Une fois que le printemps fut fort froid, Vaugelé disoit: «Ce temps-là

empêche toutes les belles productions.--En effet, dit madame Nolet, les

arbres ne fleurissent point.--J'entends parler, dit-il gravement, des

productions de l'esprit.» Autrefois lui et Cotin[298] apprenoient par

cœur des reparties pour se faire valoir l'un l'autre dans les

compagnies où ils alloient. Ce Cotin est un bon _Phébus_. Une fois en

prêchant, du temps que le cardinal de Richelieu avoit si fort la comédie

en tête, il dit: «Quand Jésus-Christ acheva sur le théâtre de la croix

la pièce de notre salut, etc.» Un an après, quelqu'un reparla à Vaugelé

de cette madame de Lanquetot: «Voire, dit-il, elle est grosse des

œuvres de l'abbé Du Tot; ils vont déclarer leur mariage.» Cela fut

rapporté à cette femme, qui ne voulut plus souffrir l'abbé Du Tot. Un

jour il y alla qu'il s'étoit fait saigner: «Dites-lui que je ne

l'importunerai plus.» Elle ne le voulut pas laisser entrer. Il étoit en

chaise et sans laquais; il se fait porter aux Carmes déchaussés, puis un

peu plus loin. «J'attends quelqu'un, allez-vous-en dîner.» Après il

défait sa ligature. Les porteurs le trouvèrent tout en sang, et ils le

portent vite chez lui: ce n'étoit pas loin. Son valet-de-chambre eut

l'esprit d'aller prier une dame des amies de madame de Lanquetot de lui

venir commander de sa part de ne pas mourir. Depuis, cette femme fut

touchée, puis elle s'en repentit; enfin, la grande dépense la charmant,

elle épousa l'été dernier Des Bordes-Groüyn, homme veuf, fils du maître

de _la Pomme de Pin_, cabaret auprès du Palais; il est fort riche.

[298] Charles Cotin, aumônier du Roi, membre de l'Académie

françoise, mort en 1682. Il est beaucoup plus connu par les

satires de Boileau que par ses ouvrages, recherchés seulement par

quelques curieux.

LE PETIT SCARRON[299].

Le petit Scarron, qui s'est surnommé lui-même _cul-de-jatte_, est fils

de Paul Scarron, conseiller à la Grand'Chambre, qu'on appeloit Scarron,

l'_Apôtre_, parce qu'il citoit toujours saint Paul. C'étoit un original

que ce bonhomme, comme on voit dans le factum burlesque[300] que le

petit Scarron a fait contre sa belle-mère[301], qui est, peut-être, la

meilleure pièce qu'il ait faite en prose. Le petit Scarron a toujours eu

de l'inclination à la poésie; il dansoit des ballets et étoit de la plus

belle humeur du monde, quand un charlatan, voulant le guérir d'une

maladie de garçon, lui donna une drogue qui le rendit perclus de tous

ses membres, à la langue près et quelque autre partie que vous entendez

bien; au moins par la suite, vous verrez qu'il y a lieu de le

croire[302]. Il est depuis cela dans une chaise, couverte par le

dessus, et il n'a de mouvement libre que celui des doigts, dont il tient

un petit bâton pour se gratter; vous pouvez croire qu'il n'est pas

autrement ajusté en galant. Cela ne l'empêche pas de bouffonner,

quoiqu'il ne soit quasi jamais sans douleur, et c'est peut-être une des

merveilles de notre siècle, qu'un homme en cet état-là et pauvre puisse

rire comme il fait[303]: il a fait pis, car il s'est marié. Il disoit à

Girault[304], à qui il a donné une prébende du Mans, qu'il avoit:

