Dans le chagrin où étoit le président, il étoit plus méchant à ses

valets que par le passé, quoiqu'il l'eût été honnêtement, et aux

ouvriers aussi. Il est fort propre chez lui, mais assez malpropre sur sa

personne. Feu M. de Nemours, l'hiver, alla chez lui un soir; ses pages

charbonnèrent tout le vestibule avec leurs flambeaux. Tambonneau voit

cela en le conduisant, il appelle son maître-d'hôtel. «La Fontaine,

pourquoi n'avez-vous pas battu ces coquins-là?--Monsieur, on ne bat pas

ainsi les gens: ils mouroient de froid; ils ne sont pas de fer. Si vous

eussiez voulu qu'on leur donnât un fagot, ils n'auroient pas fait cela.»

Lui, enragé, saute à La Fontaine; La Fontaine, grand et fort, et assez

hardi, le saisit à la gorge. «Monsieur, lui dit-il, si vous me frappez,

je vous étranglerai. Vous m'avez promis, quand je suis venu à votre

service, de ne me pas toucher.» Le président lâche prise, crie qu'on

ferme les portes, et qu'on aille quérir le bailli. La Fontaine se

barricade dans sa chambre, charge ses pistolets, et, le bailli étant

venu, il dit ses raisons qui ne furent point trouvées mauvaises. Enfin,

il fallut capituler; il sort sur l'heure. Le lendemain, sur ce qu'on lui

avoit refusé ses gages, il envoie un exploit. On le paie. Ce La Fontaine

disoit qu'on faisoit chez eux de certaines pommes à la compote, qu'on

appeloit des _pommes de chagrin_, à cause qu'en ce temps-là M. le

président étoit fort chagrin. En ce temps-là la pauvre présidente étoit

bien embarrassée à cacher les coiffeuses, et les créanciers de peur que

son mari ne les vît.

Quand M. le Prince et le cardinal commencèrent à se brouiller,

Tambonneau faisoit l'homme d'importance, disoit qu'il s'étoit entremis

de les accomoder, qu'il avoit parlé plusieurs fois au cardinal; «mais,

disoit-il, il ne m'a pas voulu croire, et c'étoit pour son bien ce que

j'en faisois.»

Il crut, dans la bonne opinion qu'il avoit de l'adresse de sa femme,

qu'elle feroit si bien auprès de la Reine qu'il seroit payé de ses

prêts: cette femme n'en bougeoit plus, et madame Pilou l'appeloit _le

Barbet de la Reine_. «Hélas! dit-elle, la pauvre femme ne voit-elle pas

que tout cela ne fait que lui alonger le nez[388], et l'acamardir à son

mari?» Quand M. le Prince fut arrêté, elle et son mari s'empressèrent

terriblement autour de madame la Princesse la mère, et elle fut même à

Châtillon[389], où on ne la demandoit point[390]; et quand madame de

Bouillon fut mise à la Bastille, elle alla s'y enfermer pour huit jours,

dès qu'on eut permission de la voir. Madame de Bouillon se moquoit

d'elle, et a conté qu'une fois elle l'avoit trouvée au lit avec un ruban

couleur de feu comme une ceinture, un au col, un à chaque bras, coiffée

par La Prime, avec bien des rubans et une cornette par-dessus.

[388] Elle l'avoit pointu. (T.)

[389] On lit _Châtillon_ au manuscrit, mais ce doit être

_Chantilly_.

[390] Elle crut que cela ne se sauroit point, car ce voyage

pouvoit nuire à son mari. (T.)

