Pour son fils, il l'a toujours pris pour quelque chose de merveilleux,

et, dans l'élégie sur la naissance de M. le Dauphin, il l'offre à ce

prince; ce fils pourtant n'est qu'un _dadais_. Un jour, en je ne sais

quelle compagnie, il lui dit: «Jean Colletet, saluez ces dames.» Il les

salua toutes, et puis il dit: «Mon père, j'ai fait.» Je ne sais quel

moine, dans une traduction qu'il a faite de quelques pièces de

mademoiselle Schurmann[403] parle des éloges qu'on a faits pour cette

savante fille, et en voici un de Jean Colletet[404], fils de Guillaume,

_facilement prince des poètes françois_[405]. Cependant, comme nul n'est

prophète en son pays, il est arrivé que ce Jean Colletet[406] ayant été

pris par ceux de Luxembourg, il y a cinq ou six ans, comme il alloit à

Cologne offrir son service au cardinal Mazarin. Le gouverneur du pays,

et autres grands seigneurs germaniques, le prirent pour un si galant

homme, un si grand poète et un si grand orateur, qu'après l'avoir régalé

deux ans durant, bien loin de lui faire payer rançon, ils le

reconduisirent tous jusqu'à la première place du roi de France.

Cependant les pédants de Navarre, dès le carnaval suivant, lui firent

faire des vers burlesques pour des intermèdes à une comédie à cent sous

le cent, et on en disoit qu'ils pouvoient s'en faire relever, comme

lésés d'outre moitié du juste prix.

[403] Anne-Marie Schurmann, fille très-savante. Elle était de

Cologne. On a d'elle _Opuscula hebræa, græca, latina, gallica,

prosaica et metrica_; Leyde, 1648, in-8º. En voilà plus qu'il

n'en faut pour mettre en fuite les Amours; aussi mademoiselle

Schurmann mourut-elle sans avoir été mariée, à l'âge d'environ

soixante et dix ans.

[404] Le fils de Colletet, poète encore plus médiocre que son

père, s'appeloit _François_. C'est du fils que Despréaux a dit

dans sa première satire:

Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine,

S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine, etc.

[405] C'est le _facile princeps_ des Latins. (T.)

[406] Parlant de ce fils, Colletet dit dans le _Traité de la

Poésie morale_: «Depuis plus de trois longues et tristes années,

l'Espagne triomphe d'une jeune liberté qui m'est si chère.» (T.)

(_Traité de la poésie morale et sententieuse_, par le sieur

Colletet; Paris, 1658. In-12, p. 196.) Colletet adressa à M. de

Ville, qui retenoit son fils prisonnier au château de

Percheresse, un madrigal dans lequel il ne fait pas preuve de

modestie. En voici la fin:

Capitaine pour capitaine,

Et général pour général,

Par un flux et reflux fatal,

Se prennent librement et se rendent sans peine,

Mais les poètes ravissants

Nous sont de si rares présents,

Qu'à peine on en voit deux dans le siècle où nous sommes;

Et puis, si l'on doit croire aux oracles des cieux,

Mars ne veut pour captifs que les enfants des hommes,

Et les poètes sont de la race des dieux.

(_Épigrammes de Colletet_, p. 135.)

Guillaume naturellement est enclin à l'amour, mais il est fidèle. Il ne

pouvoit vivre sans femme, il épousa la servante de Brunelle, dont il a

une fille qui est aujourd'hui la suivante de la troisième femme, qui

étoit servante chez son frère le procureur. Il la débaucha et ne

l'épousa qu'au bout d'un an. Elle est jolie et a de l'esprit: elle se

nomme Claudine Le Nain. Ce qu'il y a de plus ridicule, c'est qu'il

vouloit que son frère et sa belle-sœur allassent visiter leur servante,

qui avoit vécu si scandaleusement avec lui, et pour leur faire dépit, il

se ruinoit à la faire magnifique. Elle est fille d'un tailleur de

pierre, qui, pour ne pas faire honte à son gendre, vint loger chez lui

avec toute sa famille, et de ce moment-là ne fit qu'ivrogner.

