n'y avoit qu'un laquais assez beau garçon, de qui il souffroit toute
chose; il se défendoit de tout le reste. Une fois il entra dans le
cabinet en colère. «Comment, monsieur, dit-il, vos coquins de laquais
sont assez insolents pour me battre en ma présence!» Il avoit d'assez
longs intervalles, et il alloit chanter messe à des villages où on ne le
connoissoit pas; il employoit tout son argent en vin et en gourgandines,
car assez de gens lui donnoient. Il demandoit au Cours, et mettoit un
certain domino noir à languettes et une soutanelle de même[269], que
l'abbé de Retz lui avoit fait faire; mais il ne portoit jamais cet
habit-là par la ville; il se le mettait au Cours et dans les maisons,
avec cela toujours des bottes troussées, mais point d'éperons. Il
souffroit des croquignoles pour un sou pièce; mais quelquefois il étoit
furieux. Un jour il battit à coups de bâton le marquis de Fosseuse, et
puis disoit: «Je me vanterai à cette heure d'avoir donné des coups de
bâton à l'aîné de la maison de Montmorency[270].»
[269] Sarrasin fait allusion au costume de Dulot, dans ces vers
du second chant:
Soutane avance après: elle est noire, mais belle;
C'est du fameux Dulot la compagne fidelle, etc.
[270] Fosseuse prétend l'être. (T.)
Ce qu'il y avoit de plus plaisant à lui, c'est qu'il changeoit souvent
de folie: il fut long-temps à croire qu'il seroit pendu; cette folie
venoit d'une autre. Il étoit persuadé que tout ce qui étoit en vers
devoit arriver. On enterra une pierre sur laquelle on avoit gravé en
vers qu'il seroit pendu. On la tira de terre devant lui; il lut cela:
il ne doutoit plus qu'il ne dût mourir à une potence. Dans cette
imagination, tous les bouts-rimés qu'il faisoit, il y trouvoit toujours
qu'il seroit pendu. Il avoit une grande affliction quand on lui disoit
que le Père Bernard l'assisteroit à la potence; il le haïssoit
naturellement: une fois il dit: «J'aime mieux n'être point pendu.» Le
feu archevêque s'en divertissoit aussi quelquefois. Un jour ce fou
l'embarrassa bien, car, comme on lui eut dit ou fait quelque chose qui
ne lui plaisoit pas, c'étoit à l'heure de dîner, il dit tout haut: «Si
vous ne me traitez mieux, je vous empêcherai de manger, car je changerai
tout ce pain-là en autant de corps de notre Seigneur.» Il le fallut
apaiser tout doucement. Il quitta le coadjuteur pour M. de Metz, et,
quelque temps après, il mourut d'un petit coup d'épée à la tête que lui
donna un soldat en lui voulant ôter quelque sou[271].
[271] Le pauvre Dulot seroit oublié depuis long-temps, si
Sarrasin n'avoit pas composé le _Dulot vaincu_. (Voyez la note du
t. 4, p. 181.)
MADAME DE QUERVER[272].
C'est la femme d'un Breton, homme d'affaires qui étoit receveur-général
de Paris. Il n'y en a guère une plus laide, une plus sotte ni plus
folle. J'ai vu qu'elle prétendoit en galanterie, et on lui faisoit
accroire tout ce qu'on vouloit. Au bal, quand elle dansoit, les jeunes
gens crioient tout haut: «Regardez le plancher, regardez le plancher.»
Elle n'entendoit point cela. Il y avoit chez elle la plus grande liberté
du monde; on y mangeoit, on y buvoit, on y jouoit; il y en a même qui
lui ont volé tantôt sa bourse, tantôt sa pelote d'argent, tantôt une
boîte à poudre, et jamais il n'y eut demoiselle du Marais à qui on ait
si souvent plié la toilette.
[272] Ce nom breton devroit s'écrire _Kerver_.
