Madame de Rambouillet disoit: «Cet homme-là, il n'auroit pas voulu un

gouvernement dans une vallée: je m'imagine le voir sur le donjon de

Notre-Dame-de-La-Garde, la tête dans les nues, regarder avec mépris tout

ce qui est au-dessous de lui.» Il fit là quelques ouvrages, et entre

autres, un où il y avoit dans la préface que c'est une chose bien à

l'avantage de ceux qui tiennent le timon des affaires que les

gouverneurs des places frontières aient le loisir de s'amuser à faire

des livres; et ensuite se plaignant du traitement qu'on lui fait, il dit

qu'on éloigne de la cour des hommes dont la capacité pourroit fournir de

bons conseils pour régir l'Etat, et il met ensuite le catalogue de

toutes les cours qu'il a vues, qui ne sont pour la plupart que les

petites cours des _principions_ d'Italie. On lui ôta ensuite ce

gouvernement, quoiqu'il ne fût comme point payé. Madame de Rambouillet

s'employa encore pour le lui conserver. «Monsieur, lui dit-elle,

dites-moi vos raisons.--Madame, il vaut mieux les écrire.» Il lui envoya

le lendemain trois feuilles de papier contenant sa généalogie et ses

belles actions. Madame de Rambouillet fut tentée de lui mander que ce

n'étoit point pour faire son oraison funèbre qu'elle avoit demandé ce

mémoire.

Ce frère donna bien de l'exercice à sa sœur en ce temps-là, car il

vouloit épouser une g...., et elle, qui n'espéroit plus qu'en des

bénéfices, se voyoit bien loin de son compte; «car c'étoit, disoit-elle,

la seule raison qui l'attachoit à ce frère.» Madame d'Aiguillon lui

voulut donner une lieutenance d'une galère. Il n'en voulut point[332],

et dit que dans sa maison il n'y avoit jamais eu que des capitaines;

aussi dit-il en un endroit de ses vers:

Moi qui suis fils d'un capitaine,

Que la France estima jadis,

Je fais des desseins plus hardis,

Ma Minerve est bien plus hautaine.

[332] Ce passage est difficile à concilier avec ce que dit

Conrart. «Georges de Scudéry, gouverneur de

Notre-Dame-de-la-Garde, et capitaine d'un vaisseau françois

entretenu, s'est rendu célèbre par toute la France, etc.»

_Mémoires de Conrart_, tom. 48, p. 254, de la deuxième série de

la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_.

Il arriva une fois une aventure qui chatouilla bien sa vanité. Je ne

sais quel homme qui se disoit être à un grand seigneur des Pays-Bas, le

vint prier de vouloir bien prendre la peine de faire trois stances,

l'une sur le bleu, l'autre sur le vert, et la dernière sur le jaune; que

ce seigneur étoit amoureux, et qu'ayant ouï parler de M. de Scudéry

comme de l'un des premiers auteurs de la cour de France, il l'avoit

dépêché exprès en poste pour lui demander cette grâce. «Mais ne veut-il

que trois stances? dit Scudéry.--Non, rien que trois.--Hé! qu'il me

permette d'en faire deux sur chaque couleur!--Non, monsieur, on n'en

veut que trois en tout.» Il les fit et les donna sans demander le nom de

celui pour qui il les avoit faites; peut-être étoit-ce une malice qu'on

lui faisoit.

Comme on imprimoit le septième livre de l'_Enéide travestie_ par un

provincial, quelqu'un envoya à Scudéry la feuille où, parlant de

Camille, après l'avoir faite bien furieuse, il disoit qu'elle étoit

digne d'avoir pour mari

Le grand monsieur de Scudéry.

Il le prit pour argent comptant, et il a dit depuis qu'il avoit refait

le carton, parce que cela étoit trop flatteur pour lui.

Quand M. le Prince sortit de prison, Scudéry se fit beau un matin pour

l'aller voir; un de ses amis le reconnut comme il sortoit. «Où

allez-vous?--Je vais saluer M. le Prince.--Mais qu'avez-vous sous votre

chapeau?» C'étoit son bonnet. Madame d'Aiguillon lui donna un prieuré de

quatre mille livres de rente; mais le prieur, qui étoit par quelque

aventure tombé entre les mains des ennemis, sans qu'on le sût, revint au

bout de six mois; on le croyoit mort.

