de La Valette dans l'archevêché de Toulouse; je pense qu'il avoit été
son précepteur; et, après la mort de ce cardinal, il fut fait archevêque
de Toulouse[288]. Nous parlerons de lui dans les Mémoires de la Régence.
Ce prélat trouva moyen de faire son cadet conseiller au Grand-Conseil;
avec cette charge, il épousa mademoiselle Dalesso, sœur d'un conseiller
au Parlement; puis il se fit maître des requêtes. Son frère étant devenu
archevêque, lui donnoit beaucoup tous les ans. Au bout de quelques
années de mariage, sa femme meurt sans enfants, et, gagnée par des
cagots de moines, qui haïssoient l'archevêque de Toulouse, elle lui fit
tout du pis qu'elle put dans son testament. Il se remaria, durant le
blocus de Paris, avec la fille de feu Du Pré, maître des requêtes, et en
eut quarante mille écus, quoiqu'on dît qu'il devoit une bonne partie de
sa charge; mais je pense qu'on considéra son frère, qui alors étoit le
premier homme du clergé; d'ailleurs il n'étoit pas mal fait de sa
personne.
[288] Charles de Montchal. On a de lui des Mémoires publiés en
1718.
Comme s'il n'eût été prédestiné à n'épouser que des dévotes, la seconde
étoit encore pis que la première. De la maison de sa mère, elle en avoit
fait une espèce de couvent; elle n'appeloit ses servantes que _sœur_
Marie, _sœur_ Jeanne, etc. La cloche sonnoit aussi souvent que dans un
monastère, et l'on y avoit même ses heures de récréation; avec cela elle
communioit quatre fois la semaine[289]. Durant ses accordailles, quoique
Montchal se fût mis à genoux devant elle pour la prier de mettre un
ruban de couleur, il n'en put jamais venir à bout. Par grande débauche,
elle mit un ruban noir à ses moustaches[290]. Elle soutenoit que celles
qui avoient des boucles, des mouches et de la poudre, étoient damnées.
M. de Toulouse fit la noce, et ces dévots gâtèrent en un jour plus de
vivres qu'il n'en falloit pour faire subsister dix pauvres familles,
durant le siége. Quand il fallut se coucher, il y eut bien des
cérémonies. On eut grand soin de cacher le marié, car si elle l'eût vu,
elle n'eût jamais permis qu'on eût défait une épingle de sa coiffure: il
étoit sur une chaise de paille derrière un des battants de la cheminée,
car c'étoit une cheminée qui se fermoit l'été. On parla de la mettre au
lit. «Maman, dit-elle, il faut que je prie Dieu, et dedans la chapelle;
je suis en trop grand péril pour y manquer.» Notez que c'étoit une fille
de vingt ans. Pour aller à cette chapelle, il falloit passer par-devant
la cachette du marié; les femmes le couvrirent. Elle pria Dieu
longuement; lui cependant se déshabilla dans la ruelle du lit. Quand
elle fut revenue: «Ma fille, couchez-vous donc.--Maman, j'ai trop froid
aux pieds.» Elle se chauffe tout à son aise. Les femmes, lasses de
toutes ses grimaces, lui demandèrent si elle ne se vouloit jamais
coucher. «J'ai encore froid,» dit-elle. Enfin, quand Dieu voulut, on la
mit au lit. Elle n'y est pas plutôt, que voilà le marié qui s'y met
aussi. La pucelle fait un cri et se jette dans la place et lui après. La
mère parla des grosses dents, et la fit remettre au lit. Cette farouche
fut grosse au bout de trois semaines. Le mari, qui s'étoit déjà mal
trouvé des moines, tâcha de l'en débarrasser: elle eut quelque peine à
se conserver son grand directeur de conscience. Depuis il trouva moyen
de faire mettre ce moine en prison, car il gâtoit la mère et la fille:
elle en jeta feu et flamme, mais il fallut s'apaiser enfin.
[289] Un M. Robert, homme accommodé, en avoit fait de même et
encore pis; car, outre tout cela, ses enfants et ses valets
mangeoient tous en une même table, et chacun avoit sa portion
congrue. (T.)
