre dans ce

cabinet. La cuisinière n'osa l'interrompre, et on dîna quand il plut à

Dieu. Il se mit aussi dans l'esprit qu'il avoit une chaleur pour

laquelle il falloit manger beaucoup de potage, et que son estomac ne

digéroit point le pain, s'il n'étoit trempé; de sorte qu'il avaloit une

cuillerée de potage à mesure qu'il prenoit un morceau de viande. Menjot

lui disoit: «Votre estomac est dans votre tête; vous rêvez.» Avec toutes

ces belles visions, il se maria, et mourut bientôt après plus fou que

jamais.

Il y a eu ici un certain fou qui alloit l'hiver sur le Pont-Neuf, avec

un réchaud plein de feu, où il chauffoit toujours un fer comme ces fers

de plombiers, et s'approchant des passants, il leur disoit: «Voulez-vous

que je vous mette ce fer chaud dans le c..?--Coquin!...--Monsieur,

répliquoit-il naïvement, je ne force personne, je ne l'y mettrai pas,

s'il ne vous plaît.» On rioit de cela, et puis il demandoit quelque

chose pour du charbon.

A Rome un _bel humor_, voyant beaucoup de monde dans une rue, jette son

manteau et se met à courir de toute sa force: les autres courent après,

croyant que c'étoit quelque malfaiteur, et l'attrapent. Lui, sans

s'étonner, leur demande à qui ils en avoient. «Hé! pourquoi courez-vous

comme cela? lui dirent-ils.--_Eh, eh_, répond-il, _ci è prammatica di

non poter_ _correre quando s'è mangiato maccaroni per smaltirli_[452].»

[452] «Il est ici défendu de courir, pour faciliter la digestion,

quand on a mangé des macaronis.»

Un certain homme de Reims, nommé Roland, s'avisa de vouloir faire peur

aux gens; pour cela, après avoir fait semblant de partir pour aller à

Paris, il s'arma de pied en cap, et, la pique à la main, se montra par

la fenêtre de son grenier, où il faisoit bien du tintamarre. On croyoit

qu'il fût parti; cela fit dire qu'il revenoit un esprit dans ce logis.

On y court aussitôt. Quand on y alloit, on ne trouvoit personne, car il

montoit sur les tuiles. Une fois il monta moins prestement, et on

l'aperçut; depuis on ne l'appela plus que _Roland l'âme_.

Le comte de Grandpré buvoit à la santé de sa maîtresse dans un pistolet

chargé, bandé et amorcé, dont il tenoit la détente; puis, après avoir

achevé, il le lâchoit aussitôt, mais non pas dans la gueule, comme vous

pouvez penser. D'autres ont fait pis; car ils boivent deux à la fois, et

chacun tient la détente du pistolet de son camarade. Il y en a qui

mettent une traînée de poudre tout autour du verre, sur une soucoupe, et

y font mettre le feu en buvant.

Un nommé Dufour s'est fait appeler _Mitanour_, qui veut dire en arabe,

un four.

L'abbé de Carrouges, en se promenant le long d'un étang, rêvoit combien

il faudroit de sucre et de citrons pour en faire de la limonade; c'est

comme le courtisan du temps de Henri II, qui disoit: «Je rêve combien

rapporterait de revenu, tous les ans, un colombier, dont chaque

boulin[453] vaudroit autant que celui de madame de Valentinois[454].»

[453] Petites cases disposées autour d'un colombier, pour nicher

les pigeons. (_Dict. de Trévoux._)

[454] Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, maîtresse de

Henri II.

Le feu duc de Roanès[455] avoit un auteur, appelé Du Verdier[456], à ses

gages, et lui fit faire un _Royaume de Sper_....., où il y avoit une

rivière de Gon....., une ville de Cazzopolis, un empereur Arsob.......,

un archevêque Vibre......., etc. Après il fit peindre toutes les

postures de l'Arétin, et y fit mettre les visages des galants et des

galantes de la cour[457], et, par malice, ceux des dévots et des dévotes

aux postures les plus lascives. Le Bailleur[458] a vu ce livre; et quand

le duc alla en Flandre, tout cela fut mis chez la maréchale de

Thémines.