Il fut encore malheureux à _Alaric_, qui fut justement achevé quand la

Reine[333] eut fait son abdication.

[333] Christine de Suède.

Comme il s'étoit retiré à Granville, en Normandie, à cause d'une petite

intrigue pour M. le Prince, durant les troubles, feu madame de

L'Espinay-Piron, une veuve qualifiée du pays, passant par là, vit notre

auteur qui se promenoit; elle demanda qui il étoit; on le lui dit. A ce

nom de Scudéry, elle lui fait compliment et le mène chez elle. Une

vieille fille de ses parentes, appelée mademoiselle de Martinval[334],

qui étoit avec elle, s'enflamma du _Grand Georges_ et ils se marièrent;

mais c'étoit mettre un rien avec un autre rien. Il en a eu un garçon qui

est fort joli. C'est une des plus grandes _hableuses_ de France, et pour

de la cervelle, elle en a à peu près comme son époux; elle étoit un peu

parente de M. ou de madame de Saint-Aignan. Je croirois plutôt que c'est

de madame qui est sœur du président Bauquemare, originaire de

Rouen[335]. Voici ce qu'elle conte d'un placet que Scudéry fit au roi.

M. de Saint-Aignan, tourmenté par cette femme, pria le Roi que Scudéry

en personne lui présentât ce placet: on le fit appeler par trois fois;

enfin il fendit la presse, et dit au Roi que ce n'étoit pas tant pour

lui présenter son placet que pour avoir l'honneur d'approcher de Sa

Majesté..... «Je le crois, dit le Roi; je le crois, monsieur de

Scudéry.» Il prit le placet et le donna à M. le duc de Saint-Aignan pour

l'en faire ressouvenir; puis s'adressant à ce dernier: «Vous vous

ressemblez, lui dit-il, vous et M. de Scudéry, par la bravoure et par

les lettres.--Ah! Sire, répondit le duc, j'approche encore moins de sa

bravoure que de sa poésie.» M. de Turenne, qui entendit cela, se mit de

la conversation, et dit: «Je donnerois volontiers tout ce que j'ai fait

pour la retraite que fit M. de Scudéry au Pas de Suze.» Je voudrois

bien avoir vu ce placet; je pense que c'est une bonne chose. M. de

Saint-Aignan s'est tant empressé pour eux, qu'il lui a fait donner

quatre cents écus, comme bel esprit, et ils sont après à avoir quelque

pension sur un bénéfice pour leur fils. Un jour qu'ils avoient loué une

litière (c'est depuis peu, au carême de 1667) pour aller à

Saint-Germain, le mari, la femme et l'enfant, car le papa ne peut

souffrir le carrosse, le garçon du louager entendit de travers, et crut

que c'étoit à Saint-Germain qu'il les falloit aller quérir; de sorte que

la litière y alla et revint à vide, aux dépens du pauvre

_mâche-lauriers_[336]. Le petit garçon y fut pourtant; car, comme ils

attendoient la litière, une dame de leurs amies passa, qui prit cet

enfant. Il répondit joliment aux filles de la Reine, qui vouloient qu'il

dît laquelle étoit la plus belle. «Je n'en ferai rien, dit-il; pour une

que j'obligerois, j'en désobligerois cinq.» Au Roi même il répondit

plaisamment. Un peu après ce pauvre homme alla par malheur faire jouer

une pièce de théâtre appelée _le Grand Annibal_. Elle réussit si mal

qu'on lui pensa jeter des pommes, et on l'appelle en riant _le Grand

Animal_ de Scudéry, au lieu du _Grand Annibal_. Ses amis, ou plutôt ceux

de sa sœur, disent que cela vient d'une cabale de Corneille, qui étoit

bien aise que l'_Annibal_ de Scudéry eût un pire succès que son

_Attila_[337].