Bachaumont[273] étoit son voisin; c'étoit un de ceux qui s'en
divertissoient le plus. Un jour, comme lui et quelques autres entroient
chez elle, le fils du greffier Guyet, qui étoit un idiot[274], avec qui
la Querver concubinoit, se sauva vite dans le dessus d'une remise de
carrosse, où les poules s'alloient jucher. Elle l'y avoit fait mettre.
Ces pestes savoient qu'il y étoit, et en causant avec cette femme qui
les étoit venue revoir: «Qu'est-ce que nous voyons là? dit
Bachaumont.--Ce sont des poules, dit-elle.--Des poules, reprit
Bachaumont, il faut voir.» Et, en disant cela, il prend une pierre assez
grosse, et en donne sur le dos du _ruffien_, qui fut contraint de
descendre plus vite qu'il n'étoit monté.
[273] François Le Coigneux de Bachaumont, conseiller-clerc au
Parlement de Paris. Homme d'esprit, il a baptisé _la Fronde_, en
comparant le Parlement aux écoliers qui, s'amusant à _fronder_
dans les fossés de Paris, se séparent dès qu'ils aperçoivent le
lieutenant-civil, et se réunissent de nouveau quand il est hors
de vue. Bachaumont a eu part au joli _Voyage_ publié sous le nom
de Chapelle et le sien.
[274] Il devint fou après et fut amoureux de la Reine. (T.)
L'été suivant (1648), Bachaumont et d'autres la jouèrent bien. Un
lieutenant aux gardes nommé Roque, qui est un garçon bien fait, se mit
dans la tête d'avoir une bonne fortune, et en vouloit avoir une à
quelque prix que ce fût; il cajola plusieurs femmes inutilement; enfin,
désespéré, il s'attaqua à une mademoiselle Alain, dont nous avons déjà
parlé ailleurs. Le chevalier Guillon en avoit déjà eu tout ce qu'il
avoit voulu; cependant notre lieutenant y trouvoit de la résistance, et
il conclut qu'il falloit un cadeau[275] pour l'emporter. Il eut pourtant
honte qu'on sût que c'étoit pour la femme d'un huissier, et il fit
trouver bon à la demoiselle qu'il fît semblant de donner ce cadeau à
madame de Querver, sa voisine. Mais, parce qu'il ne vouloit pas qu'il
lui en coûtât beaucoup, il engagea le Préfet, fils de Don Thadée[276],
qui étoit mort depuis un an à Paris, où il étoit venu avec les
cardinaux Barberins ses frères, à donner collation aux dames du quartier
Saint-André, et qu'elles se trouveroient chez une madame de Querver, et
que lui donneroit les violons aux Tuileries. Ce jeune étranger fut ravi
d'être introduit chez des dames. La Querver convie donc les dames, et
entre autres une madame de Bragelonne, femme de cet homme de bien de
Bragelonne, qui a tant volé dans l'intendance de la généralité
d'Orléans, et qui pourtant ménagea si mal son fait, qu'il fut contraint
d'aller en Amérique, où il pensa être mangé par les sauvages. Dans la
Régence, nous en parlerons. Cette madame de Bragelonne, faisant la
prude, dit qu'elle n'y iroit point si cette mademoiselle Alain y alloit,
que c'étoit une personne trop décriée. Quand mademoiselle Alain entra,
cette étourdie de madame Querver lui alla dire tout crûment ce que
madame de Bragelonne avoit dit. La Alain se retira en riant, car elle
savoit bien pour qui la fête se faisoit, et que si elle vouloit, il n'y
auroit point de violons. Madame de Bragelonne, voyant que l'autre
s'étoit retirée, se résout à partir. Roque arrive qui, ne trouvant point
sa demoiselle, fait beau bruit, et va la chercher. Elle revint; mais, de
peur de rompre la partie, elle se tint dehors et n'entra pas dans la
chambre. Cette madame de Bragelonne, qui faisoit tant la sucrée, n'avoit
pas meilleure réputation qu'une autre, et elle étoit séparée d'avec son
mari. Il ne la put souffrir que huit jours, parce que, disoit-il, dès la
seconde fois qu'il l'avoit vue, il en avoit eu toutes choses.