[290] _Moustaches_, cheveux qu'on laissoit croître. «Les femmes
avoient des _moustaches_ bouclées qui leur pendoient le long des
joues jusque sur le sein. On faisoit la guerre aux servantes et
aux bourgeoises, quand elles portoient des moustaches comme des
demoiselles.» (_Dict. de Trévoux._)
MADAME DE MARANSIN.
Un gentilhomme de Normandie, nommé Sotteval, de la maison de Convert,
étoit riche, mais mauvais ménager. Sa femme se fit séparer de biens, et
elle-même dépensa plus de cent mille livres à plaider pour un méchant
ruisseau qu'un voisin avoit détourné de quatre pas, et qui pis est, elle
fit battre, contre ce gentilhomme et un de ses amis, deux fils qu'elle
avoit qui étoient ses seuls enfants. Ils en sortirent assez bien.
A propos de ces deux enfants, on conte une chose assez étrange. En
faisant un plant, elle dit: «Voilà un arbre pour mon aîné et un autre
pour mon cadet.» C'étoient deux petits enfants. L'arbre de l'aîné devint
bossu, mais il se conserva vert et vigoureux; l'autre devint beau, grand
et droit, mais il se sécha et mourut, et un petit surgeon demeura.
L'aîné, effectivement, eut la taille gâtée, mais il se porta bien du
reste. Le cadet, nommé Auderville, qui étoit bien fait, mourut de la
petite vérole trois mois après avoir épousé la fille unique d'une madame
de Blagny, et laissa sa femme grosse d'une petite fille. Ils étoient
tous de la religion. La mère morte, l'aîné, nommé Sotteval, se fait
catholique. La jeune veuve est recherchée de beaucoup de gens, et entre
autres d'un M. de Maransin, cadet du marquis de La Barre-Chivray,
d'Anjou, dont la grand'mère, appelée madame de Chasseguay, étoit voisine
de cette madame de Blagny, mère de cette jeune veuve. Justement huit
ans après la mort de son mari, madame d'Auderville meurt aussi de la
petite vérole, à l'âge de vingt-six ans. Voilà Sotteval tuteur. La
grand'mère, qui mouroit de peur qu'on ne fît sa petite fille catholique
et peut-être religieuse, ayant déjà été condamnée à la représenter, se
veut sauver en Angleterre. Dans ce voyage, elle pensa perdre celle pour
qui elle se donnoit tant de peine, car cette petite, en allant au
Mont-Saint-Michel, tomba dans l'une de ces lacunes[291], où l'eau
s'arrête quand la marée s'en retourne. Par curiosité, la grand'mère
avoit voulu passer par là. Ce ne fut pas tout; s'étant embarquées dans
la première barque qu'on rencontra, il se trouva que, pour avoir été
trop long-temps à l'air, elle fit eau au bout d'une heure. Les voilà
donc contraintes de relâcher et de s'en retourner à Blagny, car il y
avoit des gens sur la côte pour les prendre.
[291] On disoit alors _lacunes_, mais depuis long-temps on dit
_lagunes_.
En ce temps-là, Maransin s'engagea dans la recherche de cette petite.