«Trouvez-moi une femme qui se soit mal gouvernée, afin que je la puisse

appeler p....., sans qu'elle s'en plaigne.» Girault lui enseigna un jour

la demoiselle[305] de la mère de madame de La Fayette. Cette fille avoit

eu un enfant et n'avoit jamais voulu poursuivre un écuyer qui le lui

avoit fait; mais notre homme n'en fit que rire. Depuis il traita avec

Girault de sa prébende, et, dans la pensée d'aller en Amérique, où il

croyoit rétablir sa santé, il épousa une jeune fille de treize ans,

fille d'un fils[306] de d'Aubigny l'historien; ce d'Aubigny, sieur de

Surimeau[307], tua sa femme pour sa vie scandaleuse. Cet homme, pour

s'être marié contre le gré de son père, fut déshérité; il alla aux

Indes, ne sachant que faire, et je pense que cette fille y est née[308]:

pour le voir, il fallut qu'elle se baissât jusqu'à se mettre à genoux.

Il changea d'avis et n'alla point dans l'Amérique; cela lui coûta trois

mille livres qu'il avoit mises dans la société, et voyant que la chose

alloit mal, il disoit une fois à sa femme: «Avant que nous fussions ce

que nous sommes, qui n'est pas grand'chose, etc.»

[299] Paul Scarron, né à Paris vers 1610, mort à Paris en 1660.

[300] _Factum, ou Requête, ou tout ce qu'il vous plaira, par Paul

Scarron, doyen des malades de France_, etc., dans les _OEuvres de

Scarron_; Paris, Bastien, 1786, t. 1, p. 119.

[301] Françoise de Plaix, seconde femme du père de Scarron.

[302] On donne ordinairement une autre cause à la maladie de

Scarron. On a dit qu'à la suite d'une mascarade, au Mans, où il

étoit chanoine, Scarron, poursuivi par la populace, se jeta dans

les eaux glacées de la Sarthe, et qu'il y fut atteint d'une

paralysie, dont il n'a jamais guéri. Dans l'_Histoire de Scarron

et de ses ouvrages_, qui est en tête des _OEuvres_, il est dit

qu'une _lymphe âcre_ se jeta sur ses nerfs, et se joua de tout le

savoir des médecins. (Voyez les _Mémoires de madame de

Maintenon_, par La Beaumelle; Amsterdam, 1755, t. 1, p. 131.)

[303] Par amitié, tout gueux qu'il étoit, il avoit assisté

Céleste de Palaiseau, fille de qualité qui perdit son procès

contre Roger, qui lui avoit fait un enfant; il la logea jusqu'à

ce qu'elle se fût retirée dans un couvent. (T.)--Segrais dit que

Scarron avoit aimé cette demoiselle; elle s'étoit retirée dans le

couvent de la Conception, où elle avoit placé les quarante mille

livres à elle donnés par le gentilhomme qui l'avoit trompée. Ce

couvent fit banqueroute, et Scarron retira chez lui mademoiselle

de Palaiseau. (_Mémoires anecdotes de Segrais_, p. 148, édition

de 1723.)

[304] L'abbé Girault étoit le valet-de-chambre et le _factotum_

de Ménage. (_Mémoires anecdotes de Segrais_, p. 149; _Lettre de

madame de Sévigné à Ménage_, du 1er octobre 1654, et plus haut,

t. 4, p. 137 de ces Mémoires.)

[305] La demoiselle de compagnie de madame de La Vergne, mère de

madame de Lafayette. Cette dame avoit épousé, en secondes noces,

au mois de janvier 1651, le chevalier de Sévigné, oncle du mari

de Marie de Rabutin-Chantal. (_Muse historique_ de Loret, t. 2,

p. 2.)

[306] Constans d'Aubigné, baron de Surimeau, en Poitou. Il se

maria à La Rochelle sans le consentement de son père, au mois de

septembre 1608, avec Anne Marchant, veuve de Jean Couraut, baron

de Chatelaillon.

[307] D'Aubigné dit, dans ses Mémoires: «Ce misérable........

s'étant d'abord adonné au jeu et à l'ivrognerie à Sedan, où je

l'avois envoyé aux Académies, et s'étant ensuite dégoûté de

l'étude, acheva de se perdre entièrement dans les _musicos_

d'Hollande, parmi les filles de joie. Ensuite, revenu qu'il fut

en France, il se maria sans mon consentement à une malheureuse

qu'il a depuis tuée.» (_Mémoires de Théodore Agrippa d'Aubigné_;

Amsterdam, 1731, p. 212.)