[275] On appeloit _cadeau_ un repas qu'on donnoit hors de chez
soi, et particulièrement à des dames. (_Dict. de Trévoux._) Ce
mot vieillissoit déjà, et cependant le Dictionnaire de
l'Académie, édition de 1779, le donne encore dans le même sens.
[276] Quand D. Thadée mourut ici, on le montra sur son lit de
parade. Le peuple disoit: «Allons voir le prince
_Perfat_.--Voire, disoient les plus habiles, c'est le prince
Profez.» (T.)--Thadée Barberin, prince de Palestine, préfet de
Rome, mourut à Paris le 24 novembre 1647.
Or, pendant qu'on attendoit le Préfet, Bachaumont mit en délibération
quelle qualité on lui donneroit, si on le traiteroit d'Altesse ou
d'Excellence, et il conclut, puisqu'il étoit petit-neveu de pape, que
madame de Querver l'appelleroit Votre Demi-Sainteté. Elle n'y manqua
pas; mais il ne l'entendit point: elle auroit continué si quelqu'un ne
lui eût dit qu'on se moquoit d'elle. On monte en carrosse; les dames se
pressèrent pour être dans celui de sa Demi-Sainteté; Roque et sa galante
se mirent tout seuls dans un autre. Les coquettes croyoient qu'il y
avoit à Saint-Cloud, où ils allèrent, une collation magnifique; mais
elles furent bien attrapées, quand elles virent qu'il n'y avoit rien de
préparé. Roque parle au Préfet, et en tire vingt pistoles. Il leur fit
une misérable collation qui ne coûta que six pistoles, et, des quatorze
autres, il paya les violons qu'il leur donna au retour, aux Tuileries.
On savoit qu'il y devoit avoir des violons; il s'y trouva une quantité
horrible de gens. M. de Candale et quelques autres, qui alors faisoient
assez d'insolences, leur semblant que c'étoit une chose ridicule qu'on
donnât les violons à la Querver, dirent que par débauche il la falloit
faire passer par les piques; mais on dit qu'au lieu d'elle, ils prirent
une autre femme qui ne s'en est pas vantée.
Le mari Querver[277] avoit aussi quelque chose de démonté; il étoit
curieux en livres, jusqu'à en faire venir d'Espagne et d'Angleterre, lui
qui ne savait pas lire, ou du moins qui ne lisoit jamais. Le maréchal de
La Meilleraye, dans sa surintendance, l'incommoda fort, car il ne lui
voulut pas faire la remise qu'il fit aux autres receveurs-généraux, à
cause peut-être qu'il pouvoit plus aisément recevoir que ceux des
provinces. La Querver lui fut parler; il lui dit qu'elle présentât
requête au Parlement. On commit un homme pour faire la charge de
Querver. Or, Astrie, qui fait l'homme de qualité, et qui se dit fils
d'un seigneur portugais qui suivit la fortune de Dom Antoine, prétendu
roi de Portugal, que nous avons vu ici, étoit créancier de Querver de
plus d'un million. Cet homme, de peur de violences, avoit eu jusque là
une espèce de garnison chez lui. On fit ce couplet:
Astrie, pourquoi dans ta maison,
Pour garder trois pucelles
Qui ne sont point belles,
Tiens-tu garnison?
Lâche un peu tes filles;
Ton ami Querver,
Des soldats et des drilles
Les met à couvert
Dessous son bonnet vert.
[277] Colletet fils a adressé à Kerver des couplets bachiques qui
commencent ainsi:
Ça, cher ami Kerver,
Reprenons la bouteille, etc.
(Voyez les _Poésies gaillardes, galantes et amoureuses de ce
temps_, in-12, sans date, p. 211.)