Une demoiselle de madame de Chasseguay lui avoit écrit incontinent après
la mort de madame d'Auderville, qu'il devroit penser à la fille, au
défaut de la mère; mais personne ne le lui avoit conseillé parce que ce
n'étoit qu'un enfant de huit à neuf ans. Il alla donc à Lérida, avec son
frère qui commandoit l'artillerie, dont il étoit lieutenant-général;
c'étoit quand le comte d'Harcourt assiégeoit cette place. Au retour, il
s'offre à madame de Blagny, qui le reçoit volontiers; car vous diriez
qu'elle n'a cherché qu'à se décharger de sa petite-fille qui aura dix ou
douze mille livres de rente en fonds de terre, sans les cinq ou six
qu'elle lui destine; mais, comme vous verrez par la suite, c'étoit une
sotte qui prenoit un sot pour un galant homme. C'est un _dadais_ qui
n'avoit rien de bon que la jeunesse et la noblesse. Elle pouvoit se
mettre en lieu sûr, et, dans le temps, elle eût fait consentir le tuteur
même à la marier à une personne de la religion, et à un des meilleurs
partis, car, comme j'ai déjà dit, la petite fille étoit riche et de bon
lieu, et même elle étoit jolie. Dans le dessein de la donner à Maransin,
madame de Blagny part pour se retirer à Genève, par le conseil de ses
amis et des conseillers huguenots du parlement de Paris, qui lui
donnèrent avis qu'on lui ôteroit sa petite-fille. Elle fait semblant
d'aller chez une voisine. Sotteval est averti du dessein deux heures
après; il ne le voulut pas croire: il avoit dans sa tête qu'elle se
vouloit retirer en Angleterre. Elle a donc tout le loisir d'aller à La
Barre, en Anjou; de là, elle se fit accompagner par quarante
gentilshommes jusque vers Orléans. Maransin seul l'accompagna jusqu'à
Dijon: quelque temps après, il l'alla trouver à Genève et y fit
plusieurs voyages.
Bougis, dès-lors, maréchal-de-camp, comme Normand, eut avis de cette
héritière; il emploie Ruvigny, et trouve moyen d'avoir des lettres du
cardinal à madame de Blagny, par lesquelles Son Eminence promettoit à
cette femme sa protection, si elle vouloit revenir. Cependant Bougis
voltigeoit de Chambéry à Turin, et de Turin à Chambéry. La grand'mère,
avertie de cela, se tenoit sur ses gardes. Un gentilhomme de Normandie,
nommé Endreville, qui étoit un parti assez sortable, se mit aussi sur
les rangs; il envoya à Genève un gentilhomme des amis de madame de
Blagny, pour lui conseiller de se retirer en Suisse. Cet homme ne
s'expliqua pas bien; elle craignit que ce ne fût un homme gagné, et qui
étoit venu là pour les demander à la Seigneurie, comme des sujettes du
Roi. Elles partent: les voilà en Suisse. Elles y furent quelque temps
jusqu'à ce que la petite eut douze ans. Maransin l'épousa à Genève,
nonobstant plusieurs arrêts de défense, et sans articles ni contrat de
mariage. Depuis, il fit faire des articles, mais datés de huit jours
après la célébration du mariage, sans lui donner de douaire; mais
seulement un deuil à la mode du pays. Voilà un vrai _mariage de Jean des
Vignes_. On plaide. Le mariage est déclaré non valablement contracté, et
la grand'mère condamnée à six mille livres d'amende.
Depuis cet arrêt, Maransin fit venir un tireur d'armes, et tout le jour
ne faisoit autre chose qu'escrimer. La petite femme fut mise chez moi en
séquestre, car ma femme, qui se trouva par curiosité à l'audience,
s'offrit charitablement à la recevoir; tout le reste étoit suspect à
l'une ou à l'autre des parties. Enfin, le tuteur, pour de l'argent,
consentit à laisser recélébrer le mariage. La petite dame est devenue
grande et bien faite. Je ne sais si en son âme elle est fort satisfaite
du choix de sa grand'mère.
AMANTS DE DIFFÉRENTES ESPÈCES.
AMANTS MALHEUREUX.
Saugeon, gentilhomme de Saintonge, huguenot, étoit amoureux et aimé de
la sœur d'un de ses voisins, avec lequel il n'étoit pas bien. Ce frère
défendit à la fille, à une noce, de le prendre à danser: elle le prit.
Le voilà en fureur; il sort et l'emmène. Saugeon les suit, de peur qu'il
ne la maltraitât; ils se rencontrent; le frère va à lui le pistolet à la
main, tire et le manque. Saugeon tire dans le temps que la fille, qui
étoit à cheval aussi bien qu'eux, se mettoit entre deux pour les
séparer, et la blesse à mort[292]. Au bout de trois jours elle meurt,
et fait tout ce qu'il falloit faire à la décharge de Saugeon; lui, outré
de déplaisir, s'enferme dans sa maison, et est cinq ans sans voir
personne. Enfin une de ses parentes obtient de lui qu'il ira loger avec
elle; il y est sept ans, vivant en grande mélancolie; au bout de ce
temps-là, une nièce de cette parente vint demeurer avec elle, c'étoit
une fille folle et spirituelle...; il en devint amoureux insensiblement,
et se résolut à l'épouser. Elle avoit beaucoup d'estime pour lui, et fit
une chose assez extraordinaire avant que de consentir à l'épouser: c'est
qu'elle lui dit qu'en sa petite jeunesse elle avoit eu un enfant, qu'un
homme l'avoit trompée, mais que la chose étoit assez secrète.