Une fois il fut à Meudon, avec sa femme et d'autres gens, où il salua M.

Servien, et fit si bien qu'il lui fit entendre que sa femme étoit dans

le jardin; M. Servien la voulut voir. Il racontoit cela et disoit: «Le

bonhomme, je pense, lui en veut conter; mais ma femme est trop fine pour

lui.» Ogier, le prédicateur, à qui il dit cela une fois, se moquoit de

lui; et, comme Colletet lui faisoit reproche de ce qu'on ne le voyoit

plus: «Qu'irai-je faire chez vous, lui répondit-il, avec l'abbé de

Richelieu et je ne sais combien de plumets?»

Dans un recueil d'épigrammes qu'il fit imprimer il y a quatre ans[407],

il met les amours de Claudine tout du long: en un endroit, il la compare

à Psyché et lui à Cupidon. Notez qu'il ressemble à Jodelet[408], et mon

père, un jour que l'abbé[409] le mena dîner au logis, ne l'appela en

rêvant, tandis qu'il fut là, que M. Jodelet. Il y a une préface à ce

livre où il dit que pour monter à ce petit Parnasse, il n'a eu besoin

que de son faible bidet et non point du puissant cheval Pégase[410].

[407] Les _Epigrammes_ de Colletet portent la date de 1653; ainsi

cette partie des Mémoires de Tallemant, de même que le

commencement, ont été écrits en 1657.

[408] Farceur célèbre du temps. (_Voyez_ son Historiette, t. 3 p.

42.)

[409] L'abbé François Tallemant, frère de l'auteur des Mémoires.

[410] Voici ce passage bizarre: «Pour monter sur ce petit

Parnasse de mes Muses, te dirai-je en riant que je n'ai eu besoin

que des secours de mon faible bidet, et non point du puissant

cheval Pégase, dont je ne me sers jamais que pour des courses

plus longues et plus importantes?» (_Avis au lecteur_ en tête des

_Epigrammes_.)

En un endroit il y a pour titre à une épigramme: _Rencontre de L'Amour

et de ma chère et belle Claudine Le Nain, fille de Marie Soyer_[411].

Ce pauvre homme s'imagine immortaliser tous ceux dont les noms seront

dans ses ouvrages.

[411] Cette épigramme, imitée de Clément Marot, est intitulée:

_Rencontre d'Amour et de la belle Claudine_ (page 178). On lit à

la page 190 une autre pièce avec ce titre: _Le Triomphe de ma

belle et chère Claudine Le Nain_. Tallemant paroît avoir confondu

ces deux pièces.

Il y a bien d'autres plaisants titres. En voici quelques-uns: _La belle

Tulipe panachée dans mon jardin_, 1642; il met ainsi la date partout,

tant il a peur de donner quelque jour de la peine aux grammairiens; _Sur

mon Histoire des Poètes_, 1651[412]; _Sur le Retour de monseigneur le

chancelier, 9 avril 1651_, où il lui dit:

Les Bacchanales t'ont chassé,

L'Agneau de Pâques te rappelle[413].

[412] _L'Histoire_ ou _la Vie des poètes françois_, par Colletet,

existe en manuscrit dans la bibliothèque particulière du roi.

C'est on ouvrage dont la publication donneroit des lumières sur

une foule de points obscurs de notre histoire littéraire.

[413] _Epigramme_, page 9.

_A monseigneur l'archevêque de Rouen, messire François de Harlay, sur

l'Apollon d'argent qu'il m'a envoyé pour récompense de mon Hymne sur la

pure Conception de la Vierge, l'an 1634[414]._ Ne semble-t-il pas que la

Vierge ait conçu seize cent trente-quatre ans après ses couches? _La

plaie: sur l'entablement d'une vieille maison tombée sur la tête de

l'autheur en passant dans la rue des Carneaux[415]_ _le 26 septembre

1652._ Celle-ci est folle au dernier point.

Maudites soient les avenues

Du cimetière de Paris!

Les grands rois et les grands esprits

En devroient éviter les rues.

O Ferronnerie, ô Carneaux,

Si vous n'en êtes les bourreaux,

Vous leur fournissez des retraites, probably

N'est-ce pas sous vos sombres toits,

Et qu'on assomme les poètes,

Et qu'on assassine les rois[416]?