Depuis tous ces gens-là ont remonté sur leur bête.
M. ET MADAME D'ESTRADES.
M. d'Estrades, que nous voyons aujourd'hui en passe de maréchal de
France[278], est fils d'un gentilhomme d'Agenois[279] _dubiæ
nobilitatis_, et assez mal à son aise, qui a été gouverneur de M.
le comte de Moret, de MM. de Vendôme, et enfin de MM. de Nemours.
M. d'Estrades lui-même a été écuyer de l'un de MM. de Vendôme.
C'est un grand homme, froid, mais bien fait de sa personne. Il n'y
a guère d'homme qui ait une valeur plus froide; il a fait
plusieurs beaux combats. On dit qu'un jour il se battit contre un
certain brave, qui se mit sur le bord d'un petit fossé, et dit à
Estrades: «Je ne passerai pas ce fossé.--Et moi, répondit
Estrades, en faisant une raie derrière soi avec son épée, je ne
passerai pas cette raie.» Ils se battent. Estrades le tue.
[278] Godefroi, comte d'Estrades, qui s'est rendu célèbre par ses
négociations, fut fait maréchal de France en 1675.
[279] François d'Estrades fut nommé, en 1620, gouverneur du comte
de Moret; il le fut ensuite du prince de Vendôme et de MM. de
Nemours et d'Aumale.
Tout froid qu'il étoit, il ne laissa pas de devenir amoureux de la
cadette de madame d'Harambure[280]. Cette fille étoit plus aimable que
belle: elle jouoit du luth, chantoit agréablement, et avoit l'esprit si
accort, que tout le monde l'aimoit; on l'appeloit Angélique. J'ai ouï
dire à madame de Montausier que, l'ayant rencontrée aux noces de la
présidente de La Barre[281], elle se divertit admirablement bien avec
elle, et qu'elle n'a jamais vu une personne qui gagnât plus le cœur aux
gens. Durant cette passion, Estrades fut obligé d'aller en Hollande, où
il avoit une compagnie dans le régiment d'un parent de la mère; il
rencontra un gentilhomme avec deux valets à cheval qui avoient des
arquebuses. Ce gentilhomme l'accoste et lui dit: «J'ai eu avis qu'il y a
des voleurs sur le chemin; mais je suis obligé de me rendre à Rouen un
certain jour pour une affaire, car il y a un dédit de mille écus. Je me
suis accompagné de deux valets; si vous voulez, nous irons ensemble une
lieue durant? S'ils y sont, ce doit être assez près d'ici.» Estrades
couroit la poste avec un valet de chambre; il va avec le gentilhomme. A
une demi-lieue de là, ils trouvent les voleurs au nombre de huit; ils
demandent la bourse à Estrades: il leur répond qu'il ne la donne point
comme cela. Eux, le voyant si résolu, lèvent leurs casaques et montrent
qu'ils étoient armés. «Bien, leur dit-il, vous êtes de bonnes gens de
m'en avoir averti; je ferai tirer à la tête.» En parlant il lui vint
dans l'esprit que ces galants hommes pourroient bien avoir volé le
messager qui portoit ses hardes, et puis le portrait d'Angélique qu'il
avoit mis dans une malle; il le leur demande. Ils lui disent qu'ils ont
ce portrait. Il leur donna quelque chose pour le ravoir, et eux se
retirèrent sans l'attaquer. Si cette fille ne fût point morte sitôt, je
ne sais ce qui en fût arrivé. Comme parent d'Harambure, il étoit fort
familier chez le père, et la fille et lui s'appeloient mari et femme. On
dit qu'il n'a pas ri depuis la mort de cette pauvre Angélique; il s'en
souvient encore avec plaisir, et on dit qu'il n'a épousé sa femme qu'à
cause qu'elle en avoit quelque air[282].
[280] Cousine-germaine de Tallemant. (_Voyez_ plus haut son
article, page 39.)