[455] Louis Gouffier, duc de Roanès, né en 1575, mort en 1642.

[456] Antoine Du Verdier, seigneur de Vauprivas, mort en 1600. On

ne le connoît guère aujourd'hui que par sa _Bibliothèque

françoise_, dont Rigoley de Ruvigny a donné en 1772, une nouvelle

édition où se trouve aussi la _Bibliothèque_ de La Croix du

Maine; on a aussi de lui ses _Diverses Leçons_. Il paroît qu'il

avoit dans sa jeunesse composé des poésies qui sont perdues. Si

elles ressembloient à l'ouvrage indiqué par Tallemant, on ne doit

pas les regretter.

[457] Cette facétie a depuis été imitée par Bussy-Rabutin, dans

le fameux livre d'_Heures_, auquel Boileau fait allusion dans ces

vers de la huitième satire:

J'irois, par ma constance aux affronts endurci,

Me mettre au rang des _saints_ qu'a célébrés Bussy.

[458] Le Pailleur demeuroit chez elle. (_Voyez_ son article, t. 3

de ces _Mémoires_, p. 238.)

Une madame Du Mesnil-Hérouard ne trouva pas bon que par jeu on lui eût

donné un coup de gant de daim par la tête; elle feint d'en avoir été

blessée, se couche. Au bout de deux jours le lit lui fait mal à la tête;

elle se fait porter à Paris; le chemin la fatigua; la voilà encore au

lit. Elle y amasse des humeurs, et insensiblement elle y demeura

dix-huit ans et y mourut.

Le vieux Gauthier[459], excellent joueur de luth, s'étant retiré en une

maison qu'il avoit acquise auprès de Vienne en Dauphiné, L'Enclos[460] y

alla exprès pour le voir. «Eh bien, comment te portes-tu?--A «ton

service.» Voilà bien des embrassades; ils dînent et puis se vont

promener. «Tu ne joues plus du luth? lui dit L'Enclos. Pour moi, j'ai

quitté là toute cette vilainie.--Je n'en jouerois pas pour tous les

biens du monde,» répond Gauthier. Au retour, L'Enclos voit des luths.

«C'est pour ces enfants, dit Gauthier; ils s'y amusent. Il n'y a pas une

corde qui vaille. Tout cela est en pitoyable état.» L'Enclos ne put

s'empêcher de les prendre; il trouve deux luths fort bien d'accord. «Hé,

dit-il, telle pièce la trouves-tu belle?» Il la joue. Gauthier lui dit:

«Et celle-ci, que t'en semble?» Ils jouèrent trente-six heures sans

boire ni manger.

[459] Il est mort en 1653. (T.)

[460] C'étoit le père de Ninon de Lenclos. (Voyez _l'Historiette_

de Ninon, t. 4 de ces _Mémoires_, p. 310.)

Le baron de Vitaux, du Vexin, avoit des brouilleries avec tous les

gentilshommes de son voisinage. Un jour un jeune homme lui vint offrir

son service. Vitaux lui dit: «J'ai des querelles, et je ne prends

personne sans l'avoir éprouvé auparavant.--Monsieur, je suis

gentilhomme; vous verrez dans l'occasion ce que je saurai faire.--Ce

n'est pas tout, répliqua le baron, je le veux voir tout-à-l'heure;

défendez cette porte contre moi.» L'autre fit tout ce qu'il put pour

s'en dispenser; mais le baron mit aussitôt l'épée à la main, et le

menaça de le tuer; l'autre fut contraint de se battre. Ils se blessèrent

très-bien tous deux, et ce gentilhomme fut toujours avec Vitaux jusqu'à

sa mort.

Vivans, gentilhomme gascon qui étoit à M. d'Orléans, fit faire un

carrosse. Le peintre lui demanda s'il vouloit une couronne. «Oui, et

qu'elle soit des plus belles.» Le peintre dit: «Les fermées sont les

plus belles.--Mettez-y-en donc une fermée[461].» Tout le monde regardoit

ce carrosse. Enfin on lui demanda s'il rêvoit. «Que voulez-vous? dit-il,

j'avois dit à ce coquin de peintre que j'en voulois des plus belles; il

m'a mis celle-là.» Sa mère vint à mourir; il envoya quérir un tailleur.