Tambonneau devint amoureux d'une fille chez qui il alloit bien des

jeunes Frondeurs. Lui, qui craignoit de se brouiller à la cour, envoyoit

toujours voir qui y étoit, avant que d'y aller; mais finement il

laissoit son carrosse à la porte. Un jour qu'il y étoit, Bachaumont y

fut; dès qu'il le sut: «Ah mon Dieu! dit-il, mademoiselle, cachez

moi.--Monsieur, je n'ai point de lieu pour cela, et il n'y a qu'un

escalier.» Le président laisse son argent, tant il eut hâte de partir,

se bride le nez de son manteau, et passe tout contre Bachaumont;

Bachaumont se met à crier: «Je ne vois pas M. le président Tambonneau,

au moins, je ne le vois pas.» Jeannin[391] fut surpris par Tambonneau,

caché sous une table dont le tapis étoit à housse; le galant lui dit:

«Prenez garde à ce que vous ferez, j'ai deux hommes là dehors qui m'ont

vu entrer céans, et qui feront du bruit.» Il le laissa aller. Cette

fille disoit qu'elle lui gagnoit son argent bien aisément: elle savoit

son humeur qui est de se prendre par les pieds, car il dit qu'une

personne bien chaussée ne sauroit être laide; elle se chausse proprement

et montroit un de ses souliers; il y jetoit aussitôt la vue, et elle le

trompoit en jouant au piquet.

[391] Jeannin de Castille, trésorier de l'Épargne.

Toutes choses pacifiées, le président alloit chez Ninon pour faire

d'autant plus l'homme de cour. Ninon s'en moquoit fort. Il y avoit je ne

sais quelle petite Charpentier[392] avec elle à qui Tambonneau faisoit

les doux yeux, et il lui envoyoit du cidre; elle lui disoit: «Président,

envoie-moi bien du cidre, et ne viens point, car tu pues trop fort.» Il

prit envie à la présidente d'entendre Ninon jouer du luth; mais comment

faire? «Je veux, disoit-elle, qu'il y ait une tapisserie entre

deux.--Voire, dit le mari sérieusement, ma petite femme, je vous assure

qu'elle est aussi modeste qu'une autre personne; et puis elle a,

pensez-vous, une dame Anne, tout aussi prude que pourroit être la

vôtre.» Ninon fait ce conte-là à crever de rire; car cette madame Anne

étoit la m........ de la présidente.

[392] Cette petite fille avoit été trois mois chez Ninon, sans

dire un mot; un jour quelqu'un parloit d'historiens, elle va

dire: «Pour moi, j'aime fort _Rodote_.» (T.)

Le carême de 1653, ils s'amusèrent de faire un ordinaire de viande à

huit livres par tête. Il y avoit certain nombre de personnes qui en

étoient. Elle alloit seule avec un homme, et disoit qu'on lui avoit

appris à Saint-Germain à ne point _façonner_. Un batelier a dit qu'il

l'avoit menée baigner toute seule avec des hommes.

Son fils, à dix-sept ans, eut la petite vérole: elle l'assista avec un

soin étrange; il pensa mourir: elle étoit désespérée. Madame de

Bouillon, pour la consoler, l'alla voir, quoiqu'elle eût tant d'enfants.

C'étoit dans sa grande affliction de la mort de son mari qu'elle

affectoit de voir les gens tristes. Après cela la présidente dansoit

toutes les petites danses: on fit des vaudevilles pour se moquer d'elle.

Le mari disoit: «Il n'y a pas de femme au monde qui paroisse si jeune;

si son fils la prenoit au bal, on diroit: Voilà le frère et la sœur.»

Elle a renoncé depuis quatre ans à toute galanterie, et ne se soucie

plus, à ce qu'elle dit, que de jouer et d'être brave. Le mari, qui avoit

juré, puisqu'on ne le payoit pas, de prendre du bien où il en

trouveroit, n'y manqua pas; et, se voyant second président, il fit bien

des siennes. Nous verrons, dans les _Mémoires de la Régence_, le procès

que lui fit Nicolay, en 1655.