[281] Madame d'Aiguillon y étoit allée comme parente; elle y
avoit mené mademoiselle de Rambouillet, et Angélique étoit
parente du marié. (T.)
[282] Le comte d'Estrades épousa, en 1637, Marie de Lallier Du
Pin.
Sa femme est fille de cette madame Du Pin, dont M. Des Yveteaux étoit
amoureux[283]. Du vivant de son premier mari, Pontac de Montplaisir, de
Bordeaux, autre mélancolique, devint amoureux de cette femme, et quatre
ans durant n'en bougeoit soir et matin; il passoit pour ami du mari;
après il l'épousa et lui fit changer de religion, et à sa fille,
aujourd'hui madame d'Estrades. Le père avoit inclination pour cette
femme et pour sa famille; il obligea son fils à épouser mademoiselle Du
Pin, qui n'étoit nullement jolie. Elle se raccommoda depuis. Les enfants
la décharbonnèrent un peu: elle dansoit fort bien. Quand elle veut se
bien mettre, elle n'est point désagréable, mais elle est horriblement
paresseuse et malpropre; elle s'habille quasi entièrement sur son lit.
Elle a de l'esprit; mais c'est un esprit particulier. Elle changea
étrangement à son premier voyage de Gascogne, car elle devint rêveuse,
au lieu qu'avant cela elle dansoit et rioit comme une autre. A tout
prendre, c'est une personne raisonnable. Il l'aime fort, et on lui fait
la guerre de ce qu'il revient de ville exprès pour la voir.
[283] _Voyez_ l'Historiette de Des Yveteaux, t. 1, p. 214.
Il fut employé par le feu cardinal en quelques négociations avec le feu
prince d'Orange le père, qui avoit grande confiance en lui: ce fut le
commencement de sa fortune; car, ce parent qu'il avoit étant mort, le
prince d'Orange lui envoya les provisions du régiment toutes musquées.
Le cardinal Mazarin prit deux capitaines des gardes; Estrades en fut un,
et Noailles l'autre; ensuite il fut gouverneur de Dunkerque par
commission, et heureusement pour lui le maréchal de Rantzaw mourut[284],
comme on lui avoit promis de le rétablir dans Dunkerque. En sa
considération, on donna à son frère l'évêché de Condom, qui vaut
quarante mille livres de rente, et à demeurer sur les lieux, plus de
cent. Estrades est sans doute homme d'honneur et homme de service; pour
moi je trouve qu'il est un peu trop taciturne; il fait trop le réservé.
Il y a aussi de la vanité en son fait; car il y a trois ou quatre ans
qu'il dit à un homme d'honneur, de qui je le tiens, en parlant des
voyages qu'il faisoit en Gascogne: «Il faut bien que j'aille voir une
bonne femme de mère, et que j'aie quelque complaisance pour elle, car
voilà qu'elle me vient de donner encore deux cent mille livres.» Ce
monsieur le taciturne eût bien fait de se taire cette fois-là. Sa mère
est de Montesquiou[285], bien damoiselle, mais pauvre, et il se moque
des gens de faire ces contes-là.
[284] Josias, comte de Rantzaw, maréchal de France, gouverneur de
Dunkerque, etc., mourut à Paris, le 4 septembre 1650.
[285] Tallemant a écrit bien distinctement _Montesquiou_. Il
tombe dans une erreur qui doit être rectifiée. La mère du
maréchal d'Estrades étoit Suzanne de Secondat, de la famille qui
a produit Montesquieu. Le père de Suzanne étoit Jean de Secondat,
seigneur de Rocques, conseiller du Roi, trésorier de France, et
général de ses finances en Guyenne, trisaïeul de l'auteur de
_l'Esprit des Lois_. (_Voyez_ le P. Anselme, t. 7, p. 600.) La
terre de Montesquieu fut acquise par Jean de Secondat,
maître-d'hôtel de Jeanne d'Albret, reine de Navarre, moyennant
onze mille livres dont cette princesse lui avoit fait don. Henri
IV l'érigea en baronie, en faveur de Jacob, fils de Jean,
gentilhomme ordinaire de sa chambre.