«Mon maître, faites-moi un deuil, le plus grand deuil de la terre, la

mère est morte.» Ne sachant comment avoir le portrait de sa mère, on lui

dit qu'elle lui ressembloit. Il se fit peindre sans barbe, avec une

coiffure de femme. En Allemagne, avec le cardinal de La Valette, comme

on passoit le Rhin en bateau, cet homme, tout à cheval, se met sur le

bout d'un bateau plein d'Allemands. Ils ne trouvèrent point cela bon;

et, quand ils furent assez avant, ils le jetèrent dans l'eau. On eut

bien de la peine à le sauver. Quand il fut à bord, il ne dit autre

chose, sinon: «Au Dieu vivant! ces gens-là sont bien brutaux.» Il fut

tué depuis à la bataille de Rocroy.

[461] La couronne _fermée_, surmontant l'écusson des armes,

n'appartient qu'aux souverains et même aux empereurs. C'est

seulement depuis Charles VII que nos rois la portent fermée sur

leur écusson.

MADAME DE SUPLICOURT.

C'est une dame de Picardie, bien faite, qu'on appelle vulgairement _la

dame à la couleuvre_; voici pourquoi. Elle dit qu'étant recherchée par

deux gentilshommes, son père préféra celui qui étoit le plus riche à

celui qui étoit le mieux fait; que, quelque temps après, comme elle se

promenoit dans son jardin, celui qui avoit été refusé vint prendre congé

d'elle tout désespéré, et lui demanda pour toute grâce qu'elle lui

permît de venir lui dire adieu quand il mourroit, parce qu'il étoit bien

assuré de ne guère vivre après le déplaisir qu'il avoit reçu. Elle le

lui permit. Il part, et peu de temps après elle devient veuve. Au bout

d'un an, ou environ, dans le même endroit où ce malheureux amant avoit

pris congé d'elle, elle entend une voix plaintive et à demi articulée,

et voit une couleuvre autour d'un arbre: cela l'effraie, elle se retire.

La nuit elle entend une voix qui se plaint de ce qu'elle ne tenoit pas

ce qu'elle avoit promis; que c'étoit l'âme de ce misérable qui lui dit

adieu dans le jardin, et que le lendemain elle trouveroit sur ses

habits un animal qu'elle devoit garder bien soigneusement, parce que,

tandis qu'il seroit en vie, tous ceux qui la verroient auroient de

l'inclination pour elle. Après qu'elle fut levée, elle trouva cette même

couleuvre du jardin sur ses habits. Elle lui fit faire un cabinet plein

de cyprès; il étoit tout plein de carquois renversés, de flambeaux

éteints, de larmes et de têtes de mort[462]; elle y passoit des journées

entières. Elle portoit presque toujours sa couleuvre au bras; elle

obligeoit ses amants à boire après la couleuvre; elle ne cachetoit ses

lettres qu'avec un cachet où il y avoit une tête de mort entourée de

deux couleuvres. L'abbé de Romilly[463], ce fou, qui fut si blessé en se

battant en duel contre un de ses amis, et qui dit après qu'il avoit

blessé à la chasse par mégarde, en devint amoureux, lui fit faire un

dessin de carrosse, où il devoit y avoir des couleuvres et des têtes de

mort entaillées. Jaloux d'elle, il trouva moyen de lui donner un cocher

qui étoit son espion. Ce cocher devint suspect au galant, et un soir que

cet homme le reconduisoit, il le blessa à mort sur le pont de la

Tournelle; il le vouloit jeter dans l'eau; mais il survint du monde. Le

pauvre cocher fut porté à l'Hôtel-Dieu, où il déposa contre l'abbé; mais

madame de Romilly, grande dévote, et qui a bien du pouvoir à

l'Hôtel-Dieu, fit tant que les confesseurs persuadèrent à ce cocher de

se taire, et de pardonner. On dit que la couleuvre est morte depuis

quelque temps.