[308] Françoise d'Aubigné, femme de Scarron, qui étoit destinée à

jouer un si grand rôle sous le nom de Maintenon, naquit dans la

prison de Niort, le 27 novembre 1635. Son père s'étoit remarié au

mois de décembre 1627, avec Jeanne de Cardillac, fille du

gouverneur du château Trompette. Les actes des deux mariages de

Constans d'Aubigné, et l'acte de naissance de Françoise d'Aubigné

ont été publiés à la suite des _Mémoires de Maintenon_, édition

d'Amsterdam, 1756.

Il disoit qu'il s'étoit marié pour avoir compagnie, qu'autrement on ne

le viendroit point voir. En effet, sa femme est devenue fort aimable. Il

a dit aussi qu'il croyoit en se mariant faire révoquer la dotation qu'il

fit de son bien à ses parents; mais il faut donc que quelqu'un fasse

des enfants à sa femme. Or, depuis, il a trouvé moyen de retirer le tout

ou partie du bien qu'il avoit donné à ses parents; il y avoit à cela une

métairie auprès d'Amboise; il en parle à M. Nublé, avocat, homme

d'esprit et de probité, de qui il disoit en une épître au feu premier

président de Bellièvre: «Je ne vous connois point, mais M. de Nublé,

_quo non Catonior alter_, m'a dit tant de bien de vous[309], etc.»

Scarron lui dit qu'il estimoit cet héritage quatre mille écus, mais que

ses parents ne lui en vouloient donner que trois. Nublé dit qu'il le

vouloit bien, sa vue dessus[310]. Il va au pays aux vacations; on lui

dit que ce bien-là valoit bien cinq mille écus; il fait mettre cinq

mille écus dans le contrat au lieu de quatre. Les parents, qui n'en

vouloient donner que trois, l'ont retiré par retrait lignager[311].

[309] Ce passage se trouve dans l'_Épître dédicatoire_ du Recueil

des _OEuvres_ de Scarron, publié en 1645, in-4º. (Cette pièce a

été réimprimée dans l'édition Bastien, t. 1, p. 149.) Louis

Nublé, avocat distingué, étoit d'Amboise; il mourut à Paris en

1686. _Voyez_ la note sur Nublé, t. 5 de ces Mémoires, p. 56.

[310] C'est-à-dire après l'avoir vue.

[311] On voit par là que l'auteur de l'_Histoire de Scarron et de

ses ouvrages_, réimprimée en tête de l'édition _Bastien_, a été

mal informé quand il a dit que Nublé devint acquéreur de la

métairie de Scarron à un prix supérieur à l'estimation. L'action

de Nublé n'en est pas moins belle, mais les parents de Scarron en

empêchèrent l'effet, en exerçant le droit que leur donnoient les

coutumes.

Madame Scarron a dit à ceux qui lui demandoient pourquoi elle avoit

épousé cet homme: «J'ai mieux aimé l'épouser qu'un couvent.» Elle étoit

chez madame de Neuillan, mère de madame de Navailles, qui, quoique sa

parente, la laissoit toute nue. L'avarice de cette vieille étoit telle

que, pour tout feu dans sa chambre, il n'y avoit qu'un brasier[312]: on

se chauffoit à l'entour. Scarron, logé en même logis, offrit de donner

quelque chose pour faire cette petite d'Aubigny religieuse; enfin il

s'avisa de l'épouser. Un jour donc il lui dit: «Mademoiselle, je ne veux

plus vous rien donner pour vous cloîtrer.» Elle fit un grand cri.