«Cependant, ajouta-t-elle, je vous la dis, afin qu'un jour, si vous
veniez à la savoir, vous ne me haïssiez, au lieu que vous m'auriez
aimée.» Lui, voyant cette bonne foi, crut qu'effectivement il n'y avoit
point eu de sa faute, il l'épousa, et il a fait le meilleur ménage du
monde avec elle. Elle mourut plus de vingt ans devant lui. Il n'a pas ri
depuis le malheur qui lui arriva en se battant contre le frère de sa
maîtresse.
[292] Le manuscrit de Tallemant offre ici une variante que
l'auteur a supprimée: «Saugeon, gentilhomme saintongeois, étoit
amoureux et aimé de la sœur d'un de ses voisins avec qui il
n'étoit pas bien. Un jour que Saugeon venoit de parler à sa
maîtresse, le frère arrive, et sut ce qui s'étoit passé. En
colère, il oblige sa sœur à monter en croupe derrière lui, en
lui disant qu'il vouloit qu'elle vît châtier son amant en sa
présence. Il eut bientôt attrapé Saugeon qui ne savoit pas qu'on
courût après lui. Il lui crie de se défendre; Saugeon refuse de
se battre; l'autre le presse; il fallut mettre l'épée à la main;
il ne pouvoit se sauver, car il n'avoit qu'un bidet, et l'autre
étoit monté à l'avantage. Ils se battent; le pauvre Saugeon lui
porte un si grand coup qu'il le perce et tue sa maîtresse qui
étoit derrière lui. Depuis cela il n'a ri jour de sa vie. Il se
maria pourtant quelques années après.»
Ayant changé de religion, et voulant rendre raison de son changement, il
fit d'assez ridicules petits livres en papier bleu. Ce fut lui qui mena
M. de La Leu voir cette religieuse à Saint-Denis[293]. Le cardinal de
Richelieu acheta la terre de Saugeon, car cet homme-ci ne fut pas trop
bon ménager. Madame d'Aiguillon le mit depuis auprès du duc de
Richelieu, au Havre, dont il étoit lieutenant sous lui; après elle l'en
ôta par quelque soupçon. De dépit, il se fit ensuite Père de l'Oratoire.
Madame de Saugeon, dame d'atour de Madame, est sa fille; car de fille
d'honneur elle fut faite dame d'atour.
[293] Cette religieuse étoit madame de Gadagne, supérieure du
couvent des Carmélites de Saint-Denis. (_Voyez_ l'Historiette de
La Leu, précédemment, p. 48.)