[462] Ces ornements symboliques étoient dans le goût du temps. On

en voyoit autrefois un exemple remarquable sur la colonne de

Catherine de Médicis, à l'hôtel de Soissons. On y avoit sculpté

des couronnes, des fleurs de lys, des cornes d'abondance, des

miroirs brisés, des lacs d'amour rompus, des C et des R

entrelacés. (_Antiquités de Paris_ de Sauval, t. 2, p. 218.) Ces

ornements ont disparu quand on a restauré cette belle colonne,

sur laquelle la Halle-au-Blé vient aujourd'hui s'appuyer.

[463] Il a déjà été question de cet abbé de Romilly dans

L'Historiette de Sévigny, t. 4. p. 301. Conrart en parle aussi

dans ses _Mémoires_, t. 48, p. 191 de la deuxième série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_.

MARVILLE[464].

Marville étoit le cadet de ce gros M. de La Loupe[465], de la maison

d'Angennes, père de madame d'Olonne et de la maréchale de La Ferté. Il

se donna à Monsieur, aujourd'hui M. d'Orléans. C'étoit un garçon

d'esprit, mais d'un esprit assez extraordinaire. Mademoiselle (de

Montpensier), étant encore fort jeune, eut envie de le voir; il trouvoit

toujours quelque échappatoire; enfin elle le lui fit dire sérieusement.

«Dites-lui, répondit-il, que son père m'a trompé, et que je ne veux pas

qu'elle me trompe de même. C'étoit le plus joli garçon du monde; cela

fut cause que je m'attachai à lui. Vous voyez comme il est devenu:

j'attendrai qu'elle soit plus grande pour voir si elle ne se démentira

point[466].» Quand M. d'Orléans fut fait chef des conseils et des

armées, à la régence, quelqu'un dit à Marville, qui s'étoit retiré à la

campagne: «Hé! pour l'amour de Dieu! venez voir Monsieur; vous y

trouverez bien du changement.» Il y va; mais l'ayant aperçu de loin,

avec sa main dans ses chausses, son chapeau en _gloriot_, et sifflant à

son ordinaire: «Le voilà, dit-il à son ami, tout aussi _fichu_ que du

temps du cardinal de Richelieu; je ne le saluerai point.» Et en disant

cela, il s'enfuit.

[464] Jacques d'Angennes, seigneur de Marville, né en 1606,

chambellan de Gaston, duc d'Orléans.

[465] Charles d'Angennes, seigneur de La Loupe.

[466] Mademoiselle étoit fort jolie en sa petite jeunesse. (T).

Il s'étoit marié, il y avoit fort peu, avec une veuve fort jolie et fort

raisonnable, nommée madame d'Espinay[467], qui n'étoit pas dans une

grandissime jeunesse, mais proportionnée à son âge. Je ne sais si le

mariage y contribua, ou le séjour de la campagne, mais il devint plus

chagrin que jamais: il lui prit une si forte aversion contre ceux qui

disoient des paroles inutiles, qu'il avoit de la peine à s'empêcher de

les quereller. Quand il venoit des gentilshommes du voisinage, il étoit

toujours en mauvaise humeur, car les campagnards sont gens peu diserts;

il étoit sur des épines, il enfonçoit son chapeau, et il étoit contraint

de sortir: sa femme lui en faisoit des réprimandes. «Louez-moi plutôt,

disoit-il, de ne les avoir point battus.»

[467] Elle s'appeloit Françoise de Pommereuil. Leur mariage eut

lieu en 1630.

Etant malade de la maladie dont il mourut, dans son chagrin, il dit à sa

femme: «Ma chère, je te prie, conte-moi quelque chose.--Mais, monsieur,

je ne sais rien que vous ne sachiez.--Qu'importe; ce que tu voudras.»

Elle cherche et se met à lui conter ce qui lui vint à l'esprit. Il

disoit toujours: «Et encore,» comme font les enfants quand on leur conte

des contes; enfin quand elle fut épuisée, au lieu de la remercier:

«Jésus, lui dit-il, ma chère, les pauvres choses que tu m'as dites!

Comment se peut-il faire que j'aie pris une femme qui se soit mis tant

de balivernes dans la tête?» Elle a conté cela elle-même, et elle en

rioit la première.

LA VICOMTESSE DE L'ISLE.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 21 / 25 段