«Attendez, c'est que je vous veux épouser: mes gens me font enrager,

etc.» Elle n'avoit rien: ses cousins d'Aubigny se mirent en pension chez

elle[313]. Depuis, le procureur général Fouquet, qui est aussi

surintendant, et qui aime les vers burlesques, a donné une pension à

Scarron[314]. Quelquefois il lui échappe de plaisantes choses; mais ce

n'est pas souvent. Il veut toujours être plaisant, et c'est le moyen de

ne l'être guère.

[312] Le _brasier_ étoit un vaisseau de métal, large et plat,

dans lequel on mettoit de la braise allumée. (_Dict. de

Trévoux._)

[313] Ce fait est inexact, outre qu'il seroit invraisemblable.

Françoise d'Aubigné n'avoit que son frère pour parent de son nom.

[314] Fouquet, dit La Beaumelle, donna, en 1653, une pension de

seize cents livres à Scarron, qui en a remercié son bienfaiteur

dans des vers plus délicats qu'à lui semble n'appartenir.

Muses, ne pleurez plus l'absence du Mécène

Qui vous rendoit si doux les rivages de Seine.

Fouquet est revenu. . . . . . . . .

Notre changeante cour, seule arbitre des modes,

Traita les beaux esprits de pédants, d'incommodes,

Les beaux vers de chansons, les rimeurs d'artisans,

Et votre art méprisé n'ont plus de partisans.

Mais fûtes-vous jamais de Fouquet méprisées?

Entre ceux qui vous ont toujours favorisées,

Qui de fréquents bienfaits vous comble comme lui?

Il est de vos enfants l'espérance et l'appui;

Et quand ces malheureux, pressés de l'indigence,

Offrent leur marchandise à sa magnificence,

En la même monnoie il pourroit la payer,

Leur rendant vers pour vers et papier pour papier;

Car habile en votre art comme aux grandes affaires,

Il sait de votre mont les plus secrets mystères.

Mais qui de notre France exerce la bonté

Avec plus de largesse et moins de vanité?

Et ce n'est pas sans choix qu'il répand ce qu'il donne,

Il sait par le mérite estimer la personne;

Et peu dans le haut rang où sa vertu l'a mis,

Ont mieux que lui su faire et choisir des amis.

(_Vers sur le retour de M. Fouquet_, _OEuvres_, t. 7, p. 125.)

Il fait des comédies, des nouvelles, des gazettes burlesques, enfin tout

ce dont il croit tirer de l'argent. Dans une gazette burlesque, il

s'avisa de mettre qu'un homme sans nom étoit arrivé le samedi, s'étoit

habillé à la friperie, et le vendredi s'étoit marié; qu'il pouvoit dire:

_Veni, vidi, vici_; mais qu'on ne savoit si la victoire avoit été

sanglante. Or, en ce même jour, La Fayette, toutes choses étant conclues

dès Limoges par son oncle qui en est évêque, étoit venu ici et avoit

épousé mademoiselle de La Vergne. Le lendemain, quelqu'un, pour rire,

dit que c'était La Fayette et sa maîtresse. Dans la gazette suivante,

Scarron s'excusa et en écrivit une grande lettre à Ménage, qui,

étourdiment, l'alla lire à mademoiselle de La Vergne, et il se trouva

qu'elle n'en avoit pas ouï parler[315].

[315] Nous avons cherché inutilement ces _Gazettes burlesques_

dans les _OEuvres de Scarron_. Madame de La Fayette s'est mariée

en 1655.

Il y a de plaisants endroits dans ses OEuvres, comme:

Ce n'est que maroquin perdu

Que les livres que l'on dédie.

Dans une épître dédicatoire au coadjuteur, il lui disoit: «Tenez-vous

bien, je m'en vais vous louer.» Il y a un proverbe qui dit: _Tenez-vous

bien, je m'en vais vous peindre_[316].

[316] Nous ne savons pas quel ouvrage Scarron dédia à l'abbé de

Retz dans les termes rapportés par Tallemant; mais l'épître

dédicatoire du _Roman-comique_ commence ainsi: _A coadjuteur,

c'est tout dire. Oui, monseigneur, votre nom seul porte avec soi

tous les titres et tous les éloges que l'on peut donner aux

personnes les plus illustres de notre siècle_, etc.