La présidente eut la petite-vérole, il y a trois ans; tous ceux à qui je

le disois, moi qui étois encore son voisin, me rioient au nez et me

disoient: «Vous vous moquez, c'est la grosse.» Ruvigny lui fait la

guerre qu'elle est amoureuse de son fils. Ils ont fait bien de la

dépense pour ce garçon; ils l'ont mis dans le grand monde, et croient en

avoir fait une merveille. A la vérité, il est bien fait, il danse bien,

il est propre; mais il lui ont donné une présomption enragée qui n'est

fondée sur rien. Cet homme, cette femme et ce garçon se cajolent à

crever de rire; car la présidente a aussi pris ce style-là: elle a une

complaisance aveugle pour lui, jusqu'à lui mettre Margot dans son lit,

s'il le vouloit. Elle s'avisa de cela pour se conserver la liberté de

coqueter, car il a eu autrefois de furieuses jalousies, et depuis elle a

continué pour l'empêcher de faire quelque chose d'extraordinaire sur le

chapitre de la braverie; car ç'a été et c'est encore la passion qui,

après la galanterie, a eu le plus de pouvoir sur son esprit.

Tambonneau doit cent mille écus de reste de la tutelle des petits Boyer,

ses beaux-frères, et on l'accuse de les avoir pillés autant qu'il a pu.

En 1665, il s'est excusé de mettre au commerce, comme le reste de la

chambre; il a été assez mal avisé pour reprêter de nouveau au Roi du

temps de M. Fouquet. M. Colbert, quand il apprit cela, dit: «Ah! je

croyois que 1648 l'auroit rendu sage:» c'est l'année de la révocation

des prêts.

MADAME DE TALOET[393].

Madame de Taloet est fille d'un M. Du Levier, homme de condition, qui

étoit conseiller au parlement de Rennes, et dont la veuve s'étoit

remariée à un gentilhomme qualifié, de Champagne, nommé M. de Vignory.

Cette fille, qui avoit dix-sept mille livres de rente, fut mise entre

les mains de M. de Taloet, son oncle paternel et son tuteur. Cet oncle

la fit épouser à son fils, nonobstant les défenses du Parlement et les

règles de droit. Madame de Vignory, enragée de cela, accuse cet homme

de fausse monnoie, et lui fit bien de la peine; après elle trouve moyen

de mettre une suivante auprès de sa fille, qui la gouverna si bien

qu'elle lui fit avec le temps haïr son mari comme la peste. Il est vrai

que Taloet lui en donna quelque sujet, car il vendit une charge de

lieutenant aux gardes qu'il avoit, et se mit à entretenir une g....

qu'il faisoit appeler madame de Taloet. La suivante lui fit accroire

qu'il ne demandoit qu'à en avoir des enfants pour l'étrangler ensuite.

Quelques jours après qu'il fut arrivé à Rennes, elle lui demanda ce

qu'il avoit fait de l'argent de cette charge. «Je n'ai pas accoutumé,

lui dit-il, de vous en rendre compte. Il faut donc que vous me rendiez

compte aussi de ce que vous avez dépensé depuis que je suis parti?--Ce

n'est pas de même, répliqua-t-elle, tout le bien vient de moi.» Ensuite

il lui propose d'aller à la campagne: elle n'y vouloit point entendre.

«Vous vous moquez, dit-il, il le faut bien. Nous partirons demain.» Elle

alla se conseiller à sa confidente: toute la nuit elle feignit d'avoir

le dévoiement. Au commencement il la suivit par soupçon; enfin il s'en

lassa. Elle mit hors du logis ce qu'elle avoit de meilleur, et le matin,

dès quatre heures, elle s'alla asseoir sur les degrés d'une église,

parce qu'elle n'en avoit point trouvé encore d'ouvertes, et là elle se

chaussa, car elle étoit venue nu-pieds; après elle fut demander retraite

à deux conseillers de sa connoissance qui, n'ayant point de femme, ne la

voulurent point recevoir. Elle étoit bien faite et jeune. Un d'eux lui

conseilla de se retirer à Saint-Georges, qui est une religion de filles.