_Épitaphe de l'auteur par lui-même._

Ici gît Colletet; s'il valut quelque chose,

Apprends-le de ses vers, apprends-le de sa prose;

Ou, si tu donnes plus au suffrage d'autrui,

Vois ce que mille auteurs ont publié de lui.

[414] _Ibid._ page 15. L'Hymne _Sur la Conception_ se trouve dans

les _Poésies diverses de Colletet_; Paris, Jean-Baptiste Loyson,

1656; in-12, page 455. Elle avoit déjà été imprimée dans les

_Divertissements du sieur Colletet_, deuxième édition; Paris,

1633, in-8º.

[415] Colletet désigne par ce nom la rue des Bourdonnais. La

maison de la _Couronne d'Or_, qu'on y voit encore aujourd'hui,

s'appeloit alors _les Grands Carneaux_. (Voyez les _Mémoires du P.

Berthod_, tome 48, p. 321 de la 2e série de la collection des

Mémoires relatifs à l'histoire de France.) Les six corps des

marchands y tenoient leurs assemblées. On l'aura appelée _rue des

Carneaux_ à cause des _créneaux_ de la maison gothique qui

tomboient alors en ruine. Cette rue aboutit dans celle de la

Féronnerie, fameuse par le crime de Ravaillac.

[416] _Épigrammes_, page 29. Cette pièce est suivie d'une

imprécation contre la même rue des _Carneaux_, dont les premiers

vers confirment ce qui est dit dans la note précédente. Les

voici:

Vieux et lâches _voisins_ d'une _Ferronnerie_,

Où l'enfer acheva sa dernière furie;

_Bâtiments ruineux_, détestables _Carneaux_,

Foudres des beaux lauriers et des nobles cerveaux.

Après il ajoute: _Le fils de l'auteur a fait autrefois un recueil des

témoignages avantageux que les plus illustres auteurs de notre siècle,

tant françois qu'étrangers, ont rendu du sieur Colletet dans leurs

divers ouvrages_[417]. Notez que les auteurs sont gens que l'on ne lit

point; et Patru, en lisant les Epigrammes de Guillaume, disoit: «Hélas!

combien ce pauvre Guillaume loue d'auteurs que je ne connois point!»

_Sur mon Apollon d'argent, en gage, 1651. Du cardinal Infant, et du

grand-maître de l'artillerie._

Dès que l'Infant te voit paroître,

S'étonne-t-on s'il est si froid?

Qu'est-ce qu'un clerc-d'armes pourroit

Contre les foudres d'un grand-maître[418]?

_Les pois verts, épigramme._

Recevez quatre francs avec ces quatre vers,

Pour le boisseau de pois dont vos greniers sont riches.

Mais comblez la mesure, afin que des pois verts,

O libéral ami, ne soient point des pois chiches[419].

_Sur le livre de maître Adam, menuisier de Nevers, intitulé_: LES

CHEVILLES DU MENUISIER DE NEVERS.

Ennemi du repos et de l'oisiveté,

Maître Adam fait des vers et non pas des chevilles;

Pour attacher des noms à la postérité,

Des lauriers de Parnasse, il a fait des chevilles[420].

_Pour sainte Ursule et ses compagnes._

Cette Ourse brille ici mieux que l'Ourse céleste;

Cette vierge est plus belle, et ses feux sont plus beaux;

Sept astres rendent l'une ardente et manifeste,

L'autre a pour l'éclairer onze mille flambeaux[421].

_Des trois Vertus théologales à M. Payen, prieur de la Charité[422]._

Pour rendre la justice égale à la puissance,

Payen eut son recours à la Divinité;

Et, comme il eut la _foi_ jointe avec _l'espérance_,

Il ne pouvoit manquer d'avoir la _charité_.

Sur la prise d'Aire, il disoit:

Et nous avons fait dénicher

L'aigle d'Autriche de son _Aire_[423].

Notez qu'elle est au roi d'Espagne.

Il dit au chancelier:

Vos sceaux n'abreuvent plus leur Muse ni la mienne[424].