Cependant, tout misérable qu'est Scarron, il a ses flatteurs, comme

Diogène avoit ses parasites; sa femme est bien venue partout; jusqu'ici

on croit qu'elle n'a point fait le saut. Scarron a souffert que beaucoup

de gens aient porté chez lui de quoi faire bonne chère. Une fois le

comte Du Lude, un peu brusquement, en voulut faire de même. Il mangea

bien avec le mari, mais la femme se tint dans sa chambre[317].

Villarceaux s'y attache, et le mari se moque de ceux qui ont voulu lui

en donner tout doucement quelque soupçon. Elle a de l'esprit; mais

l'applaudissement la perd: elle s'en fait bien accroire.

[317] Tallemant confirme le récit de madame de Caylus: «Elle

(madame de Scarron) passoit ses carêmes à manger un hareng au

bout de la table, et se retiroit aussitôt dans sa chambre, parce

qu'elle avoit compris qu'une conduite moins exacte et moins

austère, à l'âge où elle étoit, feroit que la licence de cette

jeunesse n'auroit plus de frein, et deviendroit préjudiciable à

sa réputation.» (_Souvenirs de madame de Caylus_, dans la

Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, deuxième

série, t. 66, p. 365.)

Scarron mourut vers l'automne de 1660[318]. Sa femme l'avoit fait

résoudre à se confesser, etc.; d'Elbène et le maréchal d'Albert lui

dirent qu'il moquoit; il se porta mieux; depuis il retomba et sauva les

apparences. Sa femme s'est retirée dans un couvent pour n'être à charge

à personne, quoique de bon cœur Franquetot, son amie[319], l'eût voulu

retirer chez elle; mais l'autre a considéré qu'elle n'est pas assez

accommodée pour cela. S'étant mise à la Charité des Femmes[320], vers la

Place-Royale, par le crédit de la maréchale d'Aumont[321], qui a une

chambre meublée qu'elle lui prêta, la maréchale d'Aumont lui envoya au

commencement tout ce dont elle avoit besoin, jusqu'à des habits; mais

elle le fit savoir à tant de gens, qu'enfin la veuve s'en lassa, et un

jour elle renvoya par une charrette le bois que la maréchale avoit fait

décharger dans la cour du couvent. Aussitôt que sa pension fut réglée,

elle paya. On saura qui lui en a donné l'argent. Les religieuses disent

qu'elle voit furieusement de gens, et que cela ne les accommode pas.

[318] Tous les biographes placent la mort de Scarron au 14

octobre 1660; cette époque est douteuse. Segrais dit: «Scarron

mourut au mois de juin 1660, pendant que j'étois au voyage du Roi

pour son mariage, et je n'en avois rien su. La première chose que

je fis à mon retour, ce fut de l'aller voir; mais quand j'arrivai

devant sa porte, je vis qu'on emportoit de chez lui la chaise sur

laquelle il étoit toujours assis, que l'on venoit de vendre à son

inventaire.» (_Mémoires anecdotes de Segrais_, p. 150, édition de

1723.)

[319] On ne connoissoit pas cette circonstance. Cette dame

Franquetot devoit être l'aïeule, ou la grand'tante de François de

Franquetot, créé duc de Coigny en 1747.

[320] C'est-à-dire au couvent des Hospitalières, dans le

cul-de-sac de ce nom, près de la Place-Royale.

[321] Tallemant commet ici une erreur. Il attribue à la maréchale

d'Aumont des services qui furent rendus à madame Scarron par la

maréchale d'Albret.

J'oubliois qu'elle fut ce printemps avec Ninon et Villarceaux dans le

Vexin, à une lieue de la maison de madame de Villarceaux, femme de leur

galant. Il sembloit qu'elle allât la morguer.