Elle y va. Le mari ne savoit ce qu'elle étoit devenue; il chercha tant

qu'enfin il la découvrit; à travers la grille et le voile, il lui

demande pardon; il se soumet à toutes choses imaginables pour obtenir

d'elle qu'elle souffrît qu'il la vît seulement; elle ne le voulut

jamais. Cela mit tout le monde contre elle. Elle lui envoie un exploit,

disant qu'il l'avoit épousée contre les défenses du Parlement, et avec

une dispense qui étoit nulle, car ils sont cousins-germains; elle le

poursuit: l'affaire est évoquée à Paris. Elle avoit eu six enfants; cela

n'empêcha pas qu'elle ne continuât. Elle n'avoit point d'argent, il

jouissoit de tout. Il lui fait offrir cent pistoles, pourvu qu'elle

daignât les prendre de sa main, consentant qu'elle s'en servît contre

lui. Elle ne voulut jamais lui avoir cette obligation. Elle eut la

petite-vérole qui ne l'a pas embellie; il lui fit dire que si elle le

trouvoit bon, il l'iroit assister, et qu'il l'aimoit autant que jamais.

Elle fut toujours inexorable. Durant sa maladie, elle eut une étrange

affliction; car sa mère, cette madame de Vignory, qui est veuve pour la

seconde fois, eut la tête coupée à Rennes avec sa fille du second lit,

et voici pourquoi. Madame de Vignory avoit eu connoissance d'un garçon

bien fait, _qu'on appelle Bussy_[394]. Il étoit d'honnête naissance de

devers Moulins, il avoit du bien passablement. D'abord il suivit le

barreau à Paris, et après il fut commis de M. de Noyers. Elle le maria

avec sa fille du second lit, parce qu'il lui prêta vingt mille livres,

dont elle avoit besoin. Elle avoit cru peut-être qu'ayant été avocat,

et ayant habitude chez M. de Noyers, il débrouilleroit les affaires de

la maison. Ce garçon, en tout, pouvoit jouir de six à sept mille livres

de rente avec sa femme; le reste étoit fort embarrassé. On ne laissa pas

de l'appeler M. le marquis de Bussy. Il s'étoit marié à condition de

prendre le nom et les armes de sa femme, et qu'il donneroit je ne sais

combien à la belle-mère. Il ne lui tint pas ce qu'il lui avoit promis.

Elle, pour s'en venger, gagne sa fille, que cet homme aimoit tendrement:

elles lui font donner un coup d'arquebuse à une huée[395] qu'on fit pour

prendre des loups, en Bretagne, où ils étoient pour quelques affaires;

peut-être y avoient-ils du bien. Et comme il n'étoit pas blessé à mort,

la belle-mère voulut obliger le chirurgien à empoisonner la plaie.

Celui-ci y mit du sucre au lieu d'arsenic, puis se sauva. La vieille

persuade à sa fille d'étrangler son mari, et après elle va à une grande

dévotion de Bretagne, qu'on appelle Saint-Anne[396]. La fille avec sa

femme-de-chambre l'étranglent. Voilà la mère et la fille en prison:

elles ont des lettres évocatoires; au lieu de les faire signifier, elles

se laissent cajoler aux juges, qui leur firent dire qu'elles n'avoient

rien à craindre. En effet, ils n'avoient point dessein de les condamner;

mais le rapporteur conclut à la mort, les autres eurent honte; cela

passa tout d'une voix; il n'y avoit point de preuves contre la mère. La

fille mourut en philosophe, et sans penser à l'autre vie. Elles furent

condamnées lorsqu'elles s'y attendoient le moins. Cela est assez

ordinaire en Bretagne; il y a beaucoup d'histoires de femmes qui ont

fait tuer leurs maris. La mère fit une fin fort chrétienne, car elle

écrivit à sa fille de Taloet, à Paris, pour l'exhorter à mettre sa

conscience en repos sur l'affaire qu'elle avoit contre son mari; cela

vouloit dire que, si elle ne croyoit point être sa femme, elle allât

jusqu'au bout. Elle ne put rien obtenir qu'un séquestre, où il fut

permis à son mari de la voir: elle fut mise à la Propagation de la foi.