[334] Elle s'appeloit Marie-Françoise de Martin-Vast. On a d'elle

une correspondance avec Bussy-Rabutin, qui sembleroit devoir la

faire juger avec plus d'indulgence que Tallemant ne le fait ici.

Beauchamps, dans ses _Recherches sur les Théâtres de France_

(Paris, 1735, t. 2, p. 105), parle favorablement de madame de

Scudéry; il cite l'autorité de Segrais, mais il est douteux que

ce dernier en ait parlé. Ce qu'il dit, p. 49 de ses _Mémoires

anecdotes_, paroît devoir s'appliquer à _mademoiselle_ de

Scudéry, sœur de notre _matamore_ de comédie.

[335] Nicolas de Bauquemare, seigneur de Bourdeny, étoit

président aux requêtes du Palais à Paris. Il avoit épousé

Élisabeth Servien, sœur aînée d'Antoinette Servien, duchesse de

Saint-Aignan. (Voyez _Morery_, article _Servien_.)

[336] Comme Tallemant auroit appelé un âne, un _mâche-chardons_.

[337] _L'Annibal_, ou _le Grand Annibal_ de Scudéry, ne paroît

pas avoir été imprimé. Beauchamps a compris dans l'indication des

pièces de théâtre de cet auteur: _Annibal_, tragédie, 1631. Le

duc de La Vallière dit qu'on attribue à Scudéry une pièce sous ce

titre. Ici se présente une difficulté assez grave. Scudéry est

mort en 1667, l'année même de la représentation de l'_Attila_ de

P. Corneille; si l'anecdote est véritable, il faut qu'_Annibal_

ait été joué en 1667, presque en même temps qu'_Attila_. Il ne

faut pas s'arrêter du tout à la date donnée par Beauchamps.

Or, il faut dire quand mademoiselle de Scudéry a commencé à travailler,

elle a fait une partie des harangues des _Femmes illustres_ et tout

_l'Illustre Bassa_. D'abord elle trouva à propos, par modestie, ou à

cause de la réputation de son frère, car ce qu'il faisoit, quoique assez

méchant, se vendoit pourtant bien, de mettre ce qu'elle faisoit sous son

nom. Depuis, quand elle entreprit _Cyrus_, elle en usa de même, et

jusqu'ici elle ne change point pour _Clélie_.

Après La Serre, personne n'a fait de plus beaux titres de livres que

Scudéry: les _Discours politiques des Rois_; _Salomon instruisant le

Roi_; _le Grand Exemple_, etc.

Ce fou a eu les plus plaisantes jalousies du monde pour sa sœur; il

l'enfermoit quelque fois, et ne vouloit pas souffrir qu'on la vît. Elle

a eu une patience étrange, et j'ai de la peine à concevoir comment elle

a pu faire ce qu'elle a fait; car, quoique pour les aventures ce soit

peu de chose, il y a de la belle morale dans ses romans, et les passions

y sont bien touchées; je n'en vois pas même de mieux écrits, hors

quelques affectations[338]. Ceux qui la connoissoient un peu virent

bien, dès les premiers volumes de _Cyrus_, que Georges de Scudéry,

gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde, car il se qualifie toujours ainsi,

ne faisoit que la préface et les épîtres dédicatoires. La Calprenède le

lui dit une fois; en présence de sa sœur, et ils se fussent battus sans

elle; c'est pourquoi Furetière disoit qu'à la clef qu'on en a donnée, il

falloit ajouter: _M. de Scudéry, gouverneur_, etc.--_Mademoiselle, sa

sœur_.

[338] Au moment où Tallemant écrivoit, les ouvrages de madame de

La Fayette n'existoient point; _Zaïde_ et _la Princesse de

Clèves_ ne parurent, sous le nom de Segrais, que quelques années

plus tard.