Estrades étoit ami de Flamarens qui fut tué au combat de la porte
Saint-Antoine[286]. Flamarens avoit épousé une fille du grand prévôt de
La Trousse: il lui prit une certaine tendresse pour la femme de son ami,
qui s'augmenta à tel point, qu'il ne pouvoit demeurer en Gascogne quand
elle étoit à Paris, ni à Paris quand elle étoit en Gascogne; il étoit
soir et matin avec elle: si elle prenoit une médecine, c'était Flamarens
qui la lui donnoit; s'il venoit quelqu'un qui ne lui plût pas voir
madame, il se mettoit dans un coin à rêver: il grondoit les gens de
madame d'Estrades, et en étoit haï comme la peste. Quand madame de
Pontac mourut, madame d'Estrades se retira chez Flamarens; il est vrai
que par hasard sa femme étoit venue à Paris. Madame d'Estrades est une
bonne innocente; elle regrettait sa mère comme on fait dans les romans,
et crioit à tue-tête. On l'avertit que le monde murmuroit de
l'attachement de Flamarens; elle répondit que sa conscience ne lui
reprochoit rien, et qu'elle ne se tourmentoit point du reste. Flamarens
la conduisit à Dunkerque, d'où elle revint bientôt, à cause qu'on
craignit un siége. Elle y alloit, disoit-on, fort mal volontiers, et,
pour lui, il étoit comme au désespoir. Je l'ai vu montrer des vers
d'amour de sa façon à M. Chapelain[287]. Le mari n'a jamais témoigné
aucun soupçon; à la vérité il étoit quasi toujours absent. Quand
Dunkerque fut repris par les ennemis, elle disoit que jamais personne
n'avoit perdu plus gaîment cent mille livres de rente; car elle croyoit
son mari en péril, et n'étoit pas fâchée qu'il en fût dehors.
[286] Antoine-Agésilan de Grossoles, marquis de Flamarens, tué au
combat de Saint-Antoine, au mois de juillet 1652. Il avoit épousé
Françoise Le Hardy de La Trousse, cousine-germaine de madame de
Sévigné.
[287] Chapelain avoit été gouverneur du marquis de La Trousse.
LA RENOULLIÈRE.
Madame de Turin, veuve d'un maître des requêtes, avoit deux filles:
l'aînée étoit bossue et boiteuse, mais elle avoit le visage assez beau
et beaucoup d'esprit, avec une fort grande douceur. La cadette étoit une
brune bien faite, mais qui n'avoit que cela. La mère recevoit les
honnêtes gens chez elle; mais on n'y veilloit point passé dix heures;
quelquefois, par une grande grâce, elle accordoit une demi-heure
par-dessus. Il ne sauroit aller beaucoup de gens dans une maison qu'il
n'y en ait de verreux. La Renoullière, un pauvre cadet de Vendômois, s'y
glissa dans la foule. Il n'étoit pas mal fait, mais ce n'étoit pas un
trop honnête homme. Son plus grand talent étoit de savoir tous les
petits jeux dont on a jamais ouï parler, d'en inventer même
sur-le-champ, et de les jouer admirablement bien. Je ne sais si ce fut
par ce charme qu'il gagna la plus jeune de ces filles, où si ce fut par
son train, car il avoit un gentilhomme, mais elle s'en éprit
terriblement. Ce gentilhomme, à la vérité, ne lui coûtoit guère à
entretenir, car ils étoient d'accord entre eux, que quand l'un d'entre
eux dîneroit, il ne souperoit point, et que quand il souperoit, il ne
dîneroit pas le lendemain; ils logeoient dans une auberge où l'on payoit
par repas; ainsi ils ne dépensoient pas plus tous deux pour la
nourriture qu'auroit fait un seul.