_A Agier, sur la mort de M. d'Avaux[425]._

[417] _Épigrammes_, p. 73.

[418] _Ibid._, p. 63.

[419] _Ibid._, p. 224.

[420] _Ibid._, p. 453.

[421] _Ibid._, p. 455.

[422] _Épigrammes_, p. 196. Les derniers mots de ce titre à M.

Payen, etc., ne sont pas dans l'imprimé. Ils ont été ajoutés par

Tallemant.

[423] _Ibid._, p. 7. La ville d'Aire fut reprise presque aussitôt

par les Espagnols, en 1641.

[424] Dans l'épigramme intitulée: _Sur mon Histoire des poètes_,

p. 13.

[425] Nous avons inutilement cherché cette pièce dans les Poésies

de Colletet.

Il compare la perte de Michelle, sa servante, à celle de cet illustre.

Je puis avec le temps trouver d'autres Michelles;

Mais tu ne peux jamais trouver d'autre d'Avaux.

Après avoir gueusé tout le long d'un livre, il finit par ces deux

sonnets:

_Sur la maison de l'auteur qui étoit autrefois la maison de Ronsard au

faubourg Saint-Marcel (1638)[426]._

Je ne vois rien ici qui ne flatte mes yeux;

Cette cour[427] du Ballustre est gaie et magnifique;

Ces superbes lions, qui gardent ce portique,

Adoucissent pour moi leurs regards furieux.

Ce feuillage animé d'un vent délicieux[428],

Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique,

Ce parterre de fleurs, par un secret magique,

Semble avoir dérobé les étoiles des cieux.

L'aimable promenoir de ces doubles allées[429],

Qui de profanes pas n'ont pas été foulées,

Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens!

Désir ambitieux d'une gloire infinie!

Je trouve bien ici mes pas avec les siens,

Et non pas dans mes vers sa force et son génie.

[426] _Épigrammes_, p. 471.

[427] Elle a quatre pieds en carré. (T.)

[428] Un grand mûrier dont il vendoit les mûres. (T.)

[429] Les allées sont de quatre pieds chacune. (T.)

Voici ce qu'il dit ailleurs:

Je possède, il est vrai, des maisons à la ville,

Des jardins au faubourg, et des terres aux champs;

J'ai l'estime du peuple et la faveur des grands;

Et, comptant mes aïeux, j'en compte plus de mille, etc.

En un endroit, il dit que les tétons de Claudine sont des montagnes à la

croupe jumelle[430]. Une fois chez M. Conrart, devant bien des femmes,

il alla dire: «Quand nous nous réveillons la nuit, Claudine et moi, que

pensez-vous que nous fassions?» Ces femmes baissoient les yeux. «Nous

lisons l'_Astrée_,» dit-il.

[430] Tallemant cite ici de mémoire; il indique le

vingt-cinquième sonnet des _Amours de Claudine_ (_Poésies

diverses_, p. 337), où on lit ces vers ridicules:

Son sein est mon Parnasse, où, sur sa double cime,

Je rève et je produis tant d'ouvrages divers,

Que de leur nouveauté j'entretiens l'univers

Et confirme par eux ma gloire légitime....

Comment la tête n'eût-elle pas tourné au pauvre Colletet, quand

Heinsius lui écrivoit: _Hæ tu profectò sapis, qui inter

sororiantes Claudinæ papillas somniare mavis domi vigilans, et

Masarum sacris operari per tam amœnos secessus, quam in molestis

biverticis Parnassi senticetis dormire magna cum difficultate!

Istis licet valvis inscribas, hac itur ad astra. Parnassum certe

quin domi habeas negare jam non potes._ (_Epistola Nicolai Heinsii

ad V. C. Gulielm. Colletelum_, dans les Poésies diverses de

Colletet, p. 308.)

Cette Claudine fait mieux des vers que lui. En voici qui sont dans ce

livre d'Epigrammes[431]:

Cher et savant époux, seul objet de ma flamme,

Toi qui m'as d'Apollon les secrets découverts,

Comme Hymen t'abandonne et mon cœur et mon âme,

Souffre que mon amour te donne encor ces vers.