Vous ne sauriez croire combien les dames sont aises d'être dans ses

romans, ou, pour mieux dire, qu'on y voie leurs portraits; car il n'y

faut chercher que le caractère des personnes, leurs actions n'y sont

point du tout. Il y en a pourtant qui s'en sont plaintes, comme madame

Tallemant, la maîtresse des requêtes, qui s'appelle _Cléocrite_[339]. La

comtesse de Fiesque dit là-dessus: «La voilà bien délicate; je la veux

bien être, moi.» Elle en fait une personne qui aime mieux avoir bien des

sots que peu d'honnêtes gens chez elle. Madame Cornuel, qu'elle nomme

_Zénocrite_, et à qui on ne fait épargner ni amis ni ennemis, s'en

plaignit à elle-même, à la promenade. «Madame, lui dit l'autre, avec son

ton de prédicateur, c'est que quand mon frère rencontre un caractère

d'esprit agréable, il s'en sert dans son histoire.» Madame Cornuel, pour

se venger, disoit que la Providence paroissoit en ce que Dieu avoit fait

suer de l'encre à mademoiselle de Scudéry, qui barbouilloit tant de

papier[340].

[339] Marie Du Puget de Montauron, femme de Gedéon Tallemant,

maître des requêtes. (_Voyez_ l'article de Montauron, père de

madame Tallemant, t. 5, p. 18 de ces _Mémoires_.)

[340] Mademoiselle de Scudéry étoit fort laide et très-noire.

Scudéry fut fait de l'Académie vers ce temps-là. Conrart, comme

secrétaire de l'Académie, recueille tous les complimens des réceptions.

Scudéry lui envoya le sien, où il y avoit cent fanfaronnades, et

quelques jours après il lui écrivit qu'il le prioit d'ajouter ces trois

lignes en un tel endroit: «L'Académie peut se dire à plus juste titre

_Porphyrogénète_[341] que les empereurs d'Orient, puisqu'elle est née de

la pourpre des cardinaux, des rois et des chanceliers.»

[341] Né dans la pourpre. (T.)

Scudéry ayant vu le privilége de l'_Histoire de l'Académie_ où M. Conrat

se fût bien passé de parler de P. Pellisson, premier président de

Chambéry, bisaïeul de l'auteur, dit: «Voilà un drôle de privilége.»

Cependant il renvoya celui d'_Alaric_ à M. Conrart, et lui manda que ce

n'étoient pas là des priviléges comme il en faisoit pour ses amis. Il le

fallut donc amplifier, louer Scudéry de grand guerrier, et louer aussi

la reine de Suède.

Or, quand Pellisson fit l'_Histoire de l'Académie_, Scudéry se plaignit

fort de ce qu'il ne lui avoit pas fait un éloge. Il commençoit à faire

amitié avec mademoiselle de Scudéry, qu'il avoit vue cent fois chez

Conrart, son ami. Cette brouillerie fut cause qu'il n'osa aller la voir:

il arriva encore un accident; car M. de Grasse (_Godeau_) donnant à

dîner à la demoiselle, à Conrart et à quelques autres, Conrart trouva

Pellisson en chemin, et l'y mena. Le lendemain le petit prélat, qui

n'étoit point averti, rencontre Scudéry à l'hôtel de Rambouillet, et lui

dit, entre autre choses, que mademoiselle sa sœur avoit amené M.

Pellisson dîner chez lui, et lui dit mille biens de ce garçon. Le soir

Scudéry pensa manger sa sœur.

Quand Scudéry corrigeoit les épreuves des romans de sa sœur, car par

grimace il faut bien que ce soit lui, s'il reconnoissoit quelqu'un,

d'un trait de plume aussitôt il le défiguroit, et de blond le faisoit

noir. Un Gascon l'ayant rencontré je ne sais où, croyant que

mademoiselle de Scudéry étoit sa femme, lui alla dire familièrement: «Hé

donc! mademoiselle votre femme que fera-t-elle après le _Cyrus_?»

Il y a un plumassier dans la rue Saint-Honoré qui a pris pour enseigne

_le Grand Cyrus_, et l'a fait habiller comme le maréchal d'Hocquincourt.

Il prit un chagrin à ce visionnaire; il se retira chez lui, et ne

vouloit voir personne; il écrivoit _du Marais_, et signoit _l'Homme du

Désert_.