Depuis on a trouvé moyen de lui faire avoir une pension de la Reine-mère

de deux mille cinq cents ou trois mille livres[322]: elle vit de cela, a

une petite maison et s'habille modestement. Villarceaux y va toujours;

mais elle fait fort la prude, et cette année (1663), que tout le monde a

masqué, jusqu'à la Reine-mère, elle n'a pas laissé de dire qu'elle ne

concevoit comment une honnête femme pouvoit masquer.

[322] Cette pension n'étoit que de deux mille livres.

La Cardeau, fille de cette célèbre faiseuse de bouquets qui en

fournissoit autrefois à toute la cour, et qui est si connue par l'amour

qu'elle a pour les femmes, est devenue amoureuse d'elle. Elle a fait en

vérité tout ce qu'elle a pu pour avoir le prétexte d'y demeurer à

coucher, et enfin il y a quelques jours que madame Scarron, étant sur

des carreaux dans sa ruelle du lit avec un peu de colique, cette fille,

en entrant, se va coucher auprès d'elle et lui voulut mettre une grosse

bourse pleine de louis en l'embrassant. L'autre se lève et la chasse.

SCUDÉRY,[323] SA SOEUR[324],

ET MADAME DE SAINT-ANGE.

Scudéry, à ce qu'il dit, est originaire de Sicile, et son vrai nom est

Scuduri. Ses ancêtres passèrent en Provence, en suivant le parti des

princes de la maison d'Anjou. Son père s'attacha à l'amiral de

Villars[325], et, pour l'amour de lui, s'établit en Normandie. Ce

garçon-ci et sa sœur qui, jusqu'en 1655 (il y a trois ans[326]), a

toujours demeuré avec lui, n'avoient guère de bien. Il a eu, comme il se

vante, un régiment aux guerres de Piémont, avant la guerre déclarée

contre l'Espagne. Il s'amusa après à faire des pièces de théâtre: il

commença par _Ligdamon_[327] et _le Trompeur puni_[328], deux méchantes

pièces. Cependant il s'y étoit fait mettre en taille-douce avec un

buffle, et autour ces mots:

Et poète et guerrier,

Il aura du laurier.

[323] Georges de Scudéry, né au Havre vers 1601, mort à Paris le

14 mai 1667.

[324] Madelaine de Scudéry, née au Havre en 1607, morte à Paris

en 1671.

[325] André de Brancas, seigneur de Villars, gouverneur du Havre,

fut fait amiral par Henri IV, contre lequel il avoit défendu

Rouen, en 1592.

[326] Ainsi Tallemant écrivoit ceci en 1658.

[327] _Ligdamon et Lidias_, ou _la Ressemblance_, tragi-comédie

tirée de l'_Astrée_; Paris, 1631, in-8º.

[328] _Le Trompeur puni_, ou _l'Histoire septentrionale_,

tragi-comédie, tirée de l'_Astrée_ et de _Polexandre_; Paris,

1638, in-8º.

Quelqu'un malicieusement changea cela et dit qu'il falloit mettre:

Et poète et Gascon,

Il aura du bâton.

Il fit une préface sur Théophile, et il disoit qu'il n'y avoit eu, parmi

les morts ni parmi les vivants, personne de comparable à Théophile. «Et

s'il y avoit quelqu'un, ajoutoit-il, parmi ces derniers qui croie que

j'offense sa gloire imaginaire, pour lui montrer que je le crains aussi

peu que je l'estime, je veux qu'il sache que je m'appelle _de Scudéry_.»