Un garçon de Paris, nommé Sanville, étudiant en droit à Orléans, devint
amoureux d'une belle fille; mais, parce qu'elle n'avoit guère de bien,
les parents de l'amant ne voulurent jamais consentir au mariage; il
fallut attendre qu'il fût majeur. On prend jour pour les marier. Le
frère de cette fille, qui étoit camarade de Sanville, lui dit qu'il le
prioit de venir avec lui chez un orfèvre, pour lui aider à choisir
quelque pièce de vaisselle d'argent, dont il vouloit faire présent à sa
sœur le jour de ses noces; Sanville y va; mais, par malheur, ils
s'adressèrent à un orfèvre chez qui il y avoit de la peste. On fait la
noce. Au bout de quelques jours le nouveau marié se sent un grand mal de
tête, comme il étoit couché, et quelques autres accidens qui lui
semblèrent des avant-coureurs de la peste (on avoit su qu'il y en avoit
chez l'orfèvre); aussitôt il se croit frappé, sort du lit tout
doucement, et se va enfermer dans une autre chambre. Le matin sa femme
fut bien étonnée de se trouver seule; elle cherche son mari et le
trouve; mais il ne vouloit point ouvrir, il prioit tout le monde de se
retirer de bonne heure, et particulièrement sa femme, qu'il mourroit
désespéré s'il la croyoit en danger. Nonobstant toutes ces remontrances
on enfonce la porte, et l'on lui fait les remèdes qu'on crut
nécessaires. Une fièvre chaude si furieuse le saisit, qu'il vouloit se
jeter par les fenêtres. On le lie; mais, par une étrange bizarrerie de
ce mal, il n'étoit pas plus tôt lié qu'il revenoit en son bon sens, et
reprochoit à sa femme tout ce qu'il avoit fait pour elle. Cette pauvre
femme ne pouvoit souffrir ses plaintes, et le faisoit délier; aussitôt
il rentroit en fureur et ne connoissoit plus personne; il mourut dans
cette espèce de rage. Cette femme, à qui Sanville avoit fait avantage
par son contrat, épousa depuis un M. Parfait, de Paris; elle en eut des
enfans; après, un vieux garçon, nommé Charpentier, conseiller au Grand
Conseil, l'épousa et lui fit avantage de cent mille francs. C'étoit une
aimable personne.
Un gentilhomme d'Auvergne, appelé d'Argouges, étoit amoureux d'une
demoiselle de Cornen. Un jour qu'ils se promenoient sur les bords de
l'Allier, et qu'il lui parloit de sa passion: «Voire, lui dit-elle, vous
ne m'aimez pas tant que vous dites.--Vous pouvez l'éprouver,
dit-il.--Bien, répondit-elle, si cela est, jetez-vous tout à cette heure
dans la rivière.» Elle croyoit qu'il n'en feroit rien. Il s'y jeta tout
botté et tout éperonné, l'épée au côté, et la casaque sur son dos. Il
fut secouru; sans cela il se noyoit. Elle se rendit, et l'épousa.
Un président de la Chambre des comptes de Montpellier, nommé La Grille,
homme marié et de quelque âge, mais qui n'avoit point d'enfants, étoit
fort bien, couchoit avec une femme mariée de la même ville, nommée
mademoiselle de Lomelas; elle n'étoit pas d'une beauté extraordinaire,
ni dans une grande jeunesse; elle vint à mourir en 1660. Cet homme en
eut un tel déplaisir, qu'enfin il résolut de se tuer; mais, avant cela,
il voulut la faire déterrer. Les Capucins, chez qui étoit son corps,
pour deux cents pistoles lui donnèrent contentement. Elle n'avoit plus
qu'une main entière; il baisa cette main un million de fois, et dit à
ces religieux qu'il les prioit de l'enterrer auprès d'elle, quand il
seroit mort; de là il fut chez lui, où il se précipita d'une tour; il
étoit fort riche. Le petit Grammont[294] a eu sa confiscation, mais il y
a seize mille livres de rente de substituées.
[294] Le petit Grammont étoit frère d'un président au Parlement
de Toulouse. Il étoit attaché à la maison de Gaston, duc
d'Orléans. (_Voyez_ l'Historiette du petit Grammont, tome 4 de
ces _Mémoires_, p. 363.)
AMANTS TROP TOT CONSOLÉS.