Quoique les traits hardis de ton docte pinceau

Fassent voir mon portrait au Temple de Mémoire,

J'en aime bien le peintre autant que le tableau,

Et ton honneur m'est cher plus que ma propre gloire.

Lorsque d'un vers flatteur les beaux esprits du temps,

Nomment mes yeux des astres éclatants

Et m'appellent reine des belles,

Ils devroient dire des fidelles;

Car vous savez, mon cher époux,

Que, si mon amour a des ailes,

Ce n'est que pour voler à vous[432].

[431] La pièce citée par Tallemant n'est pas dans les

_Épigrammes_, mais à la p. 367 des _Poésies diverses_. Le premier

vers y est différent:

_Colletet, mon mari_, seul objet de ma flamme, etc.

[432] _Voyez_ aussi les Poésies diverses, p. 367. On y lit ainsi

le second vers:

Nomment mes yeux _doux et charmants_.

Or il courut un bruit que cette femme avoit des galants; on dit à

Colletet que Bois-Robert avoit dit que sa femme lui servoit à vivre. Ce

bonhomme fut si sot que d'aller en faire un éclaircissement à

Bois-Robert, qui se moqua de lui et se mit à rire. Boileau[433] dit que

c'est une honnête femme. A la vérité, son mari, qui n'aime que la

crapule, souffre quiconque veut apporter de quoi goinfrer chez lui. Elle

dit: «Je sais bien qu'on n'est pas obligé d'en juger charitablement, je

suis toujours parmi des hommes; M. Colletet me mène dîner et coucher en

ville. Mais il m'a fait l'honneur de m'épouser, je veux avoir de la

complaisance pour lui; je ferai des impromptus à table, parce qu'il les

aime; je souffrirai les impertinents qu'il amène céans. Si je suis

jamais veuve, alors on verra qui je suis.»

[433] Gilles Boileau, frère aîné de Despréaux.

Or, elle est devenue veuve un an après, en 1659, au mois de février, et

voici ce qu'elle fit sur la mort de son mari:

Le cœur gros de soupirs, les yeux noyés de larmes,

Plus triste que la mort, dont je sens les alarmes,

Jusque dans le tombeau, je vous suis, cher époux.

Comme je vous aimai d'une amour sans seconde,

Et que je vous louai d'un langage assez doux,

Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde,

J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous[434].

[434] Ces vers désabusèrent le public sur le talent de Claudine.

Le mari eut la rare prévoyance de les faire au lit de mort, au

nom de sa femme; Colletet mort, Claudine se tut: aussi, après

l'avoir encensée, La Fontaine se vengea-t-il par des stances

épigrammatiques:

Les oracles ont cessé;

Colletet est trépassé;

Dès qu'il eut la bouche close,

Sa femme ne dit plus rien;

Elle enterra vers et prose

Avec le pauvre chrétien.

Mais Boileau a bien changé de note depuis, et en voici la raison. Un

jour elle faisoit la dolente, et elle dit que cela venoit de ce qu'elle

avoit perdu un diamant de huit cents livres que M. Colletet lui avoit

donné le jour de ses noces. «Si vous pouviez me prêter.--Je n'ai, lui

répondit-il, que trente pistoles pour aller à Tanley, partageons-les, si

vous voulez.--Ce n'est rien que cela.» Lui ne poussa pas plus loin, et

il n'y retourna pas depuis. Je crois que l'abbé Tallemant[435] en a

tâté, mais non pas gratis, l'abbé de Richelieu aussi. Maintenant qu'elle

est veuve, un de mes parents y dépense assez, et il n'est pas seul, car

elle a bien du monde à nourrir. Elle disoit une fois: «Que la multitude

des valets est incommode! Ma femme de charge me ferre la mule (c'est sa

mère); ma cuisinière fait un feu enragé (c'est sa cousine); ma

femme-de-chambre a égaré un mouchoir (c'est sa sœur), et mademoiselle

(c'est la fille de son mari) a tout roussi mon point de Venise.»