Cette carte de Tendre, que M. Chapelain fut d'avis de mettre dans la

_Clélie_, fut faite par mademoiselle de Scudéry, sur ce qu'elle disoit à

Pellisson qu'il n'étoit pas encore prêt d'être mis au nombre de _ses

tendres amis_. Je doute que ce soit trop bien parler.

La plupart des dames de la cabale de mademoiselle de Scudéry, qu'on

appela depuis _le Samedi_, n'étoient pas autrement jolies: mon frère,

l'abbé[342], fit cette épigramme contre elles:

Ces dames ont l'esprit très-pur,

Ont de la douceur à revendre.

Pour elles on a le cœur tendre,

Et jamais on n'eut rien de dur.

[342] François Tallemant, abbé du Val-Chrestien, frère de

l'auteur. (_Voyez_ plus haut son article, p. 65.)

Pellisson fait un recueil où il met toutes leurs lettres et tous

les vers sans rien corriger. J'en tire ce qu'il y a de meilleur:

Cela s'appelle _les Chroniques du Samedi_[343].

[343] Il existe encore un échantillon de ces ridicules

Chroniques. On trouve dans les manuscrits de Conrart, conservés à

la bibliothèque de l'Arsenal, no 151, in-4º, _la Journée des

madrigaux, Fragment tiré des Chroniques du Samedi_. La Monnoie

déploroit la perte de cette pièce dans une note du _Ménagiana_

(t. 2, p. 331 de l'édition de 1715). Il l'auroit moins regrettée

s'il avoit pu lire cette fade _Chronique_.

On peut dire que mademoiselle de Scudéry a autant introduit de méchantes

façons de parler que personne ait fait il y a long-temps; elle est

encore cause de cette sotte mode de faire des portraits, qui commencent

à ennuyer furieusement les gens (1668)[344].

[344] Le Recueil de ces portraits a été imprimé en petit nombre

en 1659, et réimprimé par Sercy en 1662. On en a réuni les plus

saillants dans le septième volume de l'édition des _Mémoires de

mademoiselle de Montpensier_. (Londres, 1746, petit in-12.)

Madame de Longueville n'ayant rien de meilleur à leur donner, leur

envoya de son exil son portrait avec un cercle de diamants; il pouvoit

valoir douze cents écus. Les livres de cette fille se vendent fort bien:

elle en tiroit beaucoup, mais son frère s'amusoit à acheter des tulipes.

Enfin Dieu l'en délivra; il s'avisa de cabaler pour M. le Prince, et fut

contraint de se sauver en Normandie. Comme il alloit chercher un

gentilhomme qui faisoit admirablement bien des papillons de miniature,

il trouva qu'on l'enterroit; mais en volant[345] le papillon, il attrapa

une femme; car une demoiselle romanesque, qui mouroit d'envie de

travailler à un roman, croyant que c'étoit lui qui les faisoit,

l'épousa. Ils sont chez une tante qui les nourrit: elle est mal avec ses

enfants; je ne sais comment cette tante n'a point fait rompre le

mariage. Il vint ici il y a un an, mais sa sœur lui déclara qu'il n'y

avoit qu'un lit dans la maison, et il s'en retourna.

[345] _En volant_, en courant après; expression tirée de la

chasse au vol.

Scudéry vint à Paris au commencement de 1660 pour y faire imprimer un

roman en une douzaine de volumes. C'est une paraphrase des guerres

civiles de Grenade, une ridicule chose. Il a eu peur que l'on ne crût

trop long-temps qu'il avoit fait _Cyrus_ et _Clélie_; sa femme a eu une

peine étrange à s'en désabuser: il le lui a fallu dire gros comme le

bras.

Mademoiselle de Scudéry est plus considérée que jamais; on lui a envoyé

quelques présents sans dire de la part de qui ils venoient. On l'a

pourtant découvert. Madame de Caen[346], fille de feue madame de

Montbazon, lui envoya une montre, M. de Montausier de quoi faire une

robe, et madame Du Plessis-Guénégaud, le meuble d'une petite salle. On

laissoit tout cela de grand matin à sa servante. Cette fille étoit

persuadée de Sarrazin, et croyoit assez mal à propos qu'il feroit

beaucoup pour elle; c'étoit un chien de Normand, qui avoit été dix ans

sans la voir; il y retourna quand il vint ici pour négocier le mariage

de son maître[347]. Cette vision est cause que Pellisson l'a tant prôné

dans cette préface[348]. Elle l'appelle _Amilcar_ dans la _Clélie_[349].