Un gentilhomme nommé La Haye d'Airon l'accompagna à Paris. On disoit

qu'elle lui avoit promis de l'épouser quand elle seroit démariée. Elle

étoit riche, comme j'ai dit, et pouvoit beaucoup prétendre de la

reddition de compte. Elle perdit pour la dissolution, mais elle gagna

pour la séparation de corps et de bien. Une comédienne que son mari

entretenoit les accommoda depuis.

[393] L'orthographe habituelle est _Talhouet_.

[394] Ces trois mots, en caractères italiques, sont biffés au

manuscrit autographe de Tallemant.

[395] Une _huée_, ou une chasse, ainsi appelée à cause des cris

que poussent les rabatteurs pour obliger les loups ou les

sangliers à se jeter du côté des chasseurs. (_Dict. de Trévoux._)

[396] Auprès d'Auray, à quelques lieues de Vannes.

BRIZARDIÈRE.

Brizardière étoit un sergent royal de Nantes fort employé et qui

dépensoit extraordinairement pour un homme comme lui. Vous allez voir

d'où cela venoit. Cet homme, déjà âgé, se mêloit de dire la bonne

aventure aux femmes, et d'une façon inouie, car il leur disoit, quand il

trouvoit quelque difficulté à ce qu'elles souhaitoient: «Vous ne sauriez

obtenir cela que par un moyen que je vous enseignerai; peut-être le

trouverez-vous fâcheux, mais il est infaillible.» La curiosité les

prenoit, et, par la confiance qu'elles avoient, elles s'y résolvoient.

Voici ce que c'était: il les faisoit mettre toutes nues, et avec des

verges il les fouettoit jusqu'au sang, puis se faisoit fouetter par

elles tout de même, afin de mêler leur sang ensemble pour en faire je ne

sais quel charme...... Dans Nantes, il n'osa s'y jouer; mais sa

réputation lui fit trouver des folles par toute la Bretagne, et

principalement à Rennes. Il y a apparence qu'il y gagnoit; car, comme je

l'ai déjà remarqué, il dépensoit plus qu'un sergent ne pouvoit dépenser.

Il fut découvert à Rennes par un huissier du Parlement, nommé Bohamont,

qui le vit par un trou fesser deux fort belles filles qu'il avoit. Il

rendit sa plainte; on fit jeter des monitoires; plusieurs demoiselles,

suivantes et femmes-de-chambre vinrent à la révélation; mais quand on

voulut savoir qui étoient les fessées, elles ne le vouloient point dire.

Le Parlement s'assembla, et là, ayant vu qu'il y avoit des présidentes

et des conseillères en assez bon nombre, on se servit des deux filles de

l'huissier et de la femme d'un menuisier, et sur cela on l'envoya aux

galères. Il pensa être pendu. La présidente de Magnan, fort belle femme,

étoit des fouettées; outre ce que les autres avoient souffert, celle-ci

se faisoit donner quinze coups par semaine, pour avoir une succession

pour laquelle il falloit que trois personnes mourussent. Elle n'est pas

riche. La présidente de Brie eut quarante-huit coups et en donna à

Brizardière cinquante-deux; une madame de Kerollin se fit fouetter pour

trouver un bon tiercelet (elle faisoit la fausse-monnoie), c'est-à-dire

un bon alliage. Mais le plus plaisant, ce fut mademoiselle de Taloet;

comme il la fouettoit rudement, c'étoit pour avoir un mari qui eût

beaucoup de bien, elle crioit: «Hé, monsieur de La Brizardière,

doucement, doucement, j'aime mieux qu'il soit moins riche.»

FALGUÉRAS.