En une autre rencontre il écrivit une lettre à la louange d'une pièce de

quelqu'un de ses amis; elle commençoit ainsi: «Si je me connois en vers,

et je pense m'y connoître, etc.» Et à la fin: «C'est mon ami, je le

soutiens; je le maintiens et je le signe _de Scudéry_.» Dans la préface

d'une pièce de théâtre, nommée _Arminius_[329], il met le catalogue de

tous ses ouvrages, et il ajoute qu'à moins que les puissances

souveraines le lui ordonnent, il ne veut plus travailler à l'avenir. En

une lettre à sa sœur, il mettoit: «Vous êtes mon seul réconfort dans le

débris de toute ma maison.» Sa sœur a plus d'esprit que lui, et est

tout autrement raisonnable; mais elle n'est guère moins vaine: elle dit

toujours: «Depuis le renversement de notre maison.» Vous diriez qu'elle

parle du bouleversement de l'empire grec. Pour de la beauté, il n'y en a

nulle; c'est une grande personne maigre et noire, et qui a le visage

fort long. Elle est prolixe en ses discours, et a un ton de voix de

_magister_ qui n'est nullement agréable. Elle m'a conté, qu'étant encore

fort jeune fille, un _D. Gabriel_, Feuillant, qui étoit son confesseur,

lui ôta un roman, où elle prenoit bien du plaisir, et lui dit: «Je vous

donnerai un livre qui vous sera plus utile.» Il se méprit, et, au lieu

de ce livre, il lui donna un autre roman: il y avoit trois marques à des

endroits qui n'étoient pas plus honnêtes que de raison. La première fois

que le moine revint, elle lui en fit la guerre. «Ah! dit-il, je l'ai ôté

à une personne; ces marques ne sont pas de moi.» Quelques jours après,

il lui rendit le premier roman, apparemment parce qu'il avoit eu le

loisir de le lire, et dit à la mère de mademoiselle de Scudéry que sa

fille avoit l'esprit trop bien fait pour se laisser gâter à de

semblables lectures. M. Sarrau, conseiller huguenot à Rouen (il l'a été

depuis à Paris), lui prêta ensuite les autres romans. Elle se plaint

fort de la fortune, et me conta un témoignage de leur malheur qui est

assez extraordinaire. Un de leurs amis étoit sur le point de leur faire

toucher dix mille écus d'une certaine affaire, et il n'avoit jamais

voulu dire par quel biais ni par quelles personnes. En ce temps-là ils

revenoient de Rouen; ils trouvèrent un homme de leur connoissance sur le

chemin, qui venoit de Paris. «Quelles nouvelles?--Rien, sinon qu'un tel

(c'étoit cet ami) a été tué d'un coup de tonnerre parmi un million de

gens qui se promenoient à la Tournelle.»

[329] _Arminius_, ou _les Frères ennemis_, tragi-comédie, Paris,

1643, in-4º.

Par le moyen de M. de Lisieux[330], au commencement de la

Régence, madame de Rambouillet fit avoir le gouvernement de

Notre-Dame-de-La-Garde de Marseille à Scudéry, et l'emporta sur Boyer,

qui l'avoit eu, et qui le redemandoit au cardinal Mazarin, à qui il

étoit. Quand il fut question d'en donner les expéditions, M. de Brienne

écrivit à madame de Rambouillet qu'il étoit de dangereuse conséquence de

donner ce gouvernement à un poète qui avoit fait des poésies pour

l'Hôtel de Bourgogne, et qui y avoit mis son nom; madame de Rambouillet

lui fit réponse qu'elle avoit trouvé que Scipion l'Africain avoit fait

des comédies, mais qu'à la vérité, on ne les avoit pas jouées à l'Hôtel

de Bourgogne. Après Scudéry eut ses expéditions. Il part donc pour aller

demeurer à Marseille, et cela ne se put faire sans bien des frais, car

il s'obstina à transporter bien des bagatelles, et tous les portraits

des illustres en poésie, depuis le père de Marot[331], jusqu'à Guillaume

Colletet; ces portraits lui avoient coûté; il s'amusoit ainsi à dépenser

son argent à des badineries. Sa sœur le suivit; elle eût bien fait de

le laisser aller; elle a dit pour ses raisons: «Je croyois que mon frère

seroit bien payé; d'ailleurs le peu que j'avois, il l'avoit dépensé.

J'ai eu tort de lui tout donner; mais on ne sait ces choses-là que

quand on les a expérimentées.»

[330] Philippe de Cospéan, évêque de Lizieux. (_Voyez_ son

article, t. 2, p. 338.)

[331] Jean Marot, père de Clément.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 16 / 25 段