L'inclination de la fille ne se put cacher long-temps. La mère donne
congé à La Renoullière, qui pour cela ne se rebuta point; et, pour faire
voir à sa maîtresse qu'il ne prenoit point de divertissement, et qu'il
ne vouloit d'autre plaisir que celui de la voir, il s'avisa de sonner du
cor toute la journée et une bonne partie de la nuit. Enfin, las de cela,
et pour épargner ses poumons, il menoit son valet sur le rempart,
c'étoit au Marais, et il lui apprit à sonner assez bien pour pouvoir
sonner pour lui. Après il loua un grenier vis-à-vis de celui de madame
de Turin, où il se tenoit des journées entières, pour voir si la
demoiselle ne trouveroit point le temps de monter à son grenier pour se
voir et se faire des signes. Cela dura six ans pour le moins. Enfin,
pour se voir plus à leur aise, mais sans se parler, il gagna un M.
Tamponnet, car tout le monde avoit pitié de ces pauvres amants, dont la
maison n'étoit séparée de celle de madame de Turin que par un mur de
clôture. Là, il entassoit du fumier contre la muraille, pour voir sa
maîtresse à la fenêtre. Elle, de son côté, tenoit le contrevent de façon
que sa mère ne la pouvoit voir d'un cabinet qui donnoit sur cette
fenêtre: pour plus grande sûreté, elle y alloit souvent quand on dînoit,
et faisoit semblant de n'avoir point d'appétit ou de se trouver mal, et
il lui envoyoit assez souvent une perdrix toute cuite dans un pain dont
on avoit ôté la mie; cela n'étoit pas difficile, car le domestique étoit
tout attendri de leurs souffrances. La fille aînée, qui étoit une fille
fort raisonnable, après y avoir perdu son latin, pria plusieurs
personnes de parler à sa sœur: mademoiselle de Scudéry lui parla, à sa
prière, et lui remontra qu'elle n'avoit pas assez de bien pour deux,
etc. La pauvre amante lui dit tant de choses de sa passion qu'elle lui
fit venir les larmes aux yeux; enfin la mère même, croyant qu'il n'y
avoit point de remède, la laissa en Forez, chez une grand'mère, où elle
fit exprès un voyage, afin que La Renoullière l'épousât sans son
consentement. Là, un prêtre ayant refusé de les épouser, ils prirent
acte, etc. Quelques années après le pauvre La Renoullière mourut
subitement, comme il jouoit au billard, et en disant: «Je m'en vais
faire un beau coup.» Il tomba mort. Sa femme fut surprise étrangement au
cri qu'on fit, car elle étoit dans la chambre voisine, et elle étoit
grosse. Ce La Renoullière avoit eu le malheur de tuer son oncle en duel;
il est vrai que l'autre l'ayant rencontré, l'y avoit forcé; c'étoit pour
une querelle de famille. On dit que ce bel exploit étoit son époque, et
qu'il disoit toujours: «Ce fut vers le temps que je tuai mon oncle.» Sa
femme, dans la grande affliction qu'elle eut, s'accoutuma à prier Dieu
cinq heures par jour. Sa sœur étant morte, elle vint à Paris. Son
confesseur, avant le bout de l'an, lui conseilla de se remarier; pensez
qu'elle en étoit pressée; elle pensa épouser Guepeau, garçon peu
accommodé; cela se rompit. Saint-Mars, parent des Chabot, la rechercha;
M. le Prince le reconnut pour son parent, et fit la demande. La voilà
mariée. Deux mois après il fallut que le mari allât en Flandre, car il
avoit traité de la charge de premier gentilhomme de la chambre de M. le
Prince avec le chevalier de Rivière. Je ne sais depuis ce temps-là si
elle l'a suivi, ou si le confesseur a trouvé quelque autre remède.
MONTCHAL.