Un gentilhomme de Marseille, nommé Bricare, devint éperdument amoureux
d'une belle fille qu'il épousa enfin. Son ardeur ne s'éteignit point par
la jouissance, il l'aimoit toujours de même: elle tombe malade au bout
de quelques années, et meurt. Jamais homme n'a donné plus de marques
d'une violente douleur qu'il en donna: non content d'un portrait qu'il
avoit d'elle, où elle étoit peinte de sa hauteur, il la fit encore
peindre morte; il la fit tirer en cire. Cependant, comme sa douleur
étoit fort aisée à aigrir, il ne pouvoit souffrir la vue de ces
portraits; il fit tourner ce grand portrait, et le fit mettre à
l'envers. Cela ne lui suffit pas: il le fit porter chez un peintre de
conséquence, qui étoit alors à Marseille, et il l'obligea, quoi que cet
homme lui pût dire, à effacer la tête de ce portrait. A quelque temps de
là, la violence de sa douleur se relâchant un peu, cet homme, qui avoit
toujours tenu les yeux contre terre, commença à les lever un peu, et en
rentrant chez lui, il vit à une porte une belle fille qui n'étoit
pourtant pas si belle qu'étoit sa femme. En Provence on est presque
toujours à la porte, on y reçoit même visite. Il voyoit donc souvent
cette fille. Il retourne un jour chez le peintre, et, regardant ce
tableau: «Vraiment, dit-il, c'est dommage que ce portrait demeure ainsi,
il y a de l'architecture et du paysage; il faudroit mettre une autre
tête dessus.--Voire, dit le peintre, et quelle tête y pourroit
venir.--Il me semble, dit le mari, que celle de Guérarde y viendroit
bien:» c'étoit le nom de cette fille. Effectivement il l'y fit mettre,
et il l'eût épousée si on la lui eût voulu donner; mais on ne le trouva
pas à propos pour quelque raison.
AMANTS RADOTANTS.
Un procureur du Parlement, nommé Fortin, homme veuf, âgé de soixante et
dix ans, s'avisa de devenir amoureux d'une fille, et, pour lui plaire,
il prit un chapeau de castor gris avec un cordon d'or, et étoit toujours
botté avec des éperons d'or; il faisoit aussi des vers; il lui disoit en
un endroit:
Nous irons à Châtillon
Prendre du curé permission,
Et de là nous irons à Bonne[295],
Où, ma mie, vous serez toute bonne.
[295] Il y avoit une maison. (T.)
Elle se moqua de lui: il mourut dans sa folie, et s'en alla en l'autre
monde avec ses bottes et ses éperons dorés. Il avoit un fils qui mourut
de maladie à Rome. Les Juifs achetèrent un habit qu'il avoit, qui étoit
assez remarquable. Un autre François, nouveau venu, alla par hasard
acheter cet habit, les autres François l'appeloient _feu Fortin_.
AMANTS RECONNOISSANTS.
Le deuxième fils de madame de Chaban, sœur de Saint-Preuil, étant à
Rome, fit connoissance avec une dame veuve et plus âgée que lui; de là
il fut à Naples avec M. de Guise, où il fut pris prisonnier. Cette femme
se tourmenta tant, qu'elle le tira de prison; lui, par reconnoissance,
étant devenu l'aîné, l'épousa et l'emmena en France: c'étoit durant la
guerre de Bordeaux. Cette femme se trouva dans un château de M. de
Bourdeilles qu'elle défendit, et elle y reçut un coup de mousquet dans
l'épaule. Madame de Chaban, qui est une enragée, l'a persécutée autant
qu'elle a pu. Elle les fit piller, et cette femme y perdit plusieurs
beaux tableaux. Enfin il fallut plaider. Je crois qu'on leur aura fait
justice.
AMANTS DÉLICATS.
Sablière, second fils de M. Rambouillet, celui qu'on appelle _le Grand
Madrigalier_[296], jouissant d'une jolie femme appelée madame Le
Taneur, dont le mari est aussi ridicule de corps que d'esprit, par
délicatesse obligea sa dame à faire lit à part un an durant, pour ne pas
avoir un si vilain compagnon en ses amours. Elle prit pour prétexte un
grand rhume qu'elle avoit, et qu'elle pourroit devenir pulmonique si
elle devenoit grosse aussitôt après. Cependant l'amant délicat se
divertissoit avec elle à la chardonnette; une fois il échappa quelque
chose: elle connut bientôt qu'elle en tenoit, et fit si bien que le mari
se remit assez à temps à coucher avec elle; mais le galant eut bien ce
qu'il méritoit: cette femme se va mettre mille scrupules dans l'esprit,
que cet enfant voleroit le bien aux autres, qu'elle ne pourroit pas se
faire accroire qu'il étoit à son mari. S'il ne se fût marié là-dessus,
je ne sais ce qu'il en fût arrivé.