Insensiblement elle se décria très-fort. On trouva que ce qu'elle avoit

de vers étoit pitoyable, mais que ses galants les raccommodoient. Elle

devint misérable jusqu'à demander l'aumône dans les allées reculées du

Luxembourg: elle épousa un je ne sais qui, et gardoit toujours le nom de

_veuve Colletet_; elle buvoit comme un Templier; et enfin elle mourut

soûle dans l'hôtel, où elle creva pour avoir trop bu; et, comme elle ne

fut malade que quelques heures, cela causa un plaisant effet; car, pour

escroquer Furetière, trois ou quatre jours devant sa mort, elle alla

lui demander de quoi enterrer sa mère qui se portoit bien, et, quand la

mère vint lui demander de quoi faire enterrer sa fille: «Vous vous

moquez, lui dit-il, c'est vous qui êtes morte, et non pas elle.»

[435] François Tallemant, frère de l'auteur.

EXTRAVAGANTS, VISIONNAIRES, FANTASQUES, BIZARRES, ETC.

La mère[436] de M. de Longueville vouloit qu'on fît bien des façons pour

la saigner. Un jour un chirurgien la saigna avant qu'elle eût pu tourner

la tête; elle ne s'en voulut plus servir, et disoit que c'étoit un

insolent de l'avoir saignée en sa présence.

[436] Catherine de Gonzague-Clèves, duchesse de Longueville,

morte en 1629.

M. Amyrault[437], professeur en théologie à Saumur, homme savant, s'est

avisé de faire deux volumes de la morale d'Adam, devant le péché, où il

dit que sa grande félicité étoit de nager.

[437] Moïse Amyrault, né en 1596, mort en 1664. La _Vie de

François de La Noue_, Leyde, 1661, in-4º, est le seul ouvrage de

lui qu'on puisse consulter avec quelque fruit.

Un nommé de Chambergeot, de la famille des Le Sau de Paris, portant les

armes en Flandre, on le fit parrain d'un enfant dont le père s'appeloit

M. Dieu; il nomma cet enfant Maur, afin qu'on pût dire _Maur-Dieu_ sans

jurer[438].

[438] C'est comme le _Jarni-Cotton_ du père Cotton.

Le père de cet homme-là fit faire son tombeau à Chambergeot: il se

couchoit de temps en temps dans sa tombe pour voir s'il y seroit à son

aise, et disoit aux ouvriers: «Encore un coup de ciseau; cela me blesse

à l'épaule.»

Un autre fit mettre un petit verrou en dedans de sa bière, afin d'y être

en sûreté. Le maréchal d'Ornano ne couchoit point avec aucune femme

qu'il n'eût su auparavant son nom de baptême, de peur de profaner le nom

de la Vierge; par la même raison, le maréchal de Saint-Luc n'eût pas

mangé de la viande le samedi pour sa vie; mais il en mangeoit fort bien

le vendredi.

Vignolles, président à la chambre de l'édit de Castres, alloit ici à

Charenton sur un cheval de carrosse avec deux pages à pied derrière lui;

il sortoit de son auberge tous les soirs à huit heures, et disoit que

c'étoit l'heure des duchesses.

Le feu cardinal de Retz[439], chef du Conseil, tint trois ans tous ses

grands chevaux et tous ses coureurs, à Noisy, près Versailles, disant

tous les jours: «J'y irai demain.» Ses gens, pour les tenir en haleine,

passoient au Pré-aux-Clercs, qui étoit alors la Voirie, et relançoient

quelque chien qu'ils couroient jusqu'à Meudon. Le cardinal y voulut

aller une fois. Le chien courut jusqu'à mi-chemin de Noisy, mais le

cardinal n'y alla pas pour cela. J'ai ouï conter une chose de lui assez

raisonnable. A Clairac, il racheta pour six pistoles une belle fille que

des soldats emmenoient; puis, comme elle eut témoigné qu'elle seroit

bien aise d'être religieuse, il lui donna mille écus pour se mettre en

religion à Toulouse, et ne lui toucha pas le bout du doigt.

[439] Henri de Gondi, évêque de Paris, dit _le cardinal de Retz_,

arrière-grand-oncle du coadjuteur.