Pellisson est son grand gouverneur; ce garçon a toujours quelque amour à

la platonique. Il s'éprit pour Sapho, car on l'appelle ainsi dans

toutes les galanteries qui se font, depuis qu'elle fit son caractère en

quelque sorte dans l'histoire de cette poètesse, dans un des livres de

_Cyrus_. Il lui a rendu tous les devoirs et toutes les marques d'amitié

possibles, et que par la suite il se trouve qu'ils se sont fait valoir

tous deux; car, chez elle, il fit connoissance avec madame Du

Plessis-Bellière[350]. Cette madame Du Plessis, ayant fait donner

quelque chose par son parent à mademoiselle de Scudéry, Pellisson fit

une pièce en petits vers qu'il appeloit le _Remercîment du siècle à M.

le surintendant Fouquet_. Cela plut au surintendant; il fit quelque

chose pour Pellisson; Pellisson lui fait encore un plus grand

_remercîment_; et enfin le surintendant l'employa à faire toutes ses

dépêches, et, quand il en parle, il dit: «M. Pellisson m'a fait

l'honneur de se donner à moi.» La Calprenède, qui a de la jalousie du

succès de _Clélie_, dit assez plaisamment: «M. le prince Pellisson me

tond dans ce livre. Pour moi, je ne vais point chercher mes héros dans

la rue Quinquempoix[351].» Il est vrai que ce n'est pas une chose fort

judicieuse que de prendre le caractère des gens qui ne sont pas trop

bien bâtis pour l'adapter à des consuls romains[352] et à des princes;

cela choque et ne choqueroit point, si on ne le savoit point; mais si on

ne le savoit point, cela ne seroit pas utile à Sapho. Ma foi, elle a

besoin de mettre toutes pierres en œuvre; quand j'y pense bien, je le

lui pardonne.

[346] Marie-Éléonore de Rohan, abbesse de la Trinité de Caen,

puis de Malnoue, sœur de la célèbre duchesse de Chevreuse.

[347] Le mariage du prince de Conti avec Anne-Marie Martinozzi,

nièce du cardinal Mazarin. Ce mariage eut lieu au mois de février

1654.

[348] La préface des _OEuvres de Sarrazin_; Courbé, 1656.

[349] Sarrazin étoit aussi appelé _Polyandre_, dans la société de

mademoiselle de Scudéry.

[350] Suzanne de Bruc, femme de Jacques de Rougé, seigneur Du

Plessis-Bellière. Elle a été enveloppée dans la disgrâce du

surintendant Fouquet. L'un des éditeurs a publié une lettre de

cette dame dans une note des _Mémoires de Conrart_. (Collection

des Mémoires relatifs à l'histoire de France, 2e série, t. 48, p.

259.)

[351] On l'appelle aussi _la rue des Cocus_. (T.)--Tallemant

auroit dû nous dire le motif de cette burlesque dénomination.

[352] Pellisson, c'est _Herminius_. (T.)--On le désignoit aussi

sous le nom d'_Acante_. (_Voyez_ sur ces noms de roman la note de

la p. 425 du tome 2.)

Mademoiselle Robineau, une fille déjà âgée[353] (c'est _Doralise_ dans

_Cyrus_), dit que Herminius et Sapho, c'est le _concile_, ce qu'ils

ont résolu est immuable; ils traitent d'impertinents tout le reste du

monde. Vous voyez bien qu'il y a un peu de jalousie.

[353] Cette demoiselle Robineau étoit l'objet des attentions de

Chapelain. Dans une lettre adressée à mademoiselle de Scudéry, le

14 juillet 1641, dont l'original appartient à M. Monmerqué,

Chapelain parle avec un sentiment de jalousie de l'amitié de

mademoiselle Robineau pour madame Arragonnais.