[296] C'est Conrart qui qualifia ainsi Antoine Rambouillet de La
Sablière. «Il faisoit, dit Richelet, de si jolis madrigaux, que
M. Conrart lui donna, en qualité de secrétaire des Muses, des
lettres de _grand madrigalier françois_.» (Voyez _les plus belles
Lettres françoises sur toutes sortes de sujets, tirées des
meilleurs auteurs_, par P. Richelet; Amsterdam, 1737, t. 1, note
de la p. 4.)
MADAME DE LANQUETOT.
Un vieux gentilhomme normand qui étoit premier maître-d'hôtel de la
Reine-mère, nommé M. de Lanquetot, s'avisa de se remarier avec une jeune
fille bien faite: il mourut bientôt après. Elle vint à Paris, il y a
plus de trois ans, pour s'y marier, lasse de demeurer en la province.
Un de ses parents lui propose un maître des requêtes nommé
Ardier-Vaugelé, frère de feu madame Fieubet et de madame Des Hameaux,
femme riche et qui voit bien du monde; que c'étoit le moyen de se bien
divertir: elle y consent. Ardier la voit; on signe les articles. Le
lendemain l'abbé Du Tot, normand, qui étoit devenu l'aîné de sa maison
depuis peu, alla voir cette madame de Lanquetot; or il avoit été
amoureux d'elle avant qu'elle fût mariée; on dit même qu'il s'étoit
voulu tuer pour l'amour d'elle: il lui dit qu'elle avoit eu raison de
venir à Paris. «Oui, dit-elle, et, pour y demeurer de meilleure grâce,
je me marie, les articles sont signés.» Elle n'eut pas plus tôt dit
cela, que cet homme tombe évanoui. On le secourt; il revient et lui dit
qu'il étoit bien malheureux, puisqu'à cette heure il se trouvoit en état
de l'épouser si elle vouloit. Au même temps elle ouït dire que Vaugelé
étoit une espèce de fou, et on lui disoit vrai; dans cet embarras elle
se met dans un couvent. Madame Des Hameaux[297] cherchoit à marier ce
garçon à cause qu'il étoit épris de la veuve d'un payeur des rentes,
belle femme, mais qui n'avoit guère de bien, et dont le mari étoit mort
insolvable; elle s'appelle Tardif: elle et Vaugelé logeoient en même
logis. Il disoit que c'étoit une femme bien composée, saine; en un mot,
un beau _vaisseau_ pour avoir lignée. Elle prétendoit qu'il lui avoit
promis, en présence du Saint-Sacrement, de l'épouser, et on dit qu'elle
en avoit fait avertir madame de Lanquetot. Madame Des Hameaux dit ce
qu'elle savoit de madame Tardif; l'autre répondit que les Ardiers
faisoient les entendus, mais que leur grand-père n'étoit qu'un pauvre
apothicaire d'Issoire; elle ajoutoit quelque chose de madame Des
Hameaux. Vaugelé alla trouver le confesseur de cette femme, et lui dit:
«Mon père, qu'elle redouble si elle veut mes chaînes et mes fers, mais
qu'elle ne parle point de ma sœur Des Hameaux; car, parbleu, c'est ma
reine, c'est ma souveraine.» Il écrivit une belle lettre à son accordée;
mais, comme cela ne réussit pas trop bien, il fit donner une assignation
à la belle. Il y eut des gens de la cour qui firent des railleries de
lui. «Je leur apprendrai bien à vivre, disoit-il, ils ont été dire que
j'étois chauve (sur cela il ôtoit sa calotte). Voyez s'il y a plus riche
toison. Si je ne la faisois tondre toutes les semaines, j'aurois des
maux de tête insupportables.» Ils avoient dit aussi qu'il puoit, qu'il
avoit des cautères, et qu'il étoit fou. «Avec trois doigts de parchemin,
disoit-il, je leur ferai voir que quand ils sont dans la cour du Louvre
je suis dans le cabinet.»
[297] Cette dame dit quelquefois de bonnes choses: elle alla dire
à madame de Longueville que, depuis la bataille de Lépante, il ne
s'étoit rien fait de si beau que la bataille de Rocroi. (T.)