Le maître-d'hôtel de mon beau-père[440] fessa une fois cruellement un

laquais; le lendemain on trouva écrit sur la porte du privé:

Maître Chamart est un maître fesseur;

De maître Jean-Guillaume[441] il sera successeur.

[440] Le financier Rambouillet.

[441] Le bourreau de Paris. (T.)

Un huguenot, nommé de L'Ormoye, natif de Blois, étudiant en théologie à

Saumur, eut fantaisie de se faire eunuque à la façon d'Origène; on le

sut et on l'en détourna. Enfin il fit un voyage à Paris, où, sans rien

dire à personne, il se fit hongrer. De retour à Saumur, il devint

amoureux de la fille de celui chez qui il étoit en pension, qu'il avoit

vue auparavant un million de fois sans l'aimer. Il la demande et

l'épouse. Je vous laisse à penser si un homme comme cela pouvoit faire

bon ménage. Au bout de quelque temps il la bat; elle s'en plaint; lui

alla jusqu'au bout, et fit rompre le mariage en exhibant ses pièces.

Depuis cela il devint fou sans ressource.

Le père de ce garçon fut accordé avec une fille qu'il n'avoit point vue.

Il la trouva laide et prit la cadette. L'aînée, au désespoir, se mit

dans une nacelle au milieu d'un grand étang, et se laissa mourir de

faim: on ne savoit ce qu'elle étoit devenue. La cadette en mourut de

chagrin au bout d'un an; elle étoit mère de ce garçon.

Une dame de Bretagne, nommée madame de Crapado, après avoir épousé un

garçon de rien, se fit toujours appeler madame de Crapado, et s'habitua

à Saumur. Ils avoient assez de chevaux de selle, mais point de carrosse:

elle le battoit; il le lui rendoit: c'étoit une grande vieille

_Albréda_[442]. Tout le monde la fuyoit; car elle vouloit boire, et

avoit le vin dangereux: elle cassoit les verres, et battoit tout ce

qu'elle trouvoit en son chemin. Une fois le voisin avoit fait comme une

espèce de barricade de tonneaux, à une brèche d'un mur de jardin; elle

franchit cette barricade et lui dit: «De quoi vous avisez-vous de vous

barricader contre moi?--Ah! madame, lui dit cet homme, je ne l'ai pas

fait pour vous offenser; mais, comme vous logez dans un logis public

(c'étoit une hôtellerie; elle ne loge point ailleurs), il y a tant de

survenants que, etc. Mais puisque vous voilà, goûtez, je vous prie, de

mon vin.» Les voilà les meilleurs amis du monde. Elle entra une fois

dans un cabaret, où des cavaliers buvoient: il y en eut un qui lui dit:

«Viens, viens, mets-toi auprès de moi; je sais bien que tu boiras

sagement, car je te donnerois de mon épée au travers du corps.» Elle fut

la plus jolie enfant du monde. Elle avoit fait quelque méchant tour à un

notaire, nommé Bourdon. Cet homme la bâtonna si rudement qu'il la laissa

étendue sur le pavé. Elle ne lui en voulut point de mal; au contraire,

elle fit amitié avec lui, disant qu'elle lui savoit bon gré de ne se pas

laisser gourmander.

[442] Comme s'il disoit que c'étoit une grande _haridelle_.

Le baron Du Puiset, homme riche et de qualité, avoit fait une ridicule

pièce de théâtre. Pour la faire jouer aux comédiens, il les traita vingt

fois, et donna même des habits aux comédiennes; cela lui coûta trois

mille livres. Les comédiens annonçoient sa pièce, mais n'osoient la

jouer; enfin les parents leur firent dire que s'ils la jouoient, ils les

assommeroient de coups de bâton.

Un M. de Montsire avoit tant d'amitié pour les chevaux, et tant

d'aversion pour les laquais, qu'il alloit quasi tous les jours vers

quelque abreuvoir; et quand il voyoit un laquais qui galopoit un cheval,

il faisoit semblant de connoître son maître et lui donnoit un billet où

il y avoit: «Monsieur, j'ai vu votre laquais galopant votre cheval,

chassez-le, etc.» Il avoit toujours de ces billets tout faits dans sa

poche.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 20 / 25 段