Falguéras étoit commis de Menant; il est marié avec la sœur d'un petit

médecin huguenot, nommé Lagneau, qui est une espèce de médecin

empirique. Il y a deux ans que, revenant de Languedoc, d'où il est, il

apporta une lettre d'un tailleur adressante à un frère, pâtissier de son

métier, qui étoit à Paris, mais dont il n'avoit eu aucune nouvelle il y

avoit long-temps. Falguéras eut bien de la peine à trouver cet homme qui

étoit pâtissier d'hostie, et travailloit en chambre dans la rue du

Meurier[397], qui tend dans la rue Saint-Victor. Le pâtissier lui fit

mille caresses, et voulut absolument qu'il déjeûnât avec lui. Falguéras

dit en déjeûnant qu'il falloit mettre du sel et de la mie de pain sur je

ne sais quelle grillade; aussitôt le pâtissier, sa femme et ses filles

s'entre-regardèrent et considérèrent la mine de l'homme, qui est noir et

laid. Cela venoit de ce que leur fille aînée avoit un mal de langueur

depuis quatre mois; et, comme le peuple croit toujours qu'il y a

quelque sort aux maux qu'il ne connoît pas, ils avoient été à je ne sais

quelle devineresse qui, avec le grimoire, leur avoit mis dans la tête

qu'elle feroit venir le sorcier du bout du monde, s'il y étoit, et que,

pour marque, il demanderoit du sel. D'abord ils ne voulurent pas faire

de bruit; mais ils lui parlèrent du mal de leur fille. Il leur conseille

de la faire voir à Lagneau, qui lui ordonne je ne sais quelle décoction,

dont Falguéras écrivit la recette. Depuis, ayant reçu une seconde lettre

du tailleur, il y retourne; le père et la mère lui disent que cette

drogue avoit fait bien du mal à leur fille, mais que s'il vouloit, il la

guériroit bien. Il ne comprenoit point ce qu'ils vouloient dire, et il

leur donna une pilule de Lagneau qu'il avoit sur lui. Cette fille

l'avale. Or, comme le syndic des créanciers de Menant, nommé Blondel,

logeoit dans la même rue, Falguéras, qui y alloit quelquefois, s'avisa

un jour d'aller savoir des nouvelles de cette fille; le père n'y étoit

point; la mère le reçoit fort aigrement, lui dit que cette pillule avoit

pensé tuer sa fille, que cette pauvre enfant le voyoit toutes les nuits;