«Je ne vais jamais pour lui rendre mes devoirs, écrivoit-il, que

je ne la trouve, ou aux champs en sa compagnie, ou sortie avec

elle pour la promenade, ou pour quelque dévotion. Cela vous fera

connoître, en passant, mademoiselle, qu'il n'y a pas grande

intelligence entre nous, et que si, par hasard, il y avoit de

l'affection, ce seroit tout d'un côté et rien de l'autre.» Dans

une lettre du 25 avril 1653, dont la copie, de la main de Conrart,

existe dans le manuscrit de l'Arsenal, no 1517, page 43,

mademoiselle de Scudéry fait à Chapelain des reproches de ce qu'il

a remercié mademoiselle Robineau d'oiseaux de paradis, dont il

avoit l'obligation à madame Arragonnais. Cette dernière se nommoit

Marie Le Gendre, et son mari Antoine. Leur fille Marie Arragonnais

épousa Michel d'Aligre, conseiller au Parlement, fils d'Etienne

d'Aligre, chancelier de France. La mère s'appeloit, dans cette

société, _la princesse Philoxène_, et la fille _Télamire_.

Quand mademoiselle d'Arpajon[354] se fit Carmélite, mademoiselle Sapho

s'avisa de lui écrire une grande lettre pour l'en retirer; cette belle

épître n'eût peut-être pas persuadé une jeune fille, et celle-là avoit

trente ans, car elle ne lui parloit que des divertissements qu'elle

perdroit. La Reine alla ce jour-là aux Carmélites; les religieuses

vouloient lui montrer cette lettre, et, en effet, sans Moissy, qui y

prêchoit ce jour-là, elles l'eussent fait; car Sapho avoit grand tort

d'écrire comme cela en une religion où l'on ne reçoit point de lettres

que les supérieures ne les aient lues. Déjà les Carmélites et les autres

dévots et dévotes lui en veulent, parce qu'à leur goût c'est elle qui

établit la galanterie, car les _Cartes de Tendre_, etc., et les

portraits ne viennent que de ses livres; et combien de femmes ont eu

l'ambition d'y avoir un caractère; d'ailleurs, disent-ils, cela est

moins pardonnable à une fille qu'à un homme.

[354] Jacqueline d'Arpajon, religieuse carmélite au couvent de la

rue Saint-Jacques, à Paris.

Sapho avoit pris le samedi pour demeurer au logis, afin de recevoir ses

amis et ses amies. M. Chapelain et autres y menèrent des gens ramassés

de tous côtés, et je ne pense pas que cela dure plus long-temps. Il y

avoit autrefois des personnes de qualité, comme mademoiselle d'Arpajon

et madame de Saint-Ange; mais l'une s'est mise en religion, et l'autre

la voit bien encore, mais c'est plutôt un autre jour que le samedi.

Sapho a été fort en colère de ce que Furetière, dans _la Guerre du

Galimatias_[355], l'a appelée _la Pucelle du Marais_, a dit qu'Augustin

Courbé étoit infirmier, et a imprimé qu'elle avoit fait les romans que

son frère s'attribuoit[356]. Conrart, qui avoit vu cela, ne fit point

d'instance de le faire changer, car la cabale est fort démanchée; il ne

va plus guère de gens chez lui. Un homme lui dit une fois: «Au moins à

cette heure peut-on parler à vous, car il n'y a plus tant de foule?»

Conrart ne le trouva nullement bon, et dit: «C'est que cela

m'incommodoit.» La vérité est que Chapelain et M. de Montausier sont

quasi les seuls constants[357].

[355] Tallemant désigne, par cette expression, la satire de

Furetière, intitulée: _Nouvelle allégorique_, ou _Histoire des

derniers troubles arrivés au royaume d'Éloquence_; Paris, 1658,

in-8º. Le fond de cette allégorie est la guerre déclarée par

_Galimatias_, assisté de _Phébus_, son fils aîné, à la reine

_Éloquence_.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 17 / 25 段