mais que résolument il falloit qu'il la guérît; que c'étoit lui qui le

jour de la Toussaint, dans la rue de Bussy, comme elle portoit un

corbillon, lui donna de la main sur l'épaule, en lui disant qu'elle s'en

repentiroit, qu'aussitôt elle entra dans une porte et vomit tout ce

qu'elle avoit mangé. «Je prouverai, dit Falguéras, que j'étois ce

jour-là en Languedoc.--Oh! vous êtes où vous voulez; mais je savois bien

que je vous ferois venir. Vous avez fait semblant que c'étoient des

lettres de notre frère; mais il est mort il y a long-temps.» En disant

cela, elle et ses filles se saisissent de la porte; elle prend un

bâton, et envoie quérir du secours. Il s'efforce de sortir et sort

effectivement, non sans quelque horion; mais les autres locataires

l'arrêtèrent dans la montée. On le jette dans une autre chambre; et,

comme il se recommandoit à Dieu, car c'est un huguenot zélé, il voit un

homme de la mine la plus farouche du monde, qui, le traitant de sorcier,

lui dit: «J'ai porté les armes par toute l'Europe, moi.» Il croyoit que

ce brutal l'alloit dévorer; mais il en fut quitte à bon marché, car la

femme ayant dit à cet homme: «N'est-il pas vrai que vous avez été

ensorcelé trois fois?--Oui, dit-il.--Et comment fîtes-vous pour vous

guérir?--Je pris, dit-il, le sorcier, et, le poignard à la main, je lui

fis défaire le sort.» Cela dit, il se retire. Cette femme sentoit

quelque douleur à un bras, où Falguéras l'avoit prise pour la tirer de

la porte. «Ah! traître, lui dit-elle, si tu m'as ensorcelée comme ma

fille, tu en mourras.» Le prisonnier crie par la fenêtre à la servante

de Blondel qu'il vit passer; mais elle se mit à hocher la tête, et lui

dit: «Guérissez seulement cette pauvre fille. Hélas! la pauvre madame

Blondel est bien malade, et sans doute ensorcelée comme elle.» Il avoit

beau prendre Dieu à témoin et se soumettre aux plus cruelles peines de

l'enfer, s'il se trouvoit qu'il fût coupable: «Les diables, lui

disoient-ils, ne vous feront point encore de mal: vous avez un pacte

avec eux; mais prenez garde qu'ils ne vous trompent comme

Gauffrédy[398], dont le terme fut avancé d'un an, ayant été pris, pendu

et brûlé à Aix.» Enfin un garçon apothicaire étant venu dans ce logis

pour quérir quelques eaux à un distillateur qui y demeuroit, leur

remontra leur folie, et fit délivrer ce pauvre homme qui a fait quatorze

pages de minute de ce que je viens d'écrire, avec ce titre: _Journal et

histoire d'une abominable accusation faite et découverte le vendredi 12

février 1655, à Falguéras, très-innocent par la femme et fille malade

dans le côté droit de son ventre, âgée de treize à quatorze ans,

prétendant lesdits mari, femme et fille, ladite fille avoir été

ensorcelée par ledit Falguéras, le premier jour de novembre, fête de

Toussaint, encore qu'il fût éloigné de deux cents lieues_.

[397] La rue du Mûrier donne d'un côté dans la rue Saint-Victor,

et de l'autre dans la rue Traversine.

[398] Voir l'Historiette de ce curé, brûlé vif comme sorcier,

tome 4, page 354.

COLLETET[399].

Guillaume Colletet, l'un de ces académiciens qu'on appeloit autrefois

les Enfants de la pitié de Boisrobert[400], à qui pourtant il est

échappé par endroits de bonnes choses, se maria poétiquement avec la

servante de son père, qui étoit un procureur au Châtelet; et ce qui est

de plus étrange, c'est que cette fille n'avoit rien de joli, et lui

n'étoit pas trop à son aise. Il en a eu un fils qui s'appelle Jean

Colletet, digne fils d'un tel homme, qui a peu de sens, mais qui aime

fort à chopiner. Voici ce que j'en ai ouï dire de plus plaisant:

Un jour que cette femme étoit à Rungis[401], où il a je ne sais quel

_tuguriolum_, on lui vint dire qu'elle étoit fort mal. En y allant, il

fit son épitaphe, à telle fin que de raison. Ce n'est pas qu'il ne

l'aimât tendrement, mais c'est qu'il est ainsi bâti. Elle n'en mourut

pourtant pas, et il garda l'épitaphe encore quelques années. Elle

trépassa justement durant le siége d'Aire[402]; car dans une pièce où il

console M. le chancelier sur la mort du marquis de Coislin, il dit:

J'en dirois davantage,

Mais Brunelle aux abois, etc.

[399] Colletet (Guillaume), né en 1598, mort en 1659.

[400] A l'Académie, il dit naïvement: «Je ne connoissois point ce

mot-là, mais je le trouve bon, puisque ces messieurs-là le

connoissent.» (T.)

[401] Petit village, sur la route de Choisy à Versailles, à trois

lieues de Paris.

[402] Sa première femme mourut en 1641; elle s'appeloit Marie

Prunelle. Voici cette épitaphe faite à l'avance par son mari:

Quoiqu'un marbre taillé soit riche et précieux,

Un plus riche tombeau Brunelle a dû prétendre;

Sitôt que son esprit s'en alla dans les cieux,

Mon cœur fut le cercueil et l'urne de sa cendre.

(_Epigrammes du sieur Colletet_; Paris, 1653, in-12, p. 247,

no 447.)

Elle s'appelle Prunelle et étoit brune; à cause de cela, il lui donna le

nom de _Brunelle_. Voyez qu'il étoit bien nécessaire d'aller parler de

sa femme à M. le chancelier.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 19